LIVRE IflJITlKME. -y
richesses augmentent lentement et par degrés , elles nourrissent et entretiennent cette activité qui est si avantageuse au commerce et qui donne à ses opérations la sagesse et la vigueur; lorsqu'au contraire elles inondent l'état subitement et comme par torrents, elles renversent les projets d'une sage industrie et entraînent avec elles l'extravagance et la témérité dans les entreprises et dans les affaires. L'augmentation de puissance et de richesses que la possession de l'Amérique apporta en Espagne fut immense et soudaine , et produisit des effets nuisibles dont les symptômes se firent bientôt apercevoir dans les opérations politiques de cette monarchie. Il est vrai que d'abord , et pendant un espace de temps considérable , le Nouveau-Monde ne fournit pas avec trop d'abondance ni de continuité ses richesses à la métropole; et le génie de Charles V conduisit les affaires avec tant de prudence que les effets de cette influence furent à peine sentis. Mais lorsque Philippe II , avec des talents bien inférieurs à ceux de son père , monta sur le trône , et que les remises des colonies formèrent une branche de revenu réglé et très considérable, cette révolution subite dans l'état du royaume eut une influence funeste et sensible sur le monarque et sur le peuple. Philippe, doué de cet esprit d'application continuelle, qui caractérise souvent l'ambition des hommes médiocres , conçut une si haute opinion de ses
ressources , qu'il ne crut aucune entreprise au-dessus de ses forces. Renfermé en lui-même dans la solitude de l'Escurial , il se complut à troubler toutes les nations voisines. 11 fit ouvertement la guerre à la Hollande et à l'Angleterre; il encouragea et protégea une faction rebelle en France; il conquit le Portugal; il entretint des armées et des garnisons en Italie, en Afrique et dans les deux Indes. Par cette multitude d'opérations vastes et compliquées , suivies avec autant d'ardeur que d'opiniâtreté pendant le cours d'un long règne , l'Espagne se trouva épuisée d'hommes et d'argent. Sous la faible administration de son successeur Philippe III , la vigueur de la nation continua à dégénérer ; enfin elle tomba dans le dernier degré d'abaissement par la dévotion imprudente de ce monarque , qui chassa à la fois près d'un million de ses sujets les plus industrieux , précisément dans un temps où l'état épuisé avait besoin des efforts extraordinaires d'une sage politique pour augmenter sa population et ranimer ses forces. Dès le commencement du dix-septième siècle , le nombre des hommes était si sensiblement diminué en Espagne , que, ne pouvant plus recruter ses armées, cette puissance fut obligée de restreindre ses opérations. Ses manufactures les plus florissantes étaient déjà déchues. Ses flottes, qui avaient été la terreur de toute l'Europe , étaient détruites. Son immense commerce étranger était anéanti ; celui même qui