LIVRE II
INlisSHnIee et tféuéafkxi de Goïoinb. -^ Il afci|Htert dM eonéaksatices sut i» n.ivi^ tion, au service des Poriugats., -*- Conçoit l'espérance de se rendre aux Indes orientales en naviguant k PoùeSt. — Son «r^àtèmé' est fôtidé sùf les idtfeS «fos jïnciehs et Stff h cofinaissflMee ^"îl * de leiir nnrvlgatioif améî t\tMÈtit ïeêâêcMveVtes det Poirti^ais. ^-^ &eê négociations avec diffi^rentes cours. — Obstacles ({ji'it est obligé de surmonter en Espagne. — Sou preinicr vqyat*c [Niur faire^ des découvertes. — Difficultés qu'iF i^éncontre. — Ses Séiccê». — Il refoarne cH tfipft^né. ^ Efoftttfcnveflrt ^iie cause la dééoèverte du iRoWVéari-Moède;— Le j^afë «A fdvi éph h l'Espagiie. — S^ond voyage de Colomb. •^-^ Il form^ une colonie. •^ Sex nouvelles découvertes. — Guerre avec les Indiens. — Première taxe qu'on icùt irtipose. — troisiènie voyage de Colomb. — ^ ît déconvre fe rontrncni dte ¥Âmêt\qw.. « État de la cdfonfié espagnole. ~ Fautes cb^fMnaiaes par les RsfnK ^oh dans l'éiablistement de leur prenfiièrc tolonio. -^ Voyage des PortugAÎf; aux Indes orientales par le cap de Bonn'c-Espérailce. -^ Effets qu'il produit. -^ Découverics faites dans le l^cTuveàit-Motide pat dei |iSrtieuliers. -*- Nofti d'Amé^kjittf donne au Nouveau-Monde. — • intrigues contrc'Colomb. —Il est disgracié et conduit les fers aux pieds en Espagne. — Quatrième voyage de Co!omb. — Ses découvertes. — Ses désastres. — Sa mon. '
[4461] Parmi les étrangersquç lebruit des découvertes faites par les Portugais avait attiréis àa service de cette nation se trouvait Christophe Colomb, sujet de la république de Gênè^^Qu ne connaîl avec certitude ni le temps ni le lieu de sa naissa'nco % on sait seulement qu'il était d'une famille honnête, réduite à Tindigence par des événements malhAireux. Ses parents ayant embrassé pour vivre la profession de marins , Colomb laissa
' Voyez la Note 14. Les diffiÇreiiJes opinions émises sur le temps et Içlicu de U naissance de Christoplie Colomb, ainsi que sur ses actions, ont été amplement et savamment discutées dans l'introduction de M. Martin Fernandez de Navarrete, à sa Collection desA'oynges et Découv«rtes dct Ï4pagnoU, depuis la fin du quintièine siècle. (I>, !.. R.)
• UY^ SS£ODP. 63
enUie?9ir dèn sa première jiBunes^e les talents ^t ]$ paracièra qui peuvimt 4istingi|er iin bomm^ de c^t état; au lieu de coqol)attr^ le^ iocljnatipns du jeune Colomb, ils les développèrent et les encouragèrent p9r Téducation. Après lui avoir l'ait ao quérir quelque eonna^ssance de la langue latine, la seule qui fût alors employée à l'enseignement, on lui fit apprendre Ja ' géojEqétrie, la cosmographie, Tastronomie et le dessin. La liaison de ices scienices avec l'art de la navigation, son objet tavori, ej^tant son ardeur et sqq application , il y ftt des progrès rapides. 4v^ de si tieureuses dispositions il entra 4 quatorze ans ^9ps la panière qui devi|it le conduire h tant de gloire. Ses premi^m voyagiez Turent dirigés vers les ports de la Méditerranée, que fjréquentaient ses compatriotes les Génois [1467]; mais ces voyages étant trop bornés pour une âme aussi active que la sienne, il fit une excursion dans les mers du nord, et visita le^ côtes de Dslande, où la pèche commençait k attirer les Anglais ' et quelques autres nations. Comme la navigation tentait alors . danis tou^ les sens des entreprises nouvelles, il s'avança au delà i^ cette il@, ta Tbulé des anciens ^ j usqu*à plusieurs degrés dans le cercle polaire* Après avoif satisfait sa curiosité par un voyage qyj, en augmentant ses çpnnaissances maritimes, ne smait pas h sa fortune, il s'attacba à un homme de son nom et de sa famille, capitaine de vaisseau, qui jouissait d'une grande réputation. Ce marin conduisait une petite escadre armée à ses frais, @t, faisant la course tantôt contre les Mahométans, tantôt contre Jes Vénitiens, rivaij]^ desQénois dans le commerce, il avait acquis des richesses et de la pélébrité. Colomb le suivit dans ses expéditions pendant plusieurs auTiées, en se distinguant autant par son courage comme bPipnfic de guerre, que pa^ son habileté comme homrhe de mer. A la Qn il livra un combat opiniâtre sur la côte de Portugal à quelques caravelles vénitiennes, qui retournaient des Pays-Bas, richement chargées : le vaisseau sûr lequel il était prit feu en même temps que le vaisseau ennemi auquel le sien était fortement attaché par les grappins. Dans une ^i terrible extrémité, sa présence d'esprit et son intrépidité ne rabandennèrent paSt II se jeta à la mer, se saisit d'une raine flottante, et, comme il nageait parfaitement, à Taide de ce se*
• Voyez la Note i5.
cours il gagna le rivage, qui était éloigné d'environ deux lieues, et sauva une vie réservée h de plus grandes choses *.
Dès qu'il eut recouvré ses forces, il se rendit à Lisbonne, où plusieurs de ses compatriotes étaient établis. Ils conçurent bientôt une opinion si avantageuse de son mérite et de ses talents, qu'ils le pressèrent vivement de rester en Portugal, où son habileté et son expérience dans la navigation ne. pouvaient manquer de le faire remarquer. Le service portugais était alors plus attrayant qu'aucun autre pour tout aventurier animé du désir de voir des pays nouveaux, ou cherchant à se distinguer : Colomb se laissa facilement séduire par ses amis, et, ayant obtenu l'affection d'une Portugaise , il l'épousa H fixa son séjour à: Lisbonne. Son mariage , au lieu de le détacher du genre de Vie qu'il avait suivi jusqu'alors, contribua à étendre ses connaissances dans la navigation, et lui donna le désir de les aug* menter encore. Sa femme éte^it la fille de Barthélemi de Pèrestrello, l'un des capitaines employés par le prince Henri dans ses premières expéditions, et qui ayait découvert et colonisé les îles de Porto-SantQ et de Madère*. Colomb devint possesseur des journaux et dès cartesdece navigateur expérimenté. H y apprit les routes qu'avaienttenueslesPortugaisdans leurs découvertes, et les diverses circonstances qui les avaient encouragés et dirigés ; cette étude flattait et enflammait sa passion dominante. Les cartes dePerestrello et les descriptions dos nouvelles contrées que ce navigateur avait vues augmentèrent tellement son impatience de voyager, qu'il ne put y résister. Pour la satisfaire il fit un voyage à Madère, et entretint pendant plusieurs années un commerce avec cette île, avec les Canaries, les Açores , les établissements que les Portugais avaient faits en Guinée et dans les autres parties du continent de l'Afrique qu'ils avaient découvertes '.
* Vie de Colomb, cli.ip 5.
* A. C. de Sotisa, Uistoria ecnealogica da Casa real Portugueza, et le père F. J. Freire, Vida do Infante f). Hcnriquc, affirment que l'île de Madère fut d<5cou?erte pat Jean Conçalvcs Zarco, qui prit le nom de Camara ; le dernier écrivain ajoute et par Tristan Vas. Pere&trello, qui avait accompagné plusieurs faiA Zarco, n'a pas non plus découvert Porto-Saoto ; mais il en était cependant capitaine proprié" taire. (D. L. R.)
* Vie de Colomb, cbap» 4-5.
L'expérience que Colomb avaiùcquise par un si granjlTidjpt)ré de voyages (Jans presqqe toutes les parties du globe, alors connues par la navigation, Tavait rendu lui-même up des m'eil7 leurs navigateurs de l'Europe; mais ce mérite ne lui §uffis^iit pas et il 'ambitionnait davantage. Les succès heureux des , Portugais avaient excité un tel esprit de curiosité et d étnijlatipn que tous les savants de ce siècle étaient Qcccupés à étudier les moyens qui avaient préparé les découvertes déjà faites et ceux dont on pouvait se promettre quelque réussite dans des entreprises encore plus hardies. Colomb, naturellement avide de connaître, capable de méditations proîondes et porté vers les spéculations de ce genre, s'était souvent appliqué à remonter aux principes qui avaient guidé les Portugais dans leurs plans do découvertes nouvelies et à la lïianière dont ils en avaient con dnit l'exécution ; de sorte qu'il arriva par degrés à se persua dcr qu'on pouvait aller plus loin qu'eux en suivant lQ,ur méthode, et exécuter des entreprises qu'ils avaient jusqu'alors tentées inutilement.
Depuis que les Portugais avaient doublé le cîjp Vert, le grand obiet qui occupait les navigateurs était de trouver par mer un passage' aiix Indes orientales. Les découvertes de cett€| nation en Afrique n'étaient rien auprès de celle-là. On connaissait de-» puis un grand nombre de siècles la fertilité et les richesses des Indes. Les épiceries et les aulres marchandises précieuses qu'on en rapportait étaient recherchées dans toute l'Europe. Les Vénitiens, enrichis par la possession exclusive de ce commerce, excitaient la jalousie de toutes les autres nations; mais, quelque avides que fussent les Portugais de se frayer une route nouvelle vers ces riches contrées, ils ne l'avaient cherchée jusqu'alors qu'en se dirigeant vers le sud, dans l'espérance qu'ils pouvaient arriver aux Indes en portant à l'est après qu'ils auraient fait le tour de rcxtromité de l'Afrique. Cette rputii était cependant dfrcorc inconnue, et, au cas qu'onjadécouvrit, elle était si longue qu'un voyage d'Europe dans les Indes paraissait une entreprise d'une cxtrcmo (Jiflicuité et .d'un succès très-inccrtîiin. On avait (employé plus d'un demi- siècle àavancordn cap Non à Téquàt(;iir : un plus long espace do t«;mps ponvaif s'cconlor avont tj'i'on parvint à complct«T le projet des Portugais. L'incortitudo
Qt mSTOÏP PE L'AMÉRIQUE.
fil \% iQnf M0tl7 ù$ P^\\e foute conduisirent ni^turellemefit Qolonfib IrpphÇFPhW %1] ïî'ét^it pas possiblo de trouver qqelque chemin fïm §ûHFJ af p|U» direct. Après avoir réfléchi prqfondéinent su|* ^^tH iïlf^ti^ffi 9ldA des ponnaissànces quMl avait acquises dans ^iiltéQf\& ^\ jft pratique de la nayjgatjoM ; après avoir ^ttentiyafilfSMt QQJPfip^f^ M§ pbservatipn^ de^ pliotes modernes avec les |ll4i(Sf^tton§ ^( le$ conjectures que fournissent les anciens aut(|linif il 09nc|i|t qil*en naviguant (]ipecteui^nt à Touest ^lu tray(9fi40 rPcéi^a Atlantique, on décoiivirirait infailliblement dos pyg nouveaux qui deyaient être, selon ti|i, ppe partie du vaste continent de rinde.
Cette opinion, ^ussj chimérique au prieipier coup d'ceil qu>He ^tî^jt ei^tr^ordinîiire et nouvelle, était appuyée dans son esprit 5iir des motifs et des raisons de différents genres. t% figutp ' çphérique d^ t^ t^rre était ponnue , et la grandeur dO son vo- Iqrpe déterminée avec quelque e^jactityde. Il suivait évidemndent de 14 que les continents de l'Europe » de l'Asie et de TAfrique n'étaient qu'une petite portion de la superficie du globe i^nr^strp.
l,a sagesse et la bienfaisance de Tauteur de la nature nn permettaient pas de penser que le vaste espace qui était jusqut^ là deipeuré inconnu, fût entièrement couvert des eaux d'un stérile océan , sans aucune terre propre à être habitée par rhomme, Il paraissait d'ailleurs extrêmement probable que lo continent du monde connu , placé sur un des côtés du globe , était balancé par une quantité è^ peu près égale de terres dans Thémisphère opposé. Ces idées sur l'existence d'un autre continent, d'après la jîgure et la structure de la terre^ étaient confirmées par Jes observations et les conjectures des navigateurs, pn pilote portugais §'étant avancé à l'occident plus qu'on ne le foisait en ce temps-là, avait trouvé une pièce de bois sculptée, flottant sur les eaux et poussée vers lui par un vent d'ouest, et il en avait conclu qu'elle venait de quelque terre inconnue )située vers ce même point. Un beau -frère de Colomb avait aussi trd^vé à l'occident de Tile de Madère une pièce de bois travaillée de main d'homme, et apportée par lemême vent, ainsi que des roseaux d'une grosseur énorme , semblables à ceux que ^tolémée décrit comme une production particulière des Indes-
Orientales*, Bnfln, après des vents (j'ouesi soutenus pendant quelque temps, on avait souvent aperçu sur les côtes des Açores des ait)r6s déracinés, çt une fois les cadavres de deux liornmes dorrt les traits ne ressemblaient point du tout 4 ceux des habitants de l'Europe et de TAfrique.
En méfne temps que la force de ces raisons, puisées dans les faits et dans la théorie, faisait espérer à Colomb qu'on découvrirait des terres nouvelles dans TOçéan occidental , d'autres considérations le portaient à croire que ces terres devaient tenir au continent des liideSr.Quoique les ancieiis aient à peine pénétré dans l'Inde au delà des rives du Gange, cependant quelques auteurs grecs se sont hasardés à décrire les provinces situées de l'autre côté de ce fleuve; et comme les hommes sont naturellement disposés à ^xag«îrer les objets éloignés et inconnus sur lesquels on ne peut les contredire, ces écrivains ont représenté ces régions comme étant d'une étendue immense. Ctésias assure que l'Inde est un pays aussi vaste que tout le reste de l'Asiq. Onésjcrite, suivi par Pline le naturaliste', prétendait qu'elle était ('gale à un tiers de la terre habitable , et Néarque dit que d'une extrémité à l'autre, en ligne tlroite, 11 y avait pour quatre mois de chemin •. Le journal de Marco-Polo, qui s'était avancé A l'est beaucoup plusqu'aucun autre Européen avant lui, semblait confirmer ces e^çagérations des anciens. Les descriptions nwgniftques qu'il fait des royaumes du Cathay et de Cipango, et de beaucoup d'autres pays dont le$ noms étaient inconnus en Europe, présentaient l'Inde comme une ccyiitrée immense. Ces notions, qi^elque défectueuses qu'elles fussent, étaient les plus exactes que les Européens eussent en ce tempslà sur toute cette partie orientale de TAsie. Colomb en tirait une conséquence très-juste. \\ prétendait que le continent de l'Inde, en s'étendant vers l'est, devait, à raison de la figure sphérique de la terre , s'approcher davantage ù'es lies nouvellement découvertes à l'ouest de l'Afrique; que la distance de TAsie à ces ilesne devait pas être très-considérable, et que la route la plus directe et en même temps la plus eourte de l'Ku-
• Lil>. f, cap. 17.
• Nat. Hitt Lib. Vf. oap. 17.
2 Stnib. Ub. XV, pag. 101 1.
rope aux parties les plus orientales de ce grand pays était en naviguant à l'ouest *. L*autorité de quelques écrivains anciens, secours nécessaire alors pour faire recevoir une opinion dans quelque matière que ce fût, appuyait cette idée de là proximité de rinde à Tégard des parties occidentales de notre continent. Aristote penchait à croire qu'elle n'était pas fort éloignée des colonnes d*Hercule ou détroit de Gibraltar , et qu'on pouvait aller par mer du détroit aux Indes *. Sénèque , s'exprimant encore d'une manière plus positive, assure que par un vent favorable on peut aller en peu de jours d'Espagne aux Indes ». La fameuse Atlantide de Platon, que beaucoup de personnes regardaient comme un pays réel et au delà de laquelle ce philosophe place un vaste continent, est représentée par lui comme peu éloignée de l'Espagne. Après avoir pesé toutes ces raisons, Colomb, qui uoissait la modestie et la défiance du génie avec l'enthousiasme d'un créateur de projets, ne s'en reposa entièrement ni siir seè propres raisonfiements, ni sur l'autorité des anciens. Il crut aussi devoir consulter ceux de ses contcmpo.rains qui étaient capables d'apprécier les arguments sur lesquels il fondait son opinion. Dès l'an i474 il communiqua ses idées sur la probabilité de découvrir de nouvelles terres en naviguant à l'ouest, à Paul, médecin florentin , célèbre par ses connaissances dans la cosmographie *, et qui dans ses réponses montra un savoir et une candeur qui. le rendaient bien digne de la confiance de Colomb. Ce savant approuva fort le projet, l'appuya de beaucoup de faits, et encouragea Colomb à suivre une entreprise si louable, qui devait rapporter à sa patrie tant de gloire, et à l'Europe des avantages si grands ^.
Un esprit moins capable de former et d'exécuter de grands desseins n'aurait été conduit par ces raisonnements, ces observations et ces autorités, qu'à une théorie stérile qui aurait fourni matière à des discours ingénieux ou à des conjectures
* Vqyex la Note i6.
" AriAtot. do Cœlo, lib. H, cap. i4^ dtlit. Du Val. 1629, vol, ï, p. 4;a. .
* Scncca. Qu.nest. Naiiir. Iît>. I. in proœm.
* M s'appelait Paul del Pozzo Toscanclli, il était astronome et connu sous le nom de Paul le Physicien; né à Florence en 1397, il mourut daps la même' ville le 15 mai 1482. (1). L. R.)
* Vie de ColomS, o.-ip. 8.
cbimériques ; mais le caractère de Colomb, entreprenant et plein cl*ardeur , le portait à passer immédiatement de la gpéctriation à Taction. Pleinement convaincu de la vérité de son système et impatient de lU copfîrmer par Texpérience, il résolut d*entre* prendre un voyage dans cette unique vue. Lepremier pas qu*il avait à tenter était de s'assurer de la protection de quelque puissance de TEurope qui pût fournir aux frais de l'entreprise. Son amour pour sa patrie s'était conservé malgré une longue absence , et lui faisait souhaiter qu'elle recueillit le fruit de ses découvertes et de ses travaux. Il proposa son projet au sénat de Gènes, et regardant Tintérôt de son pays comme le premier but de son ambition, il offrit de naviguer sous le pavillon de la ré^ publique k la recbercbe des pays nouveaux qu'il espérait de iéçouvrir. Mais Colomb babitait depuis si longtemps des pays élJCangers, (|ue ses compatriotes connaissaient pea son babileté et son caractère I et, quoique gens de mer, ilt étaient si peu accoutumés à de grands voyages, qu'ils ne purent se former une idée juste des principes sur lesquels Colomb fondait ses espérances. Ils rejetèrent inconsidérément ses propositions comme le songe d'un homme à projets chimériques S et par là perdirent pour toujours l'occasion de rendre à leur république son ancienne splendeur *.
Après avoir rempli ses obligations envers sa patrie, Colomb^ loin de se décourager par le refus qu'il venait d'essuyer, pour« suivit son projet avec une nouvelle ardeur. îl le proposa à Jean II, roi de Portugal, dans les états duquel il avait été établi longtemps, et qu^il considéra par cette raison comme ayant, après Gênes, un droit à ses services. Les circonstances parais^saient lui promettre que ses oflïes seraient goûtées. Il s'adressait à un monarque d'un génie actif, assez bon juge lùl-môme d'une entreprise maritime, et flatté de protéger toutes les teh* tatives qui avaient pour objet la découverte dé nouvelles terres.
Ses sujets étaient les plus habiles navigateurs de l'Europe et
' Le chevalier Bossy (Hist. de Ch. Colomb) prétend que les Gëoois ne rejetèrent la proposition de Colomb que parce qu'ils étaient engagés alors dans des guerres dispendieuses et lointaines, et qu'ils ss. rappelaient peut-être la catastrophé arrivée à deux de leurs concitoyens qui, en voulant découvrir de nbuvellcfs ré|;ioaf,.ke perdirent dans l'Océan. (D. L. R.) .
> UcrVera, llist. de las lodias Occid. decad. I, lib. I, cnp. 7.
fO H)STOIt£ m L'iNÉRlQUE.
l66 moins loapftbles dd &» laissser i^fiL^&f par la iK)uv6ft|}té pu la bafdtesee d'une expôditiân iiiaritima. L'habileté de Colojfnbd^as la Hiivigijttiofi et eas qiialités pe i^onl)^lllûs jetaient bien conntiQS an Portugal; Tune ^ffia«iit pour em()écb<Qr qu'on ne regardât son projet comme tout à fait chiméruiue, et les autres ï\e pef^ mettaient aiieuae défiance sur la droilu)^ d^ ses intentionfs. La roi ràcouta iom avec bonté, et ranvo^f^ Texamon de son plan à Olego ÔFtiz , évèque dfi Ceuta, et à d^l^x médecins juifs, e^tir mes pour leurs eoonai^^nfies daf)^ la oosm^rapbie > ^ miH avait coutume de Goosuiter dans ia3 affaires de pe genr^. I.*i* gnorance avait eiQpécbé les (jéiiois d*adopter le projet de Cor 4omb; k Msbonne, il eut h combattre un ennemi non moin^ redoutable, le préjugé. Les personna^ dont les snlfrages devaient d^ider cette qMestion dirigeaient depuis longtemps tous l^ projets de navigation des Portugais, et avaient donné le conseil ^e cherpber ua passage aux Indes par \^ route opposée 4 eeile tiuê Colomb regardait pomme 1^ plus epurte e( la plus sûre» lie ne pouvaiei^ par conséquent approuver eoi) plan sans recevoir la double mortification de condamner leur propre théorie et de fecom^aitre la supériorité 4*un étranger- Après ravoir fatigué de questions insidieuses 0 d*pbjec(iQns sans nombre, dans )^ vue de lui faire expliquer son projet avec assez de détail pour la eonn^tre k fond» ils djprèreni ide pronpiiper un jugement 44Anitif, et en mflme temps ils conspirèrent pour lui enlever la f loire et les avantage^ qqi pouvaient lui revenir du succès de eon entreprise, en conseillant au roi de faire partir un vaisseau fini devait re^écuter en suivant la route que Colomb avait inr ijiqué». M M :lean , Publiant en cette occasion les sentiment^ 4*un eouveraiUi eut li| bassesse d'adopter ce perfide conseil ; mtà^ le \Mfii cboisi pour suivre le plan de Çolpmb n'avait ni le SN^ f|i te ec^r^ge de rinventeur. Ayant trouvé des vepts coi)r imm% et o^aperoevant aucune indication du voisinage de quelgma tmf^i il ^ >fti!^ eiïr^yer et retournai Lisbonne, décriant ^ projet comme extravagant autant que dangereux ^ [1494] Colomb, ayant découvert cette trahison, en ressentit
llodigiiaycm neturelte ^ uue âme franche^ et, dans la chaleur #ai09 feeeentiisifiit, il se détermina à n'avoir plus aucune rcr
» Vît dji GoloA^. c)i»p, 1 1,— H^rreça, dccad. I, lib. ï, cap. 7.
* Lltl£ SEGOVBé 71
Ifttion atee um nâtïm capablo ^'ur si indigne ptoeéM. H^ullU sur-^islmmp )e Portsgal ei aborda en Espagne Tera la fin de Tannée 1484. €k)m^ il poovaH désormais eboîsir en liberté le patron qu*il croirait le plus disposé à approuver et à eiéonter soin plan < il réeoliit dé le propoeer luFifiéme à Ferdinand et & Isabelle, fijui gottrehiatent alors les royaumes unie de CastiUa et d'Arstgon. MaiSi eonnaissant déjà pàt son expérience toute rinoeriltudè du soeoè^ d*one pareille démarche auprès des rois et de leurs i&inisttes« il prtila précaution d*envojer en Angl€h ler^ son frère talbéiemi auquel il avait communiqué toutes $«s idées^ pour fi^odor en même temps Texécution de soa f/h^ auprès de Hénfi Vif, T^n des princes de r£urope les plus instruits et les plus puissai^ls^
Ce i^'était pas san» raison que €(^omb eraignait que ses pro< positions no fussent pas admises à la eour d*Espagne. Cette puiesanee était aidrs engagée dans nne guerre difficile eoiitre la i^acrme de Grenade, le seul état qui restât aut Maures dans M Péninsule. Le (caractère circonspect et déliant de Ferdinand ^n« Hait à ce prince de Téloignement pour les préfets bàrdis et stn-» guliers. IsabelICf avec un esprit plus élevé et plus entreprenant, était obligée de suivre les impressions de son époux. Les fispa^ griols n*avaient fait jusque-là aucun effort pour étendre leur navigation an delà de ses aneiennes limites ^* Us avaient vu les , découvertes étonnantes des Portugais sans chercher à les imiter^ La guerre avec les Maures fournissait d'ailleurs un champ vaste à raetfTité û& la nation^ et à son amour pour la gloire. î)ansf des etrconstanees si défavorables « il était impossible à Colomb d'obtenir une décision prompte chez un peuple naturellement lent et circonspect. Son caractère était cependant admirabk^ment assorti à celui de la nation dont il sollicitait la confiance et la tmtectioR. Il était grave et poli dans son maintien ^ téserv^ dan» ses paroles et ses actions^ irréprochable dans ses ftiœurs^ observateur «xact de tous les devoirs et de tou^ fos pratiques de la religion. Des qualités si respectables lui procurèrent plu« sieurs amis, et lui acquirent une estime si générale que malî^ré la simplicité de son extérieur , conforme à la médiocrit'! de sa
' H. tfanriift fcthtmm ét%lht^ié n fr&aèfé h éoimké êv^m iittroJnctida k h ColMîffMi it Yoft^ dijif oHée. 0. Ir. a»)
fortune, il ne fut pas regardé comme un aventurier à-^ui l'indigencefaisaitimaginer quelque projet chimérique, mais comme un homme dont les propositions méritaient une attention sérieuse.
Ferdinand et Isabelle, quoique, entièrement occupés delà guerre contre ]e^ Maures, (Mutèrent Colomb aveo assez d'intérêt pour se déterminer sans délai à charger Ferdinand de Talavera, confesseur de la reine, de Texamen de son projet. Le confesseur consulta ceux de ses compatriotes qu'il jugeait les plus capables de prononcer sur un pareil sujet.. Mais les connaissances avaient fait alors si peu de progrès en Espagne, que ces prétendus philosophes, choisis pour décider d'une affaire de cette importance, ignoraient jusqu'aux premiers principes sur lesquels Colomb fondait ses conjectures et sesjBspértnces. Quelques-uns d'entre eux , égarés par de fausses notions sur la figure et la grandeur de la terre, prétendirent que le voyage qu'on proposait ne pouvait s'exécuter en moins de troi^ années. D'autres soutenaient ou que Colomb trouveTs^it l'Océan sans bornes, selon l'opinion de quelques anciens, ou qu'en marchant toujours droit à l'ouest il arriverait à un point où la figure convexe de la terre le mettrait dans rimpossibilité de revenir sur ses pas, et qull périrait infailliblement en tentant vainement d'ouvrir une communication entre les deux hémisphères, que la nature avait séparés pour toujours. Quelques-uns même de cies juges, sans daigner entrer dans aucune discussion, rejetèrent le projet, d'après la maxime par laquelle l'ignorance et la pusillanimité se sont excusées dans tous les temps, « que c'est une grande « présomption à un particulier de supposer qu'il possède lui « seul des connaissances supérieures à celles de tout le reste «r du genre humain. » Ils ajoutaient que si les contrées que Colomb se proposait de découvrir existaient réellement, elles n'auraient pu demeurer ignorées depuis si longtemps, et que les' lumières et ia sagacité des siècles précédents n'auraient pas laissé la gloire de les découvrir à un obscur pilote de Gênes.
Il fallait toute la patience et toute l'adressa de Colomb pour suivre sa négociation avec des hommes qui avançaient de si .étranges propositions. Il avait à comb£^ttre non-seulement l'obstination de l'ignorance , mais l'orgueil du faux savoir , avec
lequel il est encore plus difficile de traiter. Après beaucoup de conférences, et cinq îinmhiS inutileitienl employc^es à instruire ses juges et à r«5i)0ndreà leurs Objections,* Tabivera fit enfin à Ferdinand et Isabelle un rapjiort si peu favorable, que Tun et. Tau tro déchirèrent ù Colomb que jusqu'à ce que la guerre avec Jés MaurrS lût tout à fait t«'rminée, il leur étiiit impossible tie s!ingager dans aucune autre eutreirisc qui demandât quelque dépense. . .
Quelque précaution qii*on prit pour adoucir la dureté de ce refus, Colomb crut son j rojf^t rrjtîté pour toujours. Mais, lieurcuseipent- \\out le genre humain ; la supériorité du génie, qui ^end un homme capable de former une efflreprise extraordinaire et hardie, est communément accompagnée d'dn cnthousûisme assez îirdent pour n'être ni r. froidi par les délais, ni rebuté i»ar lesobstaefes. Cï'tîritîî\ le caractère de Colomb. Il sentit vivêinent le coup qu'ion venait de lui porter ; mais en se retirant sur-le champ d'une cour qui lavait aunisé si longtiîmps de vaines espérances, sa conliaîiee dans la vérité de s^»n système ne diminua point, et son désir de la démontrer jiar l'expérience n*en fut que plus vif. Après avoir solhcité sans succès la protection des souvi»râins, il s'adressa aux ducs de Médina- Sidonia e^de Médina-Céli, qui, quoique simples sujets, étiient as- $ez puissaîîts et assez rieliês pour mettre son pr(»jt't à exécution ; mais cette tentîitive ne lui réussit pas-mieux, air ces seigneurs, soit qri'ils- ne .fussent pas plus convaincus par les arguments de Colomb que leur spuverains, soit qu'ils craignissent de blesser Forgueil de Ferdinand, refusèrent de seconder une entreprise que le monarque avait rejetée*.. .^
Au chagrin qrte Colomb ressentait du mauvais succès de ses tentitives se -joignit de l'^nquiéjtude sur le destin de son frère Barthélemi, qu'il* avait envoyé à la cour de Londres et dont il n'avait aucune nouvelle/ Le vaisseau qui portait Barthélemi avait été pris par des pirates, et lui-même, dépouillé de tout, était demeuré i^iptif pendant plusieurs années. A la fin il avait trouvé le moyen de s'échapper, et était arrivé à Londres, mais dans un tel état'd'indigence qu'il fut obligé pendant longtemps • de dessiner et de vendi'e des cartes, jusqu'à ce qu'il eût gagné
• Vie de Colomb, cliap. i3,~>Urrrera, dec^d. I, iibt I, cap. 7.
74 HISTOIRE DE J^'AMÉHrOUE. .
assez d'argent pour pouvoir s'habiller décemment et paraître à là cour. Enfin il parvint à mettre les offres de son frère sous les yeux du roi , qui , malgré son extrême économie et sa défiance pour toute entreprise, diçpendieuse et nouvelle,, accueillit le projet de Colomb plus favorablement que n'avait fait jusque-îà aucun des- princes à qui il avait été présenté.
Cependant Colomb, ignorant ce qu'était devenu son frère, et n'ayant plus aucune espérance derla part de l'Espagne, était déterminé à se rendre en Angleterre. Il se préparait à partir et avait disposé de ses enfants pour le temps de son absence, lorsque Jean Pérès, prieur du couvent de Rabida, près de Palos, où les fils de Colomb avaient* été élevés» le sollicita vivement de. différer son voyage de quelques jours.' Ce* religieux, homme • très-savant, et jouissant de quelque crédit auprès de la reine Isjibelle, qui le connaissait personnellement, était très-attaché à Colomb, dont il avait eu plusieurs occasions cl'apprécicr les talents et la ver tu .^ Soit par curiosité, soit par amitié, il se livra à un examen suivi de son système, conjointement avec un médecin du voisinage, habile dans les mathématiques. Cet ex'amen les convainquit si pleinement de la solidité des principes d'où partîiit Colomb et do la probabilité du succès, que Pérès, voulant conserver à sa patrie la gloire et les avantages de cette grdnde entreprise, se hasarda d'écrire à Isabelle, la conjurant d'examiner Tafliiire de nouveau et avec l'attention qu'elle méritait.
Isabelle fut frappée des représentations d'un hiommé qu'elle respectait. Elle fit dire à Pérès de se rendre sur-le-champ au bourg d.c Santa- Fé, où la cour s'était établie* pendant le siège de Grenade, pour confj'Ter avec liii sur ce siijet important. Le premier effet de Cette entrevue fut une invitîition obligeante à Colomb de revenir à la cour, et urt présent d'une petite somme pour les dépenses de son voyjige. On'se flattait alors que la guerre avec les Maures serait bientôt heureusement terminée par la prise de Grenade, et que la nation allait être en état de •s'engager dans de nouvelles entreprises. Cette circonstance, jointe aux marques de bonté que la reme venait de donnpr à Colomb , encouragea ses amis à se montrer avec plus de confiance et à favoriser son projet plus ouvertement. Les princi-
paux de ses protecteurs étaient Alonzode Quintanilla, contrôleur des finances de Castille, et Louis Santangél, receveur des revenus ecclésiastiques en Aragon. Leur zèle à seconder cette grande entreprise mérite à leur nom une place honorable dans Jhistoiro. Ils firent connaître Colomba plusieurs personnes de haut rang qu'ils intéressèrent Vivement en sa faveur.
Mais il n'était pas aisé de persuader Ferdinand. Sa froide et défiante prudence le portait encore à regarder le projet comme extravagant et chimérique ; et, pour rendre inutile le zèledes partisans de Colomb, il employa dans cette nouvellp négocia* tion quelques-unes des personnes qui avaient déjà prononcé contre lui. Au grand étonnement de ces juges prévenus, Colomb parut devant eux avec la même confiance et aussi peu disposé à se relâcher en rien de ses premières demandes. Il proposait d'armer une petite flotte sous son comjnandement , et réclamait le titre de vice-roi perpétuel et héréditaire de toutes les mers et de toutes les terre? qu'il découvrirait , avec le dixième des profits qu'elles rapporteraient, en propriété pour lui et ses descendants. En môme temps il offrait d'avancer le^ huitième de la dépense de l'armement, à' condition qu'il aurait une portion proportionnelle dans les bénéfices de l'entreprise. Si elle échouait*, il ne demandait aucune récompense ni aucun émolument. Au lieu d'envisager cette conduite comme une forte preuve de la conviQticniX)ii il était de la vérité de son système et d'admirer la magnanimité, qui , après tant de délais et de refus, lui faisait soutenir ses demandes à la même hauteur, les personnes itini traitaient avec Colomb se mirent à calculer mesquinement les frais de l'expédition et la valeur de la récompense. La dépense, quelque modérée qu'elle fût, était, disaientils, tifep considérable pour l'état des finances du royaume. Les honneurs et les émoluments que demandait Colomb étaient exorbitants, mômç quand il tiendrait tout. ce qu'il promettait;. ai si 6Ç6 espérances étaient trompées, de si magnifiques dons faits à un aventurier paraîtraient inconsidérés et ridicules. Sous ces dtbors im|.K)sant8 de prudence et de précaution, leur opinion parut plausible, et fut si vivementsoutenue par Ferdinand, qu'I«»abejle abandonna tout à fait Colomb, et rompit brusquement la négociation qu'elle avait reprise avec lui<
% HïSTOlRE DE L'AMÉRIQUE.
• Cefr événement fut plus mortifiant pour Colomb que tous les dégoûts qu'il avait éprouvée jusqu'alors. Son rappel à la cour avait ranimé ses espérances, et lui avait fait croire que ses. travaux touchaient à leur- fin. Il retombait dans l 'incertitude- Toute la.fi^rmeté de son esprit lui suffit à peine pour soutenir ce revers inattendu : il se retira Je cœur navré, et ne vit plus d'autre ^ressource que de partir pour l'Angleterre, comme il l'avait déji\. projeté.
Vers ce temps- là, Grenade se rendit [1492]. Ferdinand et Isabelle y firent leur entrée en triomphç, et prirent ainsi possession d'une ville dont la conquête chassait dii cœur de. leurs royaumes une puissance enrieoiie, et Jcs rendait maîtreç-de toutes les provinces qui s'étendent du pied des Pyrénées jusqu'aux frontières du Portugal. Comme les succès donnent aux esprits une ardeur qui. les élève et les enhardit, Quintiuillaet Santagel, les patrons de Colomb, toujours vigilants et adroits, saisirent ce moment favorabi^ pour tenter un dernier effort auprès d'Isabelle. Après avoir Témoigné quelque surprise de la voir hésiter si longtemps â encourager le plus beau projet qui eût jamais été proposera aucun monarque, elle qui avait toujours protégé toutes les grandes entreprises, ils lui représentèrent que Colomb était un homme d'un grand sens et d'un caractère irréprochable, parfaitement capable, par son expérience dans l'art de la navigation et par ses connaissances da/is la cosmographie, dé se faire des idéçs justes d« la structure du glohe et de la situation de ses différentes parties ; qu'en offrant de risquer lui-même sa vie et sa fortune dans l'exécution de son plan, il donnait la preuve la plus décisive de la force de sa conviction et de la solidité de ses espérances ; que la somme qu'il demandait pour équiper une flotte était fort peu. de chose, et que les avantages qui pouvaient en revenir étaient immenses; qu'il n'exigeait d'autres récompenses de sa découverte et de ses travaux que celles que fourniraient les conU*ées mêmes qu'il espérait découvrir ; qu'autant il était digne de la magnanimité d'Isabelle d'étendire la sphère des connaissances humaines et d'ouvrir une route à des pays inconnus, autant sa piété trouverait de satisfaction, après avoir rétabli la foi chrétienne dans les provinces d'où elle avait été si longtemps bannie, à découvrir
on nouveau moncle auquel elle ferait porter la lumière des célestes vérités et le bonheur qui ^n est la suite ; que si elle ne se. décidait f>as sur-le-champ, Tobcasion' serait pour jamais perdue ; enfui que Colomb se disposait à olfrir ailleurs ses services ; que quelque autre [nrince plus heua'ux ou'plus hardi lés accepterait, et que l'Espagne déplorerait éternellement la Hitale timidité qui l'aurait privée de la gloire et des avantages qui lui étaient offerts-. ' .
Ces puissantes raisons, présentées par des personnes d'un si grand poids et dans un moment ^i bien choisi, produisirent tout leur effet. L'incertitude et lès craintes d'Isabelle se dissipèrent. Elle ordonna sur-le-champ qu'on fit revenir Colomb, annonça la résolutioYi d'accepter toutes les conditions qu'il avait mises lui-même à son traité, et, regrettant que le mauvais état de ses finances ne lui permît pas d'y puiser, elle offrit généreusement ses diamants en gage pour se procurer l'argent nécessaire aux préparatifs de l'expédition. Santangel, dans le transport de sa reconnaissance, baisa la main de la reine, et, pour la dispenser dVivoir recours ^ l'expédieîjt désagréable qu'elle proposait, iis*engagea»à avancer sur-le-champ la somme dont on aurait besoin *.
Colomb avait déjà fait plusieurs lieues dans la route qui allait l'éloigner pdur toujours de l'Espagne, lorsque le courrier d'Isabelle l'atteignit. A la nouvelle de cette révolution iflespérée en sa faveur, il retourna sur-le-champ à Santa-Fé,* conservant cependant quelque reste de défiance mêlée avec la satisfaction ' que lui donnait son rappel. Mais l'accueil obligeant que lui fit là reine, joint à l'espérance prochaine d'exécuter enfin ce voyage qui était depuLs si longterrtpSi l'objet de ses pensées et de ses désirs, effacèrent bientôt le souvenir de tout ce qu'il avait souffert pendant huit années d'incertitudes et de sollicitatrons*. La négociation fut dès lors suivie avec autant de promptitude
* Uerrera,dtcid. I, Uh. I^cnp. 8.
* M. lUartiii Furnandcz de N.ivarrete, dans son introduction à la Collection des Voyages des Eipagnols déjh cité<>, a démontré d'une manière incoutestable que Chris-, toplie Colomb u'uvuit pasétëuusst maltraité en Espagne qu'on s'est plu à le dire jus* qu'à ce moment^ il a appuyé sa démonstr-iiion de'piêcçs officielles qu'il serait trop long de relater ici. (D^ L. n.)
que de facilité, et l'on signa, le 17 avril 1492, un traité dont voici le§ principaux articles : ;
r Ferdinand et Isabelle, pomme souverains de l'Océan, créaient Colomb grand amiral dans toutes les mers, îles et continents qui seraient. découverts par lui, office dont il jouirait, lui et ses héritiers, avec les mêmes droits et prérogatives qui appartenaient à celui du grand amiral de.Castillo dans les limites de sa nouvelle juridiction. 2* Colomb était nommé viceroi et gouverneur général de toutes les îles et contirtcnts qu'il découvrirait ; mais, si pour le bien des afiîiires il était nécessaire d'établir par la suitt des gouverneurs particuliers dans chacune de ces contrées, Colomb était autorisé à nommer trois personnes, dont Tune serait choisie par Ferdinand et Isabelle. • L'office.de vice-roi avec toutes ses prérogatives devait aussi être héréditaire dans la famille de Colomb. 5° Ferdinand et Isjibelle accordaieqt à Colomb et à ses héritiers, àperpétuité, le dixième de tous les profits provenant dés productions et du <;ommeree des pays qu'il découvrirait. -4.** Si quelque querelle ou procès s'élevait sur des matières de commerce dans les pays nouvellement découverts, l'affaire serait terminée par la seule autorité de Colomb,. ou dès j liges désignés par lui. 5** Il était permià à Colomb d*avan6er un huitième des frais de l'expédition et dès fonds du commerce qui s'établirait, et, à raison de cetteavance," il retirerait un huitième du profit*.
QuoiquQ le nom de Ferdinand soit joint dans ce traité à celui d'Isabelle, la défiance de ce prince ébiit encore si forte, qu'il refusa de prendre aucune part à l'entreprise en sa qualité de roi d'Aragon ; et. comme toute la dépense devait être fournie par la couronne de Castille, Isabelle réserva à ses sujets un droit exclusif sur tous les profits que pouvait procurer dans la. suite un heureux succès.
Dès que le traité fut signé, Isabelle sembla vouloir nonseulemeirit faire oublier à Colomb les dégoûts qu'il avait çssuyés, m.ais encore réparer le temps qu'on lui avait fait perdre, on pressant elle-même avec la plus grande activité les préparatifs de l'expédition*.^ Lé 12 mai, tout ce qui dépendait de sçs
» Vie de Colomb, chap. i5. -r- Hcrrcra, decad. I, lib. I, cip. 9Î .> Suivant Uufloz, Christopbç Colomb* reçut le 3o avril le titre de do*, tpÙBêta
dby LjOOg{e
ordres se trouva prêt, et Colomb se rendit chez le roi et la reine pour recevoir leurs dernières instructions. Ils é'èn remirent à sa sagesse pour les détails de l'exécution; mais, afin d*éviter de donner le moindre ombrage aux Pottugais, ils lui défendirent absolument d'approcher d'aucun des établissements portugais sur la côte de Guinée, ni d'aucun des pays sur lesquels* la nation portugaise réclamait quelque droit pour lés avoir découverts. Isabelle avait fait armer les vaisseaux dont Colomb devait •prendre le commandement dans le port de Palos, petite vDle maritime de la pnwince d'Andalousie. Commer le prieur Jean Pérès, à qui Colomb avait déjà tant d'obligations, résidait dans le voisinage,'ce bon ecclésiastique le servit eftcore utilement de iBon crédit auprès des habitants, non -seulement en obtenant d'eux ce qui lui manquait des fonds qu'il s'était engagé à fournir, 'mais en déterminant plusieurs d'entre eux à faire ]|e voyage. Les principaux de ces associés de Colomb furent trois frères du nom deï*inson, riches et bons marins, qui voulurent bien roquer leur vîe et leur fortune avec lui.
Cependant", malgré tous les efforts d'Isabelle et de Colomb, l'armomenfne répondit guère, ni à la dignité de la nation, ni à l'importance de l'objet. .11 consistait en trois* vaiséeàux, dont le plus grand était d'un port très-peu considérable. Colomb en eut le commandement comme amiral, et lui donna le nom de Sainte-Marie (Santa Maria), en l'honneur de la Vierge, pour laquelle ilavait une dévotion particulière. Martin- Alonso Pinson commandait le second, appelé la Pinta, et avait son frère . François pour pilote. Le troisième, appelé laNigna, avilit povk capitaine Yanes Pinson. Ces deux derniers étaient deô vaisseaux légers, qui surpassaient à peine de grandes chaloupes en îbrc^ et en capacitâ^ Cette escadre, *si on peut lui donner ce nom, était approvisionnée pour ùome mois,- et portait quatre- vingt- . dix hommes, la plupart matelots, avec quelques aventuriejrs qui suivaient la fortune de Colomb, et quelques gentilshommes de la cour disabelle, chargés de l'accompagner. Enfin, toute cette dépense, qui avait si fort effrayé la cour d'Espagne et qui avait retardé si longtemps la négociation de Çolpmb, ne pas-
âonnait à cette époque qu'aux personnes distinguées par leur naissance paleuntai- • plois. (D. L. R.) t . .
80 HISTOIRE DE L'ÀMÉEIOUS.
sait pas quatre mille livres Sterling vcnviron cent mille livres de France).
L'art de la construction était encore dans Kenfiince au quinzième siècle; les vaissraux n'étaient faits que pour des voyages très-courts oîi Ton ne s'éiarUul point dos côtes. On peut dire que le courage et le génie entreprenant de Colomb éclat^rt'nt', surtout dans la confiance avec laquelle il se t]asarJait« avec des navires si peu propres à une longue -navigÀtion, dans «les mers inconnues, sans cartes pour le gtiider, sans connaissance des courants, sans expérience antérieure des dangers qu*il avait à craindre. Mais son empressement à accomplir lo grand projet qui, depuis si longtemps, occupait toutes ses pensées, lui 'fit oublier ou compter pour, rien toutes ces circonstances qui auraient arrôjé un*esprit moins audacieux que le sien. ïl pressa les préparatifs de son voyage avec tint d*ardeur, et fût si bien secondé par les personnes qu'Isabelle avait chargées de celte affaire, qu'il fut bientôt en état de partir. Mais, comme il était, plein de ^ntiments de religion, il ne voulut pas s'embarquer pour une expédition si dangereuse et dont un des grands objets était d'étendre la., foi chrétienne, sans avoir imploré, par un acte public de dévotion, le secours et là protection du<;iel. Pour accomplir ce devoir, lui-même et tous ceux qui partaient avec lui allèrent en procession solennelle ù, l'église du moinnstère de Rahiila, où, après s'être confessés et avoir reçu J'absolution, ils communièrent, des mains du prieur Pérès, qui joignit ses prièri»saux leurs pour le suc^îès d'une entreprise qu'il avait protégée avec un zèle si actif. .
Isd lendemain au matin, ^ardi 3 aoOt i492, un peu avant le lever du soleil, Colomb mit h, la vo le* en présenf^ d'une foule de spectiUeurs qui élevaient leurs mains au ciel pour en obtenir une heureuse réossiti% qu'ils souhaitaient plus qu'ils ne rcsf)éraïent. Colomb cingla droit aux Canaries, et y arriva sans aucun évén«m<'ntqui, dans toute autre circonstinœ, fût digne d'être remarqué: mais, dans un voyage dont les suites devaient
* Fcrnniul Colomb ilH, tlant là' vie |1<^ son porc, que ccliii-çi partit de Palnit pour les Cntiarics le 4 Hoût 1492 ; et Cliri.^ii>plic (lolonib, ilatis l;i rel.ition de son prMnicr voy.vju, « Nous punîmes le 3 août «492, du U barre de Suites > (près Uuelva)* (D. L.R)
LIVBE SECONir. 81
«jtre^si intéressantes, tout attirait l'attention. Lcgonvernîiil de la Pinta se rompit le lendemain du jour oti flic avoit quittii le port. Ciît accident alarma les équipages, aussi superstitieux que peu habiles à irt^parrr a't accident, et fut regardé comme un augure assuré du mauvais succès «le TcxpéditiQu. rrûitlcurs, < dans le court trajet d'Espagne aux Canaries-, on éprouva que les navires étiient si mauvais et si mal en ordre,* qu'on jugea qu'ils résisteraient diflicilementà une navigation qu'on s'atten- . dait devoir être* en même temps longue et dangereuse. Colomb les fit rétablir de son mieux, et, ayant embart|uédes provisions fraîches, il partit de Gomera, l'une des plus occidentales des Canaries, le sixième Jour de septembre.
- C'est à cette époque que commence proprement le voyage entrepris pour la découverte du nouveau monde ; car dès ce moment Colomb, faisant voile directement à l'ouest, abandonna tontes les routes 'suivies jbsque-là par les navigateurs, et se jeta dans une' mer entièrement iriconnae. Il fit peu de chemin le premier jour, faute de vent, mais le second il perdit de vue les Canaries. AussiW plusieurs dçses matelots, abattus etconsternés en considérant la hardiesse de leur entreprise, commencèrent à déplorer leur sort et à verser des larmes comme s'ils ne devaient plus revoir la terre dont ils s'éloignaient. Colomb les rassura par les raisons qui lui dorinaient lieu d'espérer une heureuse issue, et par la considération des richesses qui les attendaient dans les régions opulentes auxquelles il les con- • duisait. Ce découragement, qui se montrait de si bonne heure, annonçait à Colomb qu^il aurait à combattre non-seulement- les difficultés inséparables d'une entreprise de la.nature de celle qu'il tentait, mais encore les difficultés qui naîtraient de l'ignorance et de la pusillanimité des hommes à qui il avait aÏÏaire ; et il reconnut que l'art de rhaniei* les esprits ne lui serait pas moins nécessaire pour réussir q.ue tout son courage et toute son habileté dans la navigation- Heureusement pour lui et pour Je» pays qui l'employait, il joignait au caractère ardent et au génie inventif d'un homrfie à projets fcs qualités d'une autre espèce qui
^s'y trouvent rarmnent Unies, une grande connaissance des hommes, uri esprit insinuanf, une yersévérance infatigable à suivre un plan, uii grand empire sur lui-même et le talent de
§2 HISTQIRK DE L'AMÉRIQUE;
diriger et de maîtriser les passions des autres. Ces qualités, (Jui le rendaient très-propre à commander, étalent accompagnées de toutes les connaissances de son art qui inspirent la confiance dans les dangers. Des navigateurs espagnols qui, jusqu'uloçs, n'avaient (ixit que longer les côtes de la Méditerranée, ne pouvaient s'empêcher de regarder comme prodi- * gieuSe la siipériorité que lui donnaient sureux trente ans d'ex- •périehcçet d'habitude des pratiques industrieuses des Portugais. Dès qu'il fut en mer, rien ne se fit que par ses ordres. Il veillait lui-même à l'exécution de. toutes les manœuvres ; il ne prenait • que quelques heures de sommeil, et ne quittait pas le pont tout . le reste du temps. Coinme il naviguait dans des mers qui n'avaient pas encore été explorées, la^sonde et tous les autres instruments d'observation étaient sans cesse entre ses inains. D'après l'exemple des navigateurs portugais, il était attentif au mouvement des marées, à la direction des courants, au vol des oiseaux ; il observait les poissons, les plantes nvirines et tous les corps flottant sur la mer, et il recueillit dans un journal toutes ses remarques avec une exactitude scrupuleuse. Ses équipages, accoutumés seulement à. des voyages très-courts, ne pouvaient manquer de s'effrayer à mesure qu'ils s'éloignaient davantage des terres. Colomb s'efforça de leur cacher une partie du chemin qu'ils faisaient. Dans cette vue, quoique le deuxième jour après leur départ de Gomera ils eussent déjà fait dix-huit lieues, Colomb ne leur en compta que quinze, et il employa constamment le même artifice. Le 14 septembre, la •potitiî flotte se trouvait à plus de deux cent§ lieues à l'oufsl des îles Canaries, plus loin de terre qu'îfucun vaisseau espagnol n'avait été jusqu'alors. Là nos navigateurs furent frappés d'un* phénomène aussi étonnant que nouveau pour eux.. L'aiguille aimantée ne se dirigeait plus exactemeat à l'étoile polaire,' mais déviait vers l'ouest, différence qui croissait à mesure qu'ils avançaient. Cet effet aujourd'hui familier, quoique sa cau.<^ soit 'demeurée parmi les mystères dt: la nature que l'homme n'a pas encore expliqués, remplit de terreur les compagnons do Colomb. Ils se voyaient perdus dans un océj^n inconnu et sans bornes, loin de toutes les route$ fréquentées. Là les lois de 1^ nature semblaient ^*altéter, et le seul guide qu'elle leur eftt
donné pliait leur manquer tout à fait. Colomb, avec autant do présence d'esprit que d'adresse, inventa sur-le-champ une explication de ce phénomène, qui, sans le contenter lui-même, parut si plausible à ses gens que leurs murmuress'apaisèrebt çt leur crainte se dissipa. .
• : Il continua de porter droit à Touest, à peu près sous la latir* tude des Canaries. En suivant cette route, il trouva ies vents alises qui soufflent constamment de Test à Touest entre les troipiques et quelques degrés de.latituàe au delà.
Ces vents toujours fixes .le poussèrent avec une rapidité si .soutenue, qu'il fut rarement nécessaire d'employer la voile. À environ quatre cents lieues à l'ouest des Canaries, il trouva 1^ mer tellement couverte de plantes, qu'elle ressemblait à upe prairie d'une vaste étendue ; elles étaient en quelques endroits si abondantes que la marche des vaisseaux en était retardée. Les inquiétudes et les alarmes se réveillèrent de. nouveau, fces •matelots imaginèrent qu'ils étaient arrivés aux dernières borne? de l'océan navigable, que ces herbes épaisses allaient les empêcher de pénétrer plus. ayant, qu'elles cachaient des écueils dangereux ou une grande étendue de terres qui avaient été submergées sans qu'ils pussent en expliquer le motif. Colomb s'efforça de leur persuader que l'objet qui les effrayait devait platôt les encourager, comme étant le signe du voisinage de quelque terjre. Kh même temps un vent Trais lès dégagea de ces herbes. On vit plusieurs oiseaux voltiger autour du vaif^seau*, et diriger leur vol vers l'ouest. La troupe ^battue reprit courage et con^t quelque espérance.
Le 1" octobre,, l'amiral se trouva, selon son estime, h sept cent soixante-dix lieues' à l'ouest des Canaries; mais, de peur que ses compagnons ne fussent effrayés de la prodigieusp étendue du chemin qu'ils avaient déjà parcouru, il leur annonça qu'il li'y avait que cinq cent quatre-vingVquatre lieues dp faites, et, heureusement pour Colomb, son propre pilote et ceux
» Voyez la Note 17. *
« Mtifloz dii qu'ils étaient le i«r octobre seulement à 707 lieues h l'ouest de l'il« de Fer; et la relation duffremier voyage de Colomb, qui fait partie de la Collectioii des navigateurs espa{;noU, de M. d»* Navarrcte, confirme l'assertion de Mufiot, «C ajoute que Christophe Coloi«b n'eu comptait que 57S à soi} équigago. (D. L. K,f
des autres vaisseaux n'ctiionf pas assez. înstruit? pour reconnaîtro qiron les trompait. Ls étiient il^puis trius smnaines en mer, toujours avançanXsur la môme iliréct ou sans voir aucune t*rre, el ils avalent ïait beaucoup plu? qun tous li-s navigati'urs avant eux n'avaient t4'ntô ou môme juge posi^ihlc. Leurs pronostics de découvertes,' tir-és i\u vol des oiseaux et d'autres cir-r constances, les avaient abusés. Les esjx'Tances de trouver la terr.', dont l'artifice de leur comman'lunt les avait amusés, ou
.que leur pw)pre crédulité leur inspirait, s'étaient dissi|»ée/g et semblaient s'éloigner plus que jamais : Cfsréllexions se présentaient souvent à des Hommes qui n'avaient d'autreôbjet d'occupation ni d'autce matière de discours et de raisonnement ^uo' ie but et les circonstances de leur expédition. Elles firent à la lin une Forte impression, d'abord surdes plus timides; et, passant par tiegrés aux plus instruits et aux plus rvsolùs, la terreur se répandit dans les trois.vaisseanx. Des murmures sourds on en vint Ineutôt à des plaintes ouvertes et à une cabale dé-
,clarée. Ils s'élevèrent contre la crédulité inconsidérée de leurs souverains, qui avaient eu assez de confiande aux vaines promesses et aux conjectures hasardées d'un misérable étranger, pour risquer la vie d'un grand nombre de leurs suji-ts h la pour- , suite d'un plan chmiérique. Us prottistiiient qu'ils avaient plei- ' nement satisfai* ,à leur, devoir en s'avançant si loin dans une route*dontle terme étîiit ioconnu, et qu'on ne pouvait les blâmer s'ils refusaient de suivr.e plus longtemps un aventurier qui les menait tète' baissée à une perte certaine; qif'H était nécessaire de penser au retour pendant que leurs méchants vaisseaux étaient encore en état de tenir la mer; en même tenips ils annonçaient la crainte où ils étaient que ce retour ne lût désormais fermé, le vent qui avait été jusqu'alors favorable à leur route pouvant rendre ir^possible une navigation dans une direction opposée. Tous convenaient qu'il fallait contraindre Colomb de prendre un parti auquel tenait le salut commun. Quelques-uns des plus audacieux propos^;rent, comme un moyen de se débar-
' rasser de Ses remontrances, de le jeter à la mer, persuadés qu'à leur retour en Espagne la mort d'un aventurier qui avait échoué dans son projet n'exciteraifni 'intérêt ni curiosité. . • Colornb sontit parfaitement tout Ip danger de sa situation. M
. LiVnE SECOND. .85
avait remarqué avec flottlcnf fos |'miosU*s effets de rigiïoranœ et do la crainte d<uis le niéœnt<?i)teMuM)t de sa troupe,' et il voyait nnt« révôltti (•n'îsd'édater. Il conserva cependant l«>nte8a présvncc d'esprit, t't reijçnit dij^iioror leurs complot»;. Malgré
* i'agitiition et rin«|iiiiHi|do de son î^me,.il montra 4ouj<>urs un visage gai, et affectii la sotisraction d*tio homme conteiU des succès.qn'il a d<^j.\ eus et «pii en attend de plus graruJs encore. Quelquefois il euiiJoyait Tadressc et les fnsinuations pour adou-
. cir les es|»rits. D'autres fois il les attîîquait par l'ambition ou Tavaricc, en leur présentant de magnifiques peintures de la renommée et des richesses qu'ils allai«»nt ac«|uérir. En d'autres moments il prenait le ton de l'autorité et les menaçait de l'indignation de leurs souverains, si "par leur lâche conduite il» élisaient avorter une entreprise si noble, dont le but étJiit d'étendre la gloire de Dieu et (l'élever, le nom espagnol au-dessus de toutes Us nations de la.terre. Ces gens grossiers, au milie)i même dô leurs emportements séditieux, étaient contenus puissamment par les paroles d'un homme (qu'ils étaient accoutumés à respecti^r. Non-Seulement il réprima ainsi les excès auxquels ils étaient près de se |>ort'T, 'mais il leur perâuada de s'abandonner encore quelque-temps à s.a conduite. A mesure qu'ifs avançaient, les apparences du voisinage de,
• la terre semblaient plus wrfciines et rendaient l'espérance plus vive.. Des oiseaux commençaient à paraître en troupe, volant au sud-ouest. Colomb, suivant encore en cela l'exemple des navigateurs portugais, que le vol des .oiseaux avait guidés dans ieurs découvertes, changea sa direction et porta au sud-ôucst. Mais, après avoir tenu plusieurs jours a^tte nouvelle route sans succès, et ne voyant depuis un mois entier que le ciel et Teau,. les matelote perdirent tout à fait Tespérance. La crainte se réveilla avec plus de force ;* Fimpatience, la rage, le désespoir éclatèrent sur tous les visages. Toute subordination fut perdue. Les officiers, qui avaient jusque-là partagé la confiance de Colomb dans le succès de l'entreprise et avaient soutenu son autorité, SB rangèrent du côté de l'équipage. On s'assemble tumultueusement sur le pont; on adresse des plaintes et des me;naces'à l'amiral ; on exige qu'il reprenne .sur-le-champ la route d'Europe, Colomb vit bien qu'il serait inutile d'esgayer encore
^ ' HISTOiap DE L'AMÉIlIQUÉ.
et les insinuatioiîs et les raisons, qui n'auraient point d'effet après avoîlr été employées si souvent, et qu'il était impossible de famener par le motif de la gloire des hommes en qui la crainte avait éteint tout sentimenkgénércu]^;. Il sentit que ni la douceur ni la sévérité nepouvaient plus apaiser une révolte de-, venue si violente et si générale. Il se Ait donc forcé de composer avec des passions auxquelles il ne pouvait plus commander, et de Jaissçr un libre cours à un torrent trop impétueux .pour être arrêté par aucune, digue. Il promit solennellement à ses gens de se conformera ce qu'ils exigeaient de lui, pourvu qu'ils continuassent de le suivre- et de lui obéir encore trois jours, les assurant que, si dans cet intervalle on ne voyait point la terre, il abandonnerait son entreprise pour retourner en Espagne V. •
Quelque animés que fussent les gens de Colomb et quelque impatience qu'ils eussent de reprendre leur route vers l'Europe , ces propositions ne leur parurent pas déraisonnables. Mais Colomb lui-même né hasardait guère en se bornant à un terme si court. Les signes. les'moins équivoques elles plus multipliés annonçaient la terre. Depuis, quelques jours la ligne prenait fond , et rapportait des matières qùidonnaient la môme indication. Les troupes d'oiseaux étaient en plus grand nombre, et composées nqri-seulemertt d'oiseaux de mer, mais encore d'cs-. pèces qui ne peuvent pas s'écarter beaucoup de terré. L'équipage de la Pinta aperçut un roseau flottant qui semblait fraîchement coupé, et une pièce de bois travaillée de main d'homme. Les gen? de la Nigna péchèrent une branche d'arbre flottante avec des baies rouges parfaitement fraîches. Les nuages autour du soleil prenaient un aspect diflérent. L'air était*plus doux et plus chaud, et durant la nuit lèvent devenait inégal et variable. Colomb fut si persuadé par tous ces-symptôraes qu'il ét'iit prèis de terre, que le soir du onzièmie jour d'octobire., après une prière générale pour obtenir de Dieu un heureux succès, il fit carj^uer toutes les voiles , tenir les trois vaisseaux en panne, et veiller tourte la nuit, de peur d'être jeté à la côte. Dans ce moment de q'ise et d'attente, personne ne ferrpç^ les yeux. Tous reôtèrerjt
* Oviedo, Hist. apud Ramasiain, vol. UI, p30. 81.E.
LIVBE SECONP. |7
#ur le popt, }e regard attatché sur le côté où Too espér^^it découvrir cette terre désirée depuis si longtemps.
Vers les dix heures 4« soir, Colomb étiint sur le château d'avant, observa u/ie lumière à quelque distance, et tirant à part . Pierre Guttiercz, page do la reine, il Ja lui montra. Guttierez la vit distinctement , et appelant 3alcedo ^ , comrçissaire de Tescadre , tous trois reconnurent qu.'elle était en mouvement comme si elle était portée d'ua lieu à un autre. Un peu après minuit, on entendit crier terre ! terre l de la Pirîta, qui était toujours en tête des autres navires; mais on avait été si souveni trompé par des apparences qu'on y croyait plus difficilement , et qu on attendait le jour dans toute l'agitation que donnent à la fois l'inquiétude et l'impatience. Le jour arriva enfin , et les doutes et les craintes s'évanouirent. On vit distinctement, à deux lieues environ au norcj, une île plate et verdoyante , garnie de bois, arrosée de plusieurs ruisseaux , et qui présentait tous les signes d'un paçs délicieu.^. L'équipage de la Pinta commenta à chanter le Te Detim, pour remercier Dieu, et ceux. des deux autres navires se joignirent à lui dans cet acte de piété. On versait des larmes de joie; on se félicitait mutuellement. Les actions de* grâces qu'on rendit au ciel furent^suivies de la réparation qu'on devait au'commandant. Les Espagnols se jetèrent aux pieds de Colomb avec toutes les marqués du repentir qu'ils avaient de leur faute et du respect qu'il leur inspirait. Us lui demandèrent pardon de leur ignorance , de leur incrédulité et de leur insolence, qui lui avaient causé tint de peine et d'inguiétûdes , et qui avaient mis tant d'obsticics à l'exécution d'un plan aussi bien concerté que le sion ; passant enfin d'une extrémité à. raiïtre,*rhomiTie que tout à l'heure ils avaient menacé et insulté, il le regardèrent, dans la chaleur de leur admiration, comme in^iré par le ciel et doué d'ime sagacité et d'un coq-, rage plfis qu'humains pour l'accomiilissraDont d'un dessein &i fort au-dessus des idées de tous les siècles précédents.
Au lever du soleil, toutes les chaloupes garnies d'hommes et armées s'avancèrent vers l'Ile, enseignes (k'ptoyé<:s, au son d'une musique militaire et avec tout l'appareil guerrier. A mesure qu'on
* lluftoi r.ippcUe Rodrigo Sanclicz de Ségovie ;Christoph9 Coltmb lui donne ce im ddnt ta relation déjà citée. (D. L. IL) '
approchait de la côte , on la voyait se couvrir d'habitants attirés par la nouveauté du specfcicle, et dont les attitudes et lesgest«»s exprimaient rét()nnement«'tradmiration sur lesobjetsextraordinaires qui frappaient leurs yeux. Colomb lut Te premier Çuroi éen qui mit le pied dans le nouveau monde qu*if venait de découvrir. Il débiirqua richement habillé, Tépée à la main, sescomp^ipoons à sa suite ; tous ^e mettant à genoux baisèrent la terre après laquelle il sou pir«iient depuis si longtemps. Ils élevèrent un crucifix , et ,. se prost<Tnant , remercièrent Dieu du succès heureux de leur voyage. Ijs prirent ensuite solennellement possession du prtys pour' la couronne de Castille et de Léon , avec toutes les formalités que les Portugais ayaient coutume d'observer dans leurs découvertes *.
Pendant toutes ces cérémonies , les Espagnols étaient environnes d*un grand nombre de naturels du pays, qui regardaient en silence et avec admiration des actions auxquelles ils ne comprenaient rien et dont ils ne prévoyaient pas les suites. L'I^bidement des Espagnols, la blancheur de leur peau, leur barbe, leurs armes , tout les étonnait. Ces grandes machines sur» lesquelles ces étrangers venaient de traverser TOcéan, qui semblaient se mouvoir sur les eaux avec des ailes, et qui 'portaient au loin un Bruit terrible semblable à celui du tonnerre, et accompagné d*éclairs et de fumée, les frapjièrent d'une tell^ terreur qu'ils commencèrent à respecter leurs nouveaux hôtes comme des êtres d'un ordre supérieur, et comme des enfants du soleil descendus \)Out visiter la terre.
Les Européens n'étaient guère moins étonnés des objets qu'ils avaient sous les yeux. L'herbe , les arbustes , les arbres, étaient différents de ceux d'Europe. Le sol paraissait de bonne qualité, mais ne présentait .presque aucune marque de culture. Le climat semblait chaud aux Espagnols eux-mêmes,^ quoique extrêmement agréable. Les habitants étaient dans toute la simplicité de la nature, entièrement nus; Jeurs cheveux noirs , longs et droits, flottaient sur leurs épaules, ou étaient attachés en tresses autour de leur tête. Ils n'avaient point de barbe , et tout le reste de leur corps était absolument sans poil. Leur teint était de couleur de cuivre foncé; leurs traits singuliers plutôt
' Vip de Colomb, chap. 12, a3. — |]errera,decad. I, lib I, cap. i3.
•LIYBB SECOKD. 89
* que désagréables ; leur pliysionomie douce et timidq. Sans être grands , leur UiWe était bien proportionnée , et ils paraissaient actifs. Leurs visages et d'autres parties de leurs corps étaient bizarrement peints de couleurs éclatiînttîs. La crainte les tint d'abord dans la réserve, mais bientôt ils se familiar.sèrenl avec les Espagnols, et récurent d'eux, avec des transports Je joie, des grelots, des grains de verre et. d'autres bagatelles , pour lesquelles ils donnèrent en échange quelques pfovisions eldu ftl de coton , la selile marchandise de quelque valeur qu'ils p.ussènt fournir. Vers le* soir, Cplomb.retourna à. ses vaisseaux, accompagné par un grand nombre d'insulaires danç leurs bateaux qu'ils appelaient canots^ faits d'un seul tronc d'arbrô, mais qu'ils maniaient avec une adresse surprenante. Ainsi, dans cette premi^e entrevue des habitants du nouveau monde avec ceux de Tancien, tout se passa en témoignages d'amitié et à la satisfaction des uns et des autres : céux»ci, éclairés et ambitieux , se formant df}k de grandes idées des avantages qu'ils pouvaient retirer de cesnouvelles régions; les premiers, simples et sans défiance, ne prévoyant pas les calamités et la désolation qui s'approchaient de leur contrée. «
Colomb , qui prit dès lors les titres et l'autorité d'amiral et de vice- roi, appela l'ile qu'il venait de découvrir Son-Salvador. , Elle rst plus connue sous le nom de Guanahani que les naturels lui doïinaient. C'<'St l'une des lies Lucayes ou de Bahama. Elle est située à plus de trois mifle milles à l'ouest de Gomera, d'où lapt'tite escîulre avait pris son point de départ, et seulement de. quatre degrés plus méridionale; ce qiU firoiive combien peu Colomb s'étut écarté de la route à l'ouest qu'il«avait voulu suivre, comme la plus propre à le conduire au but qu'il se proposîiit*.
L*amiral employa le jour stiivant à faire le tour de l'île. La pauvreté des habitints lui lit juger que ce n'était pas là le pays riche qu'il cherchaiit. Mais , toujours d'après la théorie qu'il
I Lciip,éciçrnp\%cn et les «avanltt ne sont pas d'acconl sur la situaiiôn «le Giinnalinni que Colomb appela San-Siilvador. Suivant l'opinion f.éncrale, Giuiuahani est l'une dc« laicayes uonimco aujourd'hui S:in-Sulvador];ran(lc,. et par les Anglais, Cat'lttl'ind (fie du chat). Muftoz pense que c'est l'île Waieliii, et AI. du Navarrele l'une àvti Ik'H turques, appvl<îe la Grande Saliuc par les Français, et cl gran Turco, par les ^ta|;nols.
90 fllSTOIB^ JD^ L'AîtfÉRIQDE.
• avait conçue sur la situation des régions les plus orientale^ do l'Asie, il conclut que San-Salvador était une des îles que les géographes décrivaient comme situées dans le vaste océan tjui baigne le$ côtes de l'Inde*. Ayant observé que la plupart de «ces insulaires portaient de petites plaques d'or comme ornement à leurs narines, il s'enquit soigneusement du lieu d'où ils tiraient ce précieux.inétal. Ils lui montrèrent le sud, et lui firent comprendre par.signes que l'or abondait dans les pays situés dans cette direction '. Il se détermina donc à y diriger sa route, né doutantpas qu'il ne trouvât ces opulentes régions qui étaient lé but de- son voyage, et qui pouvaient le dédommager des peines qu'il avait souffertes et des dangers qu'il avait couruç. il prit avec lui sept des naturels de San-Salvador, pour lui servir de ^ides et d'interprètes lorsiqu'ils auraient appris un peu d'espagnol, et ces hommes simples regardèrent comme une distiiîction le choix qu'il fit d'eux pour l'accompagner.
Il découvrit différentes Iles, et prit terre à trois des plus considérables , auxquelles il donna les noms de Satnte^Màrie de ia Conception ', de Ferdinand'! ei d'Isabelle, Mais, comme le soi, les producticgis , les habitants y étaient les mêmes qu'à San- Salvador, il ne s'arrêta dans aucune. Il s'informait partout d'où venait l'or, et recevait partout la même réponse, qu'il était apporté du sud. En suivant la même direction, il découvrit bientôt aprè§ une contrée d'une grande étendue, non plate comme l(?s l]e§ qu'il avait déjà visitées, mais d'un terrain inégal , semé de çoUrneç et de montagnes; de rivières, de bois etde plaines; de
' sorte qu'il douta si c'était une île ou un continent. Les habitants 4e San-SîUvador qu'il avait pris sur son boird donnèrent à cette çpntrée le nom de Cuba. Colomb l'appela Juanna, 11 entra dans
« Pet. Mart. Epist, i3.5; .
* llutioi njoutc que Tes insulaires, en montrant le nord-ouest, annonçaient qu'il en venait des hommes (guerriers et ftîroccs-, contre les attaques desquels ils avaient a se ddfetidre, et ils montraient en même temps les «icatiiccs des blessures qu'ils en
. avaient reçues dans les combats, (d. II. R.)
. 3 fil. de Navhrrete pense que c'est Tile appelée aujourd'liui la Cat'^ue <£u nord. . (D.L.R.) ,
* MuÛoz pense que c'est la même qui porte le nom d'Ile du chat sur les cartes modernes, et il assure que les naturels appelaient .îamocto celle d'Isabelle. BI.de Navarrete croit queTile nommée par Colomb, FcrnandiQa,est la jpee/fe Inague; quant à Isabelle, il partage TopiilMo de Mufioz. (D. L. R.)
edbyLjpOgle
LIVÏIE SClGOIfD. 81
rembou(Aure d^upe grande rivière avec 3a petite escadre , et tousile^ habitante a'enfuirenl dans leç montagnes àsonapprocbe- Comme il avait résolu de caréner ses vaisseaux en cet endroit,. il envoya qûelcpieç Espagnols avec un des insulaires de San- Salvador, pour reconnaître Tintériaur du pays. Ces gens, s'é^ tant avancés à environ soixante milles du rivagQ, lui rapportèrent que le sol était meilleur et mieux cultivé que dans les îles qu'on venait de découvrir ; qu'outre beaucoup de huttes éparseç, ils avaient trouvé un village contcnaritplus d'un millier d'habitants; que lea naturels, quoique. nus, leur paraissaient avoir plus d'intelligeriGe que ceux de Sap-Salvador ;*qu*ils en avaient • ^ reçus avec le môme respect ; qu'on leur àvail bajsé les pieds et qu'on les avait honorée comme des êtres descendus du ciej; qu'on leur avait fait mander d'une certaine racine dont le goût ressemblait à celui de la ch«1taigne rôtie, et Une •espèce de blé ftl^lé moi»^ , qui pi^raissait pouvoir fournir Une très-bonne Qoiirriture, goit rôtie, -soit en farine; qu'ils n'.avaient vu dans le pays d'autrç quadrupède qu'une espèce de chiçn qui ne pouvait pas 2lboyér, et un animal ressemblant à un lapin, mais fceaucQup plus petit; enfin" qu'ils avaient observé parmi çfs peuples quelques ornements en or, mais de peu de valeur *.
Ces <j|éputés avaient déterminé quelques-uns d^ naturels du pays i les suivre. Ceux-ci cherchèrent a faire comprendre à Colomb que l'or qui leur servait de parure se trouvait à Çuba^ naean. Ils en tendaient par là l'intérieur de Cuba. Mais l'amifal, ignorant leur langage, sans habitude de leur prononciation, et d'ailleurs toujours conduit dans ses conjectures par son système de découverte £t son opinion sur la-situation des Irides, supposa que ces gens lui parlaient du grand khan , et imagina que le royaume opylent de Cathay,, décrit par Marco- Polo, n'était pas fort éloigné. Il résolut en conséquence d'employer quelque temps à visiter Je pays. Il parcourut tous les autres havres depuis le Port-du-Prince ', au nord de Cuba, jusqu'à l'exfrémit^ orientale dé l'île; mais quoique ravi de hr beauté desaspecjs qu'il rencontrait à chaque pas et de la fertilité î)rodig|euse du
' Voyez la Note 18. • .
' Vie de Colomb, cap. 24* 28. — Uerrera, decad. I, lib. I, cap. 14. ^ M. de N«v«rr«te TuppeUe le port d^ hf nuevitas del principe. (D. L. ft^
pigitized by Lj'OOQIC
n HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE. '
soU dnîonstarices qui, par leur nouveauté, frappaient vivement $on imagination ^ il n'y trouva pas Tor en assez grande quantité pour satisfaire Taviditô de ses compagnons et remplir Tat-
^ tente des souverains qui remployaient. Les naturels, aussi étonnés de l'empressement extrême que les Européens mettaient à la recherche de ce métal que ceux-ci Tétaient de Tignorance et de la simplicité des insulaires,, indiquèrent à Test une île qu'ils appelaient Haïti,' en faisant entendre que Tor y étîût plus abondant que chez eux. Colomb se disposa à faire voile vers cet endroit avec son escadre ; mais Martin Alonzo Pinson, voulant prendre le premier possession des trésors que cette contrée promettait, quitta les deux autres vaisseaux, sans.tenir compte des' signaux que lui fit Tamiral pour lui ordonner de- diminuer de •
. voiles jusqu'à ce que ses vaisseaux 4'eussent joint. •
Colomb, retardé par des vents contraires, ne put pas gagtier Haïti avant le 6 décembre. Il donna au premier port où il aborda le nom de Saint- Nicolas, et à Tile même celui d'Espagnola, en
. l'honneur de la nation qu'il servait : c'est la seule contrée, parmi celles qu'il a découvertes,. qpi ait conservé lé nom qu'il lui avait donné •, Comme il ne put ni rejoindre la PirUa,,m établir aucun commerce avec les habitants, qui s'étaient enfuis dans les bois en montrant une grande frayeur, il quitta sur-lechamp Saint-Nicolas, et, suivant le côté du nord de Tile, ilen-
. tra dans un havre qu'il appela la Conception. Lh il fut plus heureux. Ses gens se saisirent d'une femnrè qui s'efiHjyait : après l'avoir traitée avec beaucoup de douceur, Colomb la renvoya avec quelques-unes des bagatelles dont il s'était aperçu déjà qu!on fiiisait beaucoup de dhs dans ce pays. Le compte que cette femme rendit à ses compatriotes de l'humanité de cesétrangers etde tout ce qu'ils avaient d'extraordihaire, l'admiration qu'excitèrent en eux les petits présents qu'elle avait rapportés et qu'elle leur montrait avec transport, le désir d'en obtenir de pareils,
•toutes ces circonstances dissipèrent leurs craintesY et déterminèrent plusieurs d'entre eux à venir jus(]u'au havre. Les cd>jets nouveaux qui frappèi'ent leurs regarJs et les petits présents qu'on leur fit, satisfirent amplement Içur cpriosité et leurs dé-
» Voytzia Note 19.
• On Tuppellc aujaurd'lmi (iSa;) Saint-Domingue pu Haïti. p>. L. R.)
dbyLjOOgle
sirs. Ces peuples ressemblaient beaucoup à ceux de Guanabani et de Cuba. Même nudité, même ignorance, môme simpltcitc. Ils paraissaient également privés des arts,' qu'on regarde comme les plus nécessaires dans les sociétés policées; mais ils étaient doux, crédules, et si timideç qu'il étiiit aisé de prendre un grand ascendant sur eux, d'autfint plus que leurétonnement les conduisait à la même illusion qui avait fait reganlrr aux autres in-^ sulaires les Espagnols comme une espèce d*étr«>s au-dessus de Fespèce humaine, et descendus immédiatement du ciel*. Us possédaient beaucoup plgsd'or que leurs voisins, et' ils Técbangèrent avec un grand empressement contre des sonnettes, des grains de verre et des épingles, commerce inégal, mais dont Içs deux partiels contractantes éiiiient également satisfaites, chacuiïe regardant réebangeœmme très-avantageux pour^elle.
Colomb reçut la visite d'un cacique ou prince du pays, qui arriva avec toute la pompe que pouvait connaître ce peuple simple, porté dans *un palanquin sur les épaules de quatre hommes, et suivi d^un grand nombre de ses sujets qui montraient pour lui beaucoup de respect. Son maintien était grave et coaiposé. Il avait de la dignité avec ses gens, et une grande politesse avec Colomb et les Espagnols. Il donna à l'amiral quelques plaques d'or assez minces et «ne ceinture d'un travail • curieux, et iL en reçut ^vec une grande satisfaction quelques petits présents *.
Colomb, toujours o(îbupé à rechercher les mines d'or, continuai d'interroger tous les naturels du pays avec lesquels il put avoir quelque communication, pour savoir où elles étaient situées. Us s accordaient tous à lui montrer un pays de n^oritagnes qu'ils appelaient Ctbao, à quelque distance de la mer, et plus loin Vers Test. Frappé de ce mot, qui lui parut être le même que Çipango, nom donné aux îles du Japon par Marco- Polo et quelques autres voyageurs, il ne douta plus que les pays qu'il avait découverts né fussent voisins des parties les plus orientales de l'Asie, et, se tertant assuré d'arriver bientôt à qes régions qui étaient le but de son voyage, il porta à l'est. Il entra dans un hâVre commode qu'il appela Saint- Thomas, et trouva cette partie du* pays sous le gouvernement d'un cacique pUis-
* Vie de Colomb, chap. 3a. — Herrera, decad. I, Ub. I. cap. i5.
94 HISTOIRE 0È L*AMÊftlOUÈ.
sant appelé /xMaeétna/iôft *, qui, comme il rapprit pur lasui^, était un des cinq souverains qiii se partageaient Tile. Guacanahari envoya sur-ie-clmmp à Colomb des députés qui lui présentèrent un masque travaillé avec beaucoup d'art, dont lesoreiilcs, le ne2 et la boucbe étaient d'or battu. Le cacique le (iiisait inviter en même tertps à venir au lieu de sa résidence, près du havre, appelé aujourd'hui Cap-Français, à queiques lieues plus loin du côté de 1 est. Colomb envoya quelques-uns de ses ofB- ' ciers pour'visiterxe prince, qui, se conduisant avec plus de dignité, semblait mériter de plus grands égards. Les députée étant revcrnus rendirent à Colomb un compte si favorable dû pays et des habitants, qu'il consentit avec beaucoup d'empressement à l'entrevue que Guacanahari lui. proposait.
Dans ce dessein,, il ^ît voile do Saint- Thomas le 24 décembre^ avec uni bon vent et une mer très-qalme. La multitude de ses Ofîcupalions rie lui avait pas permis de fermer lef^ yeux depuis deux jeurs: H Se retira vers minuit pour prendre quelque repos, après avoir remis le gouvèrnaU au pilote, avec défense expresse' de le quitter. Celui-ci, se croyant à l'abri de tout danger , le laîséà à un mousse sans expérience, et le vaisseau, emporté pa* un courant, toucha contre un rocher. La violence du choc éVeilJa Colomb. Il courut sur le pont. Tout étîiit danéîa confu- . sion et le désespoir. Lui seul conserva sa présence d'esprit. It ordonna à quelques matelots de se mettre dans une chaloupe et d'aller jeter une ancre à la poupe; maïs, au lieu d'obéir, ils voguèrent vers laNigna, qui était environ à unô demi-lieue^ô là. Il voulut faire couper les mâts pour soulager le navire, mais il ôt'iit trop tard. Le vaisseau s'était ouvert près de la quille, et faisait tant d'eau que sa perte devint inévitable. Heureusement le çjilme de là mer et le secours des chaloupes de la Nigna arrivées à propos empêchèrent (fue personne ne périt. Aussitôt que le* insulaires s'aperçurent de ce malheur, ils accoururent en foule sur le rivage, leur prince Guacanahari étant à leur tcte. . Au lieu de prendre avantage de la' déplorable situation des Espagnols pour se'débarrassf r de ces hôtes <3angcreux^, ils plai* gnaiont leur infortune avec toutes les marquas de là côfrtpnssion la plus vraie. Ils no s'en tinrent pds à ces expressions stériles
* Quacafiagari «uivànt Uufloz» (D. L. R ) .
. tiVRE SECOND. 95
d'hiimanité : ils mirent en mer un grand nombre de canots, et, se laissant diriger par les Espagnols , ils les aidèrent à sauver tout ce qu'il (ut possible de tirer (lu vaisseau. Par le secours de tant de bras, on porta à terre presque tout ce qui àtiit de quelque valeur. Aussitôt que les eflot^ furent sur le rivage, Guaca^ nahari lui-même se chargea de les faire garder. Par ses ofdres, on les déposa tous dans un môme endroit, et il y plaça des sentinelles armées qui* retenaient la multitude à une certaine distance, et Tempêcliaienf non-seulement de rieii dérober, mais, même de* regarder avec trop.de curiosité ce qui appartenait à ces étrangers , devenus leurs hôtes *. Le lendemain matin, Iç prince rendit visite à Colomb, qui s'était transporté à botd de laNignà, et s'efforça de le consoler de sa^ perte, en liii offrant .tout ce qui dépendait de lui pour la réparer *.
Cotomb avait en effet besoin de consolation : il ne recevait aucune nouvelle de la Pinta, et ne doutait pas que le traître Pinson ne fût retourné en Europe, afin d'y porter les premiôfeà nouvelles des découvertes étonnantes qui avaient été faites et de lui enlever, «auprès dé la reine, la gloire et la récompense qui lui appartenaient à si juste titre. Il demeurait avec un Seul vaisseau, le plus petifet le plus endommagé de l'escadre, ayant à traverser une mer si vaste et à reporter en Europe un si grand . nombre d'hommes. Chacune de ces circonstances étiit alarmante,' et toutes ensemble remplissaient l'esprit de Colombde la plus vive inquiétude. Le désir de prévenir Pinson et de combattre lc3 impressions défavorables que ce rival pourrait donner de lui en Espagne ne >ui permit pas de^diffi'fcr son retour. Lji difïiQuIté de rariiener çur la Nigna\es éifuipageS deâ deux vaisseaux et opinion qu'il avait prise de la bonté du pfiyà et de la douceur des habitants le confirmèrent dans la pensée qu'il avait eue de laisser une partie de sa troupe dans File, afin qu'en résidant parmi, ces peuples, les Espagnols pussent' apprendre Jeur langue, étudier leurs dispositions, examiner la nature du pays, aller à la recherche des mines, préparer l'établis- . sèment d« la colonie qu'il avait le projet d'y former, assurer enfin tous les avantages qu'il attendait de ses découvertes. Lôrs- .
»Viïyezhi NoTfcaô.
* Ucn-era, dccad. 1, lib. I, cap. t8.
qu'il proposa ce projet à ses gens, tous l'approuvèrent, et, soit désir de se reposerdes fatigues d'un long voyage, soit iégèreti^ naturelle ^aiix navigateurs, soit espérance d'amnsscr de grandoî; richesses dans un pays (|ui paraissait les promettre, plusieurs offrirent voîontiurement de rester à VEspagnola.
RieiT ne manquait plus à IVx^écution du projet que d'obtenir le consentement de Guacanahari , dont la* simplicité confiante fournit bientôt c^ Colorpb une occasion favorable [)Our lui faire cette proposition. L'amiral ayant «xprimé par signes qu'il Ji'ojrait de savoir pourquoi les ifisulair«« s'étaient enfuis avec une si grande précijMtation à rapproche de ses vaisseaux, le cacique lui fitentenilrequé le pays ét*iit désolé pair les Caraihes, peuples habitant quelques iles situées au sud- ouest, nation guerrière tt cruellç, qui se plaisait^dans Iccîrrnage et qui mangeait la chair des prisonniers tombés eiitre ses mains; qu'cà la i>riMnière apparitiondes Esj)Ogno|s, les insulaires avaient supposé que c'étaient les Caraïbes auxquels ils n'osaient pas tenir téb% eti|u'ils avaient eu recours au moyen qu'ils employaient ordinairement pour se mettre en sûreté en se retirant da ns leurs bois les pi us épais et les plus impénétrables. Guacanahari, en parlant de ces terribles ennemis, donna des marques d'une si grande frayeur, et montra si ouvertement l'impuissance où était sa nation de leur fésisti^r, que Cplombimagina que le cacique recevrait sans alarme l'offre de le défepdre contre eux. Il lui proposa donc le secours des Espagnols. Il s'engagea à prendre le cacique et sa nation sous Ja proU>ction du puissant monarque au service duquel il était lui-même, et lui ofl'ritde laisser dans l'île un'nombre d'hommes suffisant, non-seulement pour défendre les habitants contre les incursions futures des Caraïbes-, mais pour tirer vengeance des maux qu'ils avaient faits. ^
Le crédule Gùacanabari accepta l'ofl^e de Colomb^avec beaucoup d'empressement, et se crut désormais en sûreté sous la protection deces êtres.descendus du ciel* et supérieurs en force aux mortels. On ti'açasur le terrain le pjan d'un petit fort que Colomb appela Kavidad (de la Nativité), parce qu'il ^tait débarqua sur cette terre le jour de Noël . On creusa autour un fossé profond* On éleva des remparts fortifiés de palissades, et on- y plaça les gros canons sauvés du naufrage du vaisseau.de Taihi-
rul. L'ouvrage fut achevé en dix jours, ces pauvres insulaires ayaîït travaillé eux-mêmes avec Une activité infatigable à élever le premier monument île leur servitude. Pendant ce temps Colomb éVlforça d'augmenter par. ses caresses et sa libéralité la haute opinion qu'ils avaient dt-s Espagnols, et la persiunsion où ijsétiûeiit de sa bienveillance à leur égan|. Mais il voulut aussi le4ir donner une idée imposante de la force que les Espagnols avaient en main pour punir et fcxttrminer ceux, qui mériteraient leur juste indignation. Dans cette vue, en présence d'ui^i peuple noinhn*ux, il disposa ses gens en ordre de batiiillé, et .fit voir, par des épreuves innoceirtes, la bonté du tranchant, des sabres espagnols , la force de leurs piques et les effets de leurs 'arquebuèes. Ces péuph'S grossiers , ignorant l'usage du fer, ne connaissant d'autres armes que des flèches de roseau gar(nes d*os de poisson, des sabres et des javelfhes de bois durci . au feu, furent 'saisis d*étonnement et de frayeur. Avant que leur surprise et leur crainte eussent eu le" temps de s'affaiblir, Colomb lit tirer les gros canons. Cette explosion subite les frappa d*une telle terreur, qu'ils tombèrent à terre se couvrant le visage de leurs mains; et lorsqu'ils virent ensuite les effets étonnants des boulets, ils conclurent qu'il était impossible de résister à des hommes qui disposaient de ces instruments destructeurs, et qui marchaient armés" de réclair et du tonnerre contre leurs ennemis. .
Après avoir convtiincu les insulaires de la bienveillance et du pouvoir des Espagnols, et avoir mis ceux-ci en état de conserver leur ascendant sur les esprits de ce peuple timide, Colomb, destin^ trente-huit de ses gens à rester dans Tile. Il mita leur tète Diego d*Arada *, gentilhomme de Cordoue, en Tinvestissant des pouvoirs qu'il avait reçus lui-même de leurs majestés ca- , tholiques. Il laissa à cette colonie naissante tout ce qui lui était nécessaire pour subsister et se défendre. Il recommanda aux Espagnols, dans les termes les plus forts, de se tenir toujours unis, de montrer une soumission sans réserve au commandant, d'éviter de donner aucun sujet de plainte aux naturels du pays, de cultiver l'amitié de Guacanahari, mais de ne jamais se mettre
' * Diéço de Ârana suivant MuAo2; Colomb nomma pour ses lieutenants et succestcurs en cas de mort d'abord Guticrrez et ensuite Kodrigue de Escobédo. (0. L. R.)
Digitizèd byVjOOQlC
98 HISTOmE DE L'AMÉRIQUE.
ea son pouvoir en s'àvànçant dans Tîle en petites troupes , ou en s'éloignant trop du fort. Il leur promit de revenir prompteraent'avec un renfort qui les mettrait en état de prendre une pleine et paisible possession du .pays, et derecueillir.lc fruit de . leurs découvertes. Il s'engagea en môme temps à faire mention * de leurs noms au roi et à la reine, et à présenter leurs ser\ices sous le jour le plus avantageux *. ^ ^ *
. Après avôFr pris toutes ces précautions pour la sûreté de la colonie, il partit du port de Kl Nativité le 4 janvier 1793, et, faisant voile vers Test, il découvrit et nomma la plus grande partie des liàvres de la côte du nord de l'île; Le 6, il aperçut te Pinta et la rejoignit après une séparation de plus de six semaines. Pinson ' s'efforça de justilier sa conduite en prétendant qu'il avait été emporté j;)ar la force de la mer et des courants, et que les vents contraires l'avaient empêché de retourner. Quoique ramir.al conservât toujours des soupçons sur les mauvaises intentions de Pinson , et quoiqu'il fût convaincu de la faiblesse des raisons qu'il apporUiit pour sa défense, il sentit bien qu'en ce moment ce serait compromettre son autorité que de l'exercer tout entière; il était d'ailleurs si content de cette réunion qui le dc^livrait de beaucoup de craintes, que, quelque peu satisfaisante que fût l'apologie de Pinson, il la reçut sans objection, et parut lui rendre son amitié» Pendant sa séparation d'avec, l'amiral, Pinson avait visité plusieurs ports de J 'lie , et tiré un peu d'or des naturels en trafiquant avec eux, mais il n'avait fait aucune découvc*rte .importante.
Vétiii des deux vaisseaux et l'impatience de leurs éiïuipages forçaient Cotomb de buter son retour en Europe. Les premiers, nyant beaucoup souffert pendant un si long voyage, faisaient eau de toute part, et les Espagnols qui les montaient, après une si longue absence de leur pays natal, exprimaient le plus vif désir de le révoir et de raconter h leurs compatriotes les choses étonnantes' qu*ils avaient vues. Pressé par toutes ces raisons, Gulomb partit enfin le 16 janvier, et, se dirigeant vers le. nordest il eût bientôt perdu la terre de vue. Il avait à son bord
• Ovip<îo, ap. Ramus. lU, p. 82«^Herrcra, decad. I, 1. I, cap. ao. — ViedeC^ lorab,cliap. 34.
"* Mariib, Aloaso Pintoa. (D# L. tt.) . *
UYÏIE SECOPiD, 99
quelques habitants des différentes îles qu'il avait découvertes ; et, ..outre Tor qui avait été le principal objet de ses recherches, il rapportait une petite quantité de toutes les productions, qui pouvaient devenir la mâtièfede quelque commerce, des oiseaux inconnus, et d'autres curiosités iialurelles, propres à attirer rattenlio.n des savants et .à exciter l'étonnement dU vulgaire. Le voyage fut heureux jusqu'au 14 de février *, et on avait déjà fait près de cinq cents lieues sur TOcjéan Atlantique, lorsque des Vents violents commencèrent à s'éi.ever, et, continuant de s'accroître, devinrent uh ouragan terrible. Tout ce que rexpéricnce et l'habileté de Colomb purent lui fourni? de ressources pour sauver les vaisseaux fut employé. Mais il était impossible de résister à la violence de la tempête ; et, comme on était loin encore de toute terre, la perte de l'escadre semblait iné-' vilable. Les matelots eurent recours aux prières, à l'invocation des saints, aux vœux, aux charmes même, enfin à tout ce que la religion peut dicter ou la'super.slition suggérer dans les dangers extrêmes; tous ces moyens étant saiis elfet et les Espagnols §e croyant perdus sans ressource, s'abandonnaient au désespoii:, et s'attendaient- à chaque moment à être engloutis, par les Ilots. Outre les passions naturelles qui ùgitent le cœur de l'homme dans de si terribles situations, et lorsque la mort se présente soïis ses formes lès plus effrayantes, Colomb était en proie à des sentiments plus douloureux encore et qui lui étaient pe^"sonncls. Il craignait que l'étonnante découverte qu'il venait de faire ne périt avec lui , et' que le genre humain ne fût privé de tous "les avantages qui pouvaient en être les fruits. Son nom allait pîisser à la postérité comme celui d'un aventurier imprudent et trompé, au lieu d'être consacré dans la mémoire dss hommes comme cchii de l'auteur de la plus noble entreprise qui eût jamais été conçue. Ces désolantes réflexions étouffaient en lui le sentiment même du danger présent. Moinstouche.de la perte de sa vie qu'occupé à conserver la mémoire des grandes choses qu'il avait tentées et exécutées,. il se retira dans sa cham-
* Bluftoz dit que li tempête. commença 1c 12 ftWrier, e.t qu'elle au{;mcnta prôdigiciiicmcat dai» la terrible niiil du 14 au i5; CUrist. Colomb dit la même chose dans la rcintron de son premier voyage. Voir Is Colleciion des voyages et diçou* vertes Élites par les Espagnols^ etc. (D. L. R.) . .
Oigitized by LjOOQ iC
bre et écrivit sur du parchemin un récit abrégé de son voyage, de la route qu'il avait s.uivie, de la situation et de la richesse des pays qu'il fivait découverts et de. i'étiiblissement de la colonie qu'il y avait laissée. A'yant ensuite en.veloppé son écrit d'une toile ciirée, il renferma dans une espèce de gâteau de cire qu'il mit dans un todnoau bouché avec beaucoup de soin, et qu'il jeta . à la mer, dans l'espérance que quelque accident heureux sau' verait un dépôt si précieux làu monde *. . * . .
Enfin la Providence vint. à son secours et sauva une vie réservée à d'autres événements d'un si grand intérêt. Le vent tomba, la mer se calma, et le soir du 15 février on découvrit une.texre vers laquelle on gouverna sans la connaître. On s'aperçut bientôt que c'était Sainte-Marie , une des Açores ou lies occidentales soumises à la couronne de Portuga^l. Là, après de grandes difficultés de la part du gouverneur *„ Colomb, se ^conduisant avec autant de prudence que de courage, obtint des ' rafraîchissements et tous. les secours dont il avait besoin. Une circonstance l'inquiétait cependant beaucoup. La Pinta, qu'il avait perdue de vue le premier jour de la tempête, ne paraissait point. Il craignit d'abord qu'elle n'eût été ensevelie tians Içs eaux , et que tout n'eût péri. Ensuite ses premiers spupçops se réveillèrent, et il se persuada que Pinson avait fait voile pour l'Espagne, afin d'arriver avant lui et de partager sa gloire en donnant les premières nouvelles de ses découvertes.
Cette dernière crainte lui fit qu^itter les Açores dès que le vent le lui permit. A peu de distance de la côte d'Espagne , lorsqu'il touchaitpresque.au terme de son voyage et qu'il paraissait être hors de tout danger, une autre tempête s'éleva presque aussi violente que la première; et qui, après l'avoir ballotté deux jouirs et deux nuits, le força d'entrer dans le Tage *. Lorsqu'il en eut obtenu la permission du roi de Por-
» Vie de CQlomb, cliop. 37. — Uerr-îrajClecàd. I, lib. H, cap.* i, 2.— Voyez la Note 21. • •
• Il s'appelait Jean dc.Castancrla. (H. f.i H.)
^ CtiriHtoplic Cplomh n'eulra dans le Taije que le 4 mars. D'après l'invitation du roi de Poriut^al, il partit le 9 pour aller trouver ce prince dans la vallée de Paraiso, située à neuf lieues' de Lisbonne où il était alors. Colomb en fut p;irf.iitcmcnt arcueilli. Voyez la Collcciioo des navigations et découvertes iltrs E^pa^Jnols, etc. , déjà citée. (D. L. R.} -,
tugal, ilserondit à Lis^bonne, ot, quoique les Portugais pussent assez naturellement sentir quelques mouv^'ments dç jalousie en voyant une autre nation entrer dans la carrière des découvertes, qu'ils croyaient réservée à eux seuls, et dès les (iremiei^ pas éclipser leur renommée, Colomb tut reçu avec t(jutes les marques de distinction dues à un hgmmo qui avait exécuté des cboses aussi extraordinaires qu*inespért^es. Le roi Taduiiten sa présence, le traita avec la plus grande considération, écouta le récit de son voyage avtjc une admiration mô-' lée de regret, fcuïdis que Colomb, de son côté, jouissait dé la salisfaction de développer l'importarjce de sa découvert»?, et dé prouver la justesse de «es spéculations aux mômes personnes qui, par une ignorance nuisible à elles-mêmes et li\tale à leur pays, les avaiwitre jetées naguère comme les projets d'un visionnaire ou d'un aventurier ^ '
Colomb, impatient de retourner en Espagne, ne s'arrêta que cinq joufs à Lisbonne. Le 15 mars, il arriva au port de 'Palos, sept mois etonze jours après son départ de ce môme lieU..Aussitôt qu'on découvrit son vaisseau, tous les habitants Coururent au rivage pour embrasser leurs parents et leurs compatriotes, et savoir des nouvelles do leur voyage Maiç, Iors(|u'ils apprirent l'heureuse issuede l'expédition, lorsqu'ils virent les hommes extraordinaires amenés par Colomb, les animaux inconnus , les t)roductions singulières des pays qu'on avait découverts, Teffusion de la joie fut générale et ne put se contenir. On soniia toutes les cloches, on tira le canoQ. Colomb, en débarquant, fut reçu avec les mêmes h'onneurs qu'on aurait rendus au roi. Tout le peuple en procession solennelle l'accompagna, lui et sa troupe, à l'église, où ils allèrent remercier Dieu d*avoir couronné d'un si heureux succès lé voyage le plus long et le plus important qui eût jamais été entrepris. Le soir du même •jour, Colomb eut la satisfaction de voir entrer dans le port la Pinla, que la violence jde la tempête avait jetée bien loin au nord. •
Le premier soin de Colomb fut de donner avis au roi et à la reine, qui étaient alors à Barcelone, de son arrivée et de ses découvertes. Ferdinand et Isabelle, également étonnés et ravis,
» Vie de Colpr^b, çhap. 4o, 4*;'~ Ucrrcra, dccail. I, Ub. U, cî|p. 3.
d*uri succès qu'ils n'espéraient presque plus, répondirent à Colomb de la manière la plus honorable et la plus ûattcusé, lui demandêrent*de se rendre sur.-le-cbamp auprès d'eux, voulant apprendre de lui-même le détail de son expédition et dès circonstances du service signalé qu'il venait de leur rendre. Dans son voyage à Barcelone, le peuple accourait en foule de toUs les endroits voisins, le suivait avec admiration et lui prodiguait les applaudissements. Ferdinand et Isabelle ordonnèrent
, que son entrée dans la ville se fit avec tout l'appareil convenable à un événement qui allait donner à leur règne un si grand lustre. Les Indiens qu'avait amenés Colomb des pays qu'il venait d6 découvrir marchaient lés premiers. Leur teint,
. leur physionomie, la singulairité de toute leur personne les faisaieiit regarder comme des hommes d'une espèce nouvelle. . Après eux on portait les ornements d'or façonnés par l'art grossier de ces peuples; les graine d'or trouvés dans les montagnes, et là poudre du mêrne métal récueillie dans les rivières: enfin les.différentes productions de ces pays nouveaux. Colomb fermait ia marche et attirait tous les yeux. Ôa contemplait avec admiration cet homme extraordinaire, dont le génie et le courage avaient conduit les Espagnols au travers de mer* inconnues, à la découverte d'un monde nouvefau. Ferdinand et Isabelle Je reçurent, assis sur leur trône, revêtus de tous les ornements royaux, et placés sous un dais magnifique. A son approche ils se levèrent, et, ne permettant pas qu'il se mît à genoux pour leur baiser la main, ils lui ordonnèrent de s'asseoir sur un siège prôparô'pour lui., et.de leur faire le récit de son voyage; ce qu'il fit avec une gravité également convenalilc au caractère de la nation cspignoleet ù la dignité de l'assemblée, et en môme temps avec ki modeste simplicité d'un esprit supérieur qui , content d'avoir exécuté de grandes choses, no cherche pas à les relever par une vaine ostentation. Lorsqu'il eut fini sa narration, \e roi et la reine se mirent à genoux' pour rendre grâces à Dieu d'une découverte dont ils espéraient* recueillir pour leurs royaumes les plus grands avantages *. ils donnèrent à Colomb les marques 'les plus éclatantes de la reconnaissance et de l'admiration que leur inspiraient son cou-
' Voyer fa Notb al,
LIVBE SECOND. . ^QS
rage et ses travaux. Il fut confirmé, lui et ses héritiers, par des Ictlrcs-patentes, dans tous les privilèges stipulés dans Je traité de Santa- Fé. Sa famille fut anoblie. Le rai, Ja reine, et, à leur exemple, tous les courtisans, le traitèrent en toute occasion avec les égards réservés aux personnes du plus haut rî^ng. Mais ce qui satisfit plus que toutes ces faveurs cet esprit actif et entreprenant, toujours occupé de grands objets, ce fut Tordre d'équiper promptement une flotte avec laquelle il put, nonseulement s'assurer la possession des pays qu'il avait déjà découverts, mais aller encore à la recherche de ces contrées plus riches qu'il se flattait toujours de découvrir *.
Tandis que ces préparatifs se faisaient, le bruit de l'expédition et des découvertes de Colomb se répandait et attirait l'attention de toute l'Europe. La multitude, frappée d'étonhçment en entendant dire qu'on avait découvert un nouveau monde, ne pouvait-croire une chose si Jort au delà de la sphère des idées .communes. Les homn[ies instruits, capables de concevoir toute Timportance de ce gfand événement et d'en prévoir les suites, l'apprirent avec des transports d'admiration et do joie. Ils en parlaient avec ravissement; ils se félicitaient les uns lèsautres d'avoir vécu dans un siècle où ce grand événement reculait les bornes des connaissances, préparait an genre humain une moisson nouvelle de recherches et d'observations, et fournissait désormais à l'homme un moyen de connaître parfaitement la structure et les productions du globe qu'il habite*. Les opinions ëe partagèrent, et l'on forma différentos conjectures sur les pays nouvellement découverts; on demandait à quelle division de la terre ils appartenaient. Colomh soutenait toujours sa première idée, et voulait qu'on les regardât comme une portion de ces vastrs régions de l'Asie comprises^ alors sous le nom général d'/«rfç» Ce sentiment était confirmé par ses observations sur les productions de ces pays. On savait que l'or abondait dans rinde, et il avait rapporté des îles qu'il avait visitées une assez grande quantité de ce métal pour donner à croire qu'on y trouverait des minés. Le cotop, autre production des Indes orientales, était commun dans ces îleis.. Le piment lui paraissait
■ Vie de Colomb, chap, 43, 43. — Ilcrrcraj decad. I, Ub. II, cap. i.
* P. Mari. epUt, 133» i34, i3S. r- Voyex la Notb 93. • ' •
être une espèce de poivre de Tlnde. 11. prenait une racipe assez ressemblante à la rhubarbe pour cette drogue prefcieâse, qu'on supposait alors être une production particulière des Indes orientales ^ Les oiseaux qu'il avait apportés étaient ornés de plu-, mages^le couleurs aussi riches que ceux de l'Asie. L'alligator lui semblait être le même animal que Je crocodde. Toutes ces circonstiuices. déterminèrent non-seulement les Espagnols ,
. mais les autres nations du l'Europe, à adoptiT l'opinion de Colomb. Les pays qu'il avait tlécouvcrts furent considérés comme faisant partie de l'Inde, et Frrdinand et Isabelle leur donnèrent le nomdVndes, dans la ratification du traité de Santii-Fé, accordée à Colomb à son retour*. Lors<|u'ensuite Terreur fut
. découverte et la vraie situation du nouveau monde mieux déterminée, il conserva sm premier nom : on Tappeller encore Indes occidentales, et ses hahitants sont appelés /nrfte/i*.
Ce nom si séduisant, les échantillons apportés par Colomb de la richesse et de la fertilité de ces pays nouveaux, r€>cagération, tiaturelle aux voyageurs, que ses compagnons mettaient
• dans leurs récitr^, donnèrent de si brillantes espérances, que le goût des découvertes et des entreprises s'anima tout à coup à
• un point étonnant parmi les Espagnols* Quoique peu familiarisés avec les grands voyages de mer, ils montrènuit la plus vive impatience pour une seconde ckpédition. Des volontaires de tous. les rangs demandaient à être -employés. La belle perspective offerte à leur avidité et à leur ambition leur liiisait fermer lés yeux sur les dangers et la longueur du voyage. Ferdinand lui-môme semblait avoir oublié son caractère circonspect et son. éloignement pour les entreprises hasardeuses , et partixgeait l'enthousiasme ûe ses sujets. Il fit faire les préparatifs d'une, seconde expédition, et ils furent achevés avec une promptitude à laquelle Je$ Espagno[s n'étaient pas accoutumés. Ce no.uvel armement, qui paraîtrait assez considérable, môme dans notre siècle, consistait en dix-sépt vaisseaux, dont quelques-uns, étaient d'un très-grand port : il s'embarq^uà quinze cents personnes, parmi lesquelles se trouvaient beaucoup de gentilshommes qui avaient été emplqyés dans des places hoiiorables.
• Hcrrera, decad. 1, lib.I, cap. ao. — Gonaara, Hist cap. 17. •VÎq de Colomb, cliap. 4/J.
Lo plus grand nomWc , devant rester dans !e pays , s'étaient pouVvus de tout ce (nii leur était nécessaire pour l'aire de^.conquèlos oii pour former* un établissement. Ils emportaient toutes les espèces d'aniiYiaux dpmcstiques dé TEurope, toutes les îîomcnces et toutes les plantes qu'on jugeait devoir réussir sous le climat des Indes occidei talcs, avec des ustensiles et des outils de toutes sortes.. Enfin il y avait parmi eux tous les genres d'ouvriers nécessaires à une colonie qui s'établit^
Cependant, quelque importants et bien concertés que fussent ces préparatifs, Ferdinand et Isabelle crurent devoir s'assurer par d'autres précautions la propriété et là possession des pays nouvellement découverts. L'exemple des Portugais et la superstition de ce siècle leur faisaient une nécessité d'obtenir du pape la concession dès paysqu'ils désiraient occuper. On supposait que le pontife, cotnme vie lire et représentant de Jésus-» Christ, avait un droit dé souverii-ieté sur tousses roy;^umesde la terre. Alexandre VI, souillé de tous les crimes qui peuvent' déshonorer l'humanité^ remplissait alors le siège de Rome. Comme il était fié sujet de Ferdinand, et que la protection et les secours de ce prince pouvaient lui facihter l'exécution de ses' desseins ambitieux pour l'élévation de sa famille, il accorda sur-le-champ au monarqile toutes ses demandes. Par un acte de libéralité qui ne lui coûtait rien, et qui servait à étendre l'autorité et les prétentions des papes, il donna à Ferdinand et à Isabelle tous les pays habités par des infidèles, et que les Espagnols avaient déji^ découverts ou quils découvriraient dans la suite ; et en vertu du pouvoir qu'il prétendait tenir de Jésus- Christ, iMavestit la couronne de CasJHle d'un droit sur de vastes 'régions dont, loin d'y avoir lui-même aucun titre, il 'ignorait la 'situîition et jusqu'à Texistence. Mais* a^mme H fallait éviter que cette concession ne contrariât celle qu'il avait •déjà faite au Portugal, il étîiblit pour limites entre elles une ligne qu'on supposerait tirée d'un pôle à l'autre, et passant à cent lieues à l'ouest -des Açores; accordant de 'nouveau, par la plénitude de son pouvoir, aux Portugais tout' ce. qui était à l'est de cette 'ligne, et aux Espagnols tous les pays à l'ouest*.
' Herrcra, decad. f, lib. II, cap. T). — Vie de Colomb, cîiap. 45.
• ncrrcra, decad. I, lib. H, cap. 4* — Torqucmada^ Mon. Ind; lib. XVIIÎ, cap. 3.
406 fllST01R£ DE L AMÉRIQUE.
Ferdinand avait fait valoir le désir d'étendre la foi chrétienne cdmme. le motif de sa demande au pape; et, dans Ja bulleS cette raison est donnée comme la principale de celles qui ont déterminé le pontife. Pour montrer qu'on s'occupait de ce* projet louable, plusieurs moines/sous la conduite du P. BoyK Catalan d'une grande réputation dans son état,, qu'on revêtit de la dignité de vicaire apostolique, furent désignés pour accom- .pagner Colomb et se vouer à l'instruction des naturels du pays. Les Indiens que Colomb avait amenésavec lui ayapt reçu quelque teinture de la doctrine chrétienne, furent baptisés avec beaucoup de soknnité: le roi lui-même, le prince son ûls et les principaux seigneurs de sa cour leur servant de parrains. On sait assez que.ces premiers pas du christianisme dans le nouveau monde n'ont pas mené auî^si loin que des hommes* pieux le désirajenl et qu'on, avait heu de l'espérer'.
Ferdinand ej Isabelle ayarjt obtenu ainsi uii titre xiui paraissait alors incontestable à la sbuvwaineté de tous li*s pays qu'ils pouvaient découvrir sur une si grande partie du globe, rien ne .retarda plus le départ de la Hotte. Colomb était extrêmement •^ iihpalient de revoir la colonie qu'il* avait laissée, et de stiivre la 'carrière de gloire qu'il s'était ouverte.. Il ojit à la voile de la baie de Cadix le 25 septembre, et touchant encore à l'île Gomera, jl po;*ta au sud et s'avança dans cette direction* plus -qu'il n'a- . vait fait dans son premier voyage. Par là il jouit plus constamment du secours des vents alises qui régnent entre les tropigues, et fut porté vers un groupe d'ilos situées à- une grande dîstancQ A Test de celles qu'il avait déjà découvertes. Le vingtsixième jour apr<*s son dépajt de Gomera, il prit terre à une des Caraïbes ou iles dû F(??jf; à laquelle il donna le nt)n>de Dwcada (la Désirede), à cause du désir que ses gens montraient de découvrir quelque partie du nouveau monde. Il visitii ensuite successivemr'nt la Dominique:, Marie -Galante^ la Guadeloupe; Aniiyoa, Saint- Je^n de Porto- Rico, et plusieurs autres îles qu'il
• Elle porte h dato .lu 3 m;ii. (I). L R.) . '
• Miiûoz dit qup (Colomb ïjimia Gomera le 14 oclobre, se rendit h IMlc-dc-Fqr, et goiiv.;rin ensuite à Poucst, en inclinant' un peu vers le sud, cl que dans la matinée du 3 noyeiabrc, il ddcnuvrit une lie qu'il nomma la Dominique ^ parce que le jpur de sa découverte était un dimanclic, etc. (D. L. R.)
• Oviédo, up. Rammium'UI, 85. B.
JigitizedbyLjOOgie
trouva sur sa route en avançant vers le nord-ouest. Elles étaient toutes habitées par ces peuples cruels que Guaranahari lui avait peints de si effrayantes couleurs, et dont la description ne parut pas exagérée. Toutes les lois que les Eépaghols débarquèrent, .ils furent reçus d'une manière qui les convainquit de l'esprit guerrier et diei Taudac^ dps insulaires, et ils* aperçurent dans leurs habitations les restes des horribles .repas* dans lesquels ces peuples se nourrissaient des corps de leurs ennemis pris h la guerre.
Colomb était trop empressé dft connaître Tétat de sa colonieet de lui porter les secours dont il supposait qu'elle avait besoîn» pour s'arrêter dans aucune de ces îles.Jl continua donc sa route vers TEspagnôla ^ Lorsqu'il arriva à la Nativité, où il avait laissé ses trente-huit hommes sous le commandem'ent d'Arada, il fut fort étonné de n*en voir aucun se montrer et accourir audevant de leurs compatriotes avec les transports de joie dont il s'était formé l'idée. Inquiet sur leur sort et soupçonnant ce qui leur était arrivé, il prit terre.. Tous les nalurefs du pays qui eussent pu lui donner quelques nouvelles de sa colonie s'enfuirent à son appfoche. Il trouva je fort entièrement démoli ; des lambeaux d'habilletnents espagnols, des débris de leurs arme» et de leurs ustensiles -épars autour de lui, ne laissèrent aucun doute sur le destin malheureux de la garnison*. Tandis que les Espagnols pleuraient sur ces tristes restes de leurs malheureux compatriotes, on vit arriver un frère du caciqiie Guacana^ hari, Colomb apprit de lui ce qui était arrivé après son départ de l'île. Un commerce suivi avec les Espagnols av«^it diminué peu à peu le respect superstitieux que les insulaires avaient d'abord conçu pouf eux. Les Européens, par leur mauvaise conduite et leurs violences, avaient bientôt effacé ces impressions favorables et montré qu'ils avaient tous Jes besoins, toutes les faiblesses et toutes les passions des hommes. Après le départ de Colomb, qui lui imposait par sa présence et son autorité, la garnison avait secoué toute espèce de subordination envers Tolficier auquel it avait cooûé le commandement, et, oublîani
» p. Martyr, decad. p. i5, i8. — Herrera, decad. I, lib. 1, cap. 7. — Vie 4 Colomb, cbap. 4^^, etc.
' Uist 4» Cura de îos palacibt* M. 8,
408 HISTOmË DE L'AMÉRÎÔuI.
les sages instructions de l'amiral, chaque particulier s'était rendhi in^épeiiilant et s'était abandonné, sans aucun- frein, à toutes ses fiintaisies. L'or, les femmoSi \t^ provisions des insulaires, étaient devenus la proie de c<*3 oppn'ssenrst lis s'é-
■ taietit répandus on petites troupes dans tout«3 l'île, exerçant partout Icur'avidité Pt leur insolonce. Ces violences sjiiis prétexti'S aviiient à .la fin lassé la. patience et excité le courage de ce peuple, malgré sa douceur et sa timidité. Le cacique «le Cibao, dont les Espagnols infestaient surtout le territoire, attirés par
• les mines d'or de ce disti'ict, en avait surpris et fait jmrir plusieurs qui parcouri^ient l'ile avec autant de sécurité que si les* habit-ints n'euÇ;Sent eu aucun sujet de se plaindre d^eux. li avait énsiiite.assemblé ses sujets, et ayant investi le fort, il y avait
• fait mettre \e feu. Quelques Espagnols avaient été tués en s'y défendarit ; le reste avait péri en traversant un bras de mer pour se dérober à l'ennemi, Guacanalwri, que tous les excès des Espagnols n'avaient pasencorè détaché d'eux, avait pris les armes pour les défendre, et avait reçu une blessure qui le retenait chez lui*. ^-^ ' ,
Ce récit ne mettait pas Guacanahari à couvert de tous les soup'çons; mais Colomb vit que ce n'étiiit pas un moment fayo-
• rabie pour rechercher sa conduite avçc sévérité. Il rejeta donc l'avis de plusieurs de ses officiers, qui voulaient se saisir de la personne du cacique et venger la mort des Espagnols en attaquant ses sujets. Il leur fit sentir la néciessité de s'assurer de l'amitié de quelque prince 'du pays, pour faciliter rétablissement qu'ils projetaient, et leur exposa le danger de soulever contre.eux toute rile en exerçant une rigueur inutile et déplacée ; a;u lieu de perdre le temps à venger les injures passées, il s*occupa des précautions qui pouvaient en prévenir de nouvelles. Dans cette vue, il fit choix d'une situation plus saine et plus commode que celle de la Nativité. Il y traça dans une
• grande plaine, voisine d'une large.baie, le plan (î'une ville, et. obligeant tous les Espagnols de concourir à tin ouvrage d'où le salut commun dépendait, les maisons et les remparts furent bientôt en état de'les loger et de les mettre en sùteté. Il donna
» l». Martyr, dec^d. p. ai. etc. — Herrcra, decad. I, lib. II, cliap. 7, 9. — Vie de Colomb, cliup. 49, 53.
LIVRÉ SECofe. 409
à cette cité naissante, ia première que les Européens fondèrent dans le Mouveau-Ndnde, le nom d* Isabelle , en Fhonneurde sa protectrice la reine de Castille.*:
Au nrtlifeu de ces âmvaux si nécessaires, Coloml) eut à combattre non-seulement tous les dégotfts et toutes les difficultés qui pouvaient accompagner l'établissement d'une colonie dans un pays inculte, mais, ce qui était |#us embarrassant encore, la paresse , l'impatience et l'indocilité de ses gens. Le défaut d'activité, naturel aux Espagnols, semblait s'augmenter par l'influence d'un climat chaud qui les énervait. Plusieurs d'entre eux étaient des gentilshommes qui, n'étant point accoutumés aux travaux pénibles, s'étaient engagés dans cette expédition sur les descriptions pompeuses et exagérées de quelques-uns des premiers compagnons dé Colomb, ou surj'idée fausse adoptée par Colomb lui-môttie, que VEspagnola était ou le Cipango de Marc-Paul, ou l'Ophir*, d'où Salomon tirait ces marchandises précieuses qui avaiint répandu dans son royaune de si immenses richesses. Mais, lorsqu'au lieu de la moisson d'or qu'ils avaient compté recueillir sa^s peine, les Espagnols virent que cette briffante perspective s'éloignait, et que s'ils pouvaient jamais y atteindre, ce ne serait que par des efforts très-lents et par uno longue persévérance de travail et d'industrie, la perte de leurs chimériques espérances les jeta dans un abattement voisin du désespoir, et les porta ensuite à un mécontentement général. En vain Colomb s'efforçait de-ranimer leur courage, en leur faisant observer la fertilité du sol et en leur montrant des morceaux d'or qu'on apportait chaque jour de différentes parties de l'île. Ils n'avaient pas assez de patience pour atten-» dre les richesses que la terre ne fournit qu'avec le teifnps et à des intervalles réglés, et ils regardaient l'or lui-même avec dédairî, comme étant en trop petite quantité pour satisfaire leurs désirs. L'esprit de mutinerie (Revint général, et il se trama une conspiration qui pouvait être fatale à l'amiral et à sa colonie. Heureusemeiit elle fut découverte. Colomb punit quelques-uns des chefs, et envoya les autres prisonniers en Espagne. 11 y .renvoyait eh même temps douze vaisseaux de transport qui
« Vie de Colomb, chap. 5i.-— Herrera, decad, I, lib. II, cap. lo. • P. Martyr, decad, p. 2g.
Tavaient accomipgné, et demandait instamment un renfort d'hommes et de nouvelles provîsions*.
-Cependant, pour prévenir l'oisiveté qui nourrissait le mécontentement des Espagnolf; en leur laissant Je temps d#ptffiser au . renversement de leurs errances, il projeta différentes expéditions dans l'intérieur du pays. «Il envoya un détachement, sous le commandement d^lonso d'Ojeda, officier actif et vigilant, pour visiter le districî de Cibao, où l'on disait que l'or étÉM-t.en plus grtnde abonéance qu'ailleurs. Il soutint lui-même cette expédition avec une grande partie de ses troupes. Il déploya dans cette occasiontout Fappareil de la magnificence militaire , pour frapper l'imagination des insulaires. Il marcha enseignes déployées, au son d'une musique guerrière, et faisant voltiger un petit corps dé cavalerie, tantôt e« avant et tantôt à son aVrière-garde. Comme,c*éfait la première fois que les habitants du Nouveau-Monde voyaient des chevaux, l'aspect de c^ animaux leS pénétra d'admiration et de terreur, impressions qu'ils reçurent avec d'autant plus de facilité qu'ils n'avaient eux-mêmes aucun animal domestique, ni aucune idée du surcroît de force que l'homme s'était donné e* se soumettant le cheval. Ils imaginèrent que le cheval et le cavalier ne formaient qu'un seul corps animé et un être doué de raison, dont les mouvement^ rapides leur causaient le plus grand étonnement, et dont l'impétuosité et la force leur semblaient irrésistibles. Colomb s'efforçait ainsi d'inspirer aux insulaires une grande crainte des Espagnols, mais il ne négligeait pas non plus de gagner leur confiance et leur amitié. Il se conduirait envers eux, dans toutes les circonstances, avec l'intégrité la plus scrupuleuse et la justice la plus exacte, et il les traitait non-seulement avec humanité, niais avec indulgence. La description que les naturels lui avaient faite de Cibao avait été reconnue vraie. Ce pays montagneux et sans culture roulait l'or dans tons ses ruisseaux, et on y en trouvait des grelins dont quelques-uns étaient d'aine grosseur considérable. Les Indiens n'avaient jamais ouvert une seule mine pour en tirer ce métal. Pénétrer dans les entrailles de la terre et purifier la mine étaient des opérations au-dessus de leurs connaissances, et ils ne fai-
^ Serrera, decad.l, lib. II, cap, lo, ii.
UVR£ SECOND. 444
saieBt pas assez de cas de Tor pour employdlr tous les efforts de*" leur industrie et de leur esprit à se le procurer en plus grande quantité*. Tout ce qu'ils en possédaient, ils l'avaient recueilli dans le lit des rivières ou au pied des montagnes, après les pluies abondantes qui tombint entre les tropiques. Mais à toutes ces marques les Espagnols ne pouvaient doulbr que, la tex re de ce canton ne renfermât dans son sein des trésors dont ils se flattaient d'être bientôt les maîtres*. Colomb, pour s'aft^ surenla possession de cette riche pfovince, y éleva un petilfoift, auquel il donna le nom de Saint-Thomas, en mémoire de Tincrédulité de ses gens, qui n'avaient pas voulu croire que le pays produisit de l'or, avant de l'avoir vu de leurs yeux et touché de leur» mains'*. " . *
L'espérance des richesses que pouvait fournir le pays de. Cibao vint fort à propos pour relever les esprits abattus des colons, qui se trouvaient pressés par des besoins de différents genres. Le fonds de provisions de bouche qu'ils avaient a^^porté d'Europe était en grande partie consommé. Ce qui en restait était si corrompu par la chalenr et l'humiditë du climat, qu'on n'en pouvait presque faire aucun usage. Les gens du pays cultivaient une si petite quantité de terrain ^t avec si peu d'industrie,.qu'à peine en pouvaient-ils tirer de quoi subvenir à leur propre subsistance. Les Espagnols n'avaient pas encore eu le temps de préparer la terre pour lui faire produire des aliments. V^ se voyaient en danger de mourir de faim, étant déjà réduits à une très-petite ration. Ils commençaient en même temps à ê^e attaqués des maladies particulières à la zone torride, et dont les ravages sont toujours plus grands dans les pays sans culture, où les travaux de l'homme n'ont point ouvert les bois, séché les marais et contenu les rivières dans uï\ lit constant. Effrayés de la violence et des symptômes du mal, ils accusaient Colomb et les compagnons de sa'première expédition, qui, par leurs descriptions pompeuses de VEspagnola^ les avaient engagés .à quitter leur patrie pour un pays barbare et stérile où ils allaient périr de faim ou de maladie. Plusieurs des officiers et
» Onedt^ l. Il, p: 90 A.
• Pet. Hftrtyr, decad. p. 3s.
^ B«rm8| victté* I, Ub. Q, cap% i2.<«i»Tie de Gofemb, chap* $3t
^i ËISTOIRË DE L*AMÉRIQUB.
deâ colonie les plus distingués adoptaient et répétaient Ces plaintes séditieuses au lieu de les arrêter. Le P. Boyl, vicaire ■apostolique, était un de ceux qui parlaient contre Colomb avec le -plus d*insolence. Il fallut toute l'autorité et toute l'adresse de Tamiral pour rétablir la tranquillité et la subordination. Il employa sClternativement les menaces et les promesses ; mais rien ne contribua plus à cajmer les mécontents que Tespoir de trouver dans les mines de Cibao des trésors qui les dédommageraient de leurs souffrances, et qui effaceraient de leur'mémoire jusqu.'au souvenir de leurs premiers malbeurs.
Lorsque Colomb par ses soins et sa prudence eut ramené l'ordre et la paix, il crut pouvoir quitter l'Ile et poursuivre ses découvertes. Il voulait surtout s'assurer si ces nouvelles contrées tenaient à quelques régions de la terre déjà connues, ou si elles en étaient une portion absolument séparée. Il confia en son absence le gouvernement de l'Ile à son frère D. Diego, aidé d'un consefi d'officiers ^ Il donna le commandement d'un corps de troupes à D. Pedro Margarita, qu'il chargea de visiter les différentes parties de l'ile et d'y éllblir l'autorité deè Espagnols ; après avoir laissé à l'un et à l'autre des instructions très-détaillées sur la conduite qu'ils devaient tenir, il leva l'ancre le 24 avril, avec un vaisseau et deux petites barques. Pendant un ennuyeux voyage de cinq mois entiers, il fut éprouvé par toutes • les sortes dé dangers auxquels un navigateur peut être exposé, sans faire aucune découverte importante que celle de la Jamaïque. En rangeant la côte sud de Cuba \ il se trouva engagé dans lin labyrinthe formé par un nombre infini de petites îles qu'il appela le Jardin de la Reine, Dans cette route inconnue, au travers des rochers et des écueils, il fut souvent retardé par des vents contraires, assailli de tempêtes furieuses et de ces orages accompagnés d'éclairs et de tonnerre qui sont si fréquents entre les tropiques. A la fin ses provisions s'épuisèrent. Sa troupe, excédée de fatigue et de faim, murmurait, menaçait, était prête à se porter contre lui aux plus violentes extrémités. Environné
* Suivant Mufloz, Colomb confia rautoritë pendant son absence, à une junte dont son frère don Diéço était président et ddnt le père Boyl, le colonel Pierre Fer* mandez, Alonso Sanchez de Carvajal et Jean de Lujan, étaient membres; (D. L. R.}
Digitizqd byLjOOQlC
de dangers de toute espèce, il était obligé de veiller ifins cesse, de voir tout par ses yeux, de donner tous les ordres et de présider à leur ex^ution. Jamais navigateur n'eut autant d'occasions de mettre à Tépreuvd l'étendue de son expérience et de ses lumières : elles furent le salut de sa petite escadre ; mais une si longue fatigue de corps et une application d'esprit si soutenue, l'emportant sur la force naturelle de sa constitution, occasionnèrent une fièvre violente, qui se termina par une léthargie dans laquelle il perdit la mémoire et le sentiment, et fut sur le point de perdre la vie ^
Mais à sdn retour à VÉspagnola, la joie qu'il éprouva en trouvant son frère Barthélémy èi Isabelle contribua beaucoup à son rétablissemeçt. Treize ans s'étaient écoulés depuis la séparation de deux frères que les mêmes goûts et les mêmes talents unissaient d*une étroite amitié, sans qu'ils eussent eu pendant ce temps aucun commerce l'un avec l'autre. Barthélemi, après avoir abandonné sa négociation à la cour d'Angleterre, était retourné en Espagne par la France. Il avait appris à Paris la nouvelle des découvertes étonnantes de Colomb, et avait su qu'il se disposait à partir pour sa seconde expédition. Malgré la . promptitude qu'il mit à son voyage, il n'arriva en Esjpagne qu'après le départ de l'amiral. Ferdinand et Isabelle le reçurent avec la considération que méritait le frère d'un homme qui leur rendait de si grands services ; eft, pensant avec raison que ce serait une grande joie pour Colomb qqe de le revoir, ils lui donnèrent le commandement de trois vaisseaux destinés à porter des provisions à la colonie d'Isabelle '.
Barthélemi ne pouvait arriver dans des circonstances où Colomb eût un plus grand besoin d'un ami qui l'aidât de ses conseils et qui partageât avec lui les soins et le fardeau du commandement. Les provisions qu'il avait apportées d'Europe étaient un faible secours pour les besoins des Espagnols, et ne pouvaient les préserver longtemps des horreurs de la famine. Llle ne leur fournissait pas de quoi y suppléer. Us étaient en même temp$ menacés d'un danger plus grand encore et plus
• > Vie de Colomb, chap. 54 — Herrera, decad. f, lib. II, cap. i3, 14* — P. Martyr, decad. p. 34, etc.
* Herrera, decad. I, lib. Il, cap. i5.
4U HISTOIRE DE L'ÂMI^RIQDE.
prochain. Après le départ de Colomb, les soldats qu5 élaieàl SQUS les ordres de Margarita avaient secoué toute discipline 6t toute subordination. Au lieu de suivre les sage» instructions (Je Famiral, ils se dispersaient dans toute Tile, vivant à discrétion chez les Indiens, pillant leurs provisions, s!emparant de leurs femmes, et traitant ces hommes doux et paisibles avec toute rinsolence et la tyrannie militaires *.
Tant que les Indiens avaient pu espérer que leurs soufiirances finiraient par le départ volontaire de leurs oppi^sseurs, ils s*êtaient soumis en silence et avaient dissimulé leur désespoir. Mais ils s'apercevaient maintenant que ce joug intolérable allait être permanent. Les Espagnols avaient bâti une ville, et Tavaient environnée de remparts. Ils avaient construit des forts en dif^ férents endroits, enclos et ensemencé quelques terrains. Ils paraissaient être venus non pks simplement pour visiter Tlle, mais pour s'y établir. Quoique le nombre de ces étrangers ne fût pas considérable, les Indiens avaient une culture si imparfaite et si strictement mesurée sur leur propre consommation, qu'il ne leur était pas possible de fournir à la subsistance de ces nouveaux hôtes. Indolents et sans activité, d'un tempérament naturellement faible et énervé encore par la chaleur du • climat, ils se contentaient d'une très-petite quantité de nourriture. Une poignée de maïs, un petit morceau d'un pain insipide fait avec de la cassave, suffisaient pour nourrir des hommes dont les forces n'étaient épuisées ni par les travaux du . corps ni par ceux de l'esprit. Les Espagnols, quoique le peuple le plus sobre de l'Europe , leur semblaient voraces à l'excès. Ces insulaires, voyant qu'un Espagnol consommait la nourriture de plusieurs Indiens, les regardaient comme des hommes insatiables , et supposaient qu'ils avaient abandonné leur patrie, parce qu'elle ije leur fournissait pas de quoi satisfaire leur faim immodérée, et qu'ils étaient venus parmi eux pour ycher- <*er à subsister *. Eh môme temps que le soin de leur propre conservation faisait désirer aux insulaires le départ de ces hôtes incommodes qui consommaient en si peu de temps le petit fonds de leurs provisions, les injures qu'ils en recevaient tous
« p. Martyr, decad., p. 47.
» Herrera, decad. I, Ub. II, cap. 17.
les jours ajoutaient à leur impatience. Mais, après avoir attendu inutilement le départ des Espagnols, ils conçurent que poi^r éloigner la destruction dont ils étaient menacés, soit par la famine, soit par les exactions de ces. tyrans, il était nécessaire de ranimer leur courage, de les attaquer avec toutes leurs forces réunies, et de les chasser des établissements quMls avaient formés par la violence.
Telles étaient les dispositions générales des Indiens, lorsque Colomb revint à Isabelle. Désespérés des injustices et des outrages qu*ils éprouvaient de la part des Espagnols sans aucune provocation, et enflammés d'une rage dont leur caractère doux et patient ne semblait pefs susceptible, ils n'attendaient qu'un signal de leur chef pour tomber tous à la' fois sur la colonie. Quelques-uns des caciques avaient déjà surpris et mis à mort plusieurs Espagnols qui s'étaient hasardés seuls dans l'île. La crainte du danger réunit enfin les esprits et rétablit l'autorité de Colomb. On ne vit de salut que dans une entière confiance en sa sagesse. Il devenait urgent de recourir aux armes contre les Indiens, ce que Colomb avait évité jusqu'alors avec le plus grand soin : quelque inégal que pût paraître le combat entre les habitants du Nouveau-Monde, nus, armés seulement de massues, de bâtons durcis au feu, de sabres de bois, de frondes, de flèches dont la ppinte était d'os de poisson, et des Européens accoutumés à la discîphne et pourvus de tous les instruments de destruction connus alors eh Europe, la situation des Espagnols n'était pourtant pas sans danger. La prodigieuse supériorité du nombre des Indiens compensait beaucoup d'avantages. Une poignée d'hommes avait à se défendre contre toute une nation. Un événement malheureux, ou un simple délai, si le sort des armes ne décidait pas la guerre sur-le-champ, pouvait devenir également funeste. Colomb, convaincu que tout dépendait de la vigueur et de la rapidité de ses opérations, assembla tout de suite ses troupes. [1495] Elles étaient réduites à un très-petit nombre ; les maladies causées par la chaleur et. l'humidité du pays y avaient fait de grands ravages. L'expérience n'avait pas encore montré aux Européens les renjèdes du mal, et les précautions nécessaires pour s'en garantir. Les deux tiers des premiers aventuriers étaient morts, et pluisieurs
de ceux qui restaient étaient incapables de service ^ Le ccfrps de troupes qui entra en campagne consistait seulement en deux cents hommes de pied, vingt chevaux, avec vingt grands chiens : on peut ^ans doute trouver étrange qu'op cite des chiens comme faisant partie d'une armée ; mais ces animaux n'étaient pas les ennemis les moins redoutables pour des Indiens nus et timides. Tous les caciques de l'Ile, si l'çn en excepte Guacanahari, qui demeura toujours attaché aux Espagnols, avaient rassemblé leurs forces, qui, si nous en croyons les historiens espagnols, montaient à cent mille hommes. Au lieu de tenter d'attirer leur^ ennemis dans l'épaisseur de leurs bois et dans les défilés de leurs montagnes, ils eurent l'imprudence de prendre leur poste à Vega-Réal, la plus grande plaine du pays. Colomb ne leur donna pas le temps de s'apercevoir de leur erreur et de changer de position. Il les attaqua pendant la nuit, temps où les troupes indisciplinée sont le moins capables d'agir avec quelque concert. La victoire lui fut aisée et ne coûta point de sang espagnol. Le bruit dés armes à feu et la charge impétueuse de la cavalerie remplirent les Indiens de terreur, et les chiens, lâchés à propos, ajoutèrent tellement à leur trouble et à leur consternation, qu'ils jetèrent bas leurs armes, et laissèrent le champ de bataille sans faire la moindre résistance. On en tua plusieurs. On en fit prisonniers un plus grand nombre, qu'on réduisit en esclavage*. Le reste fut tellement intimidé qu'il perdit dès ce moment tout espoir et toute pensée de résister désormais à des hommes qu'ils regardaient comme invincibles.
Colomb employa plusieurs mois à parcourir toute Tîle, et la soumit sans rencontrer aucune résistance. Il imposa un tribut sur chaque Indien âgé de plus de quatorze ans. Tous ceux qui habitaient dans les parties de l'île où l'on trouvait de l'or étaient obligés de fournir, tous les trois mois, autant de poudre d'or qu'en contient, un grelot de faucon. Les autres devaient fournir vingt-cinq livres de coton. C'est là la première taxe régulière qui ait été imposée sur les Indiens, et elle a servi de base et d'exemple à des exactions encore plus onéreuses.
» Vie de Colomb, chap. 6i.
» Voyex la Note 25.
LiyHE SECOND. 447
Colomb s'écartait en cela des maximes de douceur qu'il avait jusqu'alors suivies et recommandées ; mais à cette époque, on intriguait puissamment contre lui à la cour, pour ruiner son crédit et décrier ses opérations. On rendait des comptes trèsdésavantageux de sa personne ainsi que des pays qu'il avait découverts. Margaritaet le P. Boyl étaient retournéis en Espagne; et, pour justifier leur conduite et satisfaire leur ressentiment, ils n'épargnaient aucun moyenne lui nuire. Beaucoup de courtisans voyaient avec envie sa réputation et son crédit croître de jour en jour. Fonseca, archidiacre de.Sévillé, chargé de la direction principale desaffaires de l'Inde, avait conçu une telle prévention contre Colomb, pour des raisons que les écrivains du temps ne font pas connaître , qu'il écoutait avec la plus grande partialité toutes les plaintes que Ton faisait de l'amiral. 11 était difficile à un étranger sans amis, sans expérience dans les intrigues de cour, de résister à une cabale si forte. Colomb vit cfu'il n'y avait qu'un moyen de soutenir son crédit et de réduire ses ad- •versaîres au silence, c'était de'fournir une assez grande quantité d'or, non-seulement pour^ ustifier ce qu'il avait annoncé des richesses du pays, mais pour engager'Ferdinand et Isabelle à poursuivre l'exécution de ses plans. Ter fut le motif qui le détermina à imposer cette pesante taxe sur les Indiens, et à en exiger le paiement avec unç extrême rigueur. C'est tout ce qu'on peut dire pour l'excuser, autant qu'il est possible, de , s'être écarté en cette occasion du système de douceur et d'bumanité avec lesquelles il avait jusqu'alors traité les malheureux Indiens ^ • -
Le travail, l'attention et la prévoyance qu'imposait aux Indiens l'obligation de payer ce tribut, étaient des maux intolérables pour des hommes accoutumés à passer leurs jours dans l'indolence, sans aucun soin de l'avenir. Ils étaient incapables d'une industrie si régulière et si continue; et cette servitude leur parut si cruelle, que pour secouer ce joug ils eurent recours à un expédient qui montre tout l'excès de leur désespoir. Us conçurent le projet d'affamer ces oppresseurs qu'ils n'osaient plus combattre, et, d'après l'opinion qu'ils avaientde la voracité des Espagnols, ils ne doutèrent pas du succès. Ils suspendirent
» Herrera, decad. I, lib. H, cap. 17.
toute culture. Ils db semèrent point de maïs. Us arrachèrent toutes les racines de manioc qui étaient plantées, et, se retirant dans les parties les plus inaccessibles de leurs montagnes^ il3 abandonnèrent la plaine inculte à leurs ennemis. Cette résolulion désespérée ne produisit qu'une partie de Tefifet qu'ils en attendaient. Les Espagnols furent réduits aux dernières extrémités ; mais ils reçurent si à propos des secours d'Europe et trouvèrent tant de ressources dans leur industrie et leur intelligence qu'ils ne perdirent pas beaucoup d'hommes. Les malheureux Indiens furent les victimes de leur mauvaise politique. Confinés dans des montagnes stériles, sans autre nourriture que les productions spontanées de la terre, ils sentirent toutes les horr^rs de la famine, qui fut suivie de maladies contagieuses ; et dans le cours de quelques mois, plus du tiers des insulaires périt, après avoir éprouvé tous les genres de calamités ^
Tandis que Colomb jetait ainsi les fondements de la grandeur espagnole dans le Nouveau-Monde , ses ennemis travaillaient sans relâche à le priver de la gloire et des récompenses auxquelles ses services et ses travaux lui donnaient tant de droits. Les difficultés qui accompagnent toujours un nouvel établissement, les maladies causées par un climat malsain, les malheurs attachés à un voyage dans des mers inconnues, tout fut représenté comme les effets de son ambition imprudente et inquiète. Son attention à maintenir la discipline et la subordination fut appelée rigueur excessive ; et les châtiments dbiit il avait puni la mutinerie et le désordre furent regardés comme autant d'actes de cruauté. Ces accusations prirent tantdç crédit dans une cour ombrageuse , qu'on nomma un commissaire chargé d'aller hVEspagnola, et d'y examiner la conduite de Colomb. Ses ennemis obtinrent que l'on confierait cet emploi important à Àguado, vajlet de chambre du roi ', qu'ils propo-^ sèrent bien moins pour sa capacité que pour son dévouement à leurs intérêts. Enflé de son élévation subite , Aguado déploya dans l'exercice de son ministère la sotte importance et l'inso-
> Rerrera, decad. I, lib. XI, cap. i8. — Vie de Colomb, chap. 6i. — Oviedo, lib. lïl, pt 9$. — D Benzoo, Hi»t. NoW orbis, lib. I, cap. 9.— P. Martyr, dfiead. p. 4S.
* Ma5oz, Hist. del Nueyo-Mundo, lui donne le titre de ReposUro de çapilh de la c<ua Tva/. (D. L. R.)
LIVBE SECOND. 449
lence ridicule ordinaire aux petits esprits lorsqu'ils s6 voient revêtus de dignités qu*ils n'osaient espérer et chargés d'emplpis au-dessus de leurs forces. II écouta avidement non- seulement les Espagnols mécontents, mais môme les Indiens. Il encouragea les uns et les autres à produire leurs griefs , bien ou mal fondés. Il fomenta l'esprit de dissension dans l'île, et ne fit aucun règlement qui pût remédier à des abus dont il voulait faire des crimes à l'administration de Colomb. Celui-ci sentit. vivement combien sa situation serait humiliante s'il demeurait dans le pays'où un juge si prévenu observait toutes ses démarches et affaiblissait son autorité ; il prit donc la résolution de retourner en Espagne, dans le dessein de mettre sous les yeux de Ferdinand et d'Isabelle un récit exact dé tout ce qui s'était passé, surtout dans les démêlés qu'il avait eus avec ses ennemis, espérant obtenir de leur équité et de leur discernement une décision juste et favorable. Il remit l'administration de la colonie, en son absence, à D. Barthélemison frère, avec le titre ô^Adelantado, ou lieutenant-gouverneur. [1496] Par un choix moins heureux et qui devint la source de beaucoup de calamités pour la colonie, il nomma François Roldari * président de la cour de justice (^to^de mai/or), avec dés pouvoirs trèsétendus *. '
En revenant en Europe, Colomb prit une route toute différente, de celle qu'il avait suivie à son premier voyage. Il fit voile directement à l'est de l'Espagnola, sous le parallèle du vingt'deuxième degré de latitude ; car l'expérience n'avait pas encore montré aux navigateurs la méthode plus sûre et plus prompte de por^ipr au nord pour trouver les vents du sud-éuest. Ce malheureux choix, qu'on ne peut guère regarder comme une faute de la part de l'amiral dans un temps où la navigation entre l'ancien monde et le nouveau était encore dans l'enfance, l'exposa à des dangers et à des fatigues infinis, en le forçant de lutter continuellement contre les vents alises, qui soufflent constamment de Test entre les tropiques. Malgré les difficultés presque insurmontables de cette navigation, il suivit sa route
» 11 avait commencé par Mre domestique de Colomb, ou du moins attaché § ^a maison {Criado). (D. L. R.) * Herrera, decad. I, lib. 11^ cap. 8^ Ub. IH, cap. i.
m . HISTOIRE DE L'AlfÉRIQUE.
avec sa patience et sa fermeté ordinaires ; mais il fit si peu de chemin, qu'après trois mois il ne voyait pas jencore la terre. A la fin , ses provisions commencèrent à ç'épuiser. L'équipage et lui-môme étaient réduits à six onces de pain par jour pour chaque personne. Mais, dans cett^ extrême détresse, Tamiral conserva l'humanité de son caractère, et refusa de céder aux pressantes sollicitations de son équipage, qui proposait de manger les Indiens qu'ils avaient à bord, ou de les jeter à la mer pour diminuer le nombre des bouches. Il leur représenta que ces pauvres gens étaient des hommes, réduits par une calamité commune à Ja même condition qu'eux et ayant droit à partager le même sort. Son, autorité et ses remontrances écartèrent ces idées féroces, suggérées par le désespoir, et^ elles n'eurent pas le temps de renaître ; car on vit bientôt la côte d'Espagne *, -et toutes les craintes et toutes les souffrances disparurent '.
Colomb parut à la cour avec la confiance tranquille, mais modeste, d'un homme qui se regarde non-seulement comme irréprochable, mais encore comme ayant rendu d'importants services. Ferdinand et Isabelle, honteux de leur facilité à écouter des accusation^ frivoles ou mal fondées, le reçurent avec des marques de considération si distinguées, que ses ennemis demeurèrent couverts de confusion ; leurs plaintes et leurs calomnies ne furent plus écoutées. L'or, les perles, le coton et d'autres marchandises précieuses que Colomb produisit, parurent réfuter pleinement les propos que les mécontents avaient tenus sur la pauvreté du pays* En soumettant les Indiens à la couronne eten leur imposant une taxe régulière, il avait donné à l'Espagne une multitude de nouveaux sujets, et fondé pour elle un revenu qui paraissait devoir être dbnsidérable. Les mines qu'il avait trouvées étaient une autre source de richesses encore plus abondante. Quelque grands et quelquç inespérés que fussent ces avantages, Colomb les représentait seulement comme le prélude d'autres acquisitions, et comme un garant de découvertes plus importantes qu'il méditait, et auxquelles les précédentes devaient infailliblement lé conduire '.
* Christophe Colomb arriva à Cadix, de retour de son second voyage, le 1 1 juin 1496. (U. L. R.) » Serrera, decad. I, lib. III, cap. i. — Vie.de Colomb, chap. 64. ' Vie de Colomb, chap. 65. ^. ferrera, decad, I, lib. Ul, cap. i.
LVffR SICOND. , ' 424
Ces considérations, attentivement jné(Jitées, firent une grande impression non-seulement sur Isabelle, qui était flattée d'être la protectrice de toutes les entreprises de Colomb, mais sur Ferdinand môme, qui, ayant rejeté d'abord ses projets, était plus disposé à se défier de leur succès. L'un et l'autre se déterminèrent à pourvoir la colonie de VEspagnola de ioni ce qui était nécessaire pour en achever l'établissement, et à donner à Colomb une nouvelle escadre pour aller à la recherche des autres pays dont il regardait l'existence comme incontestable. Tous les préparatifs furent faits de concert avec l'amiral. Le premier voyage n'avait eu pour objet que la découverte du nouveau monde ; dans le second, on s'était proposé de faire un établissement ; mais les mesures prises pour le former avaient été insuffisantes ou rendues inutiles par l'esprit de mutinerie des Espagnols et par des accidents imprévus, effets de différentes causes. On voulait dresser et suivre un nouveau plari pour une colblonie régulière, qui pût servir de modèle à tous les établissements semblables qui se feraient dans la suite. Chaque article fut pesé et réglé avec une attention scrupuleuse. On fixa le nombre des colons qui s'embarqueraient. Il' y en avait de tous les ordres et de toutes les professions, et le nombre en était' déterminé d'après l'utilité de chaque classe et les besoins de la colonie. On devait aussi emmener des femmes. On s'était CiOnvaincu que dans un pays où la disette de vivres avait causé ■ tant de désastres, le premier soin devait être d'obtenir des subsistances par la culture ; on y faisait passer un grand nombre de cultivateurs. Enfin, comme les Espagnols ne pensaient pas alors à tirer aucun profit de la rtiultiplication et de la vente de ces productions du Nouveau-Monde qui ont depuis été pour l'Eu*rope la source de tant de richesses, et comme toutes leurs vues et toutes leurs espérances se portaient sur les métaux précieux que les mines déjà découvertes devaient leur fournir, on envoyait une troupe d'ouvriers habiles dans l'art d'exploiter et* de traiter les mines. Tous ces émigrants devaient recevoir du roi leur paye et leur subsistance pendant quelques années*.
Jusque-là ces dispositions étaient sages et convenables à l'objet qu'on avait en vue , mais on prévoyait qu'il serait bieil
à Herrera, decad. I, lib. Uî, cajt* %,
42!l HISTOIRE m L'iÉIÉRIQUE.
difficile de trouver beaucoup d'Espagnpls qui voulussent aller s'établir dans un pays dont le climat avait été funeste à un si grand nombre de leurscompatriotes. Colomb proposa de transporter à l'Espagnola et de faire travailler aux mines les malfaiteurs que l'on condamnait aux galères , ou même à la mort , lorsque les crimes dont ils étaient convaincus n'étaient pas d'une nature atroce. Cet avis , ouvert sans beaucoup de réflexion , fut adopté de même. On vida les prisons d'Espagne pour peupler la colonie, et les juges furent autorisés à condamner désormais incertains cas, à la déportation. Il était pourtant aisé de voir que ce n'est pas sur une pareille base qu'on peut élever Tédifidfe d'une société durable. L'industrie , la sobriété , la-patience, la confiance mutuelle* entre Jes colons, sont d'une nécessité indispensable dans un établissement iraissant, où lapureté des mœurs doit contribuer au maintien de l'ordre beau-* coup plus que la force et l'autorité des lois. Cette corruption une fois introduite dan$ le corps politique ne pouvait manquer de l'infecter bientôt dans toute sa masse, et dQ produire les plus grands maux. C*est ce que les Espagnols éprouvèrent et ce qu'ont éprouvé aussi les autres nations européennes qui, ayant successivement adopté cette pratique, en ont ressenti de funestes effets S qu'elles ne peuvent attribuer à aucune autre cause *. Quoique Colomb eût obtenu très-promptement et sans peine de Ferdinand et d'Isabelle leur approbation pour toutes les parties du plan qu'il avait proposé , lorsqu'il fallut le mettre à exécution il éprouva des difficultés qui auraient lassé la patience d'un homme moins accoutumé que lui à rencontrer des obstacles et à les surmonter. Ces délais furent en partie l'effet de cette lenteur et de ces formes fastidieuses que les Espagnols portent dans toutes les affaires et en partie de l'épuisement où se trouvaient les finances par les dépenses excessives qu'avaient ocçasipnnées le mariage du fils unique de Ferdinand et d'Isabelle avec Marguerite d'Autriche , et celui de Jeanne , leur seconde fille , avec l'archiduc Philippe ' ; mais ce fut surtout l'ou-
» Les Anglais ont prouvé plus tard à Botany-Bay qu'on peut fonder une colonie et la rendre florissante avec deç éléments aussi impurs que ceux qui furent employés à rEspaflola^ (D. L. R.) •
» Herrera, decad. I, lib. IIl, cap. 2. — Touron,^st. génér.^dc l'Amer., I, p, Si.
3 P. Martyr, epist. 168. '
LITIE SIGORD. 421
vrage ded artifices et de la méchanceté des ennemis de Colomb. Étonnés de l'accueil qu'il avait reçu de ses souverains à 'son retour et contenus par sa présence , ils laissèrent passer le flot de la faveur, contre lequel ils sentaient qu*il leur était impossible de lutter. Mais leur haine était trop profonde pour demeurer dans l'inaction ; ils reprirent bientôt courage, et , aidés du secours de Fonseca, ministre des affaires de Tlnde, qui venait d'être fait évéque de Badajos , ils traversèrent par tant d'dbstacles les préparatifs de Colomb, qu'il s'écoula une année entière avant qu'il pûi avoir deux vaisseaux pour porter à sa colonie une partie des secours qu'on lui destinait S et presque deux ans avant que la petite escadre dont il devait prendre le commandement fût en état de mettre en mer '.
L'armement consistait seulement en six vaisseaux d'un port médiocre et assez mal pourvus pour un voyage si long et si dangereux. Colomb allait prendre une route différente de toutes celles qu'il avait jusqu'alors suivies. Comme il était persuadé que les riches contrées de l'Inde étaient situées au sud* ouest des pays qu'il avait découverts, il se proposait, pour y arriver, de faire voile des Canaries ou des Iles du cap \eti directement au sud, jusqu'à ce qu'il fût arrivé sous la ligne , et alors de tourner à Touest, espérant de trouver dans cette route le secours des vents qui soufflent invariablement entre les tropiques. Plein de cette idée ', il mit à la voile *^et toucha d'àbwd aux .Canaries, d'où il dépêcha trois de ses navires pour porter de nouveaux secours à l'Espagnola. Il gagna ensuite les îles du cap Vert, et continua sa route au sud avec les trois . autres. Il ne se passa rien de remarquable jusqu^à ce qu'il fût . arrivé à cinq degrés de la ligne. Là il fut arrêté par un calme ; il éprouva en même temps une si excessive chaleur, que les tonneaux de vin éclataient ou laissaient écouler la liqueur, et que les provisions se gâtaient ^ Les Espagnols, qui ne s^étaient Jamais avancés si loin au sud , craignaient que les vaisseaux ne prissent feu , et commençaient à croire ce que pensaient de
« Vie de Colomb, chap. 65.
• Herrpra, decad. î, lib. llf, cap. 9* ,
^ ■ Et pour éviter les corsaires français, a ajoute Mufiox. (D. L. R.)
* De San Lucar. (D. L. R.) * 5 P. Martyr, decad. p. 70.
424 HISTOIRE DE L^ABfÉRIQUE*
Ja zone torride les anciens, qui la regardaient comme inhabi«' tabîe. Des plaies vinrent à propos pour lès rassurer un peu, mais sans diminuer beaucoup la violence de la chaleur, quoi- . qu'elles fussent si abondantes et si continuelles qu'ils pouvaient à peine se tenir sur le pont.
L'amiral , qui avait dirigé toutes les manœuvres du voyage avec sa vigilance ordinaire, se trouva si épuisé par la fatigue et le défaut de sommeil , qu'il fut saisi d'un violent accès de goutte, É^ccompagné de fièvre. Toutes ces circonstances le forcèrent de céder aux instances de ses gens et de changer sa route pour porter au nord-ouest et toucher à quelqu'une des Mes Caraïbes, où il pourrait se réparer et prendre quelques provisions.
I<e l®"^ août S le matelot de garde sur la hune excita dans l'équipage une surprise agréable en criant terre ! On gouverna de ce côté, et l'on découvrit une île considérable que l'amiral appela île de la Trinité, nom qu'elle conserve encore aujourd'hui. Elle est située sur la côte de la Guiane, près <ie l'embouchure de l'Oréiioque. Cette rivière , quoique du troisième ou quatrième ordre pour la grandeur parmi celles du Nouveau- Monde, surpasse de beaucoup toutes celles de notre hémisphère. Elle porte à l'Océan une masse d'eau si énorme et coule avec tant d'impétuosité , que , lorsqu'elle rencontre la marée qui, sur cette côte, monte à une très-grande hauteur, il s'opère un choc qui élève et agite les flots d'une manière surprenante et terrible. La rapidité du fleuve le fait triompher dans ce combat, et on le voit porter ses eaux à plusieurs lieues dans l'Océan sans les y mêler '. Avant d'avoir pu connaître le danger, Colomb se trouva entre ce terrible courant et les vagues agitées ; il n'échappa qu'avec beaucoup de difficulté par un détroiè qui lui parut si dangereux , qu'il l'appela la Bouche du Dragon. Lorsque le danger fut passé, il vit dans l'objet même qui l'avait si fort effrayé des motifs d'espérance et de consolation. Il conjectura avec beaucoup de justesse qu'une si
* Ce fut le mardi 3i juillet qu'un marin d'Huelva, nommé Âlonso Perex, au service de l'amiral, aperçut le premier la terre.' Voyez la {relation du troisième Toyage de Christophe Colomb dans la CoUecdon des voyages et découvertes des Espagnols, etc. (D. L. R.)
* Gumilla, Qist. de rOrénoque, tome I, p. (4* !
grande rivière ne pouvait pas être fournie par une île, et qu'elle devait couler au travers d*un très-grand continent, et il ne douta pas que ce ne fût celui qu'il cherchait depuis si longtemps « Plein de cette idée, il navigua à Tôuest, le long de la côte des provinces qui sont aujourd'hui connues sous les noms de Pariaet deCumana. Il prit terre en différents endroits, et eut quelque commerce avec les habitants , dont les traits çt les mœurs lui parurent ressembler à ceux des Indiens de TEspagnola. Ils portaient des ornements d'or en petites plaques , et des perles très-belles qu'ils échangèrent volontiers pour de petites merceries d'Europe. Ils semblaient avoir plus d'intelli- . geÉce et de courage que les habitants des îles. On y voyait des quadrupèdes de différentes espèces et une grande variété d'oiseaux et de fruits ^ L'amiral fut si frappé de la beauté et de la fertilité du pays , que, plein de cet enthousiasme qui est si ortiinaire à ceux qui font des découvertes , il s'imagina que c'était là le paradis terrestre de l'Écriture , que Dieu avait donné à l'homme pour y habiter tant que son innocence le rendrait digne d'un si beau séjour '. C'est ainsi que Colomb eut la gloire non- seulement de faire connaître au genre humain l'existence d'un nouveau monde, mais d'étendre beaucoup cette découverte et de conduire le premier les Espagnols au vaste continent qui est devenu la plus considérable partiq de leur empire et la principale source de leurs richesses. Le mauvais état de ses vaisseaux, le manque d,e vivres, ses infirmités et l'impatience de ses gens ne lui permirent pas de pousser plus loin sa découverte. Il ne put se dispenser de regagner l'Espagnola. En son chemin il découvrit les îles de Cabagua et de Margarita, devenues considérables par la pêche des perles. Ed arrivant à l'Espagnola, il était épuisé de fatigue et de maladies; mais les affaires de la colonie étaient dans une situation qui lui ôtait la faculté de jouir du repos donf il avait un si grand besoin.
Pendant son absence ce pays avait éprouvé beaucoup de révolutions. Son frère l'Adelantade , en conséquence des conseils que lui avait donnés Colomb avant son départ, avait transporté
» Herrera, decad. I, lib. Ilî, cap. 9, lo, 1 1. — Vie de Colomb, chap. 66-73.
» Herrera, decâd. I, lib. III, cap. 12. — Gopiara, cbap. 84. — Voyes la Noti a6.
la eolenie d*feal)é)le dans un lieu plu^ commode , de l'autre côfcé de rUe. Il avait jeté les fondements de. Santo-Domingo *, qui a été longtemps la ville la plus èonsidérable que les Européens eussent dans le Nouveau-Monde , et le siège de tous les tribunaux suprêmes de'kt cour d'Espagne en Amérique. Dès que les Espagnols y furent étaMis, TAdelantade, pour les empé* dier de languir dans Tinaction et leur ôter le loisir de former de nouvelles cabales , parcourut les parties de File que son frère n'avait pas encore, visitées ou assujetties. Les Indiens , hors d'état de faire aucune résistance , se soumirent partout aux tributs qui leur furent imposés ; mais ils trouvèrent bientôt le joug si insupportable, que , tout redoutables qu'étaientpour eux les Espagnols , ils prirent les armes contre leurs oppresseurs.
Cette révolte n'était pourtant pas fort à craindre de la part de ces pauvres Indiens timides , nus et désarmés. Mais pendant que l'Adelantade s'occupait à les combattre , il en éclata une autre plus dangereuse parmi les Espagnols; eux-mêmes. François Roldan en était le chef; cet homme que Colomb avait placé dans un poste qui le con^itùait gardien de l'ordre et de la tranquilité publique. Un caractère turbulent et une ambition aveugle le portèrent à cette démarche indigne de son rang, et les. motifs qu'il en donnait à ses compatriotes étaient frivoles et. sans fondement. Il accusait Colomb et ses deux frères d'arrogance et de sévérité. Ils avaient pour but, disait-il, de se faire dans le pays un état indépendant de la cour d'Espagne ; ils avaient fait périr une partie des Espagnols de ftiim et de fatigue, afin de pouvoir plus aisément réduire le reste à la soumission ; enfin, il était honteux pour des Castillans de demeurer esclaves soumis et dociles de trois aventuriers génois. Les hommes ont tant de penchant à imputer les maux qu'ils souffrent à la mauvaise ocmduite de ceux qui les gouverneivt, et une nation voit toujours avec tant de jalousie et de mécontentement l'élévation d'un étranger, que les insinuations de Roldan firent une impression profonde sur ses compatriotes , en même temps que son rang et la considération dont il jouissait y ajoutaient beaucoup de poids. Un grand nombre d*£spagnols le reconnurent
» p. Martyr, decad. , p. 56.
tIVRE SECOND. . 127
pour chef, et, prenant les armes contre rAdelafïtade e1 son frère, ils se saisirent da magasin de vivres appartenant an rw, et tentèrent de surprendre le fort de Santo^Domingo. La i^ilance et le courage dé D. Diego Colomb firent échouer leur projet. Les mutins fhrent obligés de se retirer dans la province de Xaragua, et non-seulement ils continuèrent de méconnaître Vautorité de FAdelantade, mais ils excitèrent encore les Indiens eux-mêmes à secouer le joug *.
Te) était le malheureux état de la colonie lorsque Colomb arriva à Santo-Domingo. Il fut bien surpris d'apprendre que les trois vaisseaux qu'il avait envoyés des Canaries n'y avaient pas encore paru. Par la maladresse du pilote et la force des courants, ils avaient été emportés à cent soixante milles à l'ouest de 8anto-Domingo, et forcés de se jeter dans un havre de la province dé Xaragua où Roldan et les séditieux étaient cantonnés. Roldan cacha soigneusement aux commandants des navires son insurrection contre l'Âdelajntade ; çt , employant toute ion adresse pour gagner leur confiance, il leur persuada de débarquer un nombre considérable des nouveaux cdons- qu'ils amenaient et qui se rendraient , disait-il, à Santo- Domingo par terre. Il n'eut pas besoin de beaucoup de raisonnements pour déterminer ces gens-là à épouser sa querelle. C'étaient des scélérats, le rebut des prisons d'Espagne, accoutumés à vivre dans l'oisiveté et la licence, et à qui les actes de violence étaient femiliers. Ils adoptèrent aisément un genre de vie fort semblable à celui, qu'ils venaient de quitter. Les commandants des navires , s'apercevant trop tard de l'imprudence qu'ils avaient commise en laissant débarquer tant de monde , firent voile pour Santo-Domingo , et arrivèrent dans le port peu de jours après l'amiral. Mais le fonds de provisions qu'ils avaient été chargés de porter était tellement diminué par la longueur du voyage, que ce qui en restait ne pouvait être pour la colonie que d'un faible secours •.
Le renfort d'hommes qui s'était associé à larêvolte ^.Roldan le rendit plus formidable et non moins insolent dans ses pré-
* Herrera, decad. I, lib. lU, cap. 5, 9. -r Vie de Colomb, chap. 74, 77. — Go mara, chap. a3. — P. Martyr, p. 78.
» Herrera, decad. I, lib. Ill, cap. la. — Vie de Colomb, chap. 78, 79.
tentions. Colomb, quoique pénétré de son ingratitude et iiiidigné de l'audace des mécontents, ne voulut pas se presser d'en venir aux mains. Il tremblait à la Siieule pensée d'allumeir une guerre civile dont le succès , quel qu'il fût, en affaiblissant, les deux partis , encouragerait leurs ennemis communs à s'unir pour achever de les détruire. Il s'apercevait aussi que les prévenitions et les passions qui avaient fait prendre les armes aux rebelle^ avaient tellement infecté les Espagnols qui lui demeuraient fidèles , que plusieurs d'entre eux blâmeraient des mesures violentes , et que tous ne s'y prêteraient qu'avec une grande froir deur. Ces considérations d'intérêt public «et le danger de sa situation le déterminèrent à négocier plutôt qu'à combattre. II commença par annoncer une amnistie pour tous ceux qui rentreraient dans leur devoir, et il ramena en effet par là quelques m^coptents. Il offrit de renvoyer en Espagne tous ceux qui demanderaient d'y retourner ; ce qui convenait à ceux que la maladie ou d'autres raisons a^ient dégoûtés du séjour du Nouveau-Monde. Il adoucit l'orgueil de Roldan en lui l^omettant de lui rendre son emploi , et saUsfit l'avidité de tous m leur accordant la plus grande partie de leurs demandes. Ainsi , par degrés et sans répandre une goutte de sang, il parvint à rompre cette association dangereuse qui menaçait la colonie d'une ruine entière , et à rétablir au moins les apparences de l'ordre, de la tranquillité et d'un gouvernement régulier *.
En conséquence de côt aiccord avec les mutins, on donna des terres à chaque colon en différentes parties de l'île , et l'on imposa aux Indiens de chaque district l'obligation de cultiver une certaine quantité de terrain pour leurs nouveaux maîtres* Ce travail fut substitué au tribut qu'on avait d'abord exigé. Mais, quelque nécessaire que pût être ce règlement dans une colonie encore faible , il fut pour ce malheureux peuple la source de calamités sans nombre et des plus cruelles oppressions , en introduisant dans tous les établissements espagnols les repartimientos ou répartitions d'Indiens '. Ce ne fut pas même le seul effet funeste de la révolte de l'Espagnola. Elle empêcha encore Colomb de poursuivre ses découvertes sur
' Herrera, deçad. I, lib. III, cap. i3, 14. " Vie de Colomb, chap. 80, etc. * Iferrera, decad. I. lib. III, cap. 14, etc.
le continent; car sa propre sûreté l'obligea de garder près de lui son frère TAdelantade et les gens de mer qu'il aurait pu employer à cette expédition. Aussitôt que l'état des affaires le lui permit, il envoya quelques-uns de ses vaisseaux en Espagne, avec un journal de son dernier voyage, une description des nouvelles contrées qu'il avait découvertes , une carte de la côte le long de laquelle il avait navigué , et des échantillons de l'or, des perles et des autres productions curieuses ou précieuses qu'il avait eues par échange des naturels du pays. En même temps il fit passer à la cour un. récit de da révolte de TEspagnola, dans, lequel il accusait les mutins, non-seulement d'avoir excité dans la colonie des troubles qui «pouvaient entraîner sa ruine, mais d'avoir misr obstacle à ttoQtes les mesiires qu'on aurait pu prendre pour pousser les •découvertes plus loin. Il proposait différents règlemerits.pïï)pres •à perfectionner le gouvernement de l'ile et à étoufifer l'esprit de sédition qui, quoique suspendu dans le moment actuel, pou*. Tait se rallumer avec plus de fureur. Roldan et ses associés, ne négligèrent pas de leur côté d'envoyer, parles mômes vais- •seaux,' l'apologie de leur conduite et leur récrimination contre l'amiral et ses frères ; et, malheureusement pour l'honneur de 'l'Espagne et pour le bonheur de Colomb , ils obtinrent plus de 'Confiance auprès de Ferdinand et d'Isabelle, que l'amiral luiimême *. .
Mais, avant de faire connaître les effets que produisit cette ipnévention de la cour d'Espagne, nous devons tourner l'attenîiiMi du lecteur sur d'autres événements également intéressants j^ eux-même$ et par leur liaison avec l'histoire du Nouveau- Monde. Pendant que Colomb poursuivait ses différents voyages à J'ouest , la passion des découvertes se soutenait en Portugal, où elle s'était d'abord montrée » et elle y devenait plus active. Les succès de Coloiôb et les réflexions des Portugais sur la faute qu'ils avaient commise en rejetant les offres de cet étranger, après avoir excité leurs regrets , leur inspirèrent la noble émulation de le surpasser dans c«tte carrière et un désir ardent de dédommager leur patrie de la perte qu'elle avait faite par leur imprudence. Dans cette vue, Emmanuel, qui avait hérité du
' fltrrira, decad«I, lib« UI, cap. 14. — Benzon, Uist. Not. Orb. iib. I, cap. a.
430 HISTOIRE DÉ L'AMÉiUQlIC.
génie entreprenant de ses prédécesseurs , reprit le grand projet qu'Us avaient eu d'ouvrir une route aux Indes orientales par le cap de Bonne-Espérance. A peine fut-il monté sur le trône, qu'il fit équiper une escadre pour cet important voyage. Il en donna le commandement à Vasco de Gama ^ homme de naissance , quQ sa vertu , sa prudence et son courage rendaient digne delà confiance qu'on lui témofgnait. Son escadre, comme toutes celles qu'on armait pour des expéditions de découvertes, dans ce siècle où la navigation était encore dans l'enfonce, était très-faible, et consistait seulement en trois vaisseaux qui n'étaient ni d'un port ni d'une force proportionnés au service qu'on en attendait. Les Européens n'avaient encore alors aucune connaissance des vents alises et des moussons régulières qui, tant dans l'océan Atlantique que dans la mer qui sépare l'Afrique des Indes orientales, rendent la navigation en certains temps de l'année facile , et en d'autres non-senJement difficile, mais presque impossible ; aussi le temps que Gama avait choisi pour son dépait était le plus défavorable qu'on pût prendre dans toute l'année. Il mit à la voile du port de Lisbonne le 9 juillet 1497, et, portant au sud, il eut à combattre pendant quatre mois les vents contraires, avant de pouvoir gagner le cap de Bonnç-Espérance. Là leur violence s'élant un peu abattue , Gama profita d'un intervalle de beau temps pour doubler ce terrible promontoire .(20 .novembre 1497) qui avait été si longtemps la borne de la navigation des Européens , 'et tourna ensuite au nord-est le long de la côte d'Afrique. Il toucha à différents ports; et, après plusieurs aventures que les historiens rapportent en donnant de justes éloges à sa prudence et à son . intrépidité, il jeta l'ancre devant la ville de Melinde. Dans ces grands pays qui, le long des côtes de l'Afrique, s'étendent depuis la rivière du Sénégal jusqu'aux, confins du Zanguefear, les Portugais avaient trouvé une race d'hommes barbares, sans arts , sans connaissances , sans commerce , et diflR^rant des Européens autant par leurs traits et leur couleur que par leurs mœurs et leurs^ouvernements ; mais à mesure qu'ils avançaient, ils virent avec une satisfaction extrême la figure des
> VoBco de Gama, comte de Vidigeiraj né à Sinos dadk la province d'AlemtÔp, ^ Portugal, moarut à Gocbin, dans Tlnde, k a5 dé<iembre 1534. (D. L, H«)
LIVRB SECOND. Ji^i
hcHnmes changer insensiblement et s'embellir, et les traits asiatiques dominer davantage; ils aperçurent des marques de civilisation, et même quelque connaissance des lettres; ils trouvèrent la religion mahométane professée et un commerce assez considérable tout établi.. Gama rencontra au port de Melindc plusieurs vaisseaux indiens. Il poursuivit alors son voyage, presque sûr du succès, et sous la conduite d*un pilote màhométan il arriva à Galicut, sur la côte de Malabar, le 22 mai 1498 *. La richesse, la population ; la culture , l'industrie et les arts de ce pays extrêmement dvilisé , étaient beaucoup au-dessus de l'idée qu*il s*en était formée d'après les relations imparfaites qu'on *en avait en Europe. Mais comme il n'avait avec lui ni les forces nécessairies pour y fonder un établissement, ni les marchandises avec lesquelles il eût pu commencer quelque commerce , il se hâta de retourner en Portugal et d y aller annojacer le succès du voyage le plus long et le plus difficile qui eût jamais été fait depuis l'invention de l'art de la navigation. Il débarqua à Lisbonne le 14 septembre 1499, deux ans deux mois et cinq jours après son départ de ce port '. On voit que dans le cours du quinzième siècle le genre humain fit plus de progrès dans la connaissance du globe, qu'il n'en avait fait dans tous les siècles antérieurs. L'esprit de découverte , faible d'abord , commença à se mouvoir dans une •sphère très-resserrée, et sa marche fut incertaine et timide. Encouragé par le succès , il hasarda davantage et fît de plus grands pas. Par ses progrès* mêmes il acquit plus de vigueur, et s'avança enfin vers son but avec une rapidité et une assurance qui le mirent en état de franchir les limites que l'ignorance et la crainte avaient jusqu'alors opposées à l'activité de l'homme. Les Portugais avaient consumé près de cinquante ans à se traîner le long de la côte d'Afrique , depuis le cap Non jusqu'au cap Vert, sur l'espace de douze degrés seulement au sud du premier de ces points. A moins* de trente ans , après
> J. Barros, da Asia D. I, Ht. IV; et H. L. de CasCaneda, Hist. de rinde,Yont arrÎTcr Gama à Galicut le 20 mai i498> U fut de retour à Lisbonne au mois de septembre i4Q9 suiv. Gastaneda, le 29 août de la même année suivant Barros, et le 39 juillet précédent si l'on s'en rapporte à i. G* P. da Sousa. Bibl. but. de Portugal, etc. (D. L. R.)
t JUmtuio , Tol, I, pag, 1 1^. 0.
avoir passé la ligne et pénétré dans un autre hémisphère, ils s'étaient avancés à quarante-neuf degrés ducapVerl. Enfin, dans les sept dernières années .du siècle , on avait découvert à rouest un nouveau monde aussi étendu que toute la partie de la terre alors connue. A Test on avait traversé des mers, ahordé à des régions ignorées, et ouvert entre l'Europe et les opulentes régions de Tlnde une communication longtemps désirée et jusque là dérobée à l'impatience des Européens. Des événements si merveilleux et si inattendus éclipsaient tout ce qui s'était fait jusqu'alors de plus hardi et de plus éclatant. Do plus grands objets s'offraient à l'esprit humain , qui , animé par ce nouvel intérêt , s'y porta avec chaleur et exerça toute son activité dans cette nouvelle direction.
Cette ardeur pour les entreprises , quoique plus récente en Espagne, commença bientôt à y devenir plus générale. Toutes les tentatives faites par cette nation avaient été jusqu'alors conduites par Colomb seul et aux frais du souverain. Des armateurs particuHers , séduits parles descriptions magnifiques des pays que l'amiraî- venait de visiter et par l'étalage des richesses qu'il en avait apportées, offrirent d'équiper a leurs frais et à leurs risques des bâtiments pour aller aussi à la découverte de nouvelles contrées. La cour d'Espagne voyait ses modiques ressources épuisées par ses premières expéditions qui , en laissant espérer de grands avantages pour l'avenir, n'en avaient ' encore rapporté que de très-médiocres. Le souverain n'était pas fâché de rejeter désormais sur ses sujets la dépense de pareilles entreprises. Il saisit avec empressement une occasion de tourner à l'avantage de la nation l'avidité , l'industrie et les • efforts des hommes à projets qui voudraient prendre sur eux- • mômes tous les risques. Une des premières offres dfe celle espèce fut* celle d'Alonzo d'Ojeda. C'était un officier brave et actif, qui avait accompagné Colomb dans son second voyage. Son rang et sa bonne réputation lui procurèrent assez de crédit parmi les négociants de Séville pour équiper quafre vaisseaux , dans l'espérance qu'il obtiendrait l'agrément du roi pour le voyage. La protection puissante de l'évêque de Badajoz lui assurait un heureux succès dans une demande d'ailleurs si agréable à la cour'. Sans consulter Colomb et sans avoir aucun
égard aux droits et à Tautorité qu'on lui avait donnés par la capitulation de 1492, on permit à Ojeda de naviguer au Nouveau-Monde; et, pour le diriger dans sa course, Tévêque lui communiqua le journal du dernier voyage de Tamiral , et les cartes des pays qu'il avait découverts. Ojeda n'entra dans aucune route nouvelle S* et, suivant servilement celle que Colomb avait tenue, il arriva sur la côte de Paria. Il fit quelque commerce avec les naturels, et, portant ensuite à l'ouest, il alla jusqu'au cap Vêla, et reconnut une grande étendue de côtes au-delà de celles que venait de visiter Colomb Âprèsavoir ainsi constaté la véritéde l'opinion de l'amiral, qui avait regardé ces pays comme faisant partie d'un continent , il retourna en Espagne par l'Espàgnola, remportant quelque gloire de sa découverte , mais avec un médiocre bénéfice pour ceux qui avaient placé leurs fonds dans cette expédition '.
AméricVespuce, gentilhomme florentin, accompagnait Ojeda dans ce voyage. On ignore en quelle qualité; mais comme il était habile marin et versé dans toutes les sciences subsidiaires à la navigation, il acquit tant d'autorité purmi ses coiâpagnoiis, qu'ils lui abandonnèrent la direction principale de toutes les msuiœuvres et opérations du voyage. Peu de temps après son retour il communiqua la relation de ses aventures et des découvertes qu'il venait de faire à un de ses compatriotes ; et, pressjé par la vanité commune aux voyageurs de se donner de. la célébrité, il eut l'impudence de s'y montrer comme ayant découvert le premier le continent du Nouveau -Monde. Le voyage d'Améric était écrit non-seulement avec adresse, mais avec élégance. Au récit amusant des faits il avait joint des observations judicieuses sur les productions «natuirelles , les mœurs et les habitants de ces contrées inconnues. Comme c'était la première description du Nouveau-Monde qu'on rendît publique , un ouvrage si propre à satisfaire la passion des
* II était parti d'Espagne le 20 mai i499> suitatit quelques historiens espagnols, et le 10 mai 1497, si l'on s'en rapporte à l'abbé Bandini dans sa Vie d'Améric Ves puce, I vol. in-4. i745.
Suivant M. Martin Fernandez de Navarette, Collection des voyages et décou vertes des Espagnols, Alonzo de Ojeda arriva à l'île Espagnola, le 5 septembre 1498. (D. L. R.)
» Hcrrera, decad. 1, lib IV, cap. i, 2, 3. '
hommes pour le nouveau et le merveilleux dut se répandre avec rapidité et se faire lire avec admiration. Peu à peu on s'accoutuma à appeler ce pays du nom de celui qu'on supposait ravoir découvert. Le capripe des hommes , souvent aussi inexplicable qu'injuste, a perpétué cette erreur. Toutes les nations . paraissent être convenues de donner le nom d'Amérique à cette nouvelle partie du globe. La prétention hardie d'un heureux imposteur a dérobé à l'auteur de cette grande découverte la gloire qui lui appartenait. Le nom d'Améric a supplanté celui de Colomb , et le genre humain doit regretter que cette injustice ait reçu la sanction du temps , et ne puisse être réparée *.
La même année , il se fit un autre voyage pour tenter aussi des découvertes. Non-seulement Colomb avait introduit le goût des entreprises de ce genre parmi les Espagnols; mais les premiers aventuriers qui se distinguèrent dans cette carrière avaient été formés sous lui , et devaient à ses leçons les connaissances et Fhabileté qui les mettaient en état de suivre ses traces. Alonzo Nigno , qui avait servi sous l'amiral dans sa dernière expédition, se joignit à Christophe Guerra, marchand de Séville , pour équiper lin seul vaisseau , avec lequel il se rendit à la côte de Paria. Ce voyage semble avoir eu plutôt pour but un commercé lucratif qu'un intérêt général et important pour la nation. Nigno et Guerra ne firent aucune découverte intéressante, mais ils rapportèrent en Europe une a§sez grandie quantité d'or et de perles pour exciter dans leurs compatriotes le désir de tenter des entreprises semblables *,
Peu de temps après, -Vincent Yanez Pinson, un des compagnons de Colomb dans son preipier voyage, partit de Palos avec quatre vaisseaux. Il fit voile droit au sud, et fut le premier Espagnol qui se hasarda à passer la ligne. Il ne parait pas avoir pris terre en aucun endroit de la côté de l'Amérique par-delà l'embouchure du Maragnon , appelé autrement la rivière des Amazones. Tous ces navigateurs adoptaient la fausse théorie de Colomb, et croyaient que les pays xlécouverts étaient une partie du grand continent de l'Inde *.
» Voyei la Note 27.
' P. Martyr, decad. p. 87.. -^ Herfera, decad. î, lib. IV, cap. 5.
3 Herrera, decad, I, lib. IV, cap. 6, — P. Martyr, decad. p. 95,
Dans le cours de la première année du seizième siècle, cette belle partie de rAraérique, le Brésil, dont Pinson s*était approché de si près sans y toucher S fut entièi^ment découvert. Le succès du voyage de Gama aux Indes orientales ayant encouragé le roi de Portugal à armer une flotte assez puissante, non-seuîement pour ouvrir un commerce avec ces riches contrées, mais pour y tenter quelque conquête , il en donna le commandement à Pierre Al vares Cabrai. Celui-ci, voulant s'éloigner de la côte d'Afrique pour éviter des vents de terre variables ou des calmes fréquents qui pouvaient retarder son voyage ou sa navigation, porta au large et s'avança tellement à l'ouest, qu'à sa grande surprise il trouva une terre inconnue située sous le dixième degré au delà de la ligne. Il imagina d'abord que c'était quelque tle de Tocéan Atlantique qui n'avait pas mcore été visitée ; mais en suivant la côte pendant plusieurs jours, il fut conduit à croire qu'un pays si étendu faisait partie de quelque grand continent, et cette conjecture fut reconnue être juste. Cette terre était la partie de l'Amérique méridionale connue aujourd'hui sous le nom de Brésil. Il y toucha, et s'étant formé une idée très-avantageuse de la fertilité du sol et de la beauté du climat, il en prit possession au nom du Portugal, et dépêcha un vaissea.u à Lisbonne {tour y porter la nouvelle de cet événement aussi intéressant qu'inattendu •. La découverte du Nouveau-Monde par Colomb avait été le fruit d'un génie actif, éclairé par la théorie et guidé par l'expérience, suivant un plan régulier, et l'exécutant avec autant de courage que de persévérance ; mais l'aventure des Portugais nous montre que le hasard seul aurait pu amener ce grand événement dont l'esprit humain se glorifie aujourd'hui comme de son ouvrage. Si la sagacité de Colomb ne nous avait pas fait connaître l'Amérique, quelques années plus tard un heureux hasard nous y aurait conduits *.
Pendant que l'Espagne et le Portugal flsiisaient ainsi des progrès dans la connaissance de cette vaste portion du globe où
* Vincent Yanez Pinson avait non-seulement vu de près le Brésil, mais* il avait débarqué sur ses cdtes au mois de janvier i5oo , avait soutenu des oombaU cantre les naturels, etc. , — Herrera, deoad. I, cap'. 6, p. 407. (D. L. R.)
• Herrera, decad. I, lib. IV, cap. 7.
3 Herrera, decad. I, lib. VII, cap. 5.
Colomb avait porté leurs pas, lui-même, loin de jouir des honneurs et.de la tranquillité que méritaient de si grands services, avait à combattre tous les .obstacles et à dévorer tous les dégoûts que pouvaient lui susciter Tenvie et la malveillance des gens qui étaient sous ses ordres, et Tingratitude de la cour qu'il servait. L'accommodement conclu avec Roldan avait à la vérité désuni et affaibliies nuitins, mais sans extirper de Tile les semences de discorde. Plusieurs des mécontents demeuraient armés, et refusaient de se soumettre à Tàmiral. Ses frères et lui-même étaient obligés de tenir alternativement la campagne, soit pour arrêter leurs incursions, soit pour punir leurs violences. Une occupation et des inquiétudes si continuelles Tempêchâfient de mettre assez d'attention à se défendre des in- . trigues que ses ennemis tramaient contre lui à la cour. Un grand nombre de ceux qui étaient mécontents de son administration avaient profité, pour retourner eh Espagne, des vaisseaux qu'il avait dépêchés de Santo-Domingo. La ruine de toutes les espérances de ces malheureux aventuriers avait porté au plus haut degré leur rage contre Colomb. Leur misère et leur infortune, en excitant la compassion , rendaient leurs plaintes intéressantes et leurs accusations croyable^. Ils excédaient sans relâche Ferdinand et Isabelle de mémoires contenant le détail de leurs malheurs et des injustices de Colomb. Toutes les fois que le roi ou la reine paraissaient en public, ils les environnaient en tumulte et renouvelaient leurs importunités pour le paiement des arrérages qui leur étaient dus, et pour la punition de l'auteur de leurs maux. Ils insultaient les fils de l'amiral par- < tout où ils les rencontraient , leur reprochant la fetalô curiosité d'un père visionnaire qui avait conduit la nation dans des régions malheureuses, devenues un gouffre où allaient s'engloutir les richesses de l'Espagne , et un tombeau ouvert pour ses peuples. Cette guerre déclarée contre Colomb était secondée par les insinuations secrètes et plus dangereuses des courtisans qui avaient contrarié ses prc^ets, et qui enviaient ses succès et son crédit*. ,
Ferdinand recevait volontiers ces accusations et les écoutait avec une grande prévention contre celui qui en était l'objet.
• » Vie de Colomb, chap. 85.
Malgré les peintures flatteuses, que Colomb avait faiteis des ri*chessesde TAinérique» les retours avaient étéjusqu'alors si modiques, qu'il s*en fallait de beaucou'p qu'ils eussent dédommagé des frais des armements. La gloire de la découverte du Nou-^ veau-Monde et la perspective éloignée des avantages de commerce étaient tout ce que l'Espagne avait retiré de ses efforts. Mais \è temps avait déjà affaibli les premiers sentiments de satisfaction et de joie que la découverte avait causés, et la gloire toute seule n'était pas un objet qui pût satisfaire l'âme froide et intéressée de Ferdinand. On entendait si mal alors la nature du commerce, que l'espérance d'un bénéfice éloigné, ou même qui ne serait pas sur-le-cbamp très-considérable, ne paraissait mériter aucune attention. Ferdinand regardait l'entreprise de Colomb comme ruineuse pour l'Espagne, et s'en prenait à la mauvaise conduite et à l'incapacité de l'amiral, de ce. qu'un pays abondant en or n'avait pas encore enrichi ses conquérants: Isabelle même, qui, d'après la bonne opinion qu'elle avait de Colomb, l'avait constamment pro'tégé, fut à la fin ébranlée par le nombre, et la violence de ses accusateurs, et commença à croire qu'une haine si générale devait être l'effet de griefs véritiibles qui demandaient à être redressés ; soupçons que l'évêque de Badajoz fortifiait et confirmait avec l'animosité qu'il avait toujours montrée.
La reine n'eut pas plutôt cédé au torrent de la calomnie, qu'on prit une résolution fatale à Colomb. François de Bovadilla, chevalier de Calatrava , fut nommé pour aller à l'Espagnola.- Muni de pleins pouvoirs pour rechercher la conduite de Colomb , il était autorisé à le déplacer et à prendre luirmême le gouvernement de l'Ile, s'il trouvait les accusations bien fondées. Il était impossible à l'accusé d'éviter la condamnation, lorsqu'on donnait au même homme et le jdroit de le juger et un intérêt à le trouver coupable. Quoique Colomb eût alors apaisé toutes les dissensions dans î'ile , quoiqu'il eût amené les Espagnols et les Indiens à se soumettre à son autorité , quoiqu'il ^ût pris des mesures sages pour exploiter les mines etcultiver le pays, ce qui assurait pour l'avenir un revenu considérable au roi, ainsi que de grands avantages aux colons, Bovadilla, sans aucun égard pouc le genre el la grandeur de
ces services, montra, en mettant le pied à TEspagnola, une ré« solution déterminée de le traiter en criminel. Il prit possession de la maison de Tamiral qui se trouvait alors absent, saisit tous ses effets, comme si Colomb eût été déjà convaincu, se rendit maître par force du fort et des magasins du roi, se lit reconnaître en qualité de gouverneur-général, mit en liberté tous les prisonniers détenus par les ordres de Tamiral, et le cita lui-même à son tribunal pour répondre de sa conduite, en lui envoyant en même temps la copie d'un ordre du roi, qui enjoignait à Colomb de lui obéir *.
Colomb, quoique profondément affecté de Tingràtitude et de l'injustice de Ferdinand et d'Isabelle, n'hésita pas un moment sur le parti qu'il avait à prendre. Il se soumit à la volonté de .ses souverains avec un sileucé respectueux ; mais il en appela directement au. trône des procédés d'un juge si violent et si évidemment partial. Bovadilla, sans daigner même l'admettre en sa présence, le fit arrêter sur-le-champ, mettre aux fers et traîner à bord d'un vaisseau. Jusque dans cet humiliant rev,ei:s de fortune, la fermeté qui distinguait le caractère de Colomb ne l'abandonna point. Rassuré par le témoignage de sa. conscience, et se consolant lui-môme par le souvenir des grandes choses qu'il avait exécutées, il souffrit cette insulte, non-seulement avec calme, mais avec dignité. Il n'eut pas même la consolation que peut donner dans les souffrances la compassion d'autrui. Bovadilla s'était rendu si populaire en accordant différents privilèges à la colonie, en donnant des Indiens à tous ceux qui lui en demandaient et en relâchant les rênes de la police et di> gouvernement, que les colons qui, pour la plupart, étaient des aventuriers, forcés par l'indigence ou par le crime à
I « La conduite du coiQinandeur Francisco de Bovadilla, et l'abus qu'il fit de son « autorité, ne peuvent s'imputer en aucune manière ni au roi, ni à la reine catho- <c lique, ni à leur gouvernement, ni à la nation espagnole, » dit M. dé Navarctte dans son introduction à la Collection des voyages et découvertes des Espagnols, etc., S Qa. Les nouvelles opposées et contradictoires que ces souverains recevaient sur Torigine et les causes des troubles qui agitaient l'île espagnole, en les affligeant profondément, les laissaient dans un état! d'indécision dont ils crurent sortir en envoyant dans cette colonie le commandeur Bovadilla, qui jouissait d'une excellente réputation. Cepei^danr, quoiqu'il eût été nommé le ai mars i499. il ne reçut l'ordre de son départ qu'au mois de mai suivant^ et ne parût définitivement qu'à la mi-juillet. (D. L. R.)
s'expatrier, firent éclater la joie la plus scandaleuse en voyant la disgrâce et remprisonnement de Colomb. Ils se flattaient de jouir désormais d'une liberté sans bornes, conforme à leurs goûts et à leurs premières habitudes. Ce fut parmi des hommes si disposés à calomnier la conduite de Colomb que Bovadilla recueillit les accusations dont il se proposait de le charger. Elles furent toutes reçues jusqu'aux plus invraisemblables et aux plus absurdes, faites par les hommes les plus infâmes. Le résultat de cette information, aussi indécente qu'inique, fut envoyé en Espagne. Bovadilla faisait partir en même temps Colomb et ses deux frères chargés de fers; et ajoutant la cruauté à l'insulte, il les sépara en les mettant à bord de vaisseaux différents, les privant ainsi de la consolation que dans leur commune infortune ils pouvaient tirer des soins de l'amitié. Mais, tandis que les violences et l'insolence de Bovadilla obtenaient des habitants de l'Espagnola une approbation générale qui déshonore leur mémoire et leur pays, un homme conservait le souvenir des grandes actions de Colomb, et était touché des sentiments de respect et de compassion dus à son rang, à son âge et à son mérite. Alonzo de Vallejo, capitaine du vaisseau sur lequel était l'amiral, ne fut pas plutôt hors de la vue de l'ile, qu'il s'approcha avec respect de son prisonnier, et lui offrit de fhire ôtèr les fers dont il était si injustement chargé. « Non, répliqua Colomb avip une généreuse indignation, je porte ces fers par l'ordre du*roi et de la reine; j'obéirai à ce commandement comme à tous eaux que j'ai reçus d'eux. Leur volonté m'a privé de ma liber.té, leur volonté seule peut me la rendre *. »
Heureusement le voyage fut court. Aussitôt que Ferdinand et Isabelle apprirent que Colomb était amené prisonnier et chargé déchaînes, ils conçurent quelle impression universelle de surprise cet événement allait produire , et combien leur réputation en souffrirait. Toute l'Europe devait être révoltée de voir traiter avec cette indignité un homme qui avait exécuté des choses dignes de la plus haute récompense. On se récrierait contre l'injustice d'une nation à qui il avait rendu tant de services, et contre l'ingratitude des souverains dont il . avait illustré le'
' Vie de Colomb, chap. 86. — Herrera, decad. I, lib, IV, cap. 8, il, — Gomara, Hist., cap; a 3. — Oriedo, lib. III| cap. 6.
règne. Honteux de leur propre conduite*, ils s'empressèrent non-seulement de lui faire quelque réparaUon d'une si cruelle injure, mais encore d'efifacer la tache que cette injustice imprimait à leur réputation ; ils donnèrent sur-le-champ ordre de mettre Colomt en liberté, Tinvitèrent, à venir à .la cour, et lui envoyèrent dé l'argent pour qu'il fût en état d'y paraître d'une manière convenable à son rang. En se présentant, tlolomb se jeta à leurs pieds. Il demeura quelque temps dans le silence, les divers sentiments qui l'agitaient ne lui permettant pas de proférer une parole. Enfin il se remit de son trouble et justifia sa conduite par un long discours, où il produisit les preuves les plus satisfaisantes de son innocence, de sa droiture et de la fureur de ses ennemis, qui, non contents d'avoir ruiné sa fortune, travaillaient à lui enlever les seuls biens qui lui restassent, son honneur et sa réputation. Ferdinand le traita avec politesse, et Isabelle avec une sorte de tendresse et de respect. Ils( témoignèrent tous «les deux leur chagrin de ce qui était arrivé, protestèrent qu'on avait agi contre leurs intentions, et promirent à Colomb pour l'avenir leur bienveillance et leur protection. Ils destituèrent sur-le-champ Bovadilla de son emploi , afin d'écarter le soupçon qu'ils eussent pu favoriser ses violences ; mais ils ne rendirent pas à Colomb les droits et les privilèges attachés au titre de vice-roi des pays qu'il avait découverts. En voulant paraître venger Colomb, ils nourrissaient encore cette misérable jalousie d'autorité qui les af ait portés à revêtir Bovadilla du pouvoir de traiter si cruellement un grand homme. Us craignirent de se confier à celui à*qui ils devaient tout, et, le retenant à la cour sous divers prétextes, ils nommèrent au gouvernement de l'Espagnola Nicolas d'Ovando, chevalier de Tordre nrilitaire d'Alcantara '*
Colomb fut vivement frappé de ce nouveau coup qui lui était porté par des mains qui semblaient s'employer à guérir ses anciennes blessures. Les grandes âmes sont aisément offensées des soupçons qu'on jette sur leur droiture, et s'irritent de tout ce qui a l'apparence du mépris. L'amiral éprouvait ces deux
» Koberteon oe montre pas ici de l'impartialité en rendant Ferdinand et Isabelle responsables des injustices commises par Bovadilla , comme si c'étaient eux qui les avaient proscrites. Voyez la note au bas de la page i38. (D. L. R.)
» Uerrera, decad. I, lib. IV, cap. lo, 12, — Vie de Colomb, chap. 87.
genres d'insulte de la part des Espagnols, et la bassesse de leur conduite à son égard Taigrit à un tel point, qu'il ne put pas cacher davantage son ressentiment. Partout où il allait il portait avec lui, comme un monument dé leur in^titude; les fers dont il avait été chargé; il les tenait toujours suspendus dans sa chambre , et il voulut qu'à sa mort on les ensevelit avec lui dans son cercueil *.
Le zèle des découvertes ne s'éteignait cependant pas, malgré l'indigne traitement qu'éprouvait l'honime qui le premier l'avait excité parmi les Espagnols. Roderigo de Bastidas, homme de qualité^ équips^ deux vaisseaux eft société avec Jean de la Cosa, qui , ayant servi sous Colomb dans deux de ses voyages, avait la réputation d'être le meilleur pilote d'Espagne. Ils firent voile directement vers le continent, arrivèrent à la côte de Paria, et, se dirigeant à l'ouest, ils découvrirent toute la côte de la province, aujourd'hui connue sous le nom de Terre ferme (Tierra firma)y depuis le cap Veia jusqu'au golfe de Darien. Peu de temps après, Ojeda, avec son premier associé, Améric Vespuce, entreprit un second voyage; et, ignorant la marche de Bastidas , suivit la même route et toucha aux mêmes endroits. Le voyage de Bastidas eut un heureux succès; celui d'Ojeda fut malheureux ; mais l'un et l'autre accrurent encore l'ardeur pour les découvertes , parce qu'à mesure que les Espagnols acquéraient une copnaissance plus étendue de l'Amérique, ils prenaient des idées plifs favorables de ses richesses et de sa fertilité *.
Ces aventuriers n'étaient pas encore revenus de leurs voyages, qu'on équipa une flotte aux frais du roi pour porter Ovando à l'Espagnola en qualité de gouverneur. Sa présence était absolument nécessaire pour arrêter Bovadilla dans ses entreprises et empêcher la ruine entière dont sob imprudent<e administration menaçait la colonie. Il ne pouvait se dissimuler à luimême la violence et l'injustice de ses procédés à l'égard de Colomb; et, pour prévenir les suites qu'il en devait craindre, il faisait son unique objet de se concilier les colons en favorisant toutes leurs passions. Dans cette vue, il avait établi des
» Vie de Colomb, chap. 86, p. 677. • ■ Hcrrera, decad. I, lib. IV, cap. 1 1 .
règlements de police diamétralement contraires à ceux que GOr loml) avait regardés comme essentiels à la prospérité de la colonie. Au lieu de maintenir une discipline sévère, nécessaire pour accoutumer des hommes sans principes et sans mœurs à connaître la subordination et l'autorité des lois, il leur permettait de se livrer sans contrôle à une telle licence, qu'elle les encourageait aux plus grands excès. Loin de protéger les Indiens, il avait autorisé par les lois mômes l'oppression de ce malheureux peuple. Il avait fait faire un dénombrement exact de ceux qui avaient échappé à la misère et à la tyrannie; il les avait classés et doflnés en propriété aux colons qui' lui étaient attadiés; de sorte que tous les indigènes étaient réduits à un état complet de servitude. L'avidité des Espagnols était trop impatiente pour essayer d'autre moyen d'acquérir des richesses que celui d'aller à la recherche de Tor. Ce travail devint pour les Indiens aussi excessif que cruel. On les conduisait par troupes aux montagnes , et on les forçait de fouiller la mine en leur imposant des tâches réglées sans discrétion et sans humanité. Un travail si peu proportionné à leurs forces , et un genre de vie si différent de celui qu'ils avaient mené jusqu'alors, détruisaient à vue d'œil cette race d'hommes faibles, de manière que bientôt il ne serait pas resté trace des anciens habitants de l'Ile ^
La nécessité d'apporter un prorapt remède à ces maux hâl4 le départ d'Ovando. 11 avait le commandement de l'armement le plus considérable qu'on eût encore fait pour le Nouveau- Monde. Il consistait en trente-deux vaisseaux, à bord desquels étaient embarquées deux mille cinq cents personnes avec le projet de s'établir dans le pays. A l'arrivée du nouveau gouverneur avec un si puissant renfort pour la colonie , Bovadilla eut ordre de remettre s»n emploi et de retourner immédiatement en Espagne pour y rendre compte de sa conduite. Roldan et les autres chefs des mutins, qui avaient été les plus ardents ennemis de Colomb, furent de même obligés de quitter l'Ile. On publia une ordonnance par laquelle les Indiens étaient déclarés sujets libres de l'Espagne, et l'on défendit d'exiger d'eux aucun
» Herrera, docad. I, lib. IV, cap. 1 1, etc, — Oviedo, Hist. lib. 111, cap. 6/ p. 97. — Benzon, Hist, lib. I, cap. 12, p. 5i.
tlTRC SECOND* U3
service par force et sans le payer à un prix raisonnable* Quant aux Espagnols. eux-mêmes, ils furent soumis à plusieurs règlements tendant à éteindre l'esprit de licence et de mutinerie qui avait été si funeste à la colonie , et à établir le respect pour les lois et pour l'ordre public , saris lesquels une société ne peut ni subsister ni prendre de l'accroissement. Enfin, pour borner les gains exorbitants que les particuliers étaient supposés faire par le travail des mines, il fut ordonné de porter tout l'or à un seul endroit, où il serait fondu par des olBciers publics , (lui en retiendraient la moitié pour le roi *.
Tandis qu'on prenait ces mesures pour la tranquillité et la prospérité de la colonie dont Colomb était le fondateur, il était réduit aux soins bumiliants de solliciter auprès d'ui^e cour ingrate ; et , malgré son mérite et ses services , il soIic\^t an vain. Il demandait, aux termes de la convention de 1492, d'être rétabli dans son office de vice-roi des contrées qu'il avait découvertes. Malheureusement pour lui, la circonstance qui parlait le plus foi*tement en faveur de ses droits était précisément celle qui déterminait le jaloux monarque à les méconnaître. En considérant l'étendue de ces riches contrées et rimportance qu'elles acquéraient de jour en jour, Ferdinand regardait les concessions faites à Colomb comme excessives et contraires à la bonne politique. Il craignait de confier à un sujet une autorité qui parafait déjà si étendue et qui pouvait devenir formidable. Il fit passer ses craintes dans l'esprit d'Isabelle , et , sous différents prétextes également frivoles et in- : justes, ils éludèrent l'exécution d'un traité solennel qu'ils avaient signé l'un et l'autre. Après avoir consumé deux ans • en humbles sollicitations, Colomb comprit qu'il lui serait impossible de vaincre les préventions de Ferdinand , et que ce serait désormais en vain qu'il réclamerait auprès d'un mqparque aussi intéressé qu'ingrat les droits de la justice et des services rendus.
Ces injustices, loin de le décourager, ne l'empêchèrent pas de suivre le grand objet qui avait mis son génie en activité et qui l'avait déjà conduit à ses découvertes. Son projet favori avait
> Solorzanp, Politica iodianai lib. I| cap« ia,«>*B«rrera, decftd» l| lib. IV, ç*p, 1».
toujours été d'ouvrir une nouvelle route aux Indes orientales. U en était encore uniquement occupé. Ses observations dans son voyage à Paria^ quelques indications obscures qu'il avait reçues des Indiens de cette côte, ou peut-être aussi quelques circonstances du récit de l'expédition de Bastidas et de la Cosa, semblaient l'autoriser à croire que par-delà le continent de l'Amérique il y avait une mer qui s'étendait jusqu'aux Indes orientales, et qu'il pourrait trouver quelque détroit ou quelque isthme par lequel il serait facile d'établir une communication entre cette mer encore inconnue et l'ancien Océan. Il conjecturait très-hçureusement que ce détroit ou cet isthme était situé près dm golfe de Dariçn. Plein de cette idée, on le yit, quoique déjà avancé en âge et accablé d'infirmités, s'offrir avec l'ardeuç d'un jeune aventurier à entreprendre un nouveau voyage , dans la vue de vérifier cette conjecture et d'accomplir ainsi le grand projet qu'il avait toujours voulu exécuter. Les circonstances étaient- favorables pour lui faire obtenir de Ferdinand et d'Isabelle les secours nécessaires à cette expédition. Ils étaient bien aises d'avoir un prétexte honorable pour éloigner de la cour, en l'employant, un homme dont la politique ne leur permettait pas. d'accueillir les demandes, et dont il eût été indécent de méconnaître les services. Sans vouloir récompenser Colomb, ils connaissaient son mérite, et l'expérience qu'ils avaient faite de ses talents et de sa conduite était pour eux une raison suffisante de prendre confiance en ses nouvelles conjectures et d'espérer qu'elles se réaliseraient. Une dernière considération très-puissante se joignait à œlles-là. La flotte, portugaise , conduite par Cabrai , venait d'arriver des Indes, et la richesse de ses retours donnait aux Européens des idées plus justes que celles qu'ils avaient pu avoir jusqu'alors de la richesse et de la fertilité de ces régions. Les Portugais avaient été plus heureux dans leurs découvertes que les Espagnols. Les pays auxquels ils venaient de s'ouvrir un chemin étaient florissants par l'industrie et les arts ; le' commerce y était établi depuis longtemps et porté plus loin qu'en aucune ^utre contrée. Les Portugais , dès leurs premiers voyages , purent en rapporter des marchandises précieuses et recherchées, et dont le débit en Europe leur offrait des bénéfices aussi
prompts que considérables. Lisbonne devint le centre du commerce et de la richesse, tandis que FEspagne n*avait que la perspective des avantages . éloignés qu'elle * pouvait retirer un jour des Indes occidentales. Rien ne pouvait donc être plus agréable aux Eijagnols que l'oûre que leur faisait Colomb de les conduire en Orient par une route qu'il imaginait devoir être plus courte et moins dangereuse que celle des Portugais. Ferdinand même , séduit par cette espérance , montra beaucoup d'ardeur pour l'exécution de ce projet.
Malgré les avantages qiie la nation pouvaitattendje de cette entreprise, Colomb ne put cependant obtenir que quatre petits bâtiments, dont les plus grands n'étaient pas de plus de soixante-dix tonneaux. Accoutumé à braver le danger et à tepter de grandes choses avec de faibles moyens, il n'bésita pas à prendre le commandement de cejte misérable escadre. Son frère Barthélemi, .et Ferdinand, son second fils, l'historien de ses actions , raccompagnèrent. Il partit de Cadix le 9 mai * , et toucha, suivant l'usage, aux Canaries. De là il se proposait de faire voile directement au continent de l'Amérique ; mais son plus grand bâtiment marchait si mal et était en si mauvais état, qu'il fut forcé de toucher à l'Espagnola, dans l'espérance qu'il pourrait l'échanger avec quelqu'un des vaisseaux de là flotte qui avait transporté Ovando. A son iarrivée à la rade de Santo-Domingo, il trouva dix,-huit de ces vaisseaux déjà charges et sur le point de partir pour l'Espagne. Colomb instruisit lé gouverneur de l'objet de soii voyage et .de l'accident qui l'avait obligé de changer sa route; et il demanda la per-mission d'entrer dans le havre, non-seulement afln de pouvoir négocier l'échange de son vais^ftu , mais encore pour s'y mettre en sûreté contre un ouragan violent dont il prévoyait les approches par différents pronostics que son expérience et sa sagacité lui avaient appris à reconnaître. Il conseillait en même temps au gouverneur de différer de quelques jours le départ de la flotte pour l'Espagne. Ovando rejeta sa demande et méprisa son conseil. Dans une circonstance où la seule humà-
■ Ce fut seulement le ii mai |5o2 queChrislophe Colomb mit à la voile de Cadix, d'après la relation de ce quatrième voyajje, faite par Diuyo Porraa, qui avait accojnpagné l'amiral, et que M. de Navarrcte a insérée dan's sa Collection des voyages et découvertes des Espagnols, etc. (D. L. R.) . *
nité aurait offert un asile à un étranger, ,on refusa à Colomb l'abord d'un pays dont qu lui devait la possession et môme la ^ Connaissance. Ses avis salutaires , qui méritaient la plus grande attention, furent regardés.comin^ les songes d'un visionnaire qui avait l'arrogance de faire le prophète , en annonçant d'avance un événement hors de la portée de la prévoyance humaine. La flotte mit à la voile. La nuit suivante , l'ouragan se déclara avec une violence terrible. Colomb, qui avait prévu le danger et pris touïes ses précautions, sauva sa petite escadre. ta flotte destinée pour l'Espagne eut le sort que méritaient la témérité et l'oWination des commandants. Pe dix-huit vaisseaux, deux ou trois seulenient échappèrent. Bovadiïlà, Roldan etia plus grande partie des plus ardents ennemis de Colomb et des plus cruels oppresseurs des Indiens, périrent.
. Toutes les richesses qu'ils emportaient , acquises par tant d'injustices et de cruautés, furent englouties dans lès flots Elles, montaient à deux cent mille pesos, somme immense* en ce temps-là, et qui eût sufli , non-seulement pour mettre les cou*
. .pables à l'abri d'un examen trop sévère de leur conduite , mais îriôme pour leur obtenir un accueil frès-favorabîe à la cour d'Espagne. Parmi le petit nombre de vaisseaux qui échappèrent Se trouva celui qui portait les eff'ets que Colomb avait sauvés
• de la ruine de sa fortune. Tous les historiens , voyant dans cet événement une distinction si marquée et si juste de l'innocent d'avecie coupable, et une dispensation.si équitable de la peine et de la récompense , ont cru y reconnaître l'action immédiate de la Providence divine, qui vengeait les in}ures d'un homme
,de bien persécuté, et punissait les oppresseurs d'un peuple innocent. Mais des faits de cîite nature font des impressions difiiérentes sur des hommes ignorants et superstitieux. D'après une opinion qui accompagne souvent l'admiration du vulgaire pour les personnes qui se distinguent par leur génie et leur sagacité, les Espagnols établis à Santo-bomingo ne virent dans Colomb qu'un homme qui possédait un pouvoir surnaturel, et ils ima- • ginèrent qu'il avait excité, par ses conjurations et ses enchante* Ddents, cette tempête terrible, pour se venger de ses ennemis*.
» 0«iedo, lib. ïll, cap. 7, 9. — Herrera, dccad. I, lib. V, cap. i, a. — Vi« d« Colomb, chap. 88.
iIVRE SÈ€OPÎD» m
CtHôtth qmiisi bientôt FHe oti il avait été* si mal accueilli et fit voile vers lé continent, Aprèâ "une longue et dan^eï'eusè navigation ,^if découvrit Gmnaia, île voisine de la côte d'iton* . .dûMS. Il y cotnmuniqua avafc quelques habitants de la grande terfe , qui y venaient âvefe de grands canots. Ils lui parurent phiS civilièéà et plus avancés daris la connaissance des arts ntïfeâqu'aticùnédes nations qu'il avait jiisqn'aforâ découvertes. Les Eèpatg'nôls 'demandant , avec leur empi:éssetneDt ordinaire, de que! pays venait l'or que les Indiens portaient comme ornement , ces Indiens montrèrent l'ouest , donnant à entendre que l'or y était sî abondant qu'on l'emploj^ait aux usages lés plus commims. Au lieu, d'aîïér â la recherche de ces payé j5î atteyant^ ,- ce qui l'aurait conduit , en suivant la côte d'Yucatan , it riclie empire du Mexique , Colomb, toujours attaché à âori pretoier et gi^alnd pi^ôjét de trouver un détroit qui doramtinicfuât aivéc l'océan: Indien, porta & l'est,* vers le gotfe déDarien. II découvrit dans dette route fouie la éôté du continent, deptoiâ le éap Graciaîs-à-Dios jusqu'au Mvrè de Pbrto-Bello,* atRjiiei il donna ce nom à .cause dé sa beauté et de éa sûteté. Il chiercha inutilement soti déti^ôit imaginalire; et, quoiqu'iï'p^it terre souvent et s'avancâct dans l'intérieur, il n'y pénétra pas assez ayant pour traverser et récorïnaltre l'isthme étroit qui Séparé le golfe du Mexique de la grande mer dtt Sud. La beauté du pays le charma tellement , et il conçut tine idée si favorable dé sa richesse par leè morceaui d'or que les naturels lut firent toir, qu'il résolut de laisser éous les ofdtes de son frère une petite colonie sur là rivière de Belem [i SÔft], danâla: province de Vera(guâî, et déretourner en Espagne pour en rapporter toutcequi était nécessaire âuh établissement solide. Mais l'esprit indompteftlè de m'ûtîiïerie et d'indiscipline des hommes qu'il avait à conduire te piriva! de là gloire de former la-premîère colonie européétnïe Sur lé côtifeent dé rAméric^ue: Leur insolence et leur raipacïté fOi'Cèi*ent les: Indiéiis de prènfdrê les armes ; et comme céxti/d aaient pïû^ braves que les habitants des îles, ils fi'r'eiW périr une' partie des Espagnols et obligèrent le reSte*d'àbanddn-' ^r uri posté dans lequel ils né pouvaient plus se liaîntènir K
» flerrcra, deca4. 1, Ub, V, cap, 5, etc,-»Vie de CdfoiHÉî, cUf, 89, etc.— OVÏeào, )il)« lU, cap. 9.
448 HISTOlhE DE L'AMÉRIQUE.
Cet lîchec, le f^eiiiier que les Espagnols eussent reçu en Amérique, ne fut. pas le dernier malhepr de Colomb; il fut . suivi de tous les désastres auxquels des navigateurs peuvent être exposés. Des ouragans furiçux, des tempêtas violentes accompagnées de tonnerre et d'éclairs, mirent souvent ses navires à deux doigts de leur-perte. Ses gens , mécontents et découragés, épuisés de fatigue et dépourvus de vivres, manquaient de bonne volonté ou étaient hors d'état d'exécuter ses ordres; un (Je ses vaisseaux périt; il fut forcé d'abandonner l'autre , et avec les deux qui lui restaient il quitta cette partie du continent qu'il avait nofnmée dans sa détresse la Côte des Contrariétés ^ .^et lit voile pour l'Espagnola. De nouveau-x malheurs l'attendaient encore. A la vuje de là côte de Cuba, une violente tempête l'assaillit ; ses vaisseaux se heurtèrent et furent si endommagés par le choc qu'il eut beaucoup de peine à gagner la Jamaïque , où il fut obligé de s'échouer pour ne pas couler à fond. La mesure de ses calamités semblait alors comblée. H. se trouvait jeté sur les rivages d'une lie fort éloignée de l'Éspagnola, seul établissement européen qu'il y eût en Amé- Hque. Ses navires étaient dans un si mauvais état, qu'ils ne pouvaient plus-être réparés: Il [Paraissait impossible défaire parvenir à l'Espagnola des nouvelles de sa situation , et c'était cependant la seule ressource qui lui restai. Son génie fertile en ressources, et plus actif encore dans les dangers extrêmes qui accablent les âmes faibles , trouva bientôt le seul expédient qui pût lui donner quelque espoir. Il profita de la douceur et de l'hospitalité des habitans du pays, qui , regardant les Espagnols comme des êtres d'une nature supérieure , s'empressaient de les aider dans tous leurs besoins :*il en obtint deux canots, chacun d'un seHl tronc d'arbre creusé à l'aide du feu , mais si mal faits et si difficiles à manoeuvrer, qu'ils méritaient à peiné le nom de bateaux. Avec ces frêles machiner, propres Seulement à suivre la côte ou à* traverser une petite baie , Mendès , Espagnol, et Fieschi , Génois , tous deux particulièrement attachés à Colomb, •offrirent courageusement d'aller à l'Espagnola, voyage de plus de trente lieues *, qu'ils exécutèrent en dix
* La Costa dp los Contrastes.
* Oviedô, lib. UI, cap. 9. -
Di^itized by LjOOQIC
jours en surmontant des dangers incroyables et en éprouvant une si grande fatigue que plusieurs des Indiens qui les accompagnaient y succombèrent et moururent. Le gouverneur de TEspagnola , loin de les accueillir xomme leur- courage le méritait, ne fut nullement touché de l'horrible situation des Espagnols pour lesquels ils venaient demander des secours. Ovando, par une basse jalousie, ne voulut pas périxie.tlre que Colomb mît le pied dans l'ile qui était sous son gouveruement. Cette féroce et vile passion ferma son cœur à tous les sentiments . d'humanité que devait exciter en lui ou le souvenir des services et des malheurs ûe ce grand homme , oii la compassion pour ses concitoyens enveloppés dans l^s mêmes calamités. Mendès et Fieschi sollicitèrent huit mois entiers pour leur commandant et leurs compatriote?; sans pouvoir rien obtenir.
[1 504] Cependant mille sentiments divers agitaient l'esprit de Colomb et de sies compagnons d'infortune. D'abord, l'espoir d'une prompte délivrance , qu'on attendait du succès du voyage de Mendès et de Fieschi , releva les esprits les plus abattus. Lorsqu'il se fut écOulé quelque- ^emps , les plus timides, corn-' mencèrent à croire que leurs libérateurs avaient manqué l'Ile de l'Espagnola; à la fin on fut généralement persuadé qu'ils avaient péri. Le rayon (J'ôspérance qui avait d'abord lui à ces infortunés rendait leur condition plus horrible. Le désespoir., porté à son comble devint universel. Leur dernière ressource venait de leur échapper, et ils se voyaient destinés à finir leurs' misérables jours parmi des sauvages , nus ,.loin de leur patrie et de leurs amiç. Les matelots furieux se mutinèrent ouverte- , ment, menacèrent la vie de Colomb; auquel ils reprochaient d'être l'auteur de.toutes leurs calamités ; et se saisissant de dix canots qu'il avait achetés des Indiens , ils se retirèrent, malgré ses prièreà et ses remontrances , dans une partie éloignée de l'île. En même temps les insulaires commençaient à murmurer du long séjour des Espagnols dans leur pays. Leur industrie n'était pas supérieure à celle de leurs voisins ^e l'Espagnola, et l'obligation de nourrir tant d'étrangers était popr eux aussi intolérable. Ils commencèrent à apporter des vivres avec répugnance et en petite quantité, et menacèrent de n'en plus fournir. Cette résolution eût été fatale aux Espagnols. Leuï vie
dbyi^oogle
4j^^ . . HISTOIBE DE L'AMtelQUE. ^
dépendait de la bienveillance des Indien^ , et 4 ïipm jtjpj'i^ pe vinssent ^ bout de ranimer radnjiralion et le respect que içe peuple simple leur avait montrés à leur arrivée , leur perte était inévitable. Les violences des mutins avaient contribué plus que toute autre chose' à erfacer les idées favorables, que les Indiens ayaient conçues de leur^ hôtes ; mais J'adresse ingéûictuse de ColQmb IW suggéra un heureux artifice qui rétablit et auglï^ûta, même la haute opiùion des insulaires pour tes 'Espagnols. Ses connaissances en astronomie lui faisapt prévoif " qif il y aijrait dans peu dc.teiiapç une éclipse totale de lune , i^ jour qui précéda l'éclipsé il açsembîa autour de lui les princ^r pau^L Indiens, et, après leur avoir reproché l'ipconstance qui les portait à retirer leur affection et leurs secoure à des homipes qu'ils avaient d'abord traités avec respect , il leur dit que le» P^pagnQls étaient les serviteurs du grand 'egprit qui h^le les çieux,qui a créé et qui gouverne le monde; que ce grand esprit était offensé du refus de. recourir des hommes qui étoieif t les obiejts de sa faveur particulière , qu'il se. préparait à pynir ce crime aveq sévérjté ; qu^e cette pême nuit la lune leur retire^^ait s^ lumière , et leur partirai), de couleur de sang , sign# de la colère divine et emblème de la vengeance prête à tom})er sur eux. La prédiction fut reçue par quelques-uns avec l'indi' férence et l'incuriosité qui sont particulières aux nations # l'Amérique , et par d'autres avec l'étonnement stopide , naturel à des -peuples barbares, lofais lorsque la lun^ commença ^• s'obscurcir par degrés et parut enfin de couleur de sang, touç furent frappés de terreur. Ils coururent consternés à leuys mair sons , et, revenant tout de suite à Colomb chargés de vivres , les mir,ent à ses pieds en Je conjurant d'intercéder pour eo^ auprès du grand esprit et d'écarter le malheur qui les menait. Colomb parût touché de leurs prières et promit d'y avoip légard^ L'écUp$e se dissipa; la lune reprit son éclat, et dès cejouf, non-seuJement les Espagnols eurent des provisions en jE^ondance, mais les Indiens évitèrent même avec une attention qui allait jusqu'à la superstjitiûn de leur donner ^ucuq sujet (te plainte*. * •
• .Vie de Colomb, chap, io3. — Herrcra, 4ecad. I, lU). VI, cap, 5, 6. — Beçion, {li»t.Jib. I, cap. 14.
• Pendant que cela se passait, les mutins avaient fait plusieurs, tentatives pour gagner l'Espagnola dans les canots qu'ils avaient saisis , et toutes avaient été sans succès;, soit parla mauvaise manœuvre, soit par la violence d^s vents. et des ' courants. Furieux de ce nouveau contre-temps, ils se mirent/ en marche pour Tendroit de l'île où Colomb était- resté , en lui* préparant de nouvelles insultes et le menaçant de nouveaux dangers. Au même moment il éprouvait un . malheur plug affreux que ceux qu'il pouvait r.èdouter de la part des mutins. Le gouverneur deï'Ëspagnola , entretenant toujours des soup* • çons injurieux pour Colomb, envoyait, une petite barque à la Jamaïque, non pour tirer ses compatriotes de Pétat où ils 'étaient depuis si longteipps, mais pour les épier et reconnaître leur situation ;*et de peur que la compassion de ceux qu'il employait à cette mission ne les engageât à donner, contre son inteation; quelque «secours à ces malheureux , ii avait confié le commandement à Escobar, ennemi cruel et invétéré de Colomb. Escobar, suivant ses instructions avec une maligne exactitude, avait, jeté ï^ncce à quelque distance de l'Jle, s'était approché du rivage dans un petit bateau, avait (Aservé le misérable état des Espagnols , envoyé une lettre remplie de vâins compliments àColoinb , et aprè&avoir reçu èSL réponse était parti sur-le-champ. Dès que les Espagnols avaient découvert le vaisseau qui s'approchait de l'île, ils s'étaient livrés à tous les transports de la joie, persuadés que le moment de leur délivrance, si longtemps attendu, était enfin arrivé; mais lorsque le navire eut disparu si subitement, ils tombèrent dans le plus horrible abattement et perdirent tout espoir. Colomb seuF, quoique pénétré jusqu'au fond du cœur de l'in-. • suite gratuite qu'Ovando ajoutait à sa négligence passée, con- , • serva -assez d'empire sur lui-même pour relever le courage de ses compagnons. Il leur assura que Mendès et Fieschi étaient ariyvés sains et saufs à rEspagnola , qu'ils enverraient incessamment des vaisseaux, et qu'il avait refusé de retourner dâùs celui d'Esbocar qui était trop petit pour les recevoir tous , étant résolu à ne jamais abandonner les fidèles compagnons de son infortune. Cette espérance d'une délivrance prochaine l^s cabna. Ils surent gré à Colomb de la générosité avec laquelle
dby.LjOOglé
il paraissait occupé xîe leur conservation plus même que de te sienne. Ils reprirent quelque coijrage et lui rendirent leur confiance ^ '
Sans cethpureux changemçnt , Colomb n*eût jamais, pu résister aux mutins qui s'approchaient. Tous ses efforts pour le^ calmer' ne faisaient que les rendre plus furieux. Leurs demandes devenaient de jour en jour plus extravagantes et leurs desseins plus violents et plus sanguinaires. La sûreté commune exigeait qu*on leur résistât à force ouverte. Colomb souffrant et affaibli par la goutté ne pouvait se mettre en campagne. Son frère FAdelantade marcba contre eux. Les. mutins rejetèrept avec mépris toute espèce d'accommodement et fondirent sur lui. Il était bien préparé à les recevoir. Au premier choc ^plu- .sieursde leurs chefs furent tués. L'Addàntade, aussi vigoureux que brave, s'attacha à combattre leur capitaine, le blessa, le désarma et le fit prisonnier \ Le reste s'enfuit honteusement en montrant une lâcheté digne de leur première insolence. Bientôt après la troupe entière se soumit à Colomb, et s'éngagea par les' serments les plus solennels à lui obéir désornïais en tout. À peine la tranquillité était-elle rétablie, qu'on, vit paraître les vaisseaux que Colomb avait promis sans y compter beaucoup. Les Espagnols quittèrent avec des transports de joie iine île où la jalousie . inhumaine d'Ovando les avait laissés languir pendant plus d'une année, exposés à toutes les espèces de calamités. *
Lorsque Colomb fut arrivé à Santo*Don[iing:o , legôuver-neur mit en œuvre tous les artifices des âmes viles, qui réparent l'insolence par la bassesse, flattant l'homme dont il était jaloux çt dont il avait tramé la perte. Il reçut Colomb avec de grandes marques de respect, le" logea dans sa maison, et lui prodigua toutes sortes, de distinctions. Mais, au milieu de .ces.démonstrations simulées, il ne put cacher la haine qui dévorait son cœur. Il mit en liberté le chef des mutins qjie Colomb avait amené dané les fers t>our le faire jug^r pour ses crimes, et intimida tous ceux qui avaient défendu le parti de^Tamirai, en les menaçant de rechercher leur conduite.
* Vie de Colomb, chap. it>4' — Herrcra, decad. ï, lib. Vf, cap. 17.. » Vie de Colomb, chap.*i07. — Herrera, decad, I, lib*. VI, cap. 1 1.
Colomb se soumit en silence à ce qu'il ne pouvait empêcher; mais il montra tine extrême impatience de quitter un pays où commandait un homme .qui l'avait traité en toute occasion avec tant d'injustice et d'inhumanité Ses^ préparatifs furent bientôt faits, et il pnit à la voile- pour l'Espagne avec deux vaisseaux. Le malheur qui avait accompagné sa vie continua de le poursuivre jusqu'à la. fin de sa carrière. L'n de ses vaisseaux fut obligé de revenir* a Saoto- Domingo, ne pouvant plus tenir la mer ; l'autre, battu par de violentes tempêtes, fit sept cents lieues avec des vergues pour mâts, et gagna avec beaucoup de difficulté le port de San-Lucar *. Colomb y reçut en arrivant* la nouvelle de l'événement le plus fâcheux qu'il pût craindre. Isabelle venait de mourir, et cette perte lui enlevait la dernière ressourcé qu'il avait espéré de trouver dans sa justice, son humanité et sa bienveillance. Il .ne restait plus personne qui pût réparer les injustices qu'il avait éprouvées, le récompenser de ses services et le dédommager de ses souffrances. Ferdinand l'avait toujours traversé et avait été souvent injuste envers iHi. Des sollicitations auprès d%n. prince si prévenu devenaient pour Colomb aussi désagréables qu inutiles ; c'était pourtant dans cette triste occupation qu'il était destiné à consumer le reste de ses jours. Aussitôt que sa santé put le lui permettre, il se rendit à la cour. Ferdinand l'accueillit avec une politesse' froide. Colomb lui présenta requête sur requête pour obtenir la punition de ses oppresseurs et la restitution de tous les privilèges qui lui étaient promis par le traité de 1492. Ferdinaiid l'amusa de belles paroles : 11 employa toutes sortes d'artifices pour éluder ses demandes et laissa voir clairement l'intention de ne jamais terminer cette affaire. • La santé affaiblie de Colomb flattait Ferdinand de l'espérance qu'il serait bientôt délivré de ce solliciteur importun, et le soutenait dans l'exécution de son injuste plan.de délai : il ne fut pas trompé dans son attente. Le copur navré de l'ingratitude d'un monarque, qu'il avait servi avec tant de fidélité et de succès , épuisé par
* Vie de Colomb, chap. io8. — Hcrrera, decad. ï; lib. Vf, cap. la. • • Suivant la relation de Diego Portas, Collection des voyages et découvertes des Espagnols, etc., Christophe Colomb entra dans le port de San Lucar le i5 novembre i5o4. (D. L. R.)
154 HisToiipi m vfmiiiQ^*
les fatigues et les chagrins .qu*il avait* essuyés , et affaibli par les infirmités qui étaient le fruit de ses U*avaux, Colomb finit' sa vie à Yfdladolid, le %0 mai 1^06, dans la cinquante-neu* vième £uinée de son âge ^ H mourut avec la fermeté qui avait toujours distingué son canactère et avec les sentiments de rer ligion qu'il avait montrés dans toutes les circonstances de to vie'. V . •
* Son corps, déposé 4'al>or<i àans le couvent de Saint-François, fut transféré, en i5i3, au monastère des Chartreux de las Guevas à Séville, et placé dans la chapelle de Sainte-Anne ou du Christ qu'avait fait construire l'année précédente |e frère D. Uiego Lugap, et non dans les toinBeau;^ des seigneurs d'ÂIcala, ainsi qAe le dit Zuniga (Annales de .Séville, liv. xiif, an i5o6, S l'r). Porté<ensuitéà-Santo-Domingo, il fut mis dans l'église cathédrale de cette -ville. La partie espagnole de l'tle de Saint-Domingue ayani été cédée ù la Fronce parle traité de Bâle, les restes de Christophe Colomb furent détinitivemeni exhuméjset transférés en 1796 a I4 Havane, oit ils sont en ce moment. (D. L.,IV.)
*• Vie de Colomb, cbap. io8. — Herrera, dccad..l,Ub. VI, cap. i3, 14, i5.