LIVRE SECOND
peu de progrès en Espagne, que ces prétendus phi- 'tn%n losophes , choisis pour décider d'une affaire de cette importance , ignoraient jusqu'aux premiers principes sur lesquels Colomb fondait ses conjectures et ses espérances. Quelques-uns d'entre eux, égarés par de fausses notions sur la figure et la grandeur de la terre , prétendirent que le voyage qu'on proposait ne pouvait s'exécuter en moins de trois années. D'autres soutenaient ou que Colomb trouverait l'Océan sans bornes , selon l'opinion de quelques anciens, ou qu'en marchant toujours droit à l'ouest il arriverait à un point où la figure convexe de la terre le mettrait dans l'impossibilité de revenir sur ses pas , et qu'il périrait infailliblement en tentant vainement d'ouvrir une communication entre les deux hémisphères , que la nature avait séparés pour toujours. Quelques-uns même de ces juges, sans daigner entrer dans aucune discussion, rejetèrent le projet, d'après la maxime par laquelle l'ignorance et la pusillanimité se sont excusées dans tous les temps , « que c'est une grande présomption « à un particulier de supposer qu'il possède lui seul « des connaissances supérieures à celles de tout le « reste du genre humain. » Ils ajoutaient que si les contrées que Colomb se proposait de découvrir existaient réellement, elles n'auraient pu demeurer ignorées depuis si long-temps, et que les lumières et la sagacité des siècles précédents n'auraient pas
Cj(3 HISTOIRE DE l' AMÉRIQUE.
4484- ^issé la gloire de les découvrir à un obscur pilote de Gênes.
Il fallait toute la patience et toute l'adresse de Colomb pour suivre sa négociation avec des bommes qui avançaient de si étranges propositions. Il avait à combattre non-seulement l'obstination de l'ignorance, mais l'orgueil du faux savoir, avec lequel il est encore plus difficile de traiter. Après beaucoup de conférences et cinq années inutilement employées à instruire ses juges et à répondre à leurs objections, Talavera fît enfin à Ferdinand et Isabelle un rapport si peu favorable , que l'un et l'autre déclarèrent à Colomb que jusqu'à ce que la guerre avec les Maures fût tout-à-fait terminée, il leur était impossible de s'engager dans aucune autre entreprise qui demandât quelque dépense.
Quelque précaution qu'on prît pour adoucir la dureté de ce refus, Colomb crut son projet rejeté pour toujours. Mais, heureusement pour le genre humain , la supériorité du génie , qui rend un homme capable de former une entreprise extraordinaire et hardie, est communément accompagnée d'un enthousiasme assez ardent pour n'être ni refroidi par les délais , ni rebuté par les obstacles. C'était là le caractère de Colomb. Il sentit vivement le coup qu'on venait de lui porter ; mais en se retirant surle-champ d'une cour qui l'avait amusé si long-temps de vaines espérances, sa confiance dans la vérité