LIVRE HUITIÈME. 3l
sirs, plusieurs s'emparèrent de districts d'une vaste étendue et de provinces entières , qu'ils tinrent en commanderies. Ils obtinrent ensuite, par degrés, le privilège d'en convertir une partie en major a ts , espèce de fief connu dans la jurisprudence féodale d'Espagne ' , et qui ne peut être ni partagé ni aliéné. Une grande partie de la propriété territoriale, ainsi enlevée a la circulation en devenant un bien substitué , et passant du père au fils sans avoir été améliorée, n'avait qu'une bien petite valeur, soit pour le possesseur, soit pour la communauté. Dans ce que j'ai dit de la réduction du Pérou, on peut observer plusieurs exemples de possessions d'une étendue énorme, occupées par quelques-uns des conquérants2. L'abus futle même dans les autres parties de l'Amérique; car la valeur des terres étant estimée d'après le nombre des Indiens qui y étaient attachés, et la population étant très clair-semée en Amérique, il n'y avait que des districts d'une étendue immense qui pussent fournir assez de travailleurs pour exploiter les mines avec l'espoir d'un bénéfice considérable. Ces erreurs capitales dans la distribution de la propriété ont entraîné des effets funestes dans toutes les parties de l'administration des colonies espagnoles , et peuvent être considérées comme la principale cause qui a rendu les progrès de la popu-
(i) Recop. lib. IV, lit. 3, /. 24.
(a) Liv. VI, p. 249 et 25o,
3a ijistoiee de i/am^rique.
lation de ces pays beaucoup plus lents que dans les colonies mieux constituées '.
Et dans la A cet obstacle il faut ajouter le nombre et l'étenn.uuredeleur dLîe cJe lcurs établissements ecclésiastiques , dont les
gouvernement c . , ,
ecclésiasti- frais énormes, supportes par les colons , ont nui que. infiniment à l'industrie et à la population. Le paie-
ment des dîmes est une taxe pesante sur l'industrie; et, partout où la sagesse du magistrat civil ne met pas des bornes aux exactions qu'entraîne la perception de cet impôt , il devient intolérable et destructeur. Mais les législateurs espagnols , loin de réprimer les prétentions du clergé, les laissèrent, par un zèle inconsidéré, s'étendre dans toute l'Amérique et devenir, pour leurs colonies naissantes, un fardeau toujours accablant, même dans les sociétés qui ont fait le plus de progrès. Dès i5oi , les colonies furent soumises à la dîme ecclésiastique , pour les productions les plus nécessaires, sur lesquelles l'attention des premiers planteurs devait naturellement se tourner2. Les prétentions du clergé ne se bornèrent pas même aux productions les plus simples du sol : le sucre, l'indigo et la cochenille, fruits d'une culture plus difficile, furent bientôt déclarés sujets à la dîme ', et l'industrie du colon fut ainsi taxée dans tous ses travaux, depuis les plus
(i) Voyez la note i3.
(•?.) Pm.op. lib. I, là. 14, /. 2.
( \) Ibid. , lib. I, th. i '», /. 3 et .;,