LIVRE HUITIÈME
la plus grande partie consument leur vie dans une mollesse voluptueuse, jointe à une superstition encore plus avilissante. La langueur et l'inaction où ils vivent les éloigne de toutes les opérations d'un commerce actif et étendu. Le trafic intérieur dans chaque colonie , ainsi que le commerce avec les autres colonies et avec l'Espagne elle-même, sont entre les mains des seuls chapetones1, qui sont récompensés de leur industrie par les richesses immenses qu'ils accumulent, tandis que les créoles, plongés dans la paresse , se contentent du revenu des biens de leurs pères.
Cette rivalité déclarée pour le pouvoir et la ri- Mutuelle jachesse a établi entre ces deux ordres de citoyens ,ousie e,ces
J deux ordres
une haine violenté et implacable; à la plus légère de citoyens. occasion , leur aversion mutuelle éclate , et ils se donnent réciproquement des noms aussi injurieux que ceux que dictent les haines les plus invétérées de nation à nation2. La cour d'Espagne, par un raffinement de sa politique défiante , nourrit ces semences de discorde, et fomente cette jalousie mutuelle qui non-seulement empêche les deux classes les plus puissantes de ses sujets du Nouveau-Monde de se réunir contre la métropole, mais qui anime chaque partie à surveiller sans cesse et à traverser avec le zèle le plus vif toutes les démarches de l'autre.
(0 ^ °yage de Ulloa, I, 27, 25r. / 'oyage de Frezier, 227, (2) Gage's Saivey, p. 9. Fre/.ier, 226.
Troisième La troisième classe des habitants des colonies esclasse , ou la ï A1 , •>.
race mêlée. Pagnoles est une race melee , provenant ou d'un
Européen et d'un noir, ou d'un Européen et d'un Indien. Les premiers sont appelés mulattoës 9 mulâtres, les secondes metizos , métis. Comme la cour d'Espagne s'est occupée de bonne heure du soin de ne faire qu'une nation de ses nouveaux et de ses anciens sujets , elle a encouragé les mariages des Espagnols établis en Amérique avec les naturels du pays; et, dès les premiers temps de l'établissement, il s'est fait plusieurs alliances de ce genre1. C'est pourtant moins le clesir de se conformer aux vues du gouvernement que la licence des mœurs qui a multiplié cette classe d'habitants , jusqu'à en faire une partie considérable de la population de tous les établissements espagnols. Les Espagnols distinguent par différents noms tous les degrés de cette filiation et toutes les variétés de teinte, depuis le noir de l'Afrique transplanté en Amérique et la couleur de bronze de l'Américain jusqu'à la blancheur de l'Européen. A la première et a la seconde générations, les métis ou mulâtres sont traités comme Indiens et comme nègres ; à la troisième , la couleur originaire et distinctive de l'Indien a déjà disparu, et à la cinquième, la teinte du noir est tellement effacée que l'habitant descendu de cette race mêlée ne peut plus
(ï) Recopil. lié. VI, Ht. t, /. 2. Herrera, Decad. I, Mb. V, cap. 12; Decad. 111, lib. Fil, cap. 2.