LIVRE SECOND. IO
nom de Sainte-Marie (Santa Maria), en l'honneur de \ 492 la Vierge, pour laquelle il avait une dévotion particulière. Martin-Alonso Pinson commandait le second, appelé la Pinta , et avait son frère François pour pilote. Le troisième, appelé la Nigna, avait pour capitaine Yanes Pinson. Ces deux derniers étaient des vaisseaux légers, qui surpassaient à peine de grandes chaloupes en force et en capacité. Cette escadre, si on peut lui donner ce nom, était approvisionnée pour douze mois, et portait quatrevingt-dix hommes, la plupart matelots, avec quelques aventuriers qui suivaient la fortune de Colomb , et quelques gentils hommes de la cour d'Isabelle, chargés de l'accompagner. Enfin , toute cette dépense , qui avait si fort effrayé la cour d'Espagne et qui avait retardé si long-temps la négociation de Colomb , ne passait pas quatre mille livres sterling (environ cent mille livres de France).
L'art de la construction était encore dans l'enfance au quinzième siècle : les vaisseaux n'étaient faits que pour des voyages très courts ou l'on ne s'écartait point des cotes. On peut dire que le courage et le génie entreprenant de Colomb éclatèrent surtout dans la confiance avec laquelle il se hasardait, avec des navires si peu propres à une longue navigation , dans des mers inconnues, sans cartes pour le guider , sans connaissance des courants , sans expérience antérieure des dangers qu'il avait à craindre.
Io8 HISTOIRE DE l' AMERIQUE.
-1HU2 Mais son empressement à accomplir le grand projet qui, depuis si long-temps, occupait toutes ses pensées lui fit oublier ou compter pour rien toutes ces circonstances qui auraient arrêté un esprit moins audacieux que le sien. Il pressa les préparatifs de son voyage avec tant d'ardeur , et fut si bien secondé par les personnes qu'Isabelle avait chargées de cette affaire , qu'il fut bientôt en état de partir. Mais, comme il était plein de sentiments de religion, il ne voulut pas s'embarquer pour une expédition si dangereuse et dont un des grands objets était d'étendre la foi chrétienne, sans avoir imploré, par un acte public de dévotion , le secours et la protection du ciel. Pour accomplir ce devoir , lui-même et tous ceux qui partaient avec lui allèrent en procession solennelle à l'église du monastère de Rabida, où , après s'être confessés et avoir reçu l'absolution, ils communièrent des mains du prieur Pérès , qui joignit ses prières aux leurs pour le succès d'une entreprise qu'il avait protégée avec un zèle si actif. Son départ Le lendemain au matin, mardi 3 août i492? un peu avant le lever du soleil, Colomb mit à la voile ' en présence d'une foule de spectateurs qui élevaient leurs mains au ciel pour en obtenir une heureuse réussite, qu'ils souhaitaient plus qu'ils ne l'espé-
(2) Fernand Colomb dit, dans la vie de son père, que celui-ci partit de Palos pour les Canaries le 4 août 1492; et Christophe Colomb dans la relation de son premier voyage, «Nous partîmes le 3 août 1 '192, de la barre de Saltes» (près Huelva). (D. L. R.)