LIVRE SECOND
Vers les dix heures du soir, Colomb étant sur le 1^92 château - d'avant , observa une lumière à quelque On découvre
v t^- i-« la terre.
distance , et tirant a part Pierre Gutierrez , page de la reine, il la lui montra. Gutierrez la vit distinctement, et appelant Salcedo1, commissaire de l'escadre , tous trois reconnurent qu'elle était en mouvement comme si elle était portée d'un lieu à un autre. Un peu après minuit, on entendit crier terre! terre! de la Pin ta, qui était toujours en tête des autres navires ; mais on avait été si souvent trompé par des apparences qu'on y croyait plus difficilement, et qu'on attendait le jour dans toute l'agitation que donnent à la fois l'inquiétude et l'impatience. Le jour arriva enfin, et les doutes et les craintes s'évanouirent. On vit distinctement à deux Vendredi 12 lieues environ au nord une île plate et verdoyante , ° garnie de bois , arrosée de plusieurs ruisseaux , et qui présentait tous les signes d'un pays délicieux. L'équipage de la Pinta commença à chanter le Te Deum , pour remercier Dieu , et ceux des deux autres navires se joignirent à lui dans cet acte de piété. On versait des larmes de joie; on se félicitait mutuellement. Les actions de grâces qu'on rendit au ciel furent suivies de la réparation qu'on devait au commandant. Les Espagnols se jetèrent aux pieds de Colomb avec toutes les marques du repentir qu'ils
(r) Munoz l'appelle Rodrigo Sanchez de Ségovie ; Christophe Colomb lui donne ce même nom dans sa relation déjà citée. (D.L. R.)
1492 avaient de leur faute et du respect qu'il leur inspirait. Ils lui demandèrent pardon de leur ignorance, de leur incrédulité et de leur insolence , qui lui avaient causé tant de peine et d'inquiétudes , et qui avaient mis tant d'obstacles à l'exécution d'un plan aussi bien concerté que le sien ; passant enfin d'une extrémité à l'autre 9 l'homme que tout à l'heure ils avaient menacé et insulté, ils le regardèrent, dans la chaleur de leur admiration, comme inspiré par le ciel et doué d'une sagacité et d'un courage plus qu'humains pour l'accomplissement d'un dessein si fort audessus des idées de tous les siècles précédents. Première Au lever du soleil , toutes les chaloupes garnies
entrevue avec pi . r •> \ 15*1
. , d hommes et armées s avancèrent vers 1 île, enseignes
les naturels du 7 D
pays. déployées , au son d'une musique militaire et avec
tout l'appareil guerrier. A mesure qu'on approchait de la cote, on la voyait se couvrir d'habitants attirés par la nouveauté du spectacle, et dont les attitudes et les gestes exprimaient l'étonnement et l'admiration sur les objets extraordinaires qui frappaient leurs yeux. Colomb fut le premier Européen qui mit le pied dans le nouveau monde qu'il venait de découvrir. Il débarqua richement habillé , l'épée à la main, ses compagnons à sa suite ; tous se mettant à genoux baisèrent la terre, après laquelle ils soupiraient depuis si long- temps. Ils élevèrent un crucifix , et , se prosternant , remercièrent Dieu du succès heureux de leur voyage. Ils prirent ensuite