LIVRE SECOND
du roi \ qu'ils proposèrent bien moins pour sa ca- i^95 pacité que pour son dévouement à leurs intérêts. Enflé de son élévation subite , Aguado déploya dans l'exercice de son ministère la sotte importance et l'insolence ridicule ordinaires aux petits esprits lorsqu'ils se voient revêtus de dignités qu'ils n'osaient espérer et chargés d'emplois au-dessus de leurs forces. Il écouta avidement non-seulement les Espagnols mécontents, mais même les Indiens. Il encouragea les uns et les autres à produire leurs griefs , bien ou mal fondés. Il fomenta l'esprit de dissension dans l'île , et ne fit aucun règlement qui pût remédier à des abus dont il voulait faire des crimes à l'administration de Colomb. Celui-ci sentit vivement combien sa situation serait humiliante s'il demeurait dans le pays ou un juge si prévenu observait toutes ses démarches et affaiblissait son autorité ; il prit donc la résolution de retourner en Espagne, dans le dessein de mettre sous les yeux de Ferdinand et d'Isabelle un récit exact de tout ce qui s'était passé , surtout dans les démêlés qu'il avait eus avec ses ennemis , espérant obtenir de leur équité et de leur discernement une décision juste et favorable. Il remit l'administration de la colonie, en son absence, à D. Barthélemi son frère, avec le titre àï adelantado , ou lieutenant-gouverneur. Par" mars \^\m
(i)Munoz, Hist. del Nuevo-Mundo, lui donne le titre de Rcpostero de capîlla de la casa real. (D. L. R.)
vient en Espagne
I72 HISTOIRE DE l' AMERIQUE.
1*196 un choix moins heureux et qui devint la source de beaucoup de calamités pour la colonie , il nomma François Roldan ■ président de la cour de justice {Alcade mayor), avec des pouvoirs très étendus2. Colomb re- En revenant en Europe , Colomb prit une route toute différente de celle qu'il avait suivie à son premier voyage. Il fit voile directement à l'est de l'Espagnola, sous le parallèle du vingt-deuxième degré de latitude ; car l'expérience n'avait pas encore montré aux navigateurs la méthode plus sûre et plus prompte de porter au nord pour trouver les vents du sud-ouest. Ce malheureux choix , qu'on ne peut guère regarder comme une faute de la part de l'amiral dans un temps où. la navigation entre l'ancien monde et le nouveau était encore dans l'enfance ? l'exposa à des dangers et à des fatigues infinis , en le forçant de lutter continuellement contre les vents alises, qui soufflent constamment de l'est entre les tropiques. Malgré les difficultés presque insurmontables de cette navigation , il suivit sa route avec sa patience et sa fermeté ordinaires; mais il fit si peu de chemin qu'après trois mois il ne voyait pas encore la terre. A la fin, ses provisions commencèrent à s'épuiser. L'équipage et lui-même étaient réduits à six onces de pain par
(r) Il avait commencé par être domestique de Colomb, ou du moins attache à sa maison. (Criado.) (D. L. R.)
(2) Herrera, Decad, I, lib. II, cap. 8;//Z». ///, cap, 1.