LIVRE SECOND. 2o
Leur volonté m'a privé de ma liberté, leur volonté 4500 seule peut me la rendre1.
Heureusement le voyage fut court. Aussitôt que 23 novemb.
Ferdinand et Isabelle apprirent que Colomb était Mls en
1 L l . berté, mais de-
amené prisonnier et chargé de chaînes, ils conçu- p0mUédetourent quelle impression universelle de surprise cet te autorité, événement allait produire , et combien leur réputation en souffrirait. Toute l'Euroge devait être révolte de voir traiter avec cette indignité un homme qui avait exécuté des choses dignes de la plus haute récompense. On se récrierait contre l'injustice d'une nation à qui il avait rendu tant de services, et contre l'ingratitude des souverains dont il avait illustré le règne. Honteux de leur propre conduite 2, ils s'empressèrent non-seulement de lui faire quelque réparation d'une si cruelle injure , mais encore d'effacer la tache que cette injustice imprimait à leur réputation ; ils donnèrent sur-le-champ ordre de mettre Colomb en liberté, l'invitèrent à venir à la cour , et lui envoyèrent de l'argent pour qu'il fût en état d'y paraître d'une manière conve- I? décemb. nable à son rang. En se présentant, Colomb se jeta à leurs pieds. Il demeura quelque temps dans le
(1) Vie de Colomb, cliap. 86. Herrera, Decad. I7 llb. IV, cap. 8, ri. Gomara , Hist., cap. i'$. Oviedo , /. III, cap. 6.
(2) Robertsoïi ne montre pas ici de l'impartialité en rendant Ferdinand et Isabelle responsables des injustices commises par Eovadilla , comme si c'était eux qui les avaient prescrites. Voyez la note au bas de la page 202. (D. L. R.)
2oG HISTOIRE DE l' AMÉRIQUE.
4 500 silence, les divers sentiments qui l'agitaient ne lui permettant pas de proférer une parole. Enfin il se remit de son trouble , et justifia sa conduite par un long discours, où il produisit les preuves les plus satisfaisantes de son innocence , de sa droiture et de la fureur de ses ennemis, qui, non contents d'avoir ruiné sa fortune , travaillaient à lui enlever les seuls biens qui lui Restassent, son honneur et sa réputation. Ferdinand le traita avec politesse, et Isabelle avec une sorte de tendresse et de respect. Ils témoignèrent tous deux leur chagrin de ce qui était arrivé, protestèrent qu'on avait agi contre leurs intentions , et promirent à Colomb pour l'avenir leur bienveillance et leur protection. Ils destituèrent sur - le - champ Bovadilla de son emploi , afin d'écarter le soupçon qu'ils eussent pu favoriser ses violences ; mais ils ne rendirent pas à Colomb les droits et les privilèges attachés au titre de vice-roi des pays qu'il avait découverts. En voulant paraître venger Colomb, ils nourrissaient encore cette misérable jalousie d'autorité qui les avait portés à revêtir Bovadilla du pouvoir de traiter si cruellement un grand homme. Ils craignirent de se confier à celui a qui ils devaient tout, et le retenant à la cour sous divers prétextes , ils nommèrent au gouvernement de l'Espagnola Nicolas d'Ovando , chevalier de l'ordre militaire d'Alcantara '.
(i) Herrera , Dccctd. 1, lil>: IV, cap. 10 , i->. Vie de Colomb, cliap. 87.