LIVRE SECOND. 2C
prendre. Il se soumit à la volonté de ses souverains avec un silence respectueux ; mais il en appela directement au trône des procédés d'un juge si violent et si évidemment partial. Bovadilla, sans daigner même l'admettre en sa présence, le fit arrêter sur-le-champ, mettre aux fers et traîner à bord d'un vaisseau. Jusque dans cet humiliant revers de fortune , la fermeté qui distinguait le caractère de Colomb ne l'abandonna point. Rassuré par le témoignage de sa conscience, et se consolant lui-même par le souvenir des grandes choses qu'il avait exécutées , il souffrit cette insulte , non-seulement avec calme , mais avec dignité. Il n'eut pas même la consolation que peut donner dans les souffrances la compassion d'autrui. Bovadilla s'était rendu si populaire en accordant différents privilèges à la colonie, en donnant des Indiens à tous ceux qui lui en demandaient et en relâchant les rênes de la police et du gouvernement, que les colons qui, pour la plupart, étaient des aventuriers , forcés par l'indigence ou par le crime à s'expatrier, firent éclater la joie la plus scandaleuse en voyant la disgrâce et l'emprisonnement de Colomb. Ils se flattaient de jouir désormais d'une liberté sans bornes, conforme
les causes des troubles qui agitaient l'île espagnole , en lés affligeant profondément , les laissaient dans un état d'indécision dont ils crurent sortir en envoyant dans cette colonie le commandeur Bovadilla , qui jouissait d'une excellente réputation. Cependant , quoiqu'il eût été nommé le 2 i mars 1499 , il ne reçut l'ordre de son départ qu'au mois de mai suivant , ef ne partit définitivement qu'à la mi-juillet. (D. L. R. )
Octobre.
^o4 HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE.
à leurs goûts et à leurs premières habitudes. Ce fut parmi des hommes si disposés à calomnier la conduite de Colomb que Bovadilla recueillit les accusations dont il se proposait de le charger. Elles furent toutes reçues, jusqu'aux plus invraisemblables et aux plus absurdes-, faites par les hommes les plus infimes. Le résultat de cette information, aussi indécente qu'inique, fut envoyé en Espagne. Bovadilla faisait partir en même temps Colomb et ses deux frères chargés de fers; et ajoutant la cruauté à l'insulte , il les sépara en les mettant à bord de vaisseaux différents , les privant ainsi de la consolation que , dans leur commune infortune, ils pouvaient tirer des soins de l'amitié. Mais, tandis que les violences et l'insolence de Bovadilla obtenaient des habitants del'Espagnola une approbation générale qui déshonore leur mémoire et leur pays , un homme conservait le souvenir des grandes actions de Colomb, et était touché des sentiments de respect et de compassion dus à son rang , à son âge et à son mérite. Alonzo de Vallcjo, capitaine du vaisseau sur lequel était l'amiral, ne fut pas plus tôt hors de la vue de l'île, qu'il s'approcha avec respect de son prisonnier, et lui offrit de faire ôter les fers dont il était si injustement chargé. Non , répliqua Colomb avec une généreuse indignation, je porte ces fers par l'ordre du roi et de la reine ; j'obéirai à ce commandement comme à tous ceux que j'ai reçus d'eux.