LIVRE ItQJSlÈME
bien aux Indiens dahs les établissements déjà formés par les Espagnols, Le mal était trop invétéré pour céder ^x remèdes. On faisait tous les jours des découvertes nouvelles dans le continent, qui donnaient de bâutes idées de sa population et de son étendue. Dans toutes ces vastes régions il n'y avait ^core ^qu'une seule colonie très-faible, et si Ton en exceptait un petit espace sut Uisthn>e de Darien, les naturels étaient maîtres de tout le pays. C'était làlin champ nouveau et plus étendu pour le zèle et Thumanité de Las Casas, qui se flattait de pouvoir empêcher qu'on y introduisit le pernicieux système d'administration qu'il n'avait pu détruire danà les lieux où il était déjà tout établi. Plein de ces espérances, il sollicita une concession de la partie qui s'étend le long de la côte, depuis le golfe de Paria jusqu'à la frontftre occidentale de cette province, aujourd'hui connue sous le nom de Sainte-Marthe. Il proposa d'y élablir une colonie formée de cultivateurs, d'artisans et d'ecclésiastiques. Il s'engagea à civiliser, dans l'espace de deux ans, dix mille Indiens, 'et à les instruire assez bien dans les arts utiles, pour pouvoir tirer de leurs travaux et de leur industrie un revenu de quinze mille ducats pour la couronne. U promettait aussi qu'en dix ans sa cdlo.nie aurait fait assez de progrès pour rendre au gouvernement soixante mille ducats par an. li stipula qu'aucun navigateur ou soldat ne pourrait s'y établir, et qu'aucun Espagnol n'y mettrait le pied sans sa permission. Il- alla même jusqu'à vouloir que les geps qu'il emmènerait eussent un habillement particulier, différent de celui des Espagnols, afin qu'ils ne parussQpt point aux Indiens de ces districts de la même race d'hommes qui avaient apporté tant de calamité^ à l'Amérique ^ t*ar ce plan, dont je ne dorme qu'une légère esquisse, il paraît clairement que les' idées de Las Casas, sur la manière de civiliser et de traiter les Indiens, étaient fort semblable^ à celles qne les jésuites ont suivies depuis dans leurs gi'andes entreprises sur l'autre partie du même continent. Las Casas supposait que les Européens, employant l'ascendant que leur donnaient une intelligence supérieure et déplus grands prpgrès dans fes sciences et les arts, pourraient conduire, par degrés, l'esprit des Américains à goûtw ces moyens
* Hcrrera, decad. H, lib. IV, cap. 2. •
4^8 HlSTOHIllf i)E.L'AMÉI^QUE. '
de boaheur dont ils éXmïiX dépourvus, iem faire cultiver leç arts de rUomme eu société Qt les rçaçlre capables ^e jouir de^ avant^g^ de la via civile.
L*évêque de Burgps ç( le coflseil des Ipdes regardèrent 1^ plan de Las Ç?is^^ ;^ow-sev|lçmeçit comme cUimériquel m^^is comme extrêmement (^a^gereux. Us pensaient que Tesprit cjes^ Américains ^t^^^t nat^irelleça^nt si borné et leur (jndolence si excessive, qu'pp nç çéuss^rait jamais î^les instruire, ni à l^^y {aire f^ire ancien pr(^rés. ïl^ prétendaient qu'il serait fort im-r pri^dent (Je <îonner u^e ^utqvitè si grai^de sur un pîiys de piille • milles de côtes à un enthousi^t§ visionnaire et présomptueux, étranger aux affa^^res et saï^ connaissance de Tart du gouverr nement. ^.as Casas, qui ^'attendait à cç^t^ résistance, ne ise d^r couraçea poiqt. Il eiit recour^ encpre aux favoris flam^^ndSy, qui appuyèrent sesyue^ auprès de Charles \ avec beaucoup de zèle, précisément parce que les mintetr^ espagnols les avaie}it rejetées. Ils déterminèrent le laonarque, qui venait d'être èjevé à rén^pire, à renvoyer l'e^men de cette affaire 4 un ^îertain nombre de membres de son conseil privé, et Las Casas ayant récusé tous \çs membres du cqnseil de^ ^udes, comme prévenus et intéresjsés, tpu§ furent exclus. La décision des juges cliioi^s à la reçomuiandatioa des yiania^d^ fv|t entièrement conforma aux sentiments de qé$ dern^er^. Oui approuva le nouveau plan, et l'on donn^ des pr^rçs pour \^ paeftre |t exécution, mais en restreignant le territoire ^ccorflé ^ ^.as Cs^sas à trois cents milles le lopg (Je'l^côte de'C^mana, d'où il lui sere^it libre de s'étendre dans les parties intérieures du p^s K
Cette décision trouya des censeurs. Presque tous ceux qui avaient été en Amérique la txlàmiient et soutenaient leur opi-r nion £^vec t^nt de confiance ef par des raisons si piausih)eSi qu'on çrqt devoir &'arrêler et examiner de nouveau la question avec plus de soin. Charles lui-même, quoique accoutumé dans sa jeunesse à-«uiyr« les sentiments de ses ministres 4vec une déférence et une soumission qui n'annonçaient pas la vigueur et la fejpmeté d'esprit qu'il montra ds^ns un Age plus mûr, commença à soupçonner qiie la chaleur que les Flamands meVr
* Gomara, iiitC gén., chap. 77. — Herrera, decad. II, lib. IV, cap. 3. — Oviedo, lib. XIX, cap. 5.
t^eat d£^Q^ iQUte^ te affaires ^els^tifes à l'Amérique avail pour principe quçlai^e mc^if dont il devait se défier ; il déclara qu'il était d^t^^rminé è approfondir lui-rinâme la question agitée depuisi si longtemps sur lecaraclère des Américains et sur la ma* ni^re la plus cQQfenahle de les traiter. Il se présenta bientôt un0 circonstance qui rendait cette discussion plus facile. QuevectP, évéque du Dafien, Qui ^vait accompagné I^edrarias sur le continent 'e^ 11115, venait de prendre terre à Barcelone, où la cour faisait* alors sa résidence. On sut bientôt que ses senti- ' ments sur les facnlté^ et les dispositions des Américains diffé- ^-aientde ceurd^ Las pasas^ et Charles imagina asse? naturelleofient qu*€^ii écoulant et en comparant les raisons de deux peirsonnages respectables qui, par un long séjour en Amériqii^ avaient eu* le temps d'observer les mœurs du peuple qu'il ^ gissait de faire connaître, il serait en état de découvrir lequel .^es çleux av^^t formé so^ opinion avec *plus de justesse et de discernement.
Qn çlésigna PQVir ^t exaoil^n un jwr fixe et une audience solennelle. L'empereur. parut avec une pompe extraordinaire ^ sf^pt^ça ^\\xw^ trône dans ia grande salle de son palais. Ses cou^t^ns V^nvironnalf^nt. Dpn Diego Colomb, amiral des ï!8^t ^^ appelé- l-'ivêque du Darien fut inv\té k dire le premier sp^ ^yis. Son discours ne fut pas long. U commença par déplqreji^ \^ malheurs de l'Amérique et la destrqctiôn d'un ^rana no&ttu^ de ses imitants, qu'il reconnut être en partie l'elfet de l'excessive dMl^té et de l'imprudence des Espagnols ; mais il déc^ajf^ qu^ to^B les habitants du Nouveau -Monde qu'il avait ob^vés, soit di^ns le continent, soit dans les Ues, lui avaient paru ^pe ^pèçed'ljçtemes destinés à la servitude par Tinfério* rite de leur intelligence et de leurs talents naturels, et qu'il se-» rait ^(npossit)le de les instruire, ni de leur faire £A^ aucun pro^rèsi vers la civilisation, si on ne les. tenait pas sous l'autorité çontipuelle d'un maiti%.La8r Casas s'étendit davai^tage et défendit son' sentiment avec plus de chaleur. Il s'éleva avepindJgQatiod contre Vià^e qu'il f eût aucune race d'hommes née pour la servitude, çt attaqua cette opiniPiQ comme irréligieuseet inhumaine. Il assura que les Américains ne manquaient pas d'intelligence et qu'elle n'avait besoin que d'être cultivée ; qu'ils étaient
200 HIST01RE.de L'AMÉRIQUE.
capables d'apprendre les principes de Jareligionetde.se former à rindustrie et aux arts de la vie sociijô ; que leur douceur et leur timidité naturelle îes rendant soumis et docileSit>n pou*' valt les conduire et les former, pourifu qu'on ne les traita pas . durement. Il protesta que dans le plan qu'il-truftil proposé,, «es vues étaient pures et désintéressées, et que, quelque ^^ntage que l'adoption de ce plan dût procurer hàa. couj'ôune de Castille, il n'avait jamais demandé et ne voudrait jamais recevoir aucune récompense de ses travaux. / ". '
Charles, après avoir entendu les deux plaidoyers :et consulté ses ministres, ne se crut pas encore a»^2j)ieli instruit ftour* prendre une résolution générale relativeraeat ^ la capdition des Américains; mais comme il avait une entière Confiance en la profité de Las Casas, et que l'évêquedu Defiùen lui^fnême convenait que l'affaire était assez importante pour qu'oa pût essayer le plan proposé^ il céda à Las Cases, par des lettre&-patentes> la-paKtie de la côte du Gumiina dont nous avons fait 'mention plus haut, avec tout pom^ d'y éHiblir une colonie sur le plan qu'il avait proposé ^ *"'
Las Casas pressa le« préparatifs de son voyage avec son ardeur accoutumée; mais, soit par son' inexpérience dans ce genre d'affaires, soit par l'opposition secrète des nobles espanols, qui craignaient que l'émigration de tant de personnes ne leur enlevât un grand nombre de bras utiles employés à la culture de leurs terres, il ne put déterminer qu'en viroYi deux cents cultivateurs ou artisans à l'accompagner à Cumana.
Rien cependant ne put amortir son zèle. $ mit à la voile avec cette petite troupe, à peine sufBsantepour prendre posses- ^sion du vaste territoire qu'on lufaccorfïait, et avec laquelle il était impossible de réussir à en civiliser les habitants. J.e premier enc^oit où il toucha fut l'ile de Porto-Rico. Là-il eut connaissance d'un nouvel obstacle à l'exécution de son plan, plus difficile à surmonter qu'aucun de^eux qu'il avait rencontrés jusqu'alors. Lorsqu'il a\ttit quitié l'Amérique, en 1517, les Espagnoll n'avaient presque aucun commerce avec le continent, si l'on excepte les pays voi»ns du golfe du Darien. I^is tous les
» Herrera , decad. II, lib. IV, cap. 3, 4. 5. — Argensola, Annales dTAragoD, 74, 07* -* Remesal, Hist. gén., lib. II, cap. 19, 20.
. LIVftÈ TROISIÈME* !204
genres de travaux s'affaiblissaDt^e jour en joqr à TEspagnola par la «destruction rapide des naturels du pays, les Espagnols manquaient de bras pour continow les entreprises déjà formées, et ce besoin les avait fait recourir à tous les e^^pédients qu'ils pouvaient imaginer pour y suppléer. On leur avait porté beaucoup de nègres, mais le prix en était monté si haut que là plupart dm colons ne pouvaient y atteindre. Pour se procurer des esclaves à meilleur marché, quelques-uns d'entre eux armèrent d* vaisseaux et se mirent à croiser le long des c6tes du continent. Dans les liedx où ils étaient inférieurs en force, ils commerçaient avec les naturels et leur donnaient des quincailleries d'Biirope pour les plaques d'or qui servaient d'ornements à ces peuples; mais partout où' ils pouvaient surprendre le$ Indiens .ou s'en oiiparer par la force, ils les enlevaient et les vendaient à l'Espagnola ^ Certte piraterie était accompagnée des 1p\us grandes atrocités. Le nom espagnol.deylnt en horreur sur tout le continent. Dès qu'un vaisseau palissait, les habitants fuyaient, dans les bois oU couraient aux rivages en armes pour repousser ces cruels ennemis de ]éxT tranquillité^ Quelquefois ils forçaient les £3pagnols à se retirer avec précipitation, ou ils les massacraient-pans la violence de leur ressentiment contre toute la nation espagnole ils assassinèrent deux missionnaires dominicains que le zèle avait portés à s'^é'tablir da&s la [fi'ovince*d^ Gumana *. Ce meurtre de personnes révérées pour la sainteté de leur vie excita uiïe grande indignation parmi les colons de l'Espagnola ;'au milieu de la licence d*e leurs mœura et de la .cruauté de leurs actions, ijs étaient pleins d'uazèle si ardent pour la religion et d'un respeel^i superstitieux pour ses minis-^ très, qu'ils résolurent de punir ce crime d'une manière qui pût servir d'exemple, non-seulementsurceux.quiravaient commis, mais sur la nation entière. Pour Texécution de ce projet ils donnèrertt le commandement de cinq vaisseaux et trois cents hommes à Diego Ocampo, avec ordre de .détruire par le fer et par le feu tout le pays de Cumana, et d'en faire les habitants esclaves pour être .transportés à l'Espagnola. Las Casas trouva à Porto- Rico cette escadre faisant voile vers le continent; et Ocampo
• Herrera, ilecad. UI, lib. Il, çap, S.
• Oviedo, Hist.^ lib. XIX, cap. 3. '
lot HISTOIRE ÔE L'ArffeRïOUE.
ayartt refusé de différer son. voyage, il comprit qu'il lui sèrjjt impossible de tenter l'exécution de son plan de paix dans un pays qui a.Uait être le théâtre de iâ guerre et de la désolàtiott *. Dans l'espérance d'apporter quelque remédie aux suites fûneste^de.ce malheureux inci(fent , H S'embarqua pouf Santo- Dpmingo, laissant ceux qiii l'avaient suivi cantonnés parmi les colons dfe^orto-Rico. Plusieurs circonstances concoururent à le feire recevoir fort mal à l'Espagnolà. En travaillantvà soulager les Indiens» il avait censuré la condiiité de ses'compfeitrrotes i, les colojis dé l'Espagnolà , avec tant de sévérité , qu'il leur était devenu universellement odieux. Ils regardaient le succès de sa tentative comme devant entraîner leur ruine, ils attendaient de grandes recrues d'esclaves de Cumâna, et ces espérances s'évanouissaient si Las Casas parvenait^ y établir* sa colonie. Figueroa, ert conséquence d'un plan formé en Espagne pour déterthiner fe degré d'intelligence et de docilité des Indiens , avait fait une ^xpérieïice qui paraissait décisive contre le système dé Las Casas. Il en avait rassemblée l'Espagnolà un assez grand no^?bre , et les avait établis dans deux villages , leur laissant une entiène liberté et les abandonnant à leur propre conduite ; mais ces Indiens , accoutumés à uîi genre de vie extrêmement différent , incapables de premJre en si peu dé leihpsdé nouvelles habitfides, et d'ailleurs découragés par leur malheur particulier et par celui de leur patrie , se donnèrent si peu de peine pour cultiver le terrain qu'on leur avait alloué /parurent si dépourvus de soin 6t dé prévoyance pour fburnir à leurs propres besoins-, et-si éloignés de tout ordre etde tout travail réguliet*, que les Espagnols en conclurent qu'il tSlait ittiposslbfë de lés former à une vie sociale , et qtt'îl fallait te îiégarder ièomme des enfants condamnés à rester contiîiuelîementsous la tutelle des Européens, qui leur étalent supérieurs i^ sagesse et en sagacité *.
Malgré la réuniori de toutes ces circonstances , qui atmàii^nt isi Ibrtement contre ses mesures ^ux mêmes à qui il s^adtéssait pour les mettre à exécution , Las Casas, par son activité ôt $a persévérance , par quelques condescetidancés et lïeâucioup de
» Herrera, decad. U, lib. IX, cap. 8, 9. Ibid,, lib. X, cap. 5.
Liv*É tRÔÏSIÈMfe. 463
menaces , obtint â la fin un petit corps -de troupes pour protéger sa colonie au premier moment de son établissement. Mais, à son retour à Porto-Rico, les-màlatlies lUi avaient déjà enlevé beaucoup de ses gens, et teâ aute, ayant h^oùvé quelque occupStion dans l'Ile , ^jefusêlrent de le suivre. Avec ee qui lui restait de mondeil fit voile vers Cuiïia,na. Ocampo avait exécuté sa commission dans cettte province avec tant de barbarie ; il avait, massacré ou envoyé en esclavage à l'Espagnola un si grand iiombre d'Indiens , que but ce qui restait de cefe malheureux s'était enfui dans les bcMS^ et que le petit établissement qu*il avait formé dans un lieu nomrtié par lui Tolède , se trouvant dans un pays désert , touchait à sa destruction. Ce fut cependant en ce même endroit que Las Casas fut obligé de fixer ^ sa résidence. Abandonné et par les troupes qu'on lui avait données pour le protéger , et par le détachement d'Qcampo qui avait prévu les calamités aihquelles il iJevait s'attendre dans un poste «i misérable, il prit les précautions qu'il jugea les meilleures pour la,^ûreté et la subsistance de ses colons ; mais, comme elles étaient encore Win i insuffisantes, il retourna à l'Espagnola solliciter des secours plus puissants , afin de siuver des hommes que leur confiance en hii avait engagés à courir de si grands dangers. Bientôt après'son départ, les naturels du pays , ayant reconnu la faiblesse des Espagnols , s'assemblèrent, secrètemetit, les attaquèrent avec la furie Naturelle à des hommes réduits au désespoir par les barbaries qu'on avait exercées contre eux*, eh firent périr un grand nombre, et forcèrent le reste à $e retirer à l'île de Cubagua dans la plus grande consternation. l8 petite colonie qui fêtait tfttablie pout* la pêche des perles partagea la terreur^pànique dont les fugi-* tifs étaient'saisis, ^t abandonna 111e. Enfin , il. ne resta pas un seul Espagnol dg^s aucune partie du contihènt ou des lies adjacentes, depuis le golfe de-Paria jusqu'aux confih^ dû Darien. Aœablé par cette succession de désastres et voyant cette fin malheureuse de tous ses grands projets, Las^ Casas n'osa pins se montrer, il s'enferma dans le couvent des dominicains à • Eanto-Domingo, et prit bientôt après l'habit de cet ordre K
> Herrera ^ décade 11, lib« X, cap. 5 ; dccad. UT, lib, n, càp. 3, '4i S> "* Oyiedo )
Quoique la destruction de la colonie de Cumana ne soit arrivée qu'en Tan 1521 , je n'ai pas voulu interrompre le récit des négociations da Las Casas depuis leur origine jusqu'à leur issue. Son système fut Tobjet djune longvw et sérieuse discussion, et, quoique ses tentatives eo feveur des Américains opprimés n'aienj pas été suivies du succès qu'il en espérait (sans doute avec trop de (X)nfiance), s<it par son imprudence , soit par la haine active de ses ennemis , eHes donnèrent lieu à divers règlements qui furent de quelque utilité à: ces malheureuses jiations. Je reviens maintenant à l'histoire <les décou vertes espagnoles , en suivant Tordre dps temps *.
Diego Velasquès, qui avait conquis Cuba en 1511 , conservait encore le gouvernement de cette ile comme député dé don Diego Colomb, quoiqu'il lui donnât rarement des marques de subordination et qu'il cherchât A se rendre entièrement indépendant*, Sous sià sage administration Cuba devint l'un des établissements espagnols les plus florissants. L'idép avantageuse qu'on avait de cette colonie y attirait beaucoup (]^ personnes quî opéraient y troijver des établissements solides ou quelque moyen d'occuper leur activité. Comme Cuba était la plys occidentale des îles occupées par les Espagnols, et queTOcéan, qui s'étegd beaucoup pltfs loin à l'ouest, n'avait pas encore été visité, ces circonstÉUicesinvitaientles habitants de cette ile à tenter de nouvelles découvertes, toute expédition où le courage et l'activité pouvaient conduire promptement à la richesse était plus conforme au génie de ce siècle que cette lenteur, cette patience d'industrie nécessaires pour défricher un terrain ou pour fabriquer te sucre. Plusieurs •fficiers qui avaient servi spuS; Pedrarias dans Iç Darit^n formèrent une association pour tenter des découvertes. Ils persuadèrent à François» Hernandès de Cqrdova, riche colon de Cuba et homme d'un grand courage , de se-joindre à eux et d'être leur com*mandant. Velasquès, non-seulement approuva leur projet, mais leur donna du secours. Comme les aventuriers. qui avaient servi au Darien
HUt., lib. XIX, èap. 5. — Gomarat, cap. 77. — Davila Padilb, lib. I, cap. 97. — llcmeftal, Hist. gén., lib. Il, cap. 23, aS.
' llerrera, dfccad. II, lib. X, éap. 5, pag. 329.
• Ibid., Hb. Il, cap. 19,
{.IVRE Tffe(U8IÈME. - 2(Rî
manquaient de-tout, lui et Cfordoya * leur^ avancèrent de Tar-^ gent pour acheter troîs petits vaisseaux et lewr fournirent tout* <5e qui leunétait nécessaire pour le commerce et pour la guerre. Cent dix hoûimes ^'embarquèrent et firent voile de San-Jago-. de-Cuba., le. 8 îésfmiMl. Par le conseil de leur principal pilote, Antoine. Ale^minos, qui avait servi cous Tamifal Colomb, ils portèrent directeraen^'à l'ouest, sejgtiidant;d*aprè§ TopiiMon 'la ci?gpapd navigateur qui kvait constamment soutenu q\m ^ ^ route^ Toùest conduirait aujc pluS importantes déoouvertes. .
Le vingt et unième jour après leur départ de San-Jago ils virent terre. C'était le cap XJatoche, iijiiiûrme la pointe orientale de cette grande péninsiile en avant du continent (Je TAmé-. rique, Ifiquelle a conservé le tfom de Yueatan que lui donnent les habitants du paySj. Comme ils approchaient du rivage ils » virei^it, venir à eux cinq canots pleins d'Indiens décemment vôt«s-d'habits dé coton , spectacle noùvéau^pour les Eépagnols, qui avaient trouvé jusque-là l'Amérique habitée par des «sauvages nus. Cordpva s'efforça de gagner, par de petits présents, )& bienveillance de ce peuple. Les Indiens, q^oic|uéiétonnésà lu ' vae^es objets extraprdinwfes.quiw présentait pour la première Tois à leurs yeuï, invitèrent, iwec une apparence de cordialité , les Espagnols à visiter leurs habitations. Les Espagnols débarquèrent, et, en ^'avançant dananle pays, remarquèrent * avec une nouvelle surprise de grandes maisons bâties en pierre; mais ils éprouvèrent bientôt qu8, si les Indien» du Yucàtan étaient jdus pivilisésque les autres Américains,- ils étaient aussi plus artfficieux et plus giftrriers. Le cacique, 'enrecevant Cor^ova avec de vifs témoignages d'amitié, avait posté en embuscade derrière un petit bois un corps .-coniidérable d'Indiens qui, sur un signai qu'il leur fit, coururent sur les Espagnols et Tes attaquèrent avec beaucoup de hasdiessô et une espèce d'<)rdre miliftiire. A la'première décharge delëurS flèches, 'quinze-E^gnoîs furent blessés; mais l'explosion soudaine des armes à feu frappa les Indiens -d'une si gyande terreur, et ils furent si étonnés du raVïige que firent parmi eux
' l\ s'appelait Francisco Hernandès, et c'est toujours sous ce nom qfte Herrera , Torqoemada et les autres écrivains'ApagUols le 'désignent f Cordova (Cordoue) il'é> tait que le lieu de sa n^iseai^ce. (D. L. R.) . .
^6 HISTOIRE i>E t»AlAÉIii0UE.
les arquebuses et les.autres armes de leurs nouveaux ennemis, qu'ils s'enfuirent avec précipitation. Cordova abandonna un pays où il avait été si iflàl reçU, emmëhant avec lui deux prisonniers et emportant les- ornements d'un petit temple qu'il pilla dans s^ retraite.
Il continua sa route à roiiest sans perdre Va côte de vue , et le seizième jour il arrivâ*à.Campêche. Là les Indiens le reçurerti avec plus d'hospitalité. Les Espagnols s'étonnaient beaucoup de n'avoir trouvé aucune rivière sur unô côté d'une si grande éteridte et qu'ils imaginaient appartenir à une lie *. Comme l'eàtt commençait à leur manquer, ils s'avancèrent encore, bt décotivriiVnt à la fin l'embouchure d'utie rivière à Pontonchan, quelques lieues par-delà Gàtnpêchê.
Cordova débarqua toutes ses trôhpes pour pirotéger ses matelots pendant qu'ils fêtaient de Teâu. Mais, malgré toutes ces précautions, ks Indiens les attaquèrent avec unç telle furie et en si' grand nombre , que quarante-sept Espagnols furent tué» sur la place et qu'uri seul d'entre eux se retira sans être blessé. Leur commandant , quoique blessé en douze endroits , dirigea la retraite avec autant de présence d^esprit qu'il -avait montré de courage danà Tactloa. Les Espagnols regagnèrent avec peine leurs vaisseaux. Après une tentltivié si malheureuse , il ne leur restait d'autre parti que de hâter leur retour à Cuba, iks souffrirent dans le trajet jous Ifes tourrheilts que la soif peut faire éprouver à dés hommes blessés et rtialades , renfermés dans de petits -vàisseâtlx et exposés à la chaleur dô la zone torride. Quelques-uns succombèrent à tant de maux dans la travtersée. Cordova*. leur chef, mourut peu de temps après avoir pris terrfi à ftiba *. ■ •
Tbute thalheureuse qu'avait été be.ttë expédition, elle anima pliVtôllîd^élle n'kbaitit la passion des Espagnols pour lefe entreprlsefe. 118 avaient découvert, à une petite distance de Cuba, une cohlfée d'ùhe grande étendue» qui paraissait Jertile et habitée pir des peuples bieri plus civilisés qu'aucune autre
• Voycf les Notes 3 «et 33.
* Hcrrera, decad. II, jib.. II. cap. 17, 18.— HÎ8t. Verdaderâ de la conqttista de la Nueva*Espafla, por Bernai Diai del CastiUo, cap. 1-7. — Oviedo, lîb. XvM,.ï;âp. S. — Gomara, cap. 52^— P. Martyr, de.lnsolis nuper itiTëoUé, pag. 329.
Qditioxi alors ponnvie eu Ai^ériqu^. Quoi(]|u*9n eût eu peu dç coinmerGe avec eyx , on en ^vgit tiré quelques ornements d*or d^pif u de valeur, mais artistèraejat travaillés. Ces circonstances, exagérées par dçs bominip^ qui cherchaient à rehausser le mérite de leurs exploits , étaient plus que suffisan|es pour réveiller de§ espér£|nces roiQançsques. Il s'offrit beaucoup de monde pour une nouvelle expédition. Velasquès^ désirant se distin- . guer par un service important qui pût lui n)ériter du roi l'indépendance à laquelle \\ aspirait dans son gouvernement de Cuba, ne se contenta pas d'exciser leur ardeur, il arma' à ses dépens quatre vaisseaux pour le voyage. Deux cent quamnte yolont«fires , pari^ lesquels plusieurs avaient de la naissance et de la fortune, ft'eiuban ' r cette expédition. Elle
était soys lesojrdrés çle J^j va , jeune hqmme d'un
9)é^ite et tl*iii courage, re les instructions ét§,ient
d'observer av§(^ atteption Ii pay^ ^\i'\\ découvrirait ,
de fî^ire des éc^ngçs pour si les circonstances lui
paraissaient favorables , d'établi^ une colonie dans quelque position ^vaptageuse. 11 mit à la yoile de San-Jago-de-Çub£^ . le 8 avril 1518. Le pilote Alaminos suivit la même rpu^e que dans te voyi^e précédent ; mais la violence des| courants ayant entraîné les vaisseaux vers le sud , la premièreterre qu'ils recopuureftt fut l'île de Çozumel^ ^ l'^st du yutaci^n. Tous les habitants s'enfuirent d^us les bois et dans les montagnes à l'approche desËspagnol$ , qqi ne firent pas, un loii^ séjour dan§ l'Ue \ ils arrivèrent saps aucun accident remarquable à Poto©chan, sur Ig côté opppsé ^elçi péninsule. Le désir <le venger leurs compatriotes massacrés; en cet endroit, fortifié par leurs* principes de pp|itiqu^, les détermipa c^ y descendre ^ dans la vue de châtier les ïpdieps de ce district avec une rigueur et. un éclat qui pussent fre^pper de terreur tous 1^ peuples du voisinage. Mais (juoiqu'ils eussent çlébarqué toutes l^urs troupes et.piiS" à. terre quelque'^ pièces de campagne , les Indiens se défendirent* avec tant de courage, que les Espagnols eurent beaucoup de peine à les repousser, et se confirmèrent dans l'opinion où ils étaient déjà qu'ils trouveraient dans les
> Orellana prétend quil était nevai de Velasquei; Herréla ne parle pais de ce.Uç parenté. (0. L. R.)
208 HISTOIRE DE i*ÂMÉRIQUE.
habitants de ce pays des. ennemis plus redoutables que tous ceux qu'ils avaient rencontrés dan^les autres parties de l'Amérique. De Pontonchan ilp*conlinuèrent leur route Vers Touest, se tenant aussi près d^Ta côte qu'il leur était possible , et mettant à l'ancre tou^^s soirs pour se garantir dé» accidents dangereux auxquete-ftk. pouvaient être exposés dans une' mer inconnue. PeniterrCle jour^ leurs yeux, continuellement attachés sur Uterrç>/'é.taièn( frappés de surprise et d'adm'ira^tipn à la vue de3 beautés dû p^ys et de la nouveauté des objets qui se pflfeerilaieîïlà*eux..IIs voyaient dispersés sur la côté de& villages où ils distipgi^aient des maisons de pierre, qui^ loin liuf paraissaient blanches «t élevées. Dans la chaleur de Teur . admiration ils croyaient vQir des villes ornées de tours et de créneaux * ; i<; un dçs, soldats .ayant-remarque que ce pays ressemblait par son aspect à l'Espagne, Grijalva lui donna , avec un applaudissement universel , l^nom de Nouvelle-Espt^pH , nota qui désigne encore cette vaste et riche province de la domination espagnole en Amérique '. Ils descendirent s|ir les bords, d'une rivière appelée par les naturels T^basco: la nou-
, v«lle de Ta^anlage qu'ils avaient remporté à Pontonchan étant
. parvenue en cet endroit, le cacique^ les reçut non-seulempnt d'une manière amieale ,-.mais même leur fit des présents considérables, qui cônfirîDèrènt les hautes idées que les Espagnols avaient prises de la richesse et.de la fçrtilité du pays. Ces idées
's'étendirent et se fortifièrent encore par ce qui leur arriva dans le lieu où ils touchèrent *ejisDitej c'était- à l'ouest de Tabasco
*^ànsk province connue depuis sous le nom de Guaxaca. Ils y furent accueillis ayec des marques de'respect extraordinaire, comn^e des êtres au-desstis dô l'humanité. Lorsqu'ils débarquèrent, les naturels brûlaient devant eux ua encens de gomme copale, et leur présentaient en offrande ^ut'ce.que leutlwiys avait de plus précieux. Ils s'*empre§sèreqt d'établir tin commeïte avec ces étrangers, èteûsixjour^ les Espagnols ob-
» Voyez la Notb 34. . • .
* Frai^cois de Montejo, Kun dos officiers de Grijalva, fut le premier Espagnol ||ui débarqua sur cetie côte , où il eut uncentreyae avec le$ envoyés de Montezurn^, qni.ayaiit élu instruit llu voyage de Hcriialrtlè; de Cordova,<cCde l'apparition dans son empire de soldats étrangers, avait ordonné qu'on prit des informations sur lenrcompie. 0. L. R.) ;
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tinrcfnt des bijoux d'or fl*un travail curieux , pour la valeur de quinze mille pesos, en échange de quelques bagatelles euro« péennes de vil prix. Les deux prisonniers que Hernahdez de Cordova avait emmenés deYucatan avaient jusqu'alors servi d'interprètes; mais comme ils ne comprenaient pas la langue de ce nouveau pays, les naturels firent entendre par signes %u.!ils étaient sujets d'un grand monarque appelé Monté- ^uma , dont la domination s'étendait sur cette province ainsi que sur plusieurs autres. Grijalvaquitta cet endroit, dont il dut être fort satisfait, et continua sa route vers l'ouest. Il débarqua sur une petite île qu'il nomma Vile des Sacrifices, parce que ce fut là que les Espagnols virent pour la première fois » l'horrible spectacle de victimes humaines que la barbare sU' pcirstition des naturels offrait à leurs dieux. Il toucha à une autre petite île, qu'il appela €aint-Jean-de-Ulua. Il dépêcha de cette île Pierre de Alvarado , un de ses officiers, à Velasquès, avec un détail circonstancié des importantes découvertes qu'il avait faites, et avjpc les richesses qu'il avait obtenues en trafiquant avec les naturels. Après le départ d' Alvarado il continua avec les vaisseaux qui lui i*estaieyit de suivre la côte jusqu'à la rivière de Panuco ; le pays lui parut partout riche , fertile et trèspeuplé.
Plusieurs des officiers de Grijalva prétendirent quece n'ét^iît pas, assez d'avoir découvert ces belles régions , ni d'avoir rem- , pli à leurs différents débarquements la frivole cérémonie d'en prendre pç^ession pour la couronne de Castille r que leur gloire serait imparfaite s'ils n'établissaient dans un lieu favorable une colonie qui non-seulement assurât à la nation espagnole un abord dans le pays , mais qui , avec les renforts qu'ils avaient la certitude de recevoir, pût servir par degrés à soumettre tout le pays à la domination de leur souverain. Mais il y af ait. plus de cinq mois que l'escadre était à la mer; la plus grande partie des vivres était épuisée , et ce qui restait de provisions avait été tellement gâté par la chaleur du climat , qu'il n'était plus guère possible d'en faire usage ; la mort avait cmporlé plusieurs Espagnols; d'antres étaient malades; le pays était rempli d'iiabilants qui paraissaient aussi industrieux que braves, et ils étaierjtsous la domination d'un monarque puis»
210 HISTOIRE DP L'AMÉRIQUE
sant qui pouvait les réunir et rassembler des forces ocmsiclérâbles pour repousser une invasion. Songer à établir une color nie dans des circonstances si désavantageuses , c'eût été s'exposer à une destruction inévitable. Quoique Grijalva eût de Fambition et du courage , il n'avait pas les talents nécessaires pour former et exécuter une si grande entreprise. Il jugea pli|s prudent de retourner à Cuba , après avoir rempli Tobjet de sion voyage et exécuté tout ce que l'armement qu'il commandait l'avait mis en état de faire. Il revint à San-Jago-de-Cuba le 26 octobre, environ six mois après en être parti *.
Ce fut là le voyage >e plus long et en mèmg temps leplus heureux que les Espagnols eussent encore fait dans le Nouveau- Monde. Ils avaient découvert que le Yucatan n'était pa& une île comme ils l'avaient imaginé., mais une partie du grand continent d'Amérique. De Potoncban ils avaient suivi leur route, pendant plusieurs centaines de milles , le long d'une côte qui n'avait pas encore été reconnue, et qui, s'étendent d'abord vers l'ouest, tournait ensuite vers le nord. E(ifin toutle pays quMIs avaient découvert paraissait aussi important par sa richesse que par son étendue. 'Dès qu'Ai varado fut arrivé à Cuba, Velasquès, enchanté d'un succès qui surpassait tellement toutes ses espérances , dépêcha sur-le-champ une personne de confiance pour annoncer cette importante nouvelle en Espagne, y porter les riches productions des contrées qui avaient été découvertes par ses soins et solliciter une augmentation d'autorité qui pût le mettre en état d'en entreprendre la^Donquête. Il n'attendit pas même le retour de son messager ni f arrivée de Grijalva qui commençait à lui inspirer beaucoup de détiance et de jalousie et qu'il était résolu de ne plus employer * : il commença donc à préparer un armement proportionné à l'importance et aux dangers de l'entreprise qu'il méditait.
Comme l'expédition dont Velasquès était alors occupé â'est terminée par des conquêtes beaucoup plus importantes que
' Herrera, decad., Hb. I!I, cap. i, 2, g, 10. -r- Rem. Oiaz,cap. ft, 17. — O.viedo, Hist., Hb. XVU, cap. 9, ao. — Goraara, cap. 46*
* Vfîlasquez était 4'aiHeurs mécontent de Grijalva, qui n'avait pas suivi ses instructions relativement à la fçndation d'une colpni^e dans les pays qu'il découvri'* raU. (D, L,R.)
tout ce que les Espagnols avaient fait jusqu'alors , et les à conduits à la connaissance d'un peuple qui peut être regardé comme très-civilisé si on le compare avec ceux des Américains que Ton connaissait auparavant, il convient de suspendre quelque temps le récit de ces événements, si différents de ceux que nous avons d^à rapportés , attn de jeter un coup d'oeil sur rétat du Nouveau-Monde à l'époque de sa première découverte, et d'examiner la police et les mœurs des trifius sjmplès et ^ssières qui occupaient toutes les parties du çontii^eni oU les Espagnols avaient f)énétré.