LIVRE QUATRIÈME. I7I
et tandis que ces cruels insectes s'attachent aux parties les plus sensibles de son corps , il ne faudrait qu'un soupir, un gémissement, un seul mouvement involontaire de sensibilité , pour le faire exclure de la dignité qu'il ambitionne d'obtenir. Cela ne suffit pas encore pour établir complètement le degré de mérite qu'on attend de lui , il faut qu'il se soumette h une nouvelle épreuve plus redoutable qu'aucune de celles qu'il vient de subir. On le suspend de nouveau dans son hamac , et on le couvre de feuilles de palmier : on allume au-dessous de lui un feu d'herbes puantes , de manière/ qu'il en sent la chaleur et qu'il est enveloppé de la fumée. Quoique brûlé tout à la fois , et presque étouffé , il est obligé de montrer la même patience et la même insensibilité. On en voit plusieurs périr dans ce terrible essai de fermeté ; mais ceux qui le subissent avec applaudissement reçoivent en cérémonie les marques de leur nouvelle dignité , et sont dès lors regardés comme des chefs d'un courage reconnu , et dont la conduite dans les occasions les plus critiques ne peut manquer de faire honneur à leur pays '. Dans l'Amérique septentrionale le noviciat d'un guerrier n'est ni aussi rigoureux ni soumis à autant de formalités. Cependant un jeune homme n'y a le droit de porter les armes qu'après que sa patience et son
(i) Gmnilla, IT, 286, etc. Biet, 376, etc.
courage ont été éprouvés par le feu, par des coups et par des insultes plus intolérables encore pour des aines fi ères1.
Cette fermeté extraordinaire avec laquelle les Américains endurent les tourments les plus cruels a porté quelques auteurs à croire que, par une suite de la faiblesse particulière de leur constitution , ils ont moins de sensibilité que les autres hommes; de même que les femmes et les personnes qui ont la fibre molle et lâche, sont moins affectées de la douleur que les hommes robustes dont la fibre est plus forte et plus tendue ; mais les Américains ne diffèrent pas tellement du reste de l'espèce humaine par leur constitution physique , que cela suffise pour expliquer cette singularité de leurs mœurs. Elle a sa source dans un principe d'honneur, inculqué dès l'enfance et cultivé avec assez de soin pour inspirer à l'homme , même dans cet état sauvage , une magnanimité héroïque à laquelle la philosophie a vainement taché de l'élever dans l'état de civilisation et de lumière. L'Américain apprend de bonne heure à regarder cette constance inébranlable comme la principale distinction de l'homme, et la plus haute perfection d'un guerrier. Comme les idées qui règlent sa conduite et les passions qui échauffent son cœur sont en petit nombre, elles agissent avec plus d'efficacité que
(1) Charlcvoix, Hist. de la flfouv, Fr, III, 219.