‹ Histoire de l'Amérique (volume 4)Chapitre 126 sur 174 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

cèrent à croire que leurs libérateurs avaient manqué \ 50^ l'île de l'Espagnola; à la fin on fut généralement persuadé qu'ils avaient péri. Le rayon d'espérance qui avait d'abord lui à ces infortunés rendait leur condition plus horrible. Le désespoir porté à son comble devint universel. Leur dernière ressource venait de leur échapper, et ils se voyaient destinés à finir leurs misérables jours parmi des sauvages, nus , loin de leur patrie et de leurs amis. Les matelots furieux se mutinèrent ouvertement, menacèrent la vie de Colomb , auquel ils reprochaient d'être l'auteur d^ toutes leurs calamités ; et se saisissant de dix canots qu'il avait achetés des Indiens, ils se retirèrent, malgré ses prières et ses remontrances , dans une partie éloignée de l'île. En même temps les insulaires commençaient à murmurer du long séjour des Espagnols dans leur pays. Leur industrie n'était pas supérieure à celle de leurs voisins de l'Espagnola, et l'obligation de nourrir tant d'étrangers était pour eux aussi intolérable. Ils commencèrent à apporter des vivres avec répugnance et en petite quantité , et menacèrent de n'en plus fournir. Cette résolution eût été fatale aux Espagnols. Leur vie dépendait de la bienveillance des Indiens , et à moins qu'ils ne vinssent à bout de ranimer l'admiration et le respect que ce peuple simple leur avait montrés à leur arrivée , leur perte était inévitable. Les violences des mutins avaient contribué plus que toute

4 50ff autre chose à effacer les idées favorables que les Indiens avaient conçues de leurs hôtes ; mais l'adresse ingénieuse de Colomb lui suggéra un heureux artifice qui rétablit et augmenta même la haute opinion des insulaires pour les Espagnols. Ses connaissances en astronomie lui faisant prévoir qu'il y aurait dans peu de temps une éclipse totale de lune , le jour qui précéda l'éclipsé il assembla autour de lui les principaux Indiens, et, après leur avoir reproché l'inconstance qui les portait à retirer leur affection et leurs secours à des hommes qu'ils avaient d'abord traités avec respect , il leur dit que les Espagnols étaient les serviteurs du grand esprit qui habite les cieux, qui a créé et qui gouverne le monde ; que ce grand esprit était offensé du refus de secourir des hommes qui étaient les objets de sa faveur particulière ; qu'il se préparait à punir ce crime avec sévérité; que cette même nuit la lune leur retirerait sa lumière, et leur paraîtrait de couleur de sang, signe de la colère divine et emblème de la vengeance prête à tomber sur eux. La prédiction fut reçue par quelques-uns avec l'indifférence et l'incuriosité qui sont particulières aux nations de l'Amérique , et par d'autres avec l'étonnement stupide, naturel à des peuples barbares. Mais lorsque la lune commença à s'obscurcir par degrés et parut enfin de couleur de sang , tous furent frappés de terreur. Ils coururent consternés à leurs maisons, et, revenant tout

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