LIVRE QUATRIÈME. '1 1 I
VIII. Si l'on veut avoir une idée complète des coutumes nations sauvages de l'Amérique, il ne faut pas Partlculieresomettre quelques coutumes singulières qui, quoique universelles et caractéristiques, n'ont pu convenablement être rapportées à aucun des articles sous lesquels j'ai divisé mes recherches sur leurs mœurs.
L'amour de la danse est une passion favorite des Amour de sauvages de toutes les parties du globe. Comme une grande partie de leur temps se consume dans un état de langueur et d'indolence, sans aucune occupation qui puisse les animer ou les intéresser, ils se plaisent généralement à un exercice qui donne l'essor aux facultés actives de la nature. Lorsque les Espagnols entrèrent pour la première fois en Amérique , ils furent étonnés de ce goût extrême des naturels pour la danse ; ils voyaient avec étonnement un peuple, presque toujours froid et inanimé, montrer une activité extraordinaire toutes les fois que cet amusement favori les y portait. Il est vrai que chez eux la danse ne doit pas être appelée un amusement. C'est une occupation sérieuse et importante qui se mêle à toutes sortes de circonstances de la vie publique et privée. Si une entrevue est nécessaire entre deux bourgades d'Américains, les ambassadeurs de l'une s'approchent en
de Bry, III. 120. Creuxii , Hist. Canad. 84. Techo, Hist. of Parag. Churchill, Collect. VI, 37. De la Potherie , III , 6.
formant une danse solennelle , et présentent le calumet ou emblème de paix : les sachems de l'autre tribu les reçoivent avec la même cérémonie1. Si la
guerre se déclare contre un ennemi, c'est par une danse qu'ils expriment le ressentiment dont ils sont animés et la vengeance qu'ils méditent2. S'ils veulent apaiser la colère de leurs dieux ou célébrer leurs bienfaits; s'ils se réjouissent de la naissance d'un fils ou pleurent la mort d'un ami% ils ont des danses convenables à chacune de ces situations et appropriées aux sentiments divers dont ils sont pénétrés. Si l'un d'eux est malade, on ordonne une danse comme le moyen le plus efficace de lui rendre la santé; et s'il ne peut pas supporter la fatigue de cet exercice, le médecin ou sorcier exécute la danse lui-même, comme si la vertu de sa propre activité pouvait se transmettre à son malade 4.
Toutes leurs danses sont des imitations de quelque action, et quoique la musique qui en règle les mouvements soit d'une extrême simplicité et choque l'oreille par sa plate monotonie, quelques-unes de leurs danses paraissent très expressives et très animées. La danse de guerre est peut-être la plus frappante de toutes : c'est la représentation d'une
(i) De la Potherie, 11ht. 11, i>j. Charlevoix, Uist. delà Nouv.Fr. Ill, •>.ri, 997. Lahontan, l, too, 1Î7. Hennepin, Découv.xty.
(2) Charlevoix, H'ut. de la Nom'. France, 111, ?.<)S. Lafitau, I, 5>a3.
(3) Joutel, ')',;, Gomara, Hist. gén. cap. 196.
(/,) Denys, Hist. nat [89. Brickell, 37a. Dr la Potherie, 11, S6.
campagne américaine complète. Le départ des guerriers, leur marche dans le pays ennemi, les précautions avec lesquelles ils campent , l'adresse avec laquelle ils placent des détachements en embuscade, la manière de surprendre l'ennemi, le tumulte et la férocité du combat , l'action d'enlever la chevelure aux morts et de se saisir des prisonniers, le retour triomphant des vainqueurs et les tourments des victimes, sont mis successivement sous les yeux des spectateurs. Les acteurs entrent dans leurs différents rôles avec tant de chaleur et denthousiasme, leurs gestes, leurs physionomies, leurs voix , sont si bizarres et si conformes à leurs situations respectives , que les Européens ont peine à croire que ce soit une scène d'imitation, et ne peuvent la voir sans de vives impressions d'horreur et de crainte \ Quelque expression qu'il puisse y avoir dans les danses américaines, elles présentent une circonstance remarquable, qui se lie avec k caractère de la race entière. Les chansons , les danses et les amusements des autres nations, emblèmes des sentiments qui échauffent leurs cœurs , sont souvent destinés à exprimer ou à exciter cette sensibilité qui attache les deux sexes l'un à l'autre. Il y a des peuples chez qui l'ardeur de cette passion est telle que l'amour y est presque le seul objet
(t) De la Potherie, II, 116. Charlevoix, Hist. de la Nom. Fr. III, U97. Lafitau , I, 5i3.'- ':•--•>• •