LIVRE PREMIER
les premiers temps l'art n'était pas assez avancé pour mettre les hommes en état d'entreprendre de longs voyages et de tenter au loin des découvertes.
Mais dès que l'art de la navigation fut connu, il s'é- introduc-
. , . -ii i lion du com-
tablit parmi les hommes un nouveau genre de correspondance : voilà l'époque d'où nous devons dater le commencement de cette communication entre les peuples qui mérite le nom de commerce. La civilisation devait être assez avancée avant que le commerce devînt un objet d'une grande" importance ; car les hommes ont dû avoir acquis déjà l'idée de la propriété et en avoir fixé les principes avec assez de précision pour connaître le plus simple de tous les contrats , celui d'échanger une denrée grossière contre une autre. Mais ce principe important une fois établi, lorsque chaque individu sentit qu'il avait un droit exclusif à posséder ou à aliéner tout ce qu'il avait acquis par son travail et par son adresse , ses propres besoins et son industrie lui suggérèrent bientôt uïi nouveau moyen d'augmenter ses acquisitions et ses jouissances, en disposant de ce qu'il avait de superflu pour se procurer ce qui pouvait lui être agréable ou utile dans le superflu des autres. C'est ainsi que le commerce s'introduisit parmi les membres de la même société ; ils découvrirent ensuite par degrés que des tribus voisines possédaient ce qui leur manquait, ou jouissaient de quelque commodité qu'ils désiraient de partager. Alors il se forma un corn-
merce avec les autres tribus ou nations, de la même manière et sur les mêmes principes que s'était établi le trafic domestique dans l'intérieur de la société. L'intérêt et les besoins mutuels des différentes peuplades, leur rendant également agréable cette communication réciproque, amenèrent insensiblement les maximes et les lois qui en facilitent les progrès et en assurent les opérations. Cependant il ne peut pas se former un commerce fort étendu entre des provinces contiguës , dont le sol et le climat étant à peu près les mêmes ne donnent que des productions du même genre. D'un autre coté, des peuples éloignés ne peuvent porter par terre leurs denrées dans les lieux où la rareté de ces denrées les ferait rechercher et y mettrait un grand prix. C'est la navigation qui a procuré aux hommes le pouvoir de transporter le superflu d'une partie de la terre pour subvenir aux besoins d'une autre : dès lors les productions d'un climat particulier ne sont plus bornées à un seul canton; le commerce en communique la jouissance aux régions les plus lointaines.
La communication entre les peuples s'étendit à mesure que la connaissance des avantages offerts par la navigation et le commerce continua de se répandre. L'ambition des conquêtes et le besoin de se procurer de nouveaux établissemens ne furent plus les seuls motifs des émigrations. Le désir du gain devint un nouvel aiguillon pour l'activité : il fit naître
des aventuriers qui entreprirent de longs voyages pour chercher des pays dont les productions ou les besoins pussent augmenter la circulation, qui seule entretient et étend le commerce.
Devenu dès lors une grande source de découvertes, le commerce s'ouvrit des mers inconnues, pénétra dans des régions nouvelles, et contribua plus qu'aucune autre cause à faire connaître aux hommes la situation, la nature et les productions des différentes parties du globe. Cependant, quoiqu'il y eût un commerce régulier établi dans le monde, quoique la civilisation eût fait de grands progrès, et que les sciences et les arts fussent cultivés avec autant d'ardeur que de succès , la navigation resta si imparfaite qu'à peine peut-on la regarder comme sortie de l'enfance dans l'ancien monde.
La construction des vaisseaux chez les anciens imperfecétait extrêmement grossière , et la manière de les tIon dc la na~
° m m vigation chez
manœuvrer n'était pas moins défectueuse. Ils igno- les anciens. raient absolument quelques-uns des grands principes et des opérations principales qui sont aujourd'hui regardés comme les premiers éiémens de la navigation. Ils connaissaient à la vérité la propriété qu'a l'aimant d'attirer le fer ; mais la propriété, plus merveilleuse et plus importante qui le dirige vers le pôle avait entièrement échappé à leurs observations. Privés de ce guide fidèle, qui conduit aujourd'hui le pilote avec tant de certitude dans l'immensité des
mers, soit dans l'obscurité de la nuit, soit quand le ciel est obscurci par les nuages, les anciens n'avaient d'autres moyens de régler leur route que l'observation du soleil et des étoiles. Leur navigation était par conséquent incertaine et timide; rarement osaient-ils perdre de vue la terre : ils se traînaient le long des cotes , retardés par tous les obstacles , exposés à tous les dangers inséparables de cette manière de naviguer. Il fallait un temps incroyable pour exécuter des voyages qu'on achève aujourd'hui en quelques semaines. Même dans les climats les plus doux et dans les mers les moins orageuses, c'était seulement pendant l'été que les anciens se hasardaient à sortir de leurs ports. Le reste de l'année se perdait dans l'inaction : on aurait regardé comme une imprudence téméraire d'affronter durant l'hiver la fureur des vents et des flots \ Navigation et Dans l'état d'imperfection où étaient la science et
commerce des 1 .. j i . , , . j
^ -, la pratique de la navigation, c était donc une entre-
prise aussi difficile que dangereuse de se porter dans des régions lointaines. L'activité du commerce lutta contre tous ces obstacles ; les Egyptiens , peu de temps après l'établissement de leur monarchie, établirent, dit-on , un trafic entre le golfe Arabique ou la mer Rouge et la cote occidentale du grand continent de l'Inde. Les marchandises qu'ils tiraient de l'Orient étaient transportées par terre du golfe Arabique jus-
(r) Vegctius, de Rc mi lit. lib. IV.