LIVRE SECOND. 1 I I
s'empêcher de regarder comme prodigieuse la supé- /) ^92 riorité que lui donnaient sur eux trente ans d'expérience et d'habitude des pratiques industrieuses des Portugais. Dès qu'il fut en mer, rien ne se fit que par ses ordres. Il veillait lui-même à l'exécution de toutes les manœuvres ; il ne prenait que quelques heures de sommeil , et ne quittait pas le pont tout le reste du temps. Comme il naviguait dans des mers qui n'avaient pas encore été explorées , la sonde et tous les autres instruments d'observation étaient sans cesse entre ses mains. D'après l'exemple des navigateurs portugais, il était attentif au mouvement des marées, à la direction des courants, au vol des oiseaux; il observait les poissons, les plantes marines et tous les corps flottant sur la mer, et il recueillit dans un journal toutes ses remarques avec une exactitude scrupuleuse. Ses équipages, accoutumés seulement à des voyages très courts , ne pouvaient manquer de s'effrayer à mesure qu'ils s'éloignaient davantage des terres. Colomb s'efforça de leur cacher une partie du chemin qu'ils faisaient. Dans cette vue, quoique le deuxième jour après leur départ de Gomera ils eussent déjà fait dix-huit lieues, Colomb ne leur en compta que quinze, et il employa constamment le même artifice. Le 14 septembre, lape- c . tite flotte se trouvait à plus de deux cents lieues à alarmes de son l'ouest des îles Canaries , plus loin de terre qu'au- e(JmPaS°cun vaisseau espagnol n'avait été jusqu'alors. Là
j[ z*92 nos navigateurs furent frappés d'un phénomène aussi étonnant que nouveau pour eux. L'aiguille aimantée ne se dirigeait plus exactement à l'étoile polaire, mais déviait vers l'ouest , différence qui croissait à mesure qu'ils avançaient. Cet effet aujourd'hui familier, quoique sa cause soit demeurée parmi les mystères de la nature que l'homme n'a pas encore expliqués , remplit de terreur les compagnons de Colomb. Ils se voyaient perdus dans un océan inconnu et sans bornes, loin de toutes les routes fréquentées. Là les lois de la nature semblaient s'altérer, et le seul guide qu'elle leur eût donné allait leur manquer tout-à-fait. Colomb , avec autant de présence d'esprit que d'adresse, inventa sur-le-champ une explication de ce phénomène , qui , sans le contenter lui-même, parut si plausible à ses gens que leurs murmures s'apaisèrent et leur crainte se dissipa.
Il continua de porter droit à l'ouest , à peu près sous la latitude des Canaries. En suivant cette route, il trouva les vents alises qui soufflent constamment de l'est à l'ouest entre les tropiques et quelques degrés de latitude au-delà.
Ces vents toujours fixes le poussèrent avec une rapidité si soutenue, qu'il fut rarement nécessaire d'employer la voile. A environ quatre cents lieues à l'ouest des Canaries, il trouva la mer tellement couverte de plantes, qu'elle ressemblait à une prairie d'une vaste étendue; elles étaient en quelques