‹ Histoire de l'Amérique (volume 4)Chapitre 40 sur 174 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Les nuages qui se rassemblaient depuis long-temps autour de l'empire romain annonçaient l'orage qui éclata enfin. Les Barbares y fondirent avec une impétuosité irrésistible , et, dans le naufrage universel causé par l'inondation dont l'Europe fut couverte , les arts, les sciences, les inventions et les découvertes périrent et disparurent de la terre1. Tous les peuples qui conquirent les différentes provinces de l'empire romain et s'y établirent n'avaient aucune idée de civilisation : ils étaient étrangers aux lettres et aux arts, sans police, sans lois, sans forme régulière de gouvernement. Les mœurs et les institutions de quelques-uns d'entre eux étaient encore dans un degré de barbarie à peine compatible avec un état d'union sociale. L'Europe , étant occupée par de semblables habitants, retournait pour ainsi dire à une seconde enfance, et avait une nouvelle carrière à commencer pour se civiliser, s'éclairer et se polir. Le premier effet de l'établissement de ces conquérants barbares fut de détruire les liens par lesquels la puissance romaine avait uni les hommes : ils morcelèrent l'Europe en un grand nombre de petits états , indépendants et différant les uns des autres de mœurs et de langage. Il ne resta aucune communication entre les membres respectifs de ces états divisés et ennemis : accoutumés à une manière de vivre très simple, ignorant les arts et craignant le travail, ils n'avaient

(i) Hist. du règne de Charles V, Introd.

que peu de besoins à satisfaire, et point de superflu h échanger. Les noms d'étranger et d'ennemi devinrent encore une fois des mots synonymes : il s'établit partout des coutumes et même des lois qui exposaient à de grands inconvénients et à des dangers ceux qui voulaient voyager dans quelques pays étrangers1. On ne pouvait faire de commerce que dans les villes; et elles étaient en petit nombre, peu considérables , et dépourvues des privilèges qui peuvent procurer la sûreté et exciter l'émulation. On ne cultivait aucune des sciences sur lesquelles la géographie et la navigation sont fondées. Les traditions que les auteurs grecs et romains avaient laissées sur les travaux et les découvertes des anciens étaient négligées ou mal entendues. La connaissance des pays lointains s'était perdue; leur situation, leurs productions et presque leurs noms étaient oubliés. Correspon- Cependant une circonstance empêcha la cessation dance de com- entière de toute communication de commerce entre

merce conser- , n . , ,

véedansl'em- ies natl0ns éloignées. Constantinople, quoique soupire d'orient, vent menacée par les conquérants féroces qui répandaient la désolation sur le reste de l'Europe, eut le bonheur d'échapper à leur rage destructive. Ce fut dans cette ville que se conserva la connaissance des arts des anciens et de leurs découvertes : le goût du luxe et de la magnificence y régnait; les productions des pays étrangers y étaient recherchées, et le com-

(i) Ht st. du règne de Charles V, lntrod.

merce continuait d'y fleurir tandis qu'il était éteint dans les autres parties de l'Europe. Les habitants de Constantinople ne bornaient pas leur commerce aux îles de l'Archipel et aux cotes voisines d'Asie; leur industrie s'était ouvert une carrière plus vaste; ils suivaient la route que les anciens leur avaient tracée, et faisaient venir par Alexandrie les productions des Indes orientales. Quand l'Egypte fut séparée de l'empire romain par les Arabes, les Grecs découvrirent une nouvelle route par laquelle les marchandises de l'Inde pouvaient être amenées à Constantinople, en leur faisant remonter l'Indus jusqu'au point où cette grande rivière cesse d'être navigable; de là on les faisait passer par terre jusqu'aux bords de la rivière Oxus, qui les portait à la mer Caspienne. Là on les embarquait sur le Volga, et, après avoir remonté ce fleuve, elles allaient par terre jusqu'au Tanaïs, qui les conduisait au Pont-Euxin , où des vaisseaux de Constantinople venaient les recevoir1. Cette longue et pénible route mérite d'être remarquée, nonseulement comme une preuve de l'extrême passion que les Grecs avaient conçue pour les superfluités de l'Orient, et comme un exemple de l'ardeur et de l'industrie qu'ils portaient dans le commerce; mais encore parce que ce fait démontre qu'on avait conservé à Constantinople la connaissance des pays lointains, pendant que le reste de l'Europe était plongé dans l'ignorance.

(i) Ramusio, vol. I, page 3 7 1. F.

Connaissais On voit en même temps quelques rayons de luces conservées . v in vr\ t al

chez les Ara- miere hriller sur 1 Orient. Les Arabes, ayant con-

bes. tracté quelque goût pour les sciences du peuple dont

ils avaient contribué à renverser l'empire , traduisirent dans leur langue les livres de plusieurs philosophes grecs. Un des premiers qu'ils s'approprièrent ainsi fut un ouvrage estimable de Ptolémée dont j'ai déjà parlé. La géographie fut donc de bonne heure un objet d'étude pour les Arabes; mais ce peuple ingénieux et subtil s'attacha particulièrement aux parties spéculatives de cette science. Voulant déterminer la figure et les dimensions du globe terrestre, ils surent appliquer à cet objet les principes de la géométrie; ils eurent recours aux observations astronomiques : ils employèrent enfin des expériences et des opérations que les Européens, dans des temps plus éclairés , se sont fait honneur d'adopter et d'imiter. Mais à cette première époque les travaux des Arabes ne parvinrent pas en Europe. La connaissance de leurs découvertes était réservée à des siècles capables de les comprendre et de les perfectionner. Renaissance Cependant les calamités et les ravages que les u commerce provmces occidentales de l'empire romain avaient

et de la navi- L *■

gation en Eu- soufferts par la conquête des Barbares s'oublièrent

rope. peu à peu? et se trouvèrent en partie réparés. Les

peuples grossiers qui s'y établirent, ayant acquis par

degré quelque idée de gouvernement régulier et du

goût pour les occupations et les douceurs de la vie

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