‹ Histoire de l'AmériqueChapitre 28 sur 43 · LIVRE OtJÀTltIÈM · texte numérisé non relu

LIVRE OtJÀTltIÈM

i*aîtrè contraires à cette passion et concourir à en diminuer l'énergie, cependant *les nations les plus sauvages deà autres parties du globe semblent éprouver sort influence d'une manière plus puissante que les habitants du Nôuveau-Monde. Le nègre brûle de toute l^ardeur des désirs qui est' naturelle au climat où il vit, et les peuples les plus grossiers de l'Asie présentent également un degré de Sensibilité proportionnée à leur portion sur le globe. Mais les Américains sont à un degré étonnant in^ sensibles à la i)Uissance de ce premier instipct de la nature. Dans tobtes les parties du Nouveau-Monde les femmes sont traitées par les naturels avec froideur et indiflérerice : elles m sont pas Tobjet de cette affection tendre qui se forme dans Iqs sociétés civilisées, et n'inspirent point ces désirs ardents ^ naturels aux nations encore grossières. Même dans les climats oùcette passion acquiert d'ordinaire sa plus grande-énergie , le sauvage de l'Amérique regarde sa compagne avec dédain, comme*un animal d'une espèce inférieure à. lui. lUné s'occupe point à gagner ^on affection par des soins assidus et s'embap* rasée encore moins 'de la conserver par la complaisance et la douceur*. Les missionnaires eux-mêmes, malgré raustérité des idées monastiques , n'ont pu s'empêcher de témoigner leiir ètonnement de là froide indifiFérence que les jeunes Américains montrent dans leur commerce avec l'autre sexe " ; et il ne faut attribuer cette' réserve à aucune opinion particulière qui leur fasse attacher quelque mérite ià la chasteté des femmes ; c'est une idée irop raffinée pour un sauvage, et qui tient à une délicatesse de sentiment et d'affectioh qui lui est étrangère •*

Dans les recherches qu'on fai4; sur les facultés physiques ou irttellectuelles des races particulièfes d'hommes , il- n'y a pioint d^erreur plus commune et plus séduisante que cêlïe ^'attribuet à un seul principe des singularités caractéristiques qui sqpt l'eSét de l'action combinée de plusieuts causes. Le climat et

* HeHnepita, Mœurs des sauvages» 3a, etc. <— Rochefbrt, Hist. des il^ Antilles, p, 461.— Voy. de.Coreal, II, i4i' — I^amusio, III, Sog. — F.'Lozano, Descripciop del Grand Ghaco, 71. t* Falkner's Descriptioi^ of Pàts||[OQia, p. ia&. — * Lettere di P. ]Oatk«eo, ap. Muratod, II ChristÏM. Felice, I, So5.

• Chanyalwn, p. 61.— Lett. édif., tpm. a4, 3 U,«*Dh Tertre, 11, 337.<^Veiiesat) I, 81,— Ribal^ Hist. de lot trilinf., p. 1 1,

' Voyez la NoTB 64.

t52 HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE..

le sol d'Amérique diffèront à lant d'égards de ceux de Taulre hémisphère, W cette iiilTérehce est si sensible et si frappante, que des philosophes distingués ont trouvé cette circonstance suffisante pour expliquer ce qu'il y a de particulier dans la constitution des Américains. Ils attribuent tout aux causes physiques, et regardent la faiblesse de corps et là froideur d'àme

. des Américains comme des conséquences de la température de cette portion du globe qu'ils habitent. Cependant l'influence des causes morales et politiques méritait quelque attention ; car elles opèrent avec autant de force que celles par lesquelles on a cru pouvoir expliquer entièreinept les phénoipènes. singuliers

. dont on a parlé. Partout où l'état de société est tel qu'il en résulte des besoins et des désirs qui ne peuvent être satisfaits que par des efforts réguliers de l'industrie., le corps accoutumé au travail devient robuste et s'endurcit à la fatigue. Dans un état plus' simple, où les désirs des hommes sont si modérés et en si petit nomlïre qu'on peut les satisfaire presque sans nu^ travail avec les productions spontanées de la nature, les facultés du corps n'itant pas mises en exercice ne peuvent acquérir la force dont ellc§ sont susceptibles. Les habitants des deux régions tempérées du Nouveau-Monde , le Chili et l'Amérique septentrionale S viyent de la chasse et peuvent être regardés comme une race d'hommes actifs et vigoureux , si on les compare aux habitants des îles ou de^ parties du continent où un léger travail suffit pour se procurer sa subsistance. Les Occupations, dû chasseur ne sont cependant ni aussi- régulières ni

. aussi continues que celle des hommes employés*à.la culture de la terre et aux difléreats arts de la société- civilisée; il peut les surpasser en agilité , mais il* leur est inférieur en force. Si l'on donnait une autre direction aux facultés actives del*homme d^ns le Nouveau-Monde et que sa vigueur fût augmentée par l'exercice, il pourrait acquérir uû degré de force qu'il ne possède point dans son état actuel. C'est une vérité confirmée par l'expérience. Partout où les Américains se sont accoutumés par

^ Par Amérique septentciunale (North America) Robertson n'entendait et nie pouvait entendre que la partie de l'Amcrique septentrional^ où les Anglais aYaieot, k l'époque où il écrirait, >des colonies qui depuis se sont rendues indépendantes et forment Jes États-Unis; sans cela il ne l'aurait pas classée parmi les régions tempe* rées du Nouveau-Monde. (D. L- R.) '

degrés à un travail pénible , ils sont devenus robustes de corps et capables d'exécuter des choses qui paraissaient non-seuleihent surpasser les forces d!une constitution aussi faible que celle qu'on supposait particulière à leur climat , mais même •égaler tout ce qu'on ptmrrait attendre des .naturels de l'Afrique, ou de l'Europe ^

Le même raisonnement peut s'appliquer à ce qui a déjà été observé sur le peu de nourriture dont ils ont besoin. Pour prouver que cela doit értre attribué à leur extrême indolence et souvent même à une inacUon totale, autant qu'à aucune circonstance relative à la constitution physique de leur corps, on a remarqué que dans les cantons où ies naturels d'Amérique s6nt obligés de faire quelques efforts extraordinaires d'acti- * vite afin de se procurer leur subsistarice, et partout où ils sont occupés à des travaux.pénibles , leur appétit n'est pas inférieur à celui des autres hommes ; et en quelques endroits ils ont ïpême paru à quelques observateurs d'une voracité remarquable*.

L'action des causes politiques ef morales s'exerce d'une ma^ •nière" encore plus frappante en modifiant le degré d'affection, qui unit les deux sexes. Dans un état de civilisation trèsavancé, cette passion, enflammée par la contrainte, raffinée par la délicatesse dès setitiménts, encouragée par la mode, oc- \cupe et embrasse- le coeur tout entier. Ce n'est plus .un simple instinct djB nature; le sentiment njouté à l'ardeur dés désirs, et rame se sent agitée et pénétrée des plus tendras émotions dont elle soit susceptible. GoXXi^ peinture ne peut cependant convjBïiir qu'aux hommes qui, par leur situation, son e^^empls des soins et des travaux de la vie. Parmi ceux des classes inférieures condamnés par leur état à un travail continuel, l'empire dé cette passion a moins de violence : occupés sans relâche à se procurer leur subsistance et à pourvoir au premier, besoin de la nature, ils ont peu.de loisir pour se livrer aux impressions d'un besoin* secondaire. Mais si la nature des rapports établis entre les deux ^exçs varie si fort dans les rangs différents

' Voyez la Note 65.

. * Gùinilla,!!, 12,70, aS;.— Lafitau, I, 5i.'.— Ovalle, Oiurcli. UI. »f.~Muratori, 1, 295^ . . ., ■

des sociétés policées, l'état de rhomme, lorsqu'il n'est pas encore civilisé, doit produire des variations encore plus sensibles. Au mHieu des -fatigues, des dangers, et de la. simplicité delà vie sauvage, où la subsistance. est. toujours précaire et souvent insuffisante ,où les hommes sont presque continuellement occupée à poursuivre leurs ennemis ou à se garantir contre.leurs at-* taques, où enfin les îeinmes ne connaissent encore, ni l'art de la parure, ni les séductions de la réserve même, il est aisé<le concevoir que les Américains ont pu n'êtreque faiblement atti-* rés vers l'autre sexe, sans être obligé d'imputer cette indifférence uniquement à une imperfection ou à une dégradation physique dans leur organisation .

On observe en conséquence que dans toutes les parties de l'Amérique où la fertilité du sol, la douceur du climat, Fes.progrès que les naturels ont faits dans la civilisation ont rendu les moyens de subsistance plus abondants et ont adouci les peines attachées à la vie sauvage , l'instinct animal de^ deuxsexes est devenu plus ardent. On en trouve des exemples frap-. panl3 dans quelques tribus établies. sur les bords ' des grandes rivières où abondent les subsistances , et parmi d'autres peuplades qui pos^dent des terrains où l'abondance du gibier leur . fournit «ans beaucoup de peine un moyen constant et assuré de se nourrir. Ce surtçoit de sécurité et d'abondance produit soïi effet naturel. Par-là les sentiments que la main de la na- • ture a gravés au cœur de l'homme acquièrent une» nouvelle force ; il se- forme de nouveaux goûts et de nouveaux désirs ; les femmes, plus aimées et plus recherchées, apportent plus d'attention à leur maintien et à leur parure, et les hommes, commençant à sentir combien elles peuvent ajouter à leur bonheur, ne dédaignent plus les moyens de gagnçr leur affection et de mériter . leurs préférences. Le commerce des deux sexes prend dés lors une forme différente de celle qu'il a chez les peuplades plus grossières ; et, comme ni la religion, ni les lois, ni la décence ne les gênent sur les moyens de satisfaire* leurs désirs, la licence de lexirs mœurs est excessive ^

Quoique la colistitution physique des Américains soit trèS;

' Biet, 389, Giiarlevoix, IH, 423. •— Dumont, Mém. sur la Louiaiane,^. l, l&$«

faible S on n'en voit aucun parmi eux qui soit difforpie, mutilé ou privé de quelque sens. Tous les voyageurs ont été frappés de cette particularilé^t ont vanté la régularité et la perfection de*leur figure et de leurs* traits. Quelques auteurs ont cherché la cause de ce phénomène dan^s l'état physique de ces peuples. Ils supposent que les enlants naissent sains et vigoureux, parce que les pères ne se sont ni épuisés ni excédés par le travail. Ils imaginent que, dans la liberté de l'état sauvage, le corps humain, toujours nu et sans entraves depuis la première enfance, en conserve mieux sa forme naturelle ; que tous les membres acquièrent une proportion plus juste que lorsqu'ils sont garrottés par ces liens artificiels qui en arrêtent les développements et ea corrompent les former ". On ne peut pas sans doute refuser de reconnaître à quelques égards l'influence de ces causes ; mais l'avantage apparent dont nous parlons, et qui est commun à toutes les nations sauvages, tient à un prin* cipe plus profond, plus, intimement lié avec la nature et le génie de* cet état de société. L'enfance de l'homme est si longue, elle a besoin de tant de. secours, quil est très-difficile d'élever les enfants chez les nations sauvages. Les moyens de subsistance y sont non-seulemçnt peu abondâftts, mais Incertains et précaires. Ceux qui vivent de la chasse sont obligés de parcourir de vastes étendues de terrain et de changer sogvent'd'habitation. L'éducation des enfants, comme tous les autres travaux pénibles, est abandonnée aux femmes. Les peines, les* privations et les fatigues inséparables de Tétat sauvage, et telles qu'il est souvent difficile de les soutenir dans la vigueur de rage, doivent être fatales à l'enfance. . Les femmes, craignant dans quelques parties de l'Amérique d'entreprendre une tâche si laborieuse, étouffent elles-mêmes les premières étincelles de 'cette vie qu'elles se trouvent incapables d'entretenir,

, * Robertsoti revietit fortBOuvent lur la ftiiblesse de la constitution physique ties Américains, qu'il suppose générale. On peut lui opposer des autorités imposantes : M. de Humboldt considère les Caraïbes ou Garibes comme l'un des peuples les plus rofntstes de là terre. (Essai polit, sur lalïouir. Esp., 1. 1, p. 384. )

Les Abipons et les Patujgfons'ont une stature gigantesque, et leur constitution est fbrte et musculeuse^ il en est de même dès habitant» du Chili et des Akansas que Von compte parmi les sauvages les plus beaux du nouveau coiitiii«flt, ete. (D. L. H.)

« Piso, p. 6, lib. ÏX, tap. 4, * .

et par l'usage de certaines 'herbes se procurent de fréquents avortemehts ^ D'autres nations, persuadées qu'il n'y a que les enfants forts et bien conformés qui soient en état de supporter les peines du premier âge, abandonnent ou font périr ceux qui leur paraissent faibles et mal constitués, comme peu dignes d'être conservés * . Chez ceux même qui entreprennent d'élever, indistinctement tous leurs enfgmts» il en périt un si grand nombre par le traitement rigoui^eux auquel ils sont condamnés dans la vie sauvage, que très^peu dç ceux qui naissent avec quelque imperfection physique parviennent à l'àgc de puberté '. Ainsi (fans les sociétés policées, où les moyens de subsistance sont constants , assurés , obtenus avec facilité, et ;oii les talents de l'esprit sont souvent plus utiles qu.e les faculté» du corps, les enfants peuvent se conserver malgré la difformité et les vices physiques, et deviennent des citoyens utiles; au lieu que chez les peuples sauvages, ces mêmes enfants sont mis à mort au moment de leur naissance, ou devenant bientôt à charge à la société et à eux-mêmes , ne peuvent traîner longtemps leur misérable vie. Mais dans ces provinces du Nouveau-Monde, où rétablissement des Européens a procuré des «moyens plus assurés de pourvoi^: à* la Subsistance des habitants, où il ne leur est pas permis d'attenter à lavje de leurs enfants, les Américains sont si loin d'être distingués par la régularité et la beauté de leur forme,' qu'on soupçonnerait plutôt quelque imperfection dans leurs races, en voyajat le nombre extraordinaire d'individus qui y sont dif* , formes, mutilés, aveugles, sourds, et d'une petite taille *.

Quelle que soit la faiblesse d'organisation des Américains S il est singulier que la forme humaine présente moins de variété dan^ ce nouveau continent que dans l'ancien. Loirsque Colomb et les autres Espagnols qui découvrirent le Nouveau- Monde visitèrent pour la première fois les différentes contrées sous la zone torride, ris s'attendaient naturellement à y trouver des

' Ellis's Voyage to Hudsoq'^s bay, 198.— Herrera, dccad. VH, lib. IX, cap. 4.

* (tumilla, HUt t(, ^34. — Tecbo's Hist ôf Paraguay, etc. -^ ChurchiU's CoUect. Vf, 108. .

^ Creuxii, Hist«Canâd., p. S7.

* Voy. de UUoa, I, iSa. * ' • ^ Voie la note i dé la page a55.

peuples ressemblant pour le 'teint et la peau à ceux qui viveht daps les régions correspondaptes de: l'autre hémisphère. Ils trouvèrent, à leur grand étonnem.ent, qu'il n'y avait point de nègres en Amérique *, et la cause de ce phénomène extraordi- ' naire eîccita la curiosité des hom^ties instruits. C'est aux anatomistes à rechercher et à hous apprendre quelle est la partie ou membrane du corps dans laquelle réside cette humeur qui teint d'un noir foncé la peau du nègre. L'action puissante de lâcha-» leur paraît être évidemmètit la cause qui produit cette variété singulière dfins Tespèce humaine. Toute l'Europe, presque toute l'Asie, et les parties tempérées de l'Afrique, sont habitées par des hommes plus qu moins blancs. Toute la zone torride en Afrique, quelques-unes des contrées les plus brûlantes qui en approchent, et quelques cantons de l'Asie,'^ sont habités par des. peuples de couleur noire. Si nqus Suivons les nations de notre côntinetit, en allant des paiys froids et tempérés vers les régions exposées à l'action d'un6 chaleur forte, et cx)nlinue; nous trouvons que l'extrême blancheur de la peau commence bientôt à diminuer; que la couleur du teint s'obspurcit par degrés à mesure que nous avançons, et qu'après avoir passé par toutes les niianaîs successives elle se termine à un noir décidé et uniforme '. Mais en Amérique, »où l'action de la chaleur est balancée et affaiblie par différentes causes que j'ai déjà expliquées, le climat semble être privé del'éfièrgie qui produit ces effets étonnants sur la figure humarne. La couleur de ceux des Américains qui vivent sous la zonq torride est à peine d'une nuance plus foncée que celle des peuples qui habitent les régions plus tempérées du même continent.- Des observateurs attentifs qui ont eu occasion de voir les Américains dans les différents climats et dans des contrées fort distantes les unes des autres, ont été frappés de la ressemblance étonnante qu'ils ont trouvée dans leur air et leur forme extérieure ''.

Mais si la main de la nature semble n'avoir suivi qu'un. modèle en formanfla figure humaine en Amérique, l'imagination y acréjé des fantômes aussi bizarres que divers. Les mêmes fables qui* s'étaient répandues dans Tancien continent ont été res-

» p. Martyr» decad. p. 7 1.

• Voyez la Note 66. — * Voyez la Note 67.

258 fllSTOïRB PE t' AMÉRIQUE,

suscitées dg^ps le Nouveau-Monde, et TAinérique a jeté peuplée aussi d*ètres humains d*une forme monstrueuse et fantastique. On a conté, que certaines provinces étaient habitées par des pygmées de trois. pieds de haut, et que telle autre contrée produisait des géants d'i^ne énorme grandeur. Quelques voyageurs ont publié des descHptions de. certains peuples qui n'avaient . qu'un œil , d'autres prétendaient avoir découvert des hommes sans tête, dont les yeux et la bouche se trouvaient placés à la poitrine. Sans doute la variété de la nature dans ses productions ' est si grande, qu'il y aurait de la présomption à vouloir fixer des^bornes à sa fécondité et à rejeter indistinctement toute relation qui ne serait pas entièrement conforme à notre expérience et à nos observations limitées ; mais se hâter d'adopter, sur les preuves les plus légères, tout ce qui porte un caractère de merveilleux, c'est une autre extrémité encore moins digne , d'un esprit philosophique ; d'autant que les hommes ont toujours été plus facilement enti*aînés dans Terreur par la faiblesse à croire trop que par l'orgueil de ne pas croire assez, A mesure que les connaissances s'étendent et que la nature est observée ' par des yeux plus exercés, on voit s'évanouir les merveilles, qui amusaient les siècles d'ignorance ; on a otiblié les contes •que des voyageurs crédules oftt répandus sur l'Amérique ; on a ch'erché en vain les monstres qu'ils ont décrits , et Ton sait aujourd'hui que ces provinces, où ils prétendaient avoir trouvé des habitants d'une forme, si extraordinaire, sont habitées par des peuples qui ne diffèrent en rien des autres Américains *:

Quoiqu'on puisse, sans entrer dans aucune discussion , rejeter de pareilles relations comme fabuleuses , il y a d'autres variétés de ^espèce humaine qu'on prétend avoir été observées dans, quelques parties . (Jp Nouveau-Mpnde, et qui, paraissant fondées sur des témoignages plus graves, méritent d'.étre exa- • minées avec plus d'attention. Ces variétés ont été particulièrement observéeè en trois cantons différents; la première se trouve à l'isthme de Darien, près dii centre de.rAmérique. Lionel Wafer, voyageur qui montre plus de curiosité et d'intelligence qu'on ne s'attendait à en trouver dans un. associé des boucaniers, découvrit en cet endroit une race d'hommes peu

» Voyez la NoTt 68.

nombreuse, mais singulière. Suivant sa description, ils sont d'une petite taille, d'une constitution délicate et incapables de supporter la fatigue. Leur teint est d'un blanc de lait fade, qui ne. ressemble point à celui des blonds parmi les Européens, et sans la moindre nuance d'incarnat ou de rouge. Leur peau est couverte d'un duvet fin, couleur de crai^ blanche; leurs cheveux; leurs sourcils et leurs cils sont de la môme nuance. Leurs yeux sœit d'une forme si singulière, et si faibles, qu'ils ont de la peine à supporter la lumière du soleil î mais ils voient distinctement à la lumière de la lune, et ils sont gai§ et àctiK pendant la nuit *. On n'a découvert aucune race semblable dans les autres parties de l'Amérique. Cortès remarqua., M est vrai, parmi lés animaux rares et monstrueux que Montézume avait rassemblés, quelquljs créatures humaines ressemblant aux hommes blancs du Darien*; mais com.me l'empire du Mexique étendait sa domination jusqu'aux provinces qui bordent l'isthme de Dârien, il est probable que c'étaient des êtres de la même race. Quelque singularité qu'il y ait dans la forme extérieure de ce petit peuple, on ne peut cepejadant pas le re- ' garder comme constituant une espèce particulière. Paripi les nègres de l'Afrique-, aiïisi que dans quelques- îles de l'Inde, la nature produit quelquefois un petit nombre d'individus qui ont tous les traits et toutes les qualités caraçtéristiquçs des hommes blancs du Darien : les premiers sont appelés Albinos par les Portugais, .et les derniers Kackerlakes par Ifes Hollandais. Au Darien, les pères et mères de ces hommes blancs sont de la même couleur que les autres habitante du pays : cette observation s'applique également à la progéniture anomale des nègres et des Indiens. La même mère qui" met au monde quelque enfant d'une couljBur qui n'est pas celle' de* la race en produit d'autres de .la. couleur qui est propre à son pays^. On peut donc tirer une conclusion générale, relativement aux blancs de Wafer, aux Albinos et aux Kackerlàkes : c'est qu'ils forment une race dégénérée et lion une classe particulière d'hommes, et que la couleur et la faiblesse partic.ulières qui marquent leu^

' Wafer, Déscrip. de l'isthme de Darien, dans let Voyage» de Dampier, tom. lH. > Certes, ap. Ramus, p. a4N ^- >

^ MargraV., Hist. rer. nat. Bfà«. , lib. VIU, cap. 4«

dégradation leur ont été transmises par quelque* (maladie ou quelque vice physique de leurs parerits. On a observé, comme une preuve décisive de cette opinion, que ni les blancs du Darien, ni les Albinos d'Afrique ne propagent leur race : leurs enfants ndissent avec la couleur et le tempérament propres aux autres habitants, du même soM/

Lé second district, occupé par des habitants qui différent à Textérieur des autres Américains, est situé sous une Ifititude fort avancée vers le nord, s'étendant de la côte de Labrador vers le pôle, tant que le pays est habitable. Les malheureux habitants de ces tristes régions, connus en Europe sous le nonfi d'Esquimaux, se sont donné ^è nom de Keralit,, qui veut dirfe homme, par un effet de ce sentiment d'orgueil iiational qui console les peuples les plus grossiers et les plus misérables. Is sont robustes et d'une tailie moyenne; ils ont la tète d'une grosseur démesurée et les pieds d'une petitesse égale- , mentdisproporticMinée. Leur teint, quoique basané parce qu'ils sont continuellement exposé^ à la rigueur d'un climat glac^, approche cependant plus du blanc des Européens qile de la couleur cuivrée des Américains; et les hommes ont desT^arbes qui. sont quelquefois longues et touffues*. Ces particularités distinctives, jointes, à une autre encore moins équWokjue, qui est Taffinité^e leurlangue avec celle des Groenlan3ais, affinité dont j'ai déjà parlé, peuvent nous faire conclure avec a^ez de confiance que les Esqùitnaux sont d'une race différente des autres habitants de l'Amérique.

On ne peut pas prononcer avec la même certitude sur les Babitants du troisième district, qui est situé à l'î^xtrémité méridionale de l'Amérique. Je parle de ces fameux Patagons, qui, pendant deux siècles et demi, ont été un sujet de dispute piour les savants et un objet d'admir^lion pour le vulgaire. On les regarde comme une des tribus errantes, dispersées sur^ cette région vaste, mais peu connue de l'Amérique, qui s'étend depuis

• Wafer, p. 34», — Demaoet, Hist. d-î J' Afrique, II, 234. — Recherches philos, sur les Am^r. , H, i, etc.

■* S'ih né se propagent pas-, aiaai que le dit Robertsoo, ils foripent une classe particulière et non une race. (D. L. R.)

» Eiliys Voyagfe to Hudson's hay, p. i3o-i3i. —De la Potherie, tom. I, p»* 79. — Wale's joum. of a ?oy. to Churchill river. Phil. trans., vol. LX^ 109.

la.rivière-dela Plata jusqu'au détroit de Magellan. Leur résidence propre est dans cette partie dé l'intérieur des terres qui bordent le Rio-Negro ; mais dans la saison dés chasses ils poussent souvent leurs courses jusqu'au détroit qui sépare la Terre de Feu du continent. Les premières relations qu'on ait eues de ce peuple furent apportées en Europe par les compagnons de Magellan S et on les dépeignait comme une race gigantesque, d'une taille au-dessus de sept pjeds,^ et d'une force proportionnée à leur énorme grandeuT. On observe parmi diverses-classes d'animaux des différences tout aus^ remarquables pour là grosseur. Les grandes races de chevaux et de chiens surpassent les plus petites en vohime et en force,* autant que les Patagons sont supposés s'élever au-dessus du modèle, commun de la forme humaine. Mais les animaux ne parviennent à la perfeçr tion.dont leur, espèce est susceptible que dans les climats- doux et où ils trouvent en abondance les aliments les plus nourrissants. Ce n'est donc pas dans les déserts incultes des terres magellaniques, et pa'rmi une tribu de sauvages Qépôurvus d'iur dustrie et de prévoyance, que nomj devrions nous attendrez trouver l'homme avec les plus glorieux attributs de sa nature, et distingué par une supériorité- de granjeur et de force bien au-dessus de tout ce qu'il a acquis dans toutes les autres régions de la terre. On a besoin desî preuves les plus positiveS'Ct les plus incontestables pour établir un fait si contraire aux lois et aux principes généraux, qui semblent affecter à tout autre égard la forme humaine, et en déterminer les qualités essentielles; mais ces. preuves n'o'nt pas encore été produites. Quoique plusieurs voyageurs dont le témoignage est d'un grand poids, aient, depuis Magellan, visité cette même partie de l'Amérique et communiqué avec les naturels* ; quoique les uns aient affirmé que les individus qu'ils avaient vus étaient d'une taHle gigantesque, et que d'autres aient tiré Ja même conclusion en mesurant la trace de leurs pieds ou les squelettes des morts ; cependant les relations des uns et .des autres diffèrent dans des points si essentiels, et sont mêlées de tant de circonstances évidemment fausses ou fabuleuses, qu'il est impossible d'y donner

» FalkBer>De8crip. of.Patagooia, p. ïo.

P Voyez la Notï 69.

262 HISTOmB DE L'AMÉRIQUE.

une entière confiance. D*un autre côté, quelques navigateurs, et parmi c^ux-ci les hommes les plus distingués par le discernement et Texactitude, ont affirmé que les Patagons avec .lesquels ils avaient eu des relations, quoique grands et bien faits, n'étaient point de cette grandeur extraordinaire qui en ferait une race distincte des autres habitants dé la terre. L'existence de cette race de géants semble donc être encore un de ces pro»blèmes d'histoire naturelle sur lesquels un eisprit sage doit hésiter ei> spspendre son jugement, jusqu'à ce que des preuves plus complètes lui apprennent s'il peut adopter un fait contraire en apparence à ce que l'expérience et la raison ont découveirt jusqu'ici concernant l'état et la structure de Thomme dans toutes les contrées diverses où il a été.observé*.

Pour nous former. une idée complète sur la constitution des habitants de l'un et de l'autre hémisphère, il faudrait ndn-seulement considérer la forme et la vigueur de leur corps, mais encore examiner quel est le degré' de santé dont ils jouissent, et quelle est la durée commune de leur vie. Dans la simplicité de l'état saqvage où Thoinme n'est ni accablé par le travail, ni énervé par le luxe, ni tourmenté par l'inquiédude, on est porté à croire que sa vie doit couler doucement, sans être presque jamais troublée par la maladie pi la douleur, jusqu'à ce qu'elle se termine enfin dans une extrême vieillesse par la dégradation successive delà nature. On trouve, en effet parmi les Américains, ainsi .que chez d*autres peuples sauvages, des hommes dont la figure flétrie et décrépite semble indiquer une vieillesse extraordinaire. Mais, comme la plupart des isauvages ignorent l'art de compter, et qu'ils oublient aussi aisément le passé qu'ils s'occupent peu de l'avenir, il est impossible de connaître leur âge avec un certain degré de précision* . Il est évident que la durée commune de leur vie doit varier considérablement, selon la diversité des climats et la manière différente dont les hommes se nourrissent. Cependant ils semblent être partout exempts de plusieurs des infirmités qui affligent les nations civilisées. Ils ne connaissent aucune des maladies qui sont le produit immédi£tt du' luxe ou de la paresse, et ils

' Voyez la Non 70. , .

» mioa. Notic- Americ, 323. — Bçaucroft, Nat. Uist. of Quiaoa, ija^.

Oigitized byLjOOQlC

n'ont point de mots dans leur lanéue pour exprimer ce nombreux cortège de maux accidentels auxquels nous sommes sujets*

Mais quelle que soit la situàtioii où l'homme se trouvé placé, il est né pour souffrir. -Ses maladies dans l'étaf sauvage sont à la vérité en plus petit nombre ; mais, comme celles des animaux, à qui rhoniine ressemble beaucoup dans ce genre de vie, elles éont plus violentes et plus funestes. Si le luxe engendre et entretient des infirmités d'un certain genre, là rigueur et les peines de la vie sauvage en produisent d'autres/ Comme les hommes dans cet état n'ont aucune pjrévôyance et que leurs moyens de subsistance sont précaires, ils passent souvent d'une disette extrême à une extrême abondance, selon les vicissitudes de la fortune dans leurs chasses ou celles des saisons dans les productions de la nature. Leur excessive voracité dans Pune de" ces situations et leur abstinence rigoureuse dans l'autre sont également nuisibles ; car, quoique l'homme puisse s'accoutumer par rhabitujde, ainsi que les animaux de proie, à supporter une longue abstipence et à manger ensuite avec voracité, sa constitution ne peut man(}uer d'être fortement affectée par des . contrastes violents et subits. Ainsi la force et la santé des sauvages sont dans certains* temps altérées par ce que leur fait souffrir la disette d'aliments,, et en d'autres temps ils sont su-, jets aux maladies qui naissent des indigestions et de J'excès de nourriture. Ces maladies sont si' communes qu'on peut les re- • garder comme une suite inévitable de leur manière de vivre, et elles font périt un grand nombre d'individus au printemps de leur vie.. Ils sont très-sujets aussi à la consomption, aux pleurésies, à l'asthme et à la paralysie S Maladies produites par là fatigue et les peines- excessives qu'ils ont à supporter dans la chasse et dans la guerre, on par les intempéries des saisons, auxquelles ils sont continuellement exposés. Dans la vie sauvage l'exôès de fatigue attaque violemment la conàtilution ; dans les sociétés policées l'intempérance la mine. Il n'est pas aisé de déterminer laquelle de ces deux causes produit les plus funestes effets, et contribue davantage à abréger la vie de l'homme. L'influence de la première est certainement plus éten'^

■\ C^aiflevoix, Nouv. fr. 3'. — Lafitau, H, 36o. — De la Potherie, a, 37.

264 PISTOIRE DE L'AMÉRIQUE.

due : les effets pernicieux du luxe ne se font sèntirdans toutes les sociétés qiv'à un petit nombre d*individus, les peines de la vie sauvage se font également sentir à tops. Autant que j-eîi puis juger après des recherches très-dj8taillées, la durée commune de la vie humaine est plus courte parmi les sauvages que chez les peuples industrieux et policés. Une maladie redoutable, fléau le plus terrible dont le ciel irrité ait voulu dans celte' vie châtier la licence des désirs criminels, semble avoir été particulière aux Américains. En lacommuniquant à leurs. conquérants ils ont amplemept vengé leurs injures, et cette nouvelle calamité ajoutée à celles qui empoisonnaient déjà la vie humaine a peut-être compensé tous les avantages que l'Europe a tirés de la découverte du Nouveau-Monde. Cette maladie, prenant son nom du pays où elle a d'abord exercé ses ravages

' ou dû* peuple par qui on a cru qu'elle avait été répand\ie en Euro]pe, a été appelée quelq-uefois le mal de Naptes, et quelqiiefois lé mal français. Elle se montra d'abord* si terrible, avec des symptômes si violents et des progrès si rapides et si funestes, qu'elle se jouait de tous les efforts de la médecine.^ L'étonne-

. ment et la terreur accompagnaient ce fléjau inconnu dans sa marche, et les hommes commencèrent à craindre qu'il n'annonçât l'extinction entière de la race humaine. L'expérience et

.l'habileté des médecins découvrirent par degrés les remèdes propres à guérir ou du moins à adoacir le mal. Pendânt-le cours

, de deux siècles et demi la violence de cette cruelle maladie -s'est

.calmée d'une manière sensible ; enfin, semblable à la lèpre qui a désolé l'Europe pendant plusieurs siècles, peut-être s'épuisera- 1-elle d'elle-même; et, dans un âge plus heureux, cette peste occidentale, ainsi que celle de l'Orient, ne sera peut-être plus connue que par les descriptions^ / .

II. Après avoir considéré ce qu'il paraît y avoir de particulier dans la constitution physique des Américains, notre attention doit naturellement se porter sur leurs facultés morales. De même que l'individu passe par dégrés de l'ignorande et de la faiblesse de l'enfance à la vigueur et à la maturité de la raison, on peut observer une marche semblable dans les progrès de l'espèce; car il y a aussi pour elle un période d'enfance, pendant.

* Voyez la Nqts7i,.

dbyLjOOgle

lequel plusieurs des facultés de Tàme ne sont pas encore développées, et toutes sont encore faibles et imparfaites dans leur* action. Dans les premiers âges de la société, où Tétat dp ThOmme est encore simple et grossier, sa raison est très- peu exercée, et §es désirs se meuvent dans une sphère très-étroite. De là naiseent deux caractères* remarqtiables qui distinguent l'esprit humain dans cet état : ses facultés iptellectuelles sont extrêmement bornées ; ses efforts et ses émotions sout faibles et en petit nombre. Ces deux caractères $e relnarquent clairement chez fes plus sauvages des tribus américaines et forment une partie, essentielle de leur description.

Ce que les nations policées appellent raisonnements ou re- ■ cherches de spéculation est entièi:ement inconnu dans ce premier état de société, et ne peut jamais devenir l'occupation ou ramusement de l'homme, jusqu'à ce qu'ilait fait assez de progrès pour se procurer une subsistance constante et assurée, et pour jouir du loisir et du repos Les pensées et l'attention d'un sauvage sont renfermées dans le petit cercle d'objets qui intéressent immédiatement sa conservation ou une jouissance actuelle. Tout ce qui est au delà échappe à ses regards ou lui est parfaitement indifférent; semblable aux animaux, ce qui est sous ses yeux l'intéresse et l'aflbcte ; ce qui est hors de la portée de sa vue ne lui fait aucune impression ^ Il y à en Amérique plusieurs peupfes qui ont l'intelligence trop bornée pour être en état dé faire aucune disposition'pour l'avenir. Lelir prévoyance et leurs soins ne s'étendent pas jusque-là. Ils suivent aveuglément l'impulsion du sentiment qu'ils éprouvent ef ne s'embarrassent point des conséquences qui peuvent en résulter dans la suite, ni même de celles qui ne se présentent pas immédiatement à leur esprit. Ils mettent le plus grand prix à tout • ce qui leur présente quelque utilité ou quelque jouissance actuelle, et né font aucun cas de tout ce qui n'est pas l'objet d'un besoin ou d'un désir du moment*. Lorsqu'à l'approche de la nuit un Caraïbe se âent disposé à se livrer au sommeil, il n'y a aucune considération qui puissp le tenter de vendre son ha-

» Ulloa, Noticias Âmcric.^, 222.

« Yenegas, Uisl. of Calif, I, 06. sepp. — CUurçh's Çollecl., V, 693. —Borde, Déscr. des Caraïbes, p. 16. Çlli8,Voy. 194.

Si66 . HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE.

mac; mais le matin, lorsqu'il se lève pour se livrer aux; travaux ou aux plaisirs que le jour lui aniaonce, il donnera ce même hamac pour la bagatelle la plus insignifiante qui viendra frapper son imagination ^ A la fin de rhiver,. quand l'impression de ce qiie la rigueur du froid lui a fait souffrir est encore récente dans Tesprit du sauvage d'Amérique, il s'occupe avec activité à préparer des matériaux pour se bâtir une hutte /sommode qui puisse le garantir contré Tinclémence de la saison suivante; mais, aussitôt que le temps devient plus doux, il oublie ce qu'il a éprouvé^ abandonne' ses travaux et n'î pense plus, jusqu'à ce que le retour du froid le force, mais trop tard, à lés re-, prendre*.

• Si; pour les intérêts les plus pressants, et, ^ ce qu'il semble, les plus simples, la raison de Thomine sauvage et dénué de culture diffère si peu de la légèreté des enfants .et de l'instinct imprévoyant des. animaux, elle ne peut pas avoir une grande influence sur les autres actions de sa vie. Lés objets sur lesquels la raison s'exerce et lés recherches auxquelles elle se livre dé« pendent de la situation où l!homme est placé, et lui sont indiqués par ses affections et ses besoins. Les * réflexions qui paraissent les plus nécessaices et les plus importantes aux hommes dans un certain état de société ne se présentent jamais à eux datis un autre ordre de choses. Chez les nations civili*. sées, l'arithmétique ou l'art -de combiner les nombres est regardée comme une science essentielle et élémentaire, dont l'invention, et Tusage dans notre continent remontent à des , temps antérieurs aux monuments de l'histoire. Mais parmi des sauvages qui n'ont ni biens à évaluer, ni richesses accumulées à compter, ni une multitude d'objets et d'idées à dénombrer, J'arithmétique est un art inutile et superflu; aussi semblet-elle êtret entièrement inconnue à plusieurs peuplades américaines. Il y en a qui ne peuvent compter que jusqu'à trois, et n'ont aucun terme pour distinguer un nombre supérieur*. Quelques-unes comptent jusqu'à dix, d'autres jusqu'à vingt.

' Labat, Voy. 2, 114, 1 15.— Du Tertre, n, 385. > Adair's Uist. ofAmeric. lod., 417* '

3 La (loDdamiBe, p, 67. — Siadiiu, ap. de Rry, IX, laS. -^ Lcry, ibid, 1*5^. -« Wet, 36?. Lelires édif, XX^Ii; 314, •

. LIVRE QUATRIÈllE. 267

Lorsqu'elles veulent donner l'idée d'un nombre au delà, elles • nïontrent leur tête, po'^r faire entendre que ce nombre est égal à celui de leurs cheveux, ou disent avec étonnement qu'il est si grand qu'il est impossible de l'exprimer*. Non-seulemèrit les Américains,- mais encore tous les peuples qui sont dans l'état sauvage, semblent ignorer, lart du calcul *. Cependant, aussitôt qu'ils apprennent à donnaitré une grande variété d'objets et qu'ils ont des occasions fréquentes de les considérer unis ou divisés, ils se perfectionnent dans la connaissance des nombres ; dé sorte que l'état de cet art chez tous les peuplés peut-être regardé comme une règle d'après laquelle on peut estimer les degrés de leurs progrès dans la civilisation. Les Iroquois dans l'Amérique septentrionale, étant beaucoup plus civilisés que" les habitants grossiers du Brésil, du Paraguay et de la Guyane, sont aussi beaucoup plus avancés à cet égard, quojque leur calcul ne s'étende pas au delà de mille; mais ils n'ont point d'affaires assez compliquées pour avoir besoin de supputer de plus grands nombres'. Les Cherakis, qui forment une nation moins considérable du même conti^nent, ne peuvent compter que jusqu'à cent, et ils ont des mots pour exprimer les différents nombres jusqu'à ce terme-là. Les tribus plus petites de leur voisinage ne vont pas au delà de dix *. . •

L'exercice de l'entendement chez les peuples sauvages est à d'autres égards encore plus limité. Les premières idées de tout être humain ne peuvent être que celles qu'il reçoit par les sens ; mais il ne peut* guère en entrer d'autres dans l'esprit de l'homme tant qu'il est dans l'état sauvage. Son œil est frappé des. objets qui l'environnent. Ceux (jui peuvent servir à son usage ou satisfaire quelqu'un de.seâ désirs attirent son. attention ; mais il voit les autres sans intérêt et sans curiosité. Il se • contente de les considérer sous le rapport simple où ils s'offrent à lui, c'est-à-dire isolés et distincts les uns des autres; mais il né songe point à les combiner pour en former des classes

* Ûumoat, Këm. garla. Louis., I, i8^. :— Herrera, deead. I, lib. UI, cap. 3. — Piet, 396. — Borde, 6.

* Cest le cas degGroenlandans. Voyez Grantz,.!, aaS, et des Kamtschadalet, .voy. Tabbé Chappe, tome Iir, 17.

3 Charlevoix, Nouv. Fr., Ul, 402.

^ Adair'8Qist..of ^qner. Ind., 77.-~Voyez)aNQTÇ 79.

268 HISTOIRE DE l/ÀMÉUIQUE.

générales.; il ne tx)nsïdère point leurs qualités particulières et ne se rend point coa»pte des. impressiops qu*ils font, sur son propre esprit. Ainsi il ne connaît aucune des idées que nous • avons appelées universelles, abstraites OU réfléchies. L'activité de son intelligence ne doit doueras 3'étehdre bien loin, iet son raisonneriient ne peut -s'exercer que sur des choses sensibles. Gela çst si évident chez les nations les plus grossières de TAmériqué, qu'il n^ a4)as dans leur langue, comme on le verra plus tas, un seul mot pour exprimer ce qui n'est pas matériel. Les mots de temps, d'espace, de substance et mille autres termes qui expriment des idées abstraites et universelles, n'ont aucun équivalent dans leurs idiomes*. Un sauvage nu, accroupi près du feu qu'il a allumé dans sa misérable cabane, ou couché sôus des branchages qui lui offrent un abri momentané, n'a ni le temps jii le pouvoir de se livrer à de vaines spéculations. Ses po.nsées pe se portent pas au delà de ce qui intéresse la. vie .'inirûale, et lorsqu'elles ne sont pas dirigées vers quelque objet d'utilité présente, son esprit resté dans une entière inaction. Dans les situations où il ne faut aucun effort extraordinaire de travail ni d'industrie pour satisfaire aux besoins simples de la nature, l'esprit est si rarement mis en activité, que les difficultés du raisonnement n'ont presque aucune occasion de s'exercer. Les nombreuses tribus dispersées sut les riches plaines de l'Amérique méridionale, et les habitants de quelques-unes des îles et de plusieurs plaines feïïtiles.du continent, peuvent être compris dans cette classe. Leur physionpmie inanimée, leur regard fixe et sans expression, leur froide inattention et rignôrance entière Où ils étaient sur les premiers objets qui sembleraient devoir occuper les pensées de tout être raisonnable, firent une telle impression sur les Espagnols qui les observèrent pour la. première fois, qu'ils les regardèrent comme des ânimauj^ d'un ordre inférieur, et ne purent croire qu'ils appartinssent à l'espèce humaine*. Il .fallut l'autorité d'une bulle du pape pour détr4iire cette opinion et pour convaincre les Espagnols que les Américains étaient capables de toutes les fonctions d'hommes, et àevaient jouir de tous les.

* La Gondamine, p. 54.

• Herrerai decad. H» lib. V, cap. 1^.

droits de Vhumanîtè*. Depuis ce tem^Js, des personnes plus éclairées et plus impartiales que les auteurs de la découverte et de la conquête de rAmériquë, ayant eu occasion d'observer les plus sauvages de ces peuples, ont été ^ussi étonnées qu'humiliées de voir combien en cet état Tbomme est peu différent des animaux. Mais dans des climats* plus rigoureux, où Ton • ne peut se procurer sa subsistance avec la même facilité, où les hommes sont obligés de s'unir plus étroitemient et d'agir avec plu? de conciert, la nécessité développe leurs talents et aiguise leur invention, de sorte que les facultés intellectuelles y sont plus exercées et plus perfectionnées. Les naturels du Chili et du nord de l'Amérique, qui habitent les régions tempérées •des deux grands districts de ce continent, sont des peuples d'un esprit cultivé et. étendu en comparaison de ceux qui habitent les îles ou les bords du Maragnop el de l'Orénoque. Leuiis Docupations sont plus variées-, leur système de police et de guerre plus compliqué, leurs arts plus nombreux. Mais ch^z ces peuples mêmes les facultés intellectuelles sont extrêmement bornées dans leurs opérations, ils n'en font point de cas, à moins qu'elles ne soient dirigées vers les objets qui intéressent immédiatement l'homme sauvage. Les Américains septentrionaux, ainsi que ceux.du Chili, lorsqu'ils ne sont point engagés d^ns quelques-unes des occupations qui appartiennent à la guerre ou à la chasse, consument leur temps dans une indolence stiîpide, et ne connaissent' aucun objet digne d'attirer leur attention et d'occuper leur esprit*. Si même chez ces peuples laraison humaine se meut dans une sphère si étroite d'activité, et n'arrive jamais dans ses plus grands efforts à la connaissance des principes et des maximes générales qui servent, (ifi fondement à la science, nou§ pouvons conclure que les facultés intellectuelles de l'homme dans l'état sauvage, ne se portant point sur les objets les plus propres à leur donner de l'activité,' ne peuvent acquélirquepeu de vigueur et d'étendue.

Par un effet des mêmes causes, les puissances actives de l'âme doivent s'exercer rarement et presque toujours faiblement. Si nous examinons les motifs qui dans la vie civilisée

' Torquemada, Monar. itad., 111, 498.

" LaBtau, II, a.

270 HISTOIRE DE L'AMÉÏtIQUE.

mettent les hommes en mouvement- et les portent à soutenir longtemps des efforts pénibles de vigueur ou d'industrie, nous trouverons que ces motifs tiennent particulièrement à des besoins acquis.. Ces besoins multipliés et importuns tiennent rame dans une agitation perpétuelle , et., pour les satisfaire , rinvention doit être continuellement tendue et l'esprit sans cesse occupé. Mais les désirs de la simple nature sont en petit nombre; dans les lieux où un climat favorable produit presque sans effort tput ce qui peut les satisfaire, à peine agissent-ils sur l'âine, et ils y excitent rarement des émotions Violent^. Aussi le&habitants de plusieurs parties de l'Amérique passent leur vie dans une indolence et une inaction totales : tout le bqnheur auquel ils aspirent, c'est d'être dispensés du travail. Us restent des jours en tiers, couchés dans leur hamac,, ou assis à terre, dans une oisiveté parfaite , sans changer.de posture , sans lever les yeux de dessus la terre , sans prononcer une seule parole *.

Leur aversion pour le travail est telle que ni l'espérance d'un bien futur ni la crainte d'un mal prochain ne peuvent la. surmonter. Ils paraissent également indifférents àFun età l'autre, moRtrant peu d'inquiétude pour éviter le mal et ne prenant aucune précaution pour s'assurer le bien. L'aiguillon de la faim les met en niouvement; mais comme ils dévorent presque sans distinction tout ce qui peut apaiser ces besoins de l'instinct , les efforts qui en sont l'effet n'ont que peu ie durée. Comme les 9ésirs ne sont ni ardents ni variés , ils n'éprouvent point l'action de ces efforts puissants qui donnent de la vigueur aux mouvements de l'âme et excitent la main patiente de l'industrie à persévérer dans ses efforts. L'homme , en quelques parties de rAmèrique, se montre sous une forme si grossière que nous ne pouvons découvrir aucun des effets de son indus-* trie, et que le principe' de raison qui doit la diriger semble h peine développé. Semblable aux autres animaux, il n'a point de résidence fixe; Il ne s'est point fait d'habitation pour se mettre à l'abri de l'inclémence des saisons ;'il n'a pris aucune précaution pour s'assurer une subsistance constante ; il ne sait ni semer ni recueillir ; mais il erre çpi et là pour chercher les

» Bouguer, Voyage au Pérou, loa. — Borde, i5. .

plantes et les fruits que la terre produit successivement d'ellemême; il poursuit le gibier qu*il tue dans les forêts, ou il pêche le poisson dans les rivières.

Cette peinture na peut cependant s'appliquer qu'à certaines * tribus. L'homme ne peut rester longtemps dans cet état d'enfance et de faiblesse. Né pour agir et pour penser, les facultés qu'il tient de la nature et la nécessité de sa condition le pressent de remplir son destin. Aussi voit-on que parmi plusieurs dès nations américaines , particulièrement celles- qui vivent sous .des climats rigoureux, l'homme fait des efforts et prend des précautions pour se procurer une subsistance assurée; le premier essai de sa puissance est commQ.ncé; la carrière d'une industrie régulière 6St ouverte. Cependant on y voit enfore prédominer l'esprit paresseux et insouciant de l'état sauvage. Môme , parmi ces tribus moins grossières , le travail est regardé-comme honteux et avilissaiit, et ce n'est qu'à des ouvrages d'un certain genre- que l'homme daigne employer ses niains* La plus ^ande partie des travaux est le partage des femmes. Une moitié de la communauté reste dans l'inaction, tandis que l'autre est accablée de la multitude et de la continuité de ses occupations. Ainsi leur industrie se borne à quelques objets, et leur pré voyan<5e n'est pas moins limitée. On voit un .etemple remArquahle de ce que je dis dans l'arrangement -général qu'ils suivent, relativement à leur manière de vivre. Ils comptent sur la pêche pour leuF subsistance pendant une partie clè l'année,, sur la chasse pour une autx^e partie, et. sur le produit de leur culture pour ujie troisième. Quoique l'etpériencé .leur ait appris à prévoir le retour des différentes saisons et à foire quelques provisions pour les besoins respectifs de ces temps divers, ils n'ont point lasàgacité de proportionner ces provisions à leur consommation, où bien ils sont tellement incapables de dompter leur appétit vorace, qu'ils éprouvent souvent les calamités de la famine avec autant 'de rigueur que les tribus les plus grossières. Ce qu'ils souffrent une année ne sert ni augmenter leur industrie, ni à leur in-, spirer plus de prévoyance pour prévenir un semblable malheur \

• Charlevoix, Nouv, France, HI, 338.— Lettres édif., 23, 9«. Descript. de la Nouv . France. — ©sborn's Cbllect., Il, 88o.— De la Potherie, H, 63. .

dbyi^OOgle

Cette indifférence si peu réfléchie sur Tavenir, qui est Teffet de rignorance et la cause de la paresse, caractérise l'homme dans tous les degrés de la vie sauyage * ; et , par une bizarre singularité de sa conduite , il devient dlâutant moins inquiet sur ses besoins que. les moyens d*y pourvoir sont plus incerfaiiis et plus difficiles à obtenir *.

III. Après avoir examiné quelle était la constitution physique des Américains, et quelles étaient leurs facultés morales, l'ordre naturel de notre travail nous conduit à les considérer comme rassemblés en corps de société. Jusqu'à présent nos re-» cherches 3e sont bornées aux effets de leur* industrie pour euxmêmes ^ comme individus; nous allons examiner maintenant quelles sont les affections et quel est le degré ^de sensibilité qu'ils montrent pour leurs semblables. . • .

L'état domestique est la première et la plus simple forme des associations humaines. L'uiiion des deux sexes entre différents animaux a toujours une- durée proportionnée aux moyens et aux difficultés d'élever leurs petits.. Il ne- se forme aucune union permanente parmi les espèces où la durée de l'enfance est très-courte , et où l'animal acquiert rapidement la vigueur ef l'agilité. La nature y confie à la mère seule le soin d'élever les petits, et sa tendresse suffit à ce devoir sans aucune autre assistance. Mais dans les espèces où l'enfance est très-longue et très-faible, où les secpurs réunis du père et de la mère sont . nécessaires pour leisoutien des petits, il se forme des unions plus intimeis, qui continuent jusqu'à ce que l'objet de la nature soit accompli et que la nouvelle race soit parvenue à l'âge de la force. Comme l'enfance de l'homme est beaucoup plus -faible et a plus besoin de secours que celle dé tops les autres animaux; comme il dépend beaucoup plus aussi des soins et de la prévoyance de ses parents , l'union de l'homme et de la femme doit être considérée comme un èontrat nonséulemenl solennel , mais même permanent. Cet état de nature où toutes les femmes appartiennent à tous les hommes et tous les hommes à toutes- lés femmes n'a jamais existé que dans l'imagination des poètes. Dans l'origine des sociétés, quand

' BaneroffjiN^tur.. nishof Guiana, 3-26, 3. 33. , • ^

Oigitized

rhoinme sans art et sans industrie mène une vie dure et précaire , réducation des enfants exige les soins et l'es efB)rt§ du père et de là mère. Leur race ne pourrait se cônsei'ver si leur union n'était formée et continuée dans cettç vue. Eu Amérique même, parmi les tribus les plus barbares^ Tunion de rhommé et de la femme était soumise à iJes règles, et les droits du mariage étaient reconnus et fixés. Dans les contrées où les moyens de subsister étaient peu nombreux, et où les difficultés d'élever une famille étaient par conséquent trèsgrandes, l'homme se bornait à une seule femme. Dans las climats plus chauds et plus fertiles, la facilité de se procurer des subsistances, jointe aux influences de l'ardeur du climat, portait les habitants à augmenter le nombre de leurs femmes *. Dans quelques pays le mariage durait pendant toute la vie; dans d*aiitres , le caprice et la légèreté qui forment le caractère naturel des Américains, et-lèur aversion pour toute espèce de contrainte , leur faisaient roippre le nœud du mariage sur le plus frivole prétexte , et même sauvent sans en assigner aucune cause *,

Mais soit qu'ils considérassent le mariage comme une union passagère, -soit qu'ils le regardassent comme un contrat perpétuel, l'humiliation et la peine étaient toujours également le partage de la fémm^. On a demandé si la condition de l'homme était devenue meilleure par les progrès des arts et de la civilisation , etc'est là encore une de ces vaines questions qui nour- . rissent les disputes des philosophes. Mais il n'est point douteux que les femmes ne soient redevables à la politesse des mœurs d*un changement très-heureux dans leur sort. Pans toutes les parties du globe , ce qui caractérise particulièrement l'état sauvage, c'est le mépris et l'oppression auxquels y est condamné , le sexe lé* plus faible. L'homme enorgueilli de sa force et de son courage, qui sont toujours les premiers titres à la prééminence parfni les nations barbares, y traite la femme avec dédain et comme un être d'une espèce inférieure. Peut-être que

^ Lettres i^dif., XXITI, 3i8. -^Lafitau, Mœurs des sauvages, I, 554.— L^, ap. de Bry, Ilf, 234. — Journ. de Guillet et Béchamel, 88.

* Lafitau, I, 58o. — Joutel, Journ. hist. 345. — Lozauo, Descr. deL gran CbacO; 70. —> Hennepin, Mœurs des sauvages, p.. 3o-33.

les sauvages américains ont encore pour elle plus de mépris et de dureté, par une suite de cette insensibilité, de cette froideur naturelle qu'on a-«emarquée dans leur constitution physique *. Les voyageurs les plus éclairés ont été frappés de leur extrême indifférence pour leurs femmes* Ce n'est point, comme je l'ai observé , par ces sains complaisants qu'inspire la tendresse que les Américains s'efforcent de mériter le cœur de la femme qu'ils désirent d'avoir pour compagne. Le mariage môme, au lieu d'être une union d'amour ef d'intérêt entre deux égaux , est plutôt une cliaine qui lie une esclave à son maître*. Un auteur, çlont les opinions doivent être d'un très-grand poids, a observé ([ue partout oii l'on achète les femmes leur condition est infinimeiat malheureuse *> Elles deviennent les" esclaves et la propriété de eielui qui les achète^ Cette observation se vérifie dans ' tous les pays du monde où la même coutume s'est établie. Chez les peuples qui ont fait quelques pfogrès dans la civilisation , les femmes qu'on achète sont exclues de la société ; elles sont . renfermées dans des appartements séparés-, et gémissent sous la garde vigilante et sévère de leurs maîtres. Chez les peuples plus grossiers , elles sont condamnées aux plus viles occupations. Parmi plusieurs nations de l'Amérique , le contrat de mariage n'est proprement qu^ùn contrat de vente ; l'homme y achète une femme de ses parents. Quoiqu'on n'y connaisse Tusage ni de la monnaie , ni de ces autres moyens que le commerce a imaginés parmi les nations civilisées pour^ en tenir lieu , on y sait cependant se procurer les objets qu'on désire en 'donnant en échange quelque chose d'une valeur équivalente. Chez quelques nations , l'acheteur consacre ses services pour un certain temps aux parents de la femme qu'il recherche : chez d'autres, il chasse pour eux dans l'occasion et les ^ide ou à cujtiver leurs champs ou à creuser leurs canots. Chez quelques autres enfin , il leur fait présent des choses les plus estimées et les plus recherchées pour leur utilité ou leur rareté • : il en reçoit sa femme «n retour. Toutes ces causes jointes au peu de

» Voyez la Note 64, déjà citée.

* Sketchcs of Mau. 1, 184.

» tafitau, Mœure des sauyages, I, 56o. — Charîevoix, Nouv. Franc, Dl, i85,-» Herrera, decad. IV, lib. IV, cap. 7. -• Domoûl, II, l56;

cas que tous les sauvages font des femmes, portent un Américain à regarder sa compagne cocmie une servante. qu*il a acquise, et à se croire en droit de la traiter comme un être inférieur. Chez toutes les nations non civilisées,. il. est vrai, les fonctions de l'économie domestique , naturellement réservées aux femmes, sont si nombreuses qu '.elles les assujettissent aux travaux les plus pénibles, et leur font porter plus de la moitié du fardeau qui devrait être le partage commun des deux sexes. Mais, en. Amérique parJ;icuUèrement, leur condition- est si mi- . sérable et la tyrannie qu*on exerce sur elles si cruelle , que le mot de servitude est encore trop doux pour donner une juste ' idée des malheurs de leur état, Parmi quelques tribus, ïa femme est considérée comme une bête de somme destinée à tous les travaux et à toutes les fatigués , et tandis que l'homme perd sa journée entière dans la dissipation ou dans Ih, paresse , elle est . condamnée à, un travail continuel". On lui impose sans pitié les ouvrages lès plus pénibles , et on reçoit ses services sans en avoir de reconnaissance *. Il n'est point de circonstance dans la vie qui ne rappelle aux femmes cette infériorité humiliante. Il ne leur est permis, d'apfjrocher de leurs maîtres qu'avec le plus profond respect ; les hommes sont pour elles des êtres si supérieurs qu'elles ne peuvent pas môhae manger en leur présence ^. Enfin; dans quelques contrées de l'Amérique leur destinée est si afireuse qu'on a vu des femmes, devenues barbares par les ■ mouvenaents mêmes de la tendresse maternelle , arracher la vie à leurs filles, pour leur épargher la servitude intolérable à laquelle elles allaient être condamnées ^• C'est ainsi que la première institutionde la vie sociale est pervertie en Amérique : c'est ainsi qu'en mettant tant d'inégalité, en établissant des distinctions si cruelles dans cette union domestique que la nature avait destinée à inspirer aux deux sexes des sentiments doux et humains , on la fait servir à- rendre l'homme dur et farouche , et à dégrader la femme par Fabàisseineiat dô la servitude.

» Du Tertre, II, 382 — Borde, Relat. des mœurs des Caraïbes, p. -ai.— Biet,^5;- — La Condamine, p. i lo. — Fermin., I, ^9.

» Gumiila, 1, 1 53.— Barrère, 164.— Labat, Voy., II, 78. ^ Chanfaloû, 5t.f-»Du Tertre, II, 3oo.

» GumiUa, II, a33, 2^9. — Herrera, décftd. VU, Ub. IX, cap. 4.

C'est peut-être à cette oppression dans laquelle elles gémissent qu'on doit attribuer en partie le peu de fécondité des femmes chez les nations sauvages *. La vigueur de leur constitution physique est épuisée par l'excès du travail : les moyens de.subsistanœ dans la vie sauvage sont si peu npmbreux et si incertains, qu'elles sont forcées de prendre une multitude de précautions pour prévenir une multiplication trop rapide. Parmi les tribus errantes, dont la subsistance dépend principalement de la chasse , .la mère ne peut guère s'occuper d'un second enfant avant que le premier ait atteint assez de force pour être en

' quelque sorte indépeudcint des soins de la tendresse maternelle. C'est là sans doute la source de cet usage universel ,, parmi les. femmes américaines, de nourrir leurs enfants pendant plusieurs années * , et comme elles se marient pi^esquê toujours fprt tard, le temps de leur fépondité est passé avant qu'elles aient pu achever d'élever successivement deux ou trois enfants '. Parmi quelques-unes des tribus les plus grossières , qui n'ont ni assez de prévoyance ni assez d'industrie pour faire des provisions régulières de*vivreg , c'^t uïie maxime générale qu'il ne faut jamais se charger d'élever plus de deux enfants *;

.aussi ne trouve-t-on jamais parmi ces peuples des familles* aussi nombreuses que danâ les sociétés civilisées ^. Quand il naît. deux jumeaux, l'un des deux est communément abandonné, parce qué'la mère ne pourrait' suffire à leè élever l'un et l'autre *. Lorsqu'il arrive que la mère meurt dans le temps qu'elle nourrit son enfant, on ne peut plus espérer de conserver sa vie et on l'enterre à côté de celle qui lui' a donné le jour ■'. Enfin, dans ces disettes fréquentes auxquelles les Américains sont exposés par leur stupide indolence, la difficulté de nourrir les enfants devient quelquefois si grande , qu'il n'est

« Lafitau, î, 590. — Chariévoir, IH, 3o4. •

■ Uerrera, decad. VI, lib. I, cap. 4.

* Charlevoix, III, 3o3. — Dumont, Mém. sur la .Louisiane, II, 270. — Dcny», ÎIÎRt. nat. de rAmérique, H, 365.— Charlevoix, Hist. du Paraguay, II, 422.

* Techo's Account of Paraguay, etc. — Churchill, Collect. VI, 108. — Lett. édif., XXIV, 200. — Lozanç, Descr. 92.

^ Maccleur's Journal, 63.

^ lettres édif., X, 200. Voyez la Note 74.

7 Charlevoix, m, 368. Lettres édif, X, 200. t— P. McIcIk IIcrn^.nLlc», Memor. do Chcriqui.— Colbert, CpUcct. orig. pap.,i.

point rare de les voir abandonnés et môme lues par leurs parents S C'est ainsi qiie le sentiment des peines qu'il fauf. se donner dans la viie sauvage pour conduire les enfants jusqu'à l'âge mûr étouffe souvent la voix de la nature parmi les Américains, et le$ rend même insensibles aux vives émotions de la tendresse paternelle. •

Mais quoique la nécessité oblige les habitants de l'Atnériciue à mettre des bornes à l'accroissement de leurs familles; ils ne manquent pas d'affection et d'attachement pour leur progéniture. Tant que la faiblesse des enfants exige leurs secours , ils sentent fortement le pouvpir de l'instiqct de la nature, et au* cun peuple ne peut les surpasser dans les soins de la tendresse paternelle *. Mais chez les nations barbares la dépendance des enfants et le pouvoir des pères ont bien moins de durée que chez les peuples policés. Quand une éducation prévoyante doit préparer les enfs^nts aux fonctions variées de la vie civile; quand ils doivent acquérir la connaissance des s^ciçnces les plus abstraites,- ou se former aux arts les plus compliqués avant d'entrer dans la carrière du monde, les soins attentifs. des parents né se bornent pas aux jours de l'enfance, ils s'étendent encore jusqu'à l'établissement de l'homme dans la société. Et même alors lés tendres inquiétudes des parents ne sont pas finies : leur protection est encore souvent nécessaire; leur sagesse et leur expérience sont encore des guides utiles. C'est ce qui forme une union permanente entre les enfants et les pères. Mais dans la simplicité de la vie sauvage, la tendresse paternelle, semblable à cette affection d'instinct que' les animaux ont pour leurs petits , cesse dès que les enfants sont parvenus à l'âge de maturité. Il ne faut pas de longues instructions pour les rendre propres au genre de vie auquel ils* sont destinés. Les parents eonsidèrjent 4eurs devoirs comme remplis, aussitôt qu'ils ont conduit leurs enfants 'jusqu'au delà de cet âge de faiblesse où ils ne peuvent point subvenir à leurs propres besoins, e.t ils leur laissent alors une entière liberté. Ils ne leur donnent presque jamais de conseils, ils- ne les grondent et ne les châtient point, ils les laissent enfin maîtres absolus de leurs

• Venegas, Ilist. of Caltfom. , I, 8». •

* Gumilia, I 211. — Biet, 3gô, ' . .

propres actions *. Dans une cabane américaine , Je. père, la mère et les enfants virent ensemble comme des personnes que le hasard^ aurait rassemblées , sans avoir jamais les uns pour les autres aucune de ces attestions qui sembleraient devoir naître des rapports qui les unissent *•. Le souvenir des bienfaits qu'on a reçus dans la première enfance est trop faible pour exciter ou nourrir la tendresse filiale , lorsqu'elle n'est plus entretenue par des soins ou des bons offices continus. Plein du sentiment de sa liberfé et impatient de toute gêne, le jeune Américain s'accoutume à agir toujours comme s'il était entièrement indépendant. Il n'a pas plus d'attention pour ses parents que pour toutes les autres personnes qui vivent avec lui; Il les traite toujours avec indifférence et quelquefois mÉme avec tant de mépris, d'insolence et de cruauté, que tous ceux qui en ont été les- témoins en ont été pénétrés d'horreur '. Ces mœurs, qui semblent naturelles à l'homme dans l'état sauvage, parce qu'elles sont le produit des circonstances de cet état même^ influent puissamment sur les plus grands rapports de la vie domestique. Dans l'union des deux sexes, elles introduisent une grande inégalité entre l'homme et- la femme; elles bornent la durée et affaiblissent la force de l'union des pères e% des enfants. • / .

. Après avoir parlé de l'état domestique chez les Américains , nous sommes conduits naturellement à considérer leur gouvernement oi vil et leurs institutions politiques. Dans toutes les recherches concernant l'état de l'homme rassemblé en société, les moyens de subsistance sont le premier objet tjui doit fixer Tattention'. Comme ces moyens varient, les lois et la police doivent varier également. Les institutions naissent des Idées et des beâoins des tribus où elles s'établissent : celles des peuples pécheurs et chasseurs, qui peuvent à peiniB se former l'idée de quelque espèce de propriété, doivent être beaucoup plus simples que celles des peuples qui se sont fixés sur une terr^

' Gliarievoiz, III, 272. — Biet/Slgo. — Gumilla, I, 21?. — La6tau, I, 602.— Cr«utii Hist. Canad. , p. 71. -^ Fernandès, Relac. hist. de los Chequit. , 33.

* Charlevoix. Hiat. de la Noov. Franc*, III, 273.

3 Puniilla^ I, 212. — Du Tertre, II, 376. — Chirlevoix, Hist. de la Nouv. France, III, 309. Id. Hist. du Paraguay, I, 1 15. — Lozano, Descr. del Grand Gliaco, p. 68, 100, 101. -« Fernandès, Relac. hist. de los Chequit, 4^6 .

LIVKE QUATRIÈMB. 279

qii^ils cultivent régulièrement, et chez lesquels il existe .des droits de propriété , non-seulement sur les productions du sol, mais syr le sol même.

Tous lés peuples de rAmérique dont nous parlons doivent ^tre mis dans la pren^ière classe. Mais quoiqu'ils puissent être tous également compris sous le nom de peuples sauvages , qpelqueis-uns étaient beaucoup plus avances que les autres dans les arts qui préparent des subsistances pour l'avenir. Ja^ mais rhomme ne s'est montré et n'existera peut-être dan» un état plus sauvage qu'on ne le trouve dans les vastes plaines du midi de TAmériqu^. Quelques' tribus ne subsistent que des productions spontanées de la nature. Elles nemoutrent aucune inquiétude; elles n'emploient presque aucune précaution; elles n'jBxercebt aucuo.art et aucune industrie pour s'assurer les cbosés'les plus nécessaii'es à la vie. Les Topaytrs du Brésil , les' Guaxeros dé Terre-Ferpne , les Çaiguas^ les Moxos et quelques autres tribus du Paraguay, ne connaissent absolument aucune espèce de culture. Elles ne savent pi semer, ni planter. La, culture du manioc, avec lequel on fait le pain de cassave,. est même un art trop compliqué [k)ur leur industrie , ou trop fatigant pour leur paresse. Les racines que la terre produit d'elle-même, les fruits, les baies et les grains qu'elles recueillent dans les bois, avec les lézards et les autres reptiles qui se multiplient d'une manière surprenante par, suite de la chaleur du climat sur un sol gras, humecté par de fréquentes pluies, forment leur nourriture.pendant une partie de l'année ^ Elles vivent de la pêche le reste du temps. La nature elle^mênqe semble avoir favorisé la paresse de ce peuple par là profusion avec laquelle elle lui donne à qet égard tout ce qui suffit à ses besoins. Les vastes ijvières de l'Amérique méridionale fournissent en abondance les poissons les plus délicats et les plus variés. Les lacs et les marais , formés par les inondations an-' nuelles des eaux , sont remplis de différentes espèces de poissons qui y restent Comme en des réservoirs naturels pour les

> Nieuhoffj Hist. of Brasil. — Churchill, Gollect II, 1 34- — Simon, Conquigta de Tierra firme, p. i66.^Techoj Account of Paraguay.— Churchill, VI, 78. — Lettres cdif.,'XXIll, 384; ^> 190. — Lozano, Descr. dcl Gran Chaco, p. 81. — Ribas, Hist. de ios Triunfos, etc. , p. 7.

besoins des habitants : il y a des lieux où le poisson est ea si grande abondance, qu'il jieTaut ni' art ni adresse pour le pêcher*. En quelques autres endroits les naturels du pgtys ont trouvé le moyen d'infecter les eaux du suc de'certaines plantes qui- enivre le poisson , de manière qu'il vient flotter sur la surface de l'eau , où on le prerîd avec la main*. Quelques tribus ont l'art dé .le consej^ver sans le secours du sel, en le faisant sécher bu fumer sur des claies au moyen d'un feu très-lent*. La fécondité des fleuves de l'Amérique méridionale d engagé ptusieurs peuples à ne vivre que sur leurs rives et à se confier entièrement, pour leur nourriture à l'abondance des poissons que les eaux leur fournissent*. Dans cette partie du globe,' la cha.sse ne paraît pas avoir été la première. occupation de l'homme, ou le premier efibrt de son invention. et de son travail ; il yaété pêcjieux avant d'être chasseur ; et comme la pêche n'exige ni autant d'activité ni autant d'adresse que lâchasse, les peuples qui sont encore dans ce premier état ne peuvent •avoir le même degré d'intelligence et d'industrie. Les nations qui habitent lés bords de l'Orénoque et du Maragnon sont évidemment les moiiis actives et les plus stupides de toutes les nations américaines.

Mais il n'y a que les peuples qui vivent je long des grandes rivières qui puissent subsister ainsi. Presque aucune des nations de l'Amérique, répandues dans les vastes forêts qui couvrent cette région , ne pouvait se procurer des subsistances avec la même facilité, quqique ces forêts , particulièrement celles du. midi du Nouveau-Monde, fussent remplies de gibier*. Il fallait toujours et beaucoup d'activité et beaucoup. d'adresse pour le poursuivre et pour l'atteindre. La nécessité força les Américains à être actifs^ et leur apprit à.devenir industrieux. La châss0 fut leur principale occupation; et comme c'est un exercice qui exige beaucoup de courage, de force et d'adresse, elle fut considérée comme une occupation aussi honuvable que nécessaire. Elle était réservée particulièrement aux hommes :

' Voyez la Note 75' — * Voyez la Note '76. — ^ La Condaminc, iSg. — Gumill.i, n, 37. r- Lettres édif., XIV, 199; XXIIÏ, 3a8. — Âcitgna, RHat, de la rivrère des Amazones, i38.

* Birrèrc, Relat. de la Franc, équitipx., p. i55.

* 1». Martyr, decad. p, 324.'^^GuiniU.i, II, 4, etc. -r- Acug:::, I, i5*G. •

ils s'y exerçaient dès la plus tendre jeunesse. Un chasseur hardi et courageux était placé par l'opinion publique à côté du guerrier le plus- distingué, et l'alliance. du premier était souvent préférée à celle du second*. Presque aucun des moyens que l!homme*a imaginés pour surprendre et détruire les aniiùaux sauvages n'était inconnu aux Américains. Quand ils ont entrepris une chasse, ils sortent de cette indolence qui leur est natureHé; ils développent les facultés de leur esprij qui demiegrajent presque toujours cachées,, et deviennent actifs, constants e\ infatigables. Leur sagacité à découvrir leur proie •égale leur adresse à la tuer. Toutes leurs facultés étant constamment dirigées vers cet objet, ils montrent une fécondité d'invention, et leurs sens ont acquis un degré de finesse qu'on* a peine à concevoir. Ils distinguent les divers animaux à des traces de leurs pas qui échapperaient à tous les autres yeux, et ils les poursuivent avec intrépidité à travers les forêts les plus impénétrables. Lorsqu'ils attaquent le gibier directement, presque jamais leurs flèches ne manquent le but', et lorsqu'ils lui tèndentdes pièges, il est presque impossible qu'il leur échappe. Dans quelques peuplades, il n'était permis aux jeunes gens de se marier que lorsqu'ils avaient fait preuve d'une telle habileté à la chasse, qu'on ne pouvait plus douter qu'ils ne fussent capables de subvenir à tous les besoins d'une famille. Leurs facultés, continuellement exercées et excitées par l'émulation et par le besoin, leur a fait imaginer des moyens qui facilitent beaucoup les succès de leur chasse. La plus remarquable de leurs découvertes en ce genre est celle d'un poison dans lequel ils trempent les flèches dont ils se servent. La plus légère blessure de ces flèches empoisonnées est toujours mortelle. Si elles percent seulement la peau , le sang se fige et se glace dans un moment; l'animal le plus vigoureux tombe sans mouvement sur la terre. Ce poison cependant , malgré sa violence et sa subtilité, ne corrompt point la chair de l'animal qu'il fait pé- . rir : on peut la manger en toute sûreté , et elle conserve toutes les qualités qui lui sont naturelles. Toutes les tribus qui vivent

• Charlevoix, Hist. do la Nouv. France, II^HS.

« Dict, Voy. de la France équinox., 357. — Davics, piscov. of llie river of Âma:^. ^ Pprcijas, IV, P287.

le long du Maragnon et de l'Orénoque connaissent la compositioft de ce poison , dont le principal ingrédient est le suc extrait de la. racine du curare, qui est une espèce de liane**.

Pans quelques- autres pays de rAmérique, on emploie le suc du manceniliier, qui agit pour le moins avec une aussi effrayante activité. Pour les peuples qui possèdent ce secret , l'arcest une arme plus meurtrière qu'un fusil, et daps leurs mains habiles sert à opérer une grande destruction des oiseaux et des quadrupèdes dont les forêts de l'Amérique sont remplies.

. Mais la vie du chasseur n'-est qu'un degré qui conduit l'tiomme à ui) état de socitté plus avancé. La chasse, dans les pays même où le gibier est le plus abondant et où les chas-* séurs prit le^plus d'adresse, ne peut donner qu'une subsistance incertaine, et qui manque môme totalement dans certaines saisons dé Tannée. Si le sauvage fait dépendre entièrenient sa subsistance de ses flèches; il se voit souvent réduit avec sa famille aux plus cruelles extrémités *. Il n'est guère de pays où la terre produise 'assez d'elle-mônre pour suffire à tous les besoins de l'homme. Dans les climats les. plus doux et où les terres sont les plus fécondes, l'industrie et la prévoyance sont nécessaires jusqu'à un certain point pour s'assurer une subsistance constante. L'expérience des dfsettes qu'éprouvent les peuplés (Chasseurs leur fait surmonter cette horreur presque invincible que les nations sauvages ont pour le travail, et les* oblige, à avoir recours à la culture des terres comme un supplément à la chasse. Il y a des situations particulières où de petites tribus peuvent subsister de la pêche, indépendamment des productions que le travail peut arracher à la terre; mais dans toute l'étendue de l'Amérique il serait difficile de trouver quelque nation de chasseurs qui n'eût pas une espèce de culture.

Leur agriculture n'est cependant ni étendue ni pénible. Comme le 'gibier et le poisson font leur principale nourriture, ils ne sç proposent, en cultivant la terre, que de suppléer au défaut accidentel de ces deux moyens de subsistancé.'Dans le continent méridional de l'Amérique, les.naturels bornaient leur

> Gumilla, n, i. — La Condamine, 208. —r flççherches phiiosoph., Il, 2Zg, '^ Bancroft^ Nat. hist. of Guyapa, 2S1.

f Voyeï la I^NoTf!' 77.

LIVRK QUATRIÈME. ^83

industrie à élever certains végétaux^ qui dans un sol riche et sous un climat chaud parviennent aisément à la maturité. Le principal était le mats., bien connu en Europe sous le nom dç blé d'Indeou de Turquie, espèce de grajn très-prolifique, d'une culture simple, agfêable au goût et qui donne une nourriture forte et savoureuse. Le second de ces végétaux est le manioc, qui acquiert le volume d'un gros arbrisseau ou d'un pfctit arbre, et produit des racines qui ressemblent assez aux navet^. Après en avoir exprimé avec soin le suc, on réduit ces racines en une poudre fine, dont on fait des gâteaux minces appelés paips.de cassave; et qui, quoiq.ue ayant un goût fade, ne font pas une mauvaise nourriture *. Comme le suc du nianioc est un poison mortel, quelques auteurs ont vanté l'industrie des Américains, qui ont'su convertir en un aliment sain ui^e plante vénéneuse; mais on devrait plutôt n'y voir q^i'un de ces expédients auxquels la nécessité de trouver un moyen de subsistance force les nations sauvages ; ou peut-être les hommes n'ont-ils été conduits à cette découverte que par des procédés gradués où il lî'y a plus rien de merveilleux.

Il y a une espèce de manioc entièrement exempte de qualités nuisibles, et qu'on peut manger sans aucune autre préparation que celle de la faire griller sous la cendre chaude. Il est probable que cette espèce fut la première dont les Américains firent, leur nourriture; et la nécessité leur ayant appris par degrés Tart de séparer les sucs nuisibles de l'autre espèce, ils ont ensuite trouvé par les expériences que celle-ci était la plus prolifique et la plus nourrissante des deux *. Le troisième cle.s végétaux dont nous ayons parlé est le bananier, qui s*élève à la hauteur d'un arbre*, et qui cependant croît avec une telle rapidité, qu'en moins d'un an il récompense par ses'fruit§ l'industrie du cultivateur qui l'a planté. Ces fruits grillés tiennent lieu de pain, et donnent uii aliment agréable et nourrissant '. Le

quatrième est la patate, dont la culture et les qualités sont

' Sloaiîe.Hist.'of Jamaica, introd., p. i8. — LabaC, I, 394. — Acosta, Hist. Ind. occid. natur., lib. IV, cap. 17. — .Ulloa, I, 62. — rÂublet, Mémoire sur le manioc. Hist. des plantes, tom. Il, p. 65» etc. .

• Martyr, decad. Soi. — Labat, I, 411.— Gumilla, III, iga. — «Machucba milic, Jndiana, 164. — Voyez la NoTi 78, ,

? Voyej la NtfT» 79. .

284 HISTOIftE DE VkMÉMlQCE.

f rop connues pour avoir besoin d'être décrites. Le cinquième est le piment, arbuste qui produit une épicerie aromatique et forte. Les Américains qui, comme les autres habitants des climats chauds, aiment les saveurs chaudes et piquan(jes, regardent cet assaisonnement comme un besoin de la vie, et le mèleiU en grande quantité avec tous le^ aliments dont ils se nourrissent * .

Telles sofit les diverses productions qui formaient te principal objet de là culture cb^ les peuples chasseurs du continent de l'Amérique. Avec une industrie médiocrement active et un peu de prévoyance, ces productions auraient suffi pour subvenir aux besoins d*4in peuple nombreux. Mais des hommes accoutumés à la vie libre et errante de chasseurs sont incapables de toute assiduité régulière au travail, et regardent Tagriculturc comme une occupation d*un ordre niférieur. Ainsi les provisions de subsistance que les Américains tiraient de la culture étaief it si bornées et si peu assurées , que, si quelque accident rendait leurs chasses moins heureuses qu'à l'ordinaire, ils étaient souvent réduits à- la plus grande disette.

Dans les îles, la manière de vivre était très-différente. On n*y connaissait aucun des grands animaux qui abondent sur le continent : oh n'y a trouvé que quatre espèces de quadrupèdes, outre une race de petits chiens muets; et les plus grands de ces quadrupèdes n'excédaient pas la grosseur d*un lapin *. Il ne fallait ni activité ni courage pour aller à la chasse de si petits animaux ; aussi la prinéipale occupation d'un chasseur dans ces îles ^tait de tuer des oiseaux, qui, sur le continent, étaient regardés comme un gibier ignoble, abandonné à la poursuite des jeunes garçons '. Les habitants des îles ont donc été forcés, par ce défaut de gibier et par leur situation même, à chercher dans la pêche leur principal moyen de subsistance* : leurs rivières et la mer dont ils étaient environnés leur fournissaient avec abondance ce genre de nourriture. Dans' certaines saisons, les tortues, les crabes et différents coquillages se rencontraient sur les côtes en si grande quantité, que ces insulaires trou-

• Gu'miUâ, ni, i^i. — Acosta, lib. IV, cap. ao. » Oviedo, lib..XII, inl*foœm.

3 Uiba», llist. de los Triunf., p. i3 — De la Potherie, II, 33 ; IFI, ao.

♦ OvicdOj lib. XIlï, cap. i. — Gomara, Hist. çén., cap. a8,

vaicjit à s'en nourrit' avec une facilité qui convenait fort à leur indolence *. En d'autres temps, ils mangeaient des lézards et d'autres reptiles dégoûtants *. Ils joignaient çl'aijleurs à la pêche quelque sorte .'de culture. Le maïs *, le manioc et d'autres plantes étaient cultivés dans les îles de la même manière que sur lé continent; mais tout le produit de l'industrie des habitants des îles, joint à ce que la terre . produisait d'ellemême, n'était qu'une faible ressource. Quoiqu'ils se contentassent d'uae ijetite quantité de nourriture, à peine liraient-ils de la terre ce qui était nécessaire à leur consommation ; et si quelques Espagnols venaient à s'établir dans un canton, il suffisait de ce petit surcroît de bouches surnamérâires pour épuiser leurs provisions et amener la famine.

Deux circonstanices, communes â toutes les nations sauvages de l'Amérique', concoururent, avec celles dont j'ai déjà parlé, non-seulemènt à Tendre leur agriculture imparfaite, mais encore à restreindre leur industrie dans toutes leurs opérations. Ils n'avaient point d'animaux domestiques, et ils ne connais* saient point l'usage des métaux *. .

En d'autres parties da globe, l'homme, même dans l'état do société le plus sauvage, se montre encore comme le maître de la terre, donnant dés lois aux différentes classes d'àninuaix qu'il a apprivoisées et réduites en servitude. Le Tartare potirsuit £a. proie sur le cheval qu'il a élevé, ou conduit les .nombreux troupeaux qui lui fournissent Ja nourriture et le vêtement. L'Arabe a rendu le chameau docile, et fait servir à son usage la force et la patience de cet animal. Le Lapon a soumis le renne à sa volonté, et les habitants même du Kamt^chatkâ ont formé- les chiens au travail. C'est une des plus belles prérogatives de l'homme, un des plus girands efforfô de sort intelligence et de son pouvoir que cet empire qii'il exerce sur les. créatures d'une classe inférieure : sans cet eïnpire, sans

• Gomara, Hist. gen., cap.'g. — liSbat, II, 22 1, etc.;

• Ovicdo, lib. XIII, cap. 3.

^ Voyez la Note 80.

4 J\obert$oD a raison s'il parle d'i\ne manière générale; mais ie haut degré dp civilisation cfu'avaient atteint les Mexicains, quoiqu'ils n'employassent pas les secours d'unimnux domestiques, prouve que ce secours n'qst pas alsolùincut indispensable pour sortir de l'étal sauvage. (D. L..R.) .

domination >est imparfaite ; c*est un monarque ' sans suiets; un maître sans serviteurs. Il e&t obligé d'exécuter tous ses travaux par la force, seule de ses bras; et telle était la condition des nations sauvages en Amérique. Leur esprit était si peu cultivé, leur union sociale si imparfaite, qu'ils ne paraissaient pas sentir 1» supériorité de leur nature, et qu'ils laissaient Ipus les animaux jouir de leur' liberté, sans songer à exercer leur pouvoir sur aucun. Il est vrai que la plupart des animaux qui ont été rendus domestiques sur notre contincint n'existaient pas dans leNouveau-Monde ; mais ceux qui sont particuliers à l'Amériqu^e ne sont ni assez farouches ni assez redoutables pour n'avoir pu être domptés et asservis. Il y a quelques animaux dont les espèces sont communes aux deiix continents ; mais le renne, qui a été apprivoisé et soumis au joug dans un des deux hémisphères, est resté sauvage dans l'autre, Le bison d'Amérique est évidemment de la même espèce que le bœuf de l'ancien continent*. Les nations mênie les plus.grossières de notre hémisphère.ont rendu cet aninial domestique; et c'est par son secours qiie les, hommes, ont su .exécuter 'des •travaux nécessaires avec plus de facilité , et augmenter utilement leurs moyens de subsistance. Les habitants de plusieurs régions du Nouveau-Monde, où le bison est très-commun, en auraient pu tirer les mêmes avantages ; il n'est. pas d'une nature si indocile qu'on n'eût pu l'éleyer à rendre aux hommes les mêmes services que lui rendent les bêtes à cornes*. Mais, dans l'état où les Américains ont été trouvés lors delà découverte, un sauvage est Tennemi des autres animaux, non leur supérieur. Il les chasse et les détruit ; mais il ne sait ni les multiplier ni les gouverner ^. :

Cette circonstance formé peut-être la distinction la plus importante qu*il y ait entre les habitants de l'Ancien et du Nouveau-Monde, celle qui donne aux peuples civilisés plus de supériorité sûr ceux qui restent sauvages. Les plus grandes

. > Buffon, Hist. Dat., art. Bison. Le bison est bien un ànimaldii genre bœuf ; mais il n'est pas de la même espèce que les bœufs de qotre continent. (D. L. R.).

* Hennepin, Nouy. Découv.. p. 193.— Kàlm, Voyage dans rimer, septentr.t, 307,

'—M. de Humboldl dit, dans ses Tableaux de fa Nature, que des peuples sauvages de

rAmérique septentrionale employaient le I ison à des usages domestiques. (L>. L. R.)

3 Buffon, Hist. nat., IX, 85.— Hist. philosoph. et politique des deux Indes, VI, 364*

opérations de rhommft pouf changer et embellir la Jace de la • nature, et ses efforts les plus puissants pour augmenter la fécondité de la terre, s'exécutent.au moyen. des secours qu'il teçoit des animaux qu'il a apprivoisés et formés au travail. C'est par leur force qu'il parvient â-dompter le so| rébelle, et à convertir en champs fertiles les déserts ft les marais. Mais rhomme, dans l'état de civilisation, est si familiarisé: avec l'usage des animaux domestiques, qu'il ne réfléchit guère sur les avantages inestimables qu'il en retire. Sui)f)Oson8-le cependant, même dans l'état de société le plus parfait , privé de l'utile secours de ces animaux, nous verrons cesser, à quelques égards, son empire sur la nature, et il restera un animal faible, embarrassé de trouver les moyens de subsister, et incapable de tenter <;es entreprises pénibles que leur assistance le met en état d'exécuter avec tant de facilité.

Il est très-difûcile de décider si l'empire que Thomme exerce sur les animaux., ou l'usage qu'il a su faire des métaux, a le plu^ coatribuè à étèndrjB son pouvoir; L'époqiie de. cette importante découverte est inconnue, ht dans notre hémisphère elle ne peut êlrè que très-reculée. Il n'y a que la tradition et quelques instruments grossiers de nos ancêtres, retrouvés par hasard, qui nous apprennent que les hommes ignoraient anciennement l'usage des métaux, et tâchaient d'y suppléeren employant les .cailloux, les coquilles, les os et d'autres subslances dures, aux mêmes usages auxquels les' peuples policé^ font servir les métaux.

La nature complète la formation de quelques métaux: l'or, l'argent et le cuivre se trouvent purs et parfaits d^s -les fentes des rochers, <lans le sein des montagnes, dans le lit des ri* vières ^ Ces métaux furent donc les premiers qu'on dut connaître , et les premiers dont on fit usage. Mais le fer, qui est lé plus utile de tous et celui auquel l'homme .a le plus d'obliga-tion, ne se trouve jamais dans son état parfait: son minerai grossier et rebelle doit être soumis deux fois à la puissance du feu, et subir deux opérations pénibles avant de devenir propre à aucun service*. L'homme a dû connaître pendant longtemps

* Robertson aurait dd ajouter quelquefois, (D. L. R.)

* On pourrait opposer à cett« assertion Cf que rapportent qael<ïue« Toyi^enrs,

ÎS8 nSTOHE PE L*AMÉ1IQCE.

les autres métûox avant d*acquënr Tart de fabriquer le fer, et avant d aixiver à ce degré d'induslrie nécessaire pour perfectionner une invention qui loi fournit les instnunents au moyen desquels il subjugue la terre et oommande à tousses babitants. Mais, à cet ^rd ainsi qu*à plusieurs autres, TinfériiMlté des Américains était bien frappante. Tontes les tribus sauvages, dispersées sur le continent et dans les îles, ne connaissaient point du tout les métaux que le sol produit en abon(ku}ce,.si nous en exceptons un peu d*or qu'ils recueillaient dans les torr^ts qui tombaient des montagnes et dont ils faisaient quelques ornements. Les moyens qu'ils avaient imaginés pour suppléer au dédaut de ces métaux nécessaires étaient extrêmement grossiers. L'ouvragé le plus simple était pour eux de lu plu^ grande difficulté, et exigeait les plus grands efforts de travail. Ils n'avaient pour abattre tes bois que des haches de pierre, et ils y employaient des mois entiers ^ Donner la forme à un canot et le creuser était pour eux Fouvrage d'une année, et souvent le bois dont ils le taisaient était pourri avant que le canot fût achevé '. Leurs travaux pour l'agriculture étaient Clément lents et imparfaits. Dans de» contrées couvertes de hautes forêts du bois. le plus dur. il fallait les efforts réunis d'une peuplade entière pour nettoyer le champ qu'on destinait & la culture, et ce travail demandait beaucoup de temps et beaucoup d'efforts. 'Les hommes croyaient avoir assez fait quand ils avaient ainsi préparé grossièrement la terre; les femmes, chargées du reste de la culture , la creusaient, ou du tnoins la remuaient avec des boyaux de bois durcis au feu, et semaient X)u plantaient ensuite.. Là se tçrminaienJ; tous les travaux, et la fertilité nîtturellè du sol devait faire le reste '.

L'agriculture, lors même que l'homme est secondé par les animaux qu'il a soumis à son joug, et par les instruments divers qu'il a su fabriquer depuis la découverte des métaux, est toujours un travail très-pénible. Ce n'est jamais qu'à la sueur de notre front que nous. pouvons féconder la terré. Il n'est

qu'on trouve h la Cochinchine do fer natif qii'oti peut forger sans le fonclr.e;et tel qu'il est ci\ sortant de la mine.. (D. L. R.)

* Cunrilla, ni, 196. — VoyezIaNoTE 8i. . t '

* Borde, Rclat. des Caraïbes, p. 22. •

* Gumilla, UI, iÇC, ctc, — Ji^ttref <Jdif., XII, 10. .

donc pas étonnant que des peuples privés de tous ces secours aient fait si peu • de progrès dans ragriculture, et quMls aien^ toujours dépendu , pour leur subsistance, de la pêche et de la chasse beaucoup pfus que des productions qu'ils tiraient de la terre.

Après avoir fait connaître la manière dé subsister des peuplades grossières de rÀmérique, nous pouvons en déduire la forme et Tesprit de leurs: institutions politiques, et indiquer les différences les plus frappantes qui se remarquent entre ces peuples sauvages et les nations civilisées.

1° Ils étaient partagés en petites copamunautés indépendantes. Quand la chasse seule fournit à la subsistance de l'homme, il faut une grande étendue de terrain pour nourrir un très-petit nombre d'hommes. A mesure qu'ils se multiplient,, les animaux qui leur servent de proie diminuent, ou fuient à de grandes distances des habitations de leur ennemi. Tant que la chasse est le principal moyen de subsistance, la population est fort bornée, et les hommes sont obligés de se disperser comme le j^ibicr. même qu'ils poursuivent, ou de trouver quelque autre manière de pourvoir h leur nourriture. Les animaux de proie, solitaires et insociablos de leur nature, ne vont point à la chasse en compagnie ; ils se plaisent dans les profondeurs des forêts, où, sans être troubles, ils peuvent errer et détruire les autres animaux L^s peuples chasseurs ressemblent par leurs occupations et pîir leur génie à ces animaux de proie. Ils ne peuvent former de grands corps, parce qu'il leur serait impossible de trouver leur subsistance, et ils Sont forcés (fe se séparer les uns des autres par de très-grandes distances. Tel était l'état des tribus américaines : le nombre des membres qui composaient chacune d'elles était petit, quoiqu'elles fussent répandues sur de vastes contrées : elles étaient très-éloignées les unes des autres, et dans des guerres et des rivaUtés continuelles *- En Amérique, le mot de nation ne réveille pas les mêmes idées que dans les afutres parties du globe. On l'applique à de petites sociétés qui ne sont con^posées que de deux ou de tripis cenls personnes, mais qui occupent souvent des

> Lozano, Descri »KI yrtu Cliaco, 59, 62. — Fernandez, Pelac. jiisl. Ue Iça Chiquit., i6?.

Drgitized

byLjOogle

tîfO . HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE.

pays plus considérables que certains royaumes de l'Europe. La Guyane, quoique plus étendue que la France* et divisée en un grand nombre de nations, ne contenait pas plus de vingt-cinq mille habitants K Dans les plaines des bords de TOrénoque, on fait, pi us de cent milles, en différentes directions, sans rencontrer une seule cabane et sans trouve'r même des traces de créatures humaines *. Dans le nord de TAmérique, où le climat est plus rigoureux et la terre moins fertile, la misère et la faiblesse de ia population sont encore plus grandes. C'est là qu'on fait des centaines de lieues à travers des forêts et des campagnes désertes '. L'homme ne peut guère occuper toute la terrq, tant que la chasse continue d'être sa principale ressource pour sa subsistance*.

2» Les peuples chasseurs ne connaissent point le droit de propriété •- Comme les animaux qui nourrissent le chasseur ne sont point élevés par ses soins, et que ce n'est pas lui qui pourvoit à leur subsistance, il ne peut avoir aucun droit sur eux tant qu'ils errent dans les forêts. Dans le pays oîi le gibier est si abondant qu'on peut le prendre sans neaucoup de peine, on ne songe pointa s'approprier ce qu'on peut toujours avoir si aisément. Dans les pays au contraire où il est si rare que les dangers et les fatigues de la chasse exigent les efforts réunis de toute une tribu, de tout un village, cçlui qui a été tué est un fonds commun, appartenaLt^é^alement à tous ceux qui,, par leur adresse ou par leur courage, ont contribué au succès de l'expédition. Les forêts ou les endroits giboyeux chez les peuples chasseurs sont considérés comme propriété d'une tril^u, . qui a le droit d'en exclure toutes les tribus rivales. Mais parmi jces tribus il n'est point d'individu qui s'arroge quelque portion particulière de propriété, exclusivement ^ tous les autres mem-

, * Voyage de Des Marchais, IV, 3î»3.

* GumiUa, II, loi.

' 3 M. Fabry cilé par Buffon, lîl, p. 488.— Lafitau, lî, 179. — BoAsu, Voyage dat» 1a Louisiane, I, 3. — Voyci la Noti 8a. •

* Voyez la Note 83.

' 5 Roberuon parle ici d'une manière trop générale; car il n'est pas de peupla chasseur qui ne connaisse an moins la propriété des meubles qui sont particuliers à chacun de ses membres. On peut voir ce que dit à ce sujet Heckwelder> Hist. des mœurs*et coutumes des nations Indiennes dans la Pensylvavie, etc. Au surplus Robertson lui-même a modifié 9oa awertion dans la Nom 84. (D. L. R.)

twfès'de la sOfciété. Tout appartient également à tous, et chacun ya prendre 'dans le magasin commun, où l*on a mis le butin de la chasse, tout ce qui lui est nécessaire pour sa subsistance. Les principes qui règlent la principale occupation de la vie s'étendent aussi aux travaux .accessoires qu*iis y joignent. L'agriculture même n'a pu introduire parmi eux une idée complète de la propriété. Tandis que les hommes chassent, les femmes travaillent à la terre, et tous ensemble, après avoir fini leurs tâche», jouissent en commun des fruits de leurs travaux V Parmi quelques tribus, toutes les productions de la terre sont déposées dans des greniers publics, pour être partagées ensuite entre tous les membres à des époquçs déterminées, dans la proportion de leurs besoins *. Quoiqu'on les renferme dans des greniers séparés, parmi quelques autres tribus on n'y peut cependant jamais acquérir un droit assez exclusif de propriété pQur qu'il soit permis à quelqu'un de jouir du superflu, tandis qu'autour de lui quelqu'un manque du nécessaire ^^ Ainsi toutes les distinctions qui naissent de l'inégalité des richesses leur sont inconnues. Les noms môme de riche et de pauvre n'ont pu pénétrerdans leurs langues. Ils jsont enfin absolument étrangers à tous les ra{yports qui naissent de la propriété, ce grand objet des lois et de la politique, cette base principale . de tous les gouvernements que le genre humain a établis sur la terre *.

Les hommes dans cet état conservent toujours un sentiment très-fort de leur indépendance et de leur égalité. Partout. où l'idée de la propriété n'est* point établie, les' distinctions qui naissent des qualités personnelles sont les seules qu'on puisse • connaître, et ces distinctions mêmes ne peuvent se rendre sen^ sibles que dans les occasions où les hommes sont forcés à dé« ployer toutes leurs facultés. Dans les temps de grand danger et dans les affaires difficiles, on consulte la sagesse et l'expéri6nce des vieillards, et l'on suitleur^ conseils. Lorsque le&sau** vages entrent en campagne contre l'ennemi, le guerrier le plus *

.» Dr..Fergu80h's Essay, 12S. , '

* Gumilla, I, 265. — Brickell, ^^^. pf K. Ci»roJ., 337. — Yoyei la Noti ^i 3 Denys, Hist. nat., II, 3g2, SgS.

* P. Martyr, cjcçad., p. 4^». ^ Vipii$9«»> Hi«t. 9^ Galifor»., 1, 66, r- Lwry, Navi{î. in Brasil., ce;.

292 * HISTOIRE DE L'AMÉEIQOB.

distingué par son conragc se met à la tête de la jeunesse, *el ta conduit aux combats*. Quand.ils vont en troupe à lâchasse, le chasseur le plus adroit et le plus hardi se met encore à leur tête et dinge tous les mouvements. Mais dans les temps de repos et de tranquillité, où il ne se présente plus d'occasions de développer ces talents naturels, on ne connaît plus aucune prééminence. Toutes les. circonstances de la vie rappellent toujours aux membres de la communauté qu'ils sont égaux. Ils sont tous vêtus, nourris et logés de la même manière. Rien de ce qui constitue la supériorité d*une par^ et la dépendance de Tautre n*est connu chez eux. Tous sont libres, tous savent qu'ils jouissent de la liberté, et ils détendent avec la plus grande fermeté les droits qui y sont attachés'. Ce sentiment d'indépendance est tellement grav% dans leurs âmes que rien ne peut l'en arracher, et que jamais le malheur n'a pu soumettre leur Aerté à la servitude. Accoutumés à être les maîtres absolus de leurs actions, ils dédaignent d'exécuter les ordres d'un supérieur. N'ayant jamais essuyé aucune réprimande, ils ne peuvent souffrir aucune correction '. Un grand nombre d'Américains, lorsqu'ils virent que les Espagnols les traitaient en esclaves, moururent de douleur ou se tuèrent de désespoir*.

IV. Les idées de la subordination civile sont toujours trèsimparfaites, et le gouvernement n'a jamais qu'une autorité bien faible chez des peuples qui sont restés dans cet état. Quand la propriété est inconnue dans une nation, ou qu'elle n'en a que des idées incomplètes; quand les productions de l'industrie et les fruits spontanés de là terre sont considérés comme apparte- ' nant à la société entière, il est difficile qu'il naisse parmi les membres de la même communauté aucune de ces discussions qui exigent l'intervention des lois et de l'autorité publique.

Quand les droits qui naissent d'une propriété distincte et exclusive ne sont pas connus encore, les grands objets des lois et di> pouvoir judiciaire ne peuvent exister. Lorsque les sail-

' Aco8ta,Higt. lib. VI, cap. tg.-^Stadius, Bist. Brasil., lib. II, cap. i3. — Debry, III, p. tto. — Biet, 36 1.

* Labat, VI, 124. — Brickell, Hist. of Carol., 3io. 3 Voyei la Note 85.

* Oviedo, lib. Ul, cap. Vf, p. 97. -« Vega» Conqnisu de la Florida, T, 3o; II, 416. — Lajpt, II, i38. » Benzo.» HUt. noT. orb., lib. IV, cap. s5.

vâges vont au combat, ou pour leur propre défense ou pour envahir le territoire 'd'un ennemi, et qu'ils sont engagés dans quelque entreprise de chasse difficile et périlleuse, alors on s'aperçoit que les membres d'une tribu font partie d*uh corps politique; alors ils sentent qu'ils ont une existence commiine avec les compagnons de leurs travaux, et ils suivent avec sou* mission celui qui s'est distingué par sa valeur et par sa sagesse. Mais, hors de ces cas où ils réunissent leurs efforts par un in* lérêt commun, oh n'aperçoit parmi eux aucune trace d'union politique^; on. ne voit aucune forme de gouvernement. Les noms de ^magistrat et de sujet n'y sont pas même en usage. Chacun semble jouir presque, entièrement de toute son indépendance naturelle. Si l'on propose quelque entreprise pour l'utilité publique, chaque membre delà communauté est libre d'y concouiûrou de n'y pas concourir. Aucun règlement n'exige d'eux un service comme un devoir, aiuciine loi coërc4tive ne les oblige à le remplir. Toutes leurs résolutions sont volontaires et partent toujours des mouvements naturels de leur àme?. Chez ces peuplades grossières on n'a pas même fait eitcore le premier pas qui conduit à' l'établissement dû pouvoir judiciaire. Le droit de la vengeance est laissé dans les mains des particuliers^. Lorsqu'il y «a eu quelque violence commise ou du sang répandu, la communauté ne se charge point d'infliger ou de modérer la punition. C'est aux parents ou aux ami$ à venger l'offqpséou la victime, ou à recevoir la réparatioi\offerte par le Coupable. Si les vieillards s'entremettent, ce n'est jamais pour décider l'affaire, mais pour donner des conseils qui sont rarement écoutés. Comme il parait honteux de laisser une offense impunie, le ressentiment est toujours implacable et éternel *. L'objet du gouvernement parmi les sauvages s'étend plutôt aux affaires extérieures qu'aux affaires domestiques. Us ne s'occupent pas à maintenir l'ordre intérieur et la police par des règlements publics ou par l'emploi d'une autorité permanente ;

* Lozano, Deacr.* del grail Chaco, 93. ^ Melendez, Tesoros verdaderos, 11, 23. — Voyez lu Note 86.

* Charlevoix, llist. de la Nouv. France, III, 266, 268. 3 Herrera, dccad. Vni, lih. IV, cap. 8.

^ Gliarlevpix, Hist. de la Nouv. Fr, 111, 271, 272. — Lafitau, 1, 4^6. -* Casani, HUU de Nuevo Reyno de Graiiqda, 32().

idi HISTOIRE DÉ rAMÈRlOUE.

maiô ils travaillent à maintenir parrûi leB membres de leur trîbti une union qui leur donne les moyens de surveiller les mouvfe-*» ments de leurs ennemis, et d'agir-contre eux avec vigueur et concert.

telle était la forme de Tordre politique établi chez la plus grande partie des nations de l'Amérique. G*Wt dans cet état qile se trouvèrent presque toutes les peuplades répandues dans les vastes provinces qui s'étendent à l'est du Mississipi, depuis Tembouchure du fleuve Saint-Laurent jusqu'aux confins de la Floride. Les peuples du Brésil, les habitants du Chili, quelques tribus dur Paraguay et de la Guyane, et celles qui habitent les contrées qui s'étendent depuis- l'embouchure de rOrénoquô jusqu'à la péninsule de Yucatan, étaient dans le même état. Dans un aussi grand nombre de petites associations il devait y avoir sans doute quelques variétés qui marquaient des diffé-* rences dans les progrès de la civilisation. Mais ce serait en valu que nous chercherions à indiquer et à énumérer ces variétés, parce qu'elles ç'ont pas été observées par des hommes en état de démêler ces légères différences qui servent à distinguer lès uûes des autres les nations qui se ressemblent par leur caractère général et par. leurs traits. A quelque chose près, le tableàU que nous venons de tracer convient également à tous les peuples de l'Amérique qui joignaient un peu d'agriculture aux produits de la ehasse et de la pêche.

Quelque imparfaites et grossières que nous paraissent cw institutions, il y avait des tribus qui avaient fait encore moins de progrès. Parmi, les petites peuplades qui vivaient uniquement de la chasse et de la pêche et qui n'avaient aucune espèce d'agriculture, Tuillon et le sentiment de la dépendance mutuelle entre les membres étaient si faibles, qu'on avait peine à découvrir dans leurs actions quelque apparence d'ordre et de gouvernement. Leurs besoins étaient peu nombreux, leurs désirs étaient bornés; ils se réunissaient çn tribus distinctes, et agissaient de concert par instinct, par habitude ou par convenance, plutôt que par suite d'une association. formelle. Il faut placer dans cette classe les Californiens, plusieurs des petites nations qui habitent la vaste contrée du Paraguay, quelques peuples des bord^ de TOrénoque et dé la rivière

de Sainte -Magdeleine dans le nouveau royaume de.G'^enade^ Mais quoique parmi ces dernières tribus l'on aperçût à peine rombre d'un gouvernement régulier, et que même parmi les premières que j'ai d'abord* décrites soii autorité fût resserrée dans des bornes étfoites, il existait quelques endroits en Amérique où la forme du gouvernement avait acquis un degré d'aipélioration qu'on n'aurait pu attendre de nations grossières. En observant les institutions politiques établies par l'homme, soit dfins l'état sauvage, soit dans la civilisation, on en découvre toujours quelques-unes d'irrégulières qui contrarient Tordre de toutes les autres, et qu'on s'efforcerait vainement de conci-' lier avec le système général des lois et des principes qui gouvernent les sociétés dans, les mêmes circonstances. On en rencontre quelques-unes de semblables eu Amérique parmi les peuples que j'ai confondus sous le nom commun de sauvages. Elles sont.si curieuses et si importantes que je crois nécessaire de les faire connaître et de remonter à leur origine.

Dans le Nôuveau-Mondej, comme dans d'autrçs parties du globe, les contrées froides et tempérées semblent être le siège favori de la liberté et de l'indépendance. Là les âmes sont forteé et vigoureuses comme les corps. Plein du sentiment de sa dignité personnelle et capable des plus grands efforts pour la faire respecter, l'homme y aspire à l'indépendance, et sa fierté, opiniâtre se soumet avec répugniance au joug de là servitude. Dans les climats plus chauds où les corps sont toujours énervés^ où une sensation agréable et présenté paraît la suprême félicité, où une inaction complète est une jouissance, l'homme consent aisément à passer sous la puisisance d'un maître. Ays&i, en parcourant le continent de l'Amérique du nord au sud, nous verrons'l'autorité s'accroître par degrés, et les hommes devenir plus soumis et moins actifs. Dans la Floride, l'autorité des sachepris et des caciques était Lon-seulement permanente, mais héréditaire. On les avait distingués par des ornements particuliers, par des prérogatives de différents genres, et leurs sujets n'osaient les approcher qu'avec ces démonstrations de respect et de vénération que les sujets d'un despote sont accoutumées à

• Vcnegas, I, 68. — Lettres édif., II, 176. — Techo, Hist, of Paraguay. — Churchill, 78, VI, 78. — Hist. gén. des Voyages, XIV, 74.

employer en approchant du trône de leur mailre ^ Chcz.lesNatr chez, tribu puissante, aujourd'hui éteinte, qui habitait autrefois sur les bords du Mississipi, on connaissait des difféi:ences de rang gui sont absolument ignorées des nations septentrio-. nales. Quelques familles étaient réputées nobles et jooissaient de plusieuî^ dignités héréditaires. Le corps du peuple était considéré comme vil et formé seulement pour la sujétion. Ces distinctions étaient fixées par des noms qui marquaient l'élévation de la première classe et l'abaissement ignominiei^x de la seconde. On donnait aux nobles le nom de respectables, et aux gens du peuple celui de puants. Le premier chef, celui dans le* quel résidait Tautorité suprême, était considéré comme un être d'une nature supérieure, comme le frère du soleil, seul objet de leurs adorations. On n'en approchait qu'avec une vénération religieuse, et on liii rendait les honneurs qui sont dus au représentant de la Divinité. Ses volontés étaient des lois auxquelles tous se soumettaient aveuglément. La vie de ses sujets était tellementà sa disposition, que le malheureux qur avait pu lui déplaire allait lui offrir sa tête avec une profonde humilité. La puissance des chefs ne finissait pas avec leur vie : ils devaient être accompagnés dans l'autre monde par les personnes qui les avaient servis dans celui-ci : plusieurs de leurs domestiques, les principaux officiers et leurs femmes les plus chéries étaient immolés sur leur tombe; et telle était la vénération qu'ils inspiraient, que toutes.cés victimes allaient avec ravissement à' la mort et regardaient comme la distinction la plus honorable et la récompense la plus belle de leur fidélité*, d'être choisies pour accompagner leur maHre au tombeau. Aussi l'on voit établi chez les Natchez un despotisme par/aitavec tout son cortège de superstition, d'arrogance et de cruauté; et, par une singulière fatalité, ce peuple a éprouvé toutes les calamités qui appartiennent aux nations policées, quoiqu'il n'eût pas fait dans les arts et dans la civilisation beaucoup plus de progrès que les tribus dont il était entouré.

< Cardenns y Cano, Ensayo Chronol. à la Hist. de Florid«i, p. é^è. — Lemoinc de Morgues, Icônes Floridae, ap. de Bry, p. i, 4t etc. — Charlevoix, Hist. de la Nouv. Fr.; lU, 467, 468.

» Dumont, Mémoire hist. sur la Louisiane, I, 175.- Gliarlevoix, Uist. de .la Noav. France, IH, 419, etc. — Lettres i5dif., XX, 166, 1 1 1 . .

A l'Espagnola, h Cuba et dans les grandes îles, les caciques, .et les chefs jouissaient d'un pouvoir fort étendu, et leur dignité se transmettait par droit héréditaire du pèie au fils, avec les honneurs et les prérogatives distinguées qui y étaient attachés. Les sujets avaient un grand 'respect pour leur chef, et se soumettaient à ses ordres sans hésitation ni réserve *. Les caciques étaient distingués par des ornements particuliers; et, pour conserver ou augmenter la vénération des peuples, ils avaient eu Fart d'appeler la superstition au secours de leur autorité. Ils présentaient leurs commandements comme les oracles du ciel, et prétendaient être doués du pouvoir de régler, les saisons, de dispenser le soleil et la pluie, selon queJeurs sujets on avaient besoin.

Dans quelques parties du continent l'autorité des caciques semble avoir été au^ssi étcîidue que dans les iles. Dans, Bogota, qui est aujourd'hui une province du nouveau royaume de- Grenade, il y avait une nation plus, nombreuse et plus avancée dans les différents ^Tis qu'aucun autre peuple d'Amérique^ à l'exception des Mexicains et des Péruviens. Elle subsistait principalement du produit de l'agriculture. L'idée de propriété y était établie, et les droits en étaient maintenus par des lois transmises par tradition et observées avec un grand soin *. Ce peuple vivait dans de grandes villes; il était vêtu d'une manière convenable, et il avait des maisons qu'on pouvait regarder commis. commodes en comparaison de celles des nations qui l'environnaient. Cette civilisation extraordinaire avait produit-des efTets sensibles. Il y avait une forme régulière de gouvernement, et un tribunal établi pour connaître deè différents crimes et les punir avec sévérité. On y connaissait la distinction des rangs. Le chef, à'qui les Espagnols donnaient le titre de monarque, et qur méritait ce nom par l'appareil et l'étendue de son autorité, gouvernait avec un pouvoir absolu. Il,ayait des officiers de différents grades, et il ne paraissait jamais en public sans une suite nombreuse : il. était porté avec beaucoup de pompe dans une espèce de palanquin, précédé par des cou-

\Herreira, decad. I, lih. I, onp. i6;Uf). III, cap. 44* p* 88. — Vie de Colomb, Chap. Sa.

» piedraliita, Hiéi, de 1 1-. Conr|u*sia-s del nuvYo IVçyno de GraTi., p. 46-

.reurs qui allaient en avant pour faire nettoyer la route de èon passage et la joncher de flqùrs. La dépense de cette pompe ei-^ . traordinaire se prenait sur les taxes et sur les présents qu'il recevait du peuple, pour qui ce prince était un objet de véiiératiott si imposant que personne n'osait le regarder en iace, ni mêttié s'approcher de lui autrement qu'en détournant le visage** Il y avait sur le même continent d'autres tribus beaucoup moins avancées dans la civilisation que le peuple de Bogota, chez lesquelles cependant l'esprit de liberté et d'indépendance, si naturel à l'homme sauvage, était déjà soumis à une sorte de police, et qui avaient des caciques revêtus d'une autorité asse^ étendue.

Il n'est pas aisé d'indiquer les circonstances, iri de démêler les causes qui ont contribué à introduire et à établir parmi ces peuples une forme de gouvernemenf si différente de celui des , tribus qui les environnent, et si opposée au génie des nations sauvages. Si les hommes qui ont eu occasion de les observet* dans leur état primitif y avaient apporté plus d'attention et de discernement, nous aurions pu çn recevoir des lumières suffisantes pour nous guider dans cette recherche. Si d'un autre côte l'histoire d'un peuple à qui l'usage de l'écriture est inconnu n'était pas enveloppée de ténèbres impénétrables, nous pourrions tirer de cette source q^uelques ér laireissements. Mais nous ne pouvons rien recueillir de satisfaisant, ni des relations des Espagnols, ni des traditions mômes des habitants ; il faut • avoir recours aux conjectures pour expliquer les irrégularités qui se présentent dans l'état politique des peuples dont nous parlons. Comme toutes ces tribus, qui avaient déjà perdu leur liberté et leur indépendance naturelle, étaient situées sous la zone torride ou dans, des pays qui en sont voisins, on peut supposer que le climat. a contribué à les disposer à cet état de servHude qui semble être la destinée de l'homme dans ces régions de l£^ terre. Mais quoique l'influence du climat, plus-puissante que celle iî'aucune autre cause naturelle, ne doive pas êttè négligée, cette circonstance seule ne peut cependant pas suffire pour dqpner la solution du problème. Les actions des

\ Herrera, decad. VI, lib. I, cap. 2; lib. V, cap. 56. — Piçdrahita, - çap. Y, p, 25, etc. ^ Gomarâ, ^ist, cap* 72.

LIVRfi QUATRIÈME. 299

hommes.sont si compliquées qu'il no faut pas se bâter d'attribuer à un seul principe la forme particulière qu'on leur voit prendre. Quoique le despotisme ne se trouve en Amérique qoe sous la zone torride et dans les pays chauds ^ui Tavoisinent, j'ai déjà fait observer que ces pays sont habités par différentes tribus, dont les unes jouissent d'une grande liberté, et les autres ne sont soumises à aucune espèce de police. L'indolence et Ja timidité particulièi^es aux habitants des îles les ren:daient tellement incapables des sentiments et des efforts nécessaires pour rester dans l'indépendance, qu'il serait inutile de chercher quelque autre cause de leur soumission à la volonté d'un chef. La. servitude des Natchez et des habitants de Bogota semble avoir été un effet naturel de la différence qu'ii y avait entre leur état et celui des autres Américains. Ils formaient des nations fixes, résidant consùimment dans le même lieu. La chasse n'était point la principale occupation des premiers, et les derniers paraissent à peine avoir compté sur cette ressource pour en faire un moyen de subsistance. Les uns et les autres avjâient fait de tels progrès dans l'agriculture et dans les arts que les Natchez avaient une idée assez précise de la propriété^ et qu'elle était complètement établie chez les autres. Dans cet état de société». l'avarice et l'ambition ont déjà des objets sur lesquels elles peuvent exercer leur influence. Des vues d'intérêt attirent les hommes cupides; le désir jle la prééminence excite les entreprenants : les uns et les autres aspirent à la domination, et des passions inconnues à l'homtne sauvage les portent à empiéter sur les droits de leurs concitoyens. Des motifs qui sont également étrangers à toutes les nations sauvages obligent le peuple à se soumettre sans résistance 4 l'autorité usurpée de ses supérieurs; mais parmi ces nations mêmes on n'aurait pas pu, sans le secours de la superstition^ rendre l'esprit des peuples si docile et le pouvoir des chefâ si étendu. C'est sa fatale influence qui, dans tous les degrés de la société, abaisse et dégrade l'esprit humain, brise sa Vigueur et son indépendance naturelle. Quiconque sait manier cet instrument redoutable est sûr de dominer sur son espèce. Malheureusement pour les peuples dont les institutions sont l'objet de nos recherches, ce pouvoir était entre les ms^ins de leurs chefs,

Les cacicfues des îles pouvaient faire parler comme il leur plaisait leurs Çémis ou divinités, et c'était par leur interposition el en feur nom qu'ils imposiaient des tributs et des charges sur le peuple*. Le grand chef des Natchçz était le j^rincipal ministre ainsi quei&représ^tant'du soleil qu'ils adoraient. Le respect que Je peuple de Bogota/ avait pour ses monarques était dicté par la religion; l'héritier apparent du royaume était élevé dans l'intérieur du temple principsj, sous une discipline austère et avet: des cérémonies particulières, propre? à inspirer à .ses sujets la plus haute opinion de la sainteté de son caractère et de la dignité du poste éminent qu'il doit occuper un jour *. Ainsi

• la superstition, qui dans les premiers périodes de la société est entièrement inconnue, ou qui épuise toute sa force en pra* tiques vaines et puériles, avait déjà pris lin empiré si marqué sur les peuples américains qui avaient fait quelques progrès vers la civilisatioii, qu'elle devint le principal instrument pour plier leur ân^p à une servitude prématurée, et les soumit, dès le commencement de leur carrière politique, à un despotisme presque aussi rigoureux que celui qui opprime lés nations dans le dernier période de ledr corruption et de leur décadence.

V. Après avoir examiné l'es institutions politiques des peuples sauvages en Amérique, notre attention se porte naturellement siir leur art de faire la guerre, c'est à-diré sur les

^ moyens qu'ils ont imaginés pour la sûreté et la défense nationale. Les petites* tribus dispersées sur ce continent sont nonseulement indépendantes et isolées, mais se trouvent engagées dans des hostiiitéis perpétuelles les unes avec les autres '. Quoique l'idée d'une propriété spéciale appartenant à un seul individu leur soit étrangère, les Américains les plus grossiers

\ connaissent le droit que chaque communauté a sur ses propres domaines ; ils regardent ce droit* comme entier et exclusif, autorisant le possesseur à repousser par la force toute usurpation des tribus voisines. Comme il est de la plus grande importance pour eux qu'on ne vienne point troubler ou détruire le gibier

* Herrcr-i, decacl. I, lib. Ul, cap. 3.

» ricdraliila, f». 27. . . '

* Hjba», Hisi. de los Tiinnf., p. tj.

dans leur te^rrain de chasse, ils défendent avec une attention jalouse cette propriété nationale ; mais comme en même temps leurs territoires sont fort étendus, et que les limitçs if en sottt pas exactement fixées, il s'élève des sujets innombrables de querelles qui rarement se terminent* sans effusion de sang. Mônae dans cet état simple et primitif de la société, Tintérét est une source de discorde, qui souvent oblige les tribus saunages à prendre' les armes, pour repousser ou punir ceux qui font des incursions dans les forêts ou dans les plaines d'où ils tirent leur

• subsistance. *

.Mai§ l'intérêt n'est pas le motif le plus fjréquent ni le plus puissant des hostilités continuelles qui Subsistent parmi les nations sauvages. Il faut en chercher la principale causie dans cette pîission de vengeance qui brûle dans le cœur des sauvages avec tant de violence, que le. besoin de la satisfaire peut être regardé comme le caractère distinctif des hommes dans l'état qui précède la civilisation. Dès circonstances très-puissantes, * ^it dans la police intérieure des tribus sauvages, àoit dans leurs opérations au dehors contre des ennemis étrangers, concourent à nourxif et à fortifier une passion si funeste à la tranquillité générale., Lorsqu'on laisse à chaque individu le droit de venger ses injures de ses propres mains, toute offense est ressentie avef une extrême vivacité, et la vengeance s^exerce avec une animosité. implacable. Le temps ne peut effacer la mémoire do l'injure qu'on a reçue, et il est rare qu'elle? ne soit pas % la fin expiée par le sang de l'agresôeur. Les nations sauvages sont gouvernées dans leurs guerres publiques

' par les mômes idé.es, et animées du même esprit que dans la poursuite de leurs vengeances particulières. Dan^ les petites communautés, chaque individu est affecté de l'injure et de l'affront qu'on fait au corps dont il est membre, comme si c'était une atteinte directe à son propre honneur ou à sa sûreté personnelle. Le désir de la vengeance se communique dé Tun à l'autrcot devient bientôt une espèce de furçur. Comme les sociétés faibles ne peuvent entrer en campagne que par petites troupes, chaque guerrier a le sentiment de sa propre importance, et sait qu'une partie considérable de la vengeance publique dépenU dç seg propres efforts. Ainsi la guen'c, (^lii entve

303 HISTOiaS M L«AMÉBIQBE.

de graq^s états se fait ayec peu â^animosité^ se poursuit par les petites tribus avec toute la violence d'une querelle particulière. Le ressentiment de ces nations est aussi implacable que celui des individuis. Il peut dissimuler ou suspendre ses efi'ets, mais il ne, s'éteint jamais, et souvent lorsqu'on s'y attend le moins il éclate avec un surcroît de fupeur'. Lorsque leâ nations policées ont obtenu l'honneur de la victoire ou une augmentation de dQmaine, elles peuvent termiiier glorieusement uùe guerre;

• mais les sauvages ne sont satisfaits qu'après avoir exterminé la tribu qui est l'objet de leur rage. Ils combattent non pour conqqérir, mais pour détruire. S'ils commencent des hostilités, c'est avec la résolution dé ne plus voir la face de leurs ennemis qu'en état de guerre, et de pçursuivre la querelle avec une haine éterneHe *. Le désir de la vengeance est le premier et presque le seul principe qu'un sauvage songe à inculquer dans rân>e-de ses enfants*. €é sentiment croît avec eux à mesure qu'ils avancent en âge, et comme leur attention ne se porte que sur ud petit nombre d'objets, il acquiert un degré de force inconnue parmi les hommes dont les passions sont dissipées et affaiblies par la variété de leurs goûts et d^ l.eurs occupations^ Ce désir de vengeance qui s'empare du cœur des sauvages ressemble plutôt à la fureur d'instinct des animaux qu'à une passion humaine. On le voit s'exercer afec une fureur aveugle même contre des objets inanimés. Si un sauvage estUessé par hasard par Une pierre, il la saisit souvent dans uiî transport de colère, et tâche d'apaiser sur elle son ressentiment en la brisant*. S'il est blessé d'une flèche en coimbattant, il l'arrache

/ de sa blessure, la rompt ayec ses dents et la jette. en pièces sur la terre'. A l'égard de àes ennemis, la rage (3e la vengeance ne connaît point de bornes. Dominé par cette passion, l'homme

• Boucher, Higi. natur. de la Nouv. France, p. gS. — Charlevoix, Hist. de la. Nouv. France, HI, 2i5, aS». -- Lcry, ap de Bry, MI, 204. — Greujtii Hist. Canad., p. 72. — Lozano, Descr. del çranChaco, gS. — Hennepin, Mœurs des sauvages, p. 40. •. .

■ Charlevoix, Hist. Me la Nt)uv. France, III, 25 1. — Golden, î, io8; H, 126.— Banrèl-e, p. 170, 173.

3 Charlevoix, Hist, de la Nouv, France, Ul, 826. — Lery, ap. de Bry, Hl, a36. -^ Lozano, Hist. de Paraguay, I, i44«

4 Lery, ap* de Bry, III, 190.

* ï^ery, a|>, de Bry, III, ao8. — Herrera» decad, I, lib VI, cap. S,

Umi <)UiTBIÈ]fBé 3d3

devient le plus crue) de tous les animaux ; il ne sait ni plaindre, ni pardonner, ni épargner.

La violence de cette passion est si bien connue dés Améri« cains eux-mêmes, que c'est elle qu'ils invoquent toujours pour exciter le peuple à prendre les armes. Si les anciens d'une tribu veulent arracher les jeunes gens à l'indolence ; si un chef se propose d'engager une troupe de guerriep à le suivre dans une incursion suç le territoire ennemi, c'est de l'esprit dé vengeance qu'ils tirent les motifs les plus puissants de leur élorquence martiale. « Les os de nos concitoyens, disent-ils, sont « encore exposés sur la^terre. Leur lit ensanglanté n'a pas en- « core été nettoyé. Leurs esprits crient contre nou?; il faut lès « apaiser. Allons, et dévorons ceux qui les ont massacrés. Ne « restez pas longtemps dans l'inaction sur vos nattes ; levez la « hache ; consolez l^s esprits des morts et dites-leur qu'ils vont « être vengés ^ »

Échauffés par ces exhortations , les jeunes sauvages se sai** sîssent de leurs armes avec un transport de fureur, entonnent la chanson de guerre et brûlent d'impatience de tremper leurs mains dans le sang de leurs ennemis. Des guerriers particuliers . rassemblent souvent de petites troupes et vont attaquer une tiibu ennemie sans consulter les chefs de la communauté Un guerrier, par un mouvement ou de caprice ou de vengeance , se met quelquefois seul en campagne et fait.plusieurs centaines de milles pour surprendre et tuer un ennemi isolé '. Les exploits d'un guerrier dans ces excursions solitaires forment souvent la paï-tie principale de l'histoire d'une campagne ainéricain^* et les anciens se prêtent à ces saillies irrégulières du courage, parce qu'elles tendent à entretenir l'esprit marîial et qu'elles accoutument le peuple à l'audace et au danger *. Mais lorsqu'il s'élève une guerre nationale , entreprise par aiîtorité publique , les .délibérations se prennent avec règle et avec lenteur. Les anciens s'assemblent: ils exposent leurs opinions dans des discours solennels ; ils pèsent avec maturité la nature

» CliaHcvoix, Uisl. de la Nouv. Fr., Ilf, 216, 217. — Lery, ap. de Bry,IH, ao4.

> Voyez la Note 87. — ^ Voyez la Note 88. .

* Bossu, Voy., 1, 140. ~ lîery, ap. de Bry, ajS. — UetitL&pih, Mfettrs àti iaU-

de l'entrepfise , et en discutent les avantages ou les désavantages avec beaucoup de prudence et de sagacité politique. Les prêtres et les devins sont consultés ; quelquefois même on prend Tavis des femmes *. Si la décision est pour la guerre , on s*y prépare avec beaucoup de cérémonie. Il se présente un chef pour diriger l'expédition , et il est accepté, mais personne n'est obligé^de le suivre ; la résolution (Ju'a prise la communauté de commencer les hostilités n'impose à aucun de ses membres robligalion de prendre part à la guerre. Chaque individu reste le maître de sa conduite , et il ne s'engage à servir que de sa pure volonté *. •

• Les principps qui dirigent leurs opérations militaires, quoique extrêmement différents des principes qui règlent celles des nations plus civilisées et plus nombreuses , sont cependant très-appropriés à leur état politique et à la nature du pays dans lequel ils font la guerre. Ils n'entrent jamais en campagne avec> des corps nombreux , dont la subsistance durant de longs voyages à travers des lacs et des rivières, et dans des marches . de pluôieurs centaines de milles au travers de forêts horribles »

' exigerait de plus grands efforts deprévoyance et d'industrie que ne peuvent en faire les sauvages. Leurs armées ne sont iM)int embarrassées de bagages ni de provisions de guerre. Chaque guerrier porte avec ses armes une natte et unpetjt sac de maïs pilé, et c'est ce qui forme tout son équipage mihtàire. Qu«ind ils sont encore à une certaine distance des frontières du pays ennemi, ils S(3 dispersent dans les bois et vivent du gibier qu'ils tuent et des poissons qu'ils prennent. Dès qu'ils s'approchent du territoire de l'ennemi qu'ils vont attaquer, ils rasseny)lent toutes les troupes et s'avancent avec plus de précaution ; mèjne alors ils ont uniquement recoui-s aux stratagèmes et aux embuscade. Ils De mettent point leur gloire à attaquer l'ennemi de front et à force ouverte. Le surprendre et le détruire ,• voilà le plus grand mérite d'un chef et la gloire de ses guerriers. Comme la chasse et la guerre sont leurs seules occupations, ils y portent le môme esprit et les mêmes ruses. Ils suivent leurs ennemis à la trace au travers des forêts. Ils emploient dans la •

> Charlevoix, Hi$t. de la NoUv. Fr., III, 21 5, a68. — Bjet, 867, 38q. « GharlevoU, Hist^ d« 1» ^our.' Fr., Ul a « 7-2 1 8.

p:uerre ces moyens que prend le chasseur pour découvrir sa ])roie, cette adresse ii se tenir caché près deB lieux où elle peut être, cette patience à Tattendre pendant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus lui échapper et qu'il soit plus sûr de la prendre. Lorsqu'ils ne rencontrent point de parti ennemi dét'iché, ils.s'avancent jusque dans les' villages', mais avec tant de précautions pour cacher leur approche , qu'ils se glissent sou-, vent dans les forêts en marchant sur les mains ^ sur les pieds; et , pour mieux se cacher, ils se peignent la peau de couleur de Touilles mortes *. Lorsqu'ils sont assez heureux pour n'être pas découverts» ils mettent. le feu aux cabanes de leurs ennemis dans le silence de la huit , et massacrent les habitants qui s'échappent mis et désarmés pour ne pas devenir la proie des flammes. S'ils espèrent n'être pas poursuivis dans leur retraite, ils amènent avec eux quelque^ prisonniers qu'ils destinent au sort le plus affreux. Mais si., malgré toutes leurs précautions et toute leur adresse , ils s'aperçoivent que leurs desseins «t leurs mouvements sont découverts et que l'ennemi est préparé à leur résister, ils p'ensent ordinairement que le parti le plus sage est de se retirer. Attaquer un ennemi en plein champ lorsqu'il est sur SQS gardes et avec des forces égales leur semble uneextrème. folie. Le succès le plus brillant paraît une défaite au chef, s'il Ta acheté par une perte considérable de ses compagnons •-, et jamais il ne se giprifie d'une victoire souillée de leur sang '. La mort même la plus honorable ne sauve pas la mémoire d'un guerrier du reproche d'imprudence et de témérité *.

C^te manière de faire la guerre était universelle en Amérique ; les petites nations sauvages répandues dans des pays et des climats très-divers mohtraient toutes plus de ruse que d'aiidace dans leurs entrepris militaires. Fraj^pés de l'opposition de leurs principes à cet égard avec les idées et les maximes des nations européennes, quelques auteurs ont pensé qu'il fallait en chercher la source dans la faiblesse et la lâcheté qui seoi-

\ Charlevoix, Hist. de la Nouv. Fr., III, aS;, a38. — Hemiepin, Mœurs des sauvages, p. 59.

> Voyez la Note 89. - • ' .

3 Cliarlevoix, Hist. de la Nouv. Fr., III, 338, 807. — Biet, 38 1. — Lafitau, Mœurs ile<i sauvages, II, 848.

* Gharlevoix, III, 376. — Voyez la Note 90,

306 flISTOIQE DB LÂMÉiaQUE.

blent caractériser surtout les Américains et qui les rendent incapables de toute action noble et généreuse } : mais si nous faisons réflexion que, dans les occasions extraordinaires qui exigent de grands efforts, plusieur-s de leurs tribus non- seulement se défendent avec opiniâtreté , mais qu'elles attaquent même Vennemi avec le courage le.plus audacieux, et qu'elles possèdent une force de caractère supérieure au sentiment du danger et à la crainte de la mort, nous devrons attribifer les précautions qu'elles prennent habituellement à quelque autre cause qu'à cette timidité qu'on prétend leur être naturelle *. Le nombre des hortimes dans chaque tribu est si petit et les difficultés de l'accroître parmi les 4angers et'les peines de la vie sauvage sont si considérables, que îa vie d'un citoyen est extrêmement précieuse et sa conservation un objet capital dans leur gouverneraient. Si 'le point* d'honneur parmi les faibles tribus d'Amérique eût été le même que diezles nations puissantes de l'Europe; si elles avaient couru à la célébrité et à la victoire en méprisant les dangers et la mort , elles auraient été bientôt détruites entièrement par des maximes si peu conformes à l'état de leur population. Mais dans les tribus assez nombreuses pour être en état d'agir avec des forces plus considérablea ei de soutenir des pertes sans un affaiblissement sensible, les opérations militaires des Américains ressemblaient beaucoup .à celles des autres nations. Les Brésiliens et les peuples qui habitaient les bords de la rivière de la Plata entraient souvent en campagne avec des corps de troupes assez considérables pour mériter le nom d'armée '. Ils défiaient l'ennemi au combat , engageaient des batailles rangées et disputaient la victoifc avec cette férocité opiniâtre qui semble natu.-

. ïelle à des hommes qui , ne voyant d'autre but dans la guerre que l'extermination de leurs ennemis , ne demandent et ne font

jamais de quartier \ Dans les puissants empires du Mexique -et du Pérou, on assemblait de très -grandes armées et l'on donnait

' Recherches philos, sur les Âméric, I, ii5. — Voyages de Des Marchais, IV, * p..4»o.

* Lafitau, Mœurs des sauvages, U, 24^, 249. — Gharlevoix, His(. de la Xouv. France, lll, 307.

' Fabri Veriss. Descrip. Indis, ap. de Bry, VII, p. 42^

Digitizëd byVjOOQlC

UYRB QUÂTRISmA • 3è7

d6 fréquentes batailles ; la théorie %X la ^^atique de la guwre étaient bien- loin d'y être les mêmes que chez ces petites tribus qui prenaient. le liom de nations.

Mais quoique Ja vigilance et l'attention soient les qualités lés plus nécessaires partout où la guerre se fait par ruse et par surprise ; quoique les Américains, dans toutes les actions partkulièrest montrent une adresse étonnante pour dérober leurs mouvemepls à l'ennemi, et pour découvrir les siens, c'est une chose très-remarquable que lorsqu'ils entrent en campagne iW prennent rarement es précautions les plus essentielles pour, leur sûreté. Telle est la difficulté de soumettre les sauvages à la subordination et de les faire agir de concert; telles sont leur impatience et leur avemon pour toute espèce de contrainte, que presque jamais on ne peut les obliger à suivre Tes ordres ei les conseils de leurs chefs. Ils n'ont pendant la nuit aucune sentinelle autour des lieux où ils sont campés^ Souvent, après avoir fait plusieurs centaines de milles pour surprendre ren>nemi, ils spnt surpris eux-mêmes et égorgés dans le sommeil profond où ils se plongent comme s'ils n'avaient à redouter au* cun danger *. .

Mais si, malgré cette négligence et cette sécurité qui leur fait perdre souvent le fruit de toutes leur ruses, ils surpren* nent l'ennemi sans défense, ils fondent ^ur lui avec la pluft* grande férocité ; ils enlèvent la chevelure de tous ceux qui tombent victime de leur rage *, et rapportent chez eux en triomphe ces étranges trophées. Ils les conservent comme d«s monuments non-seulement der iQur valeur, mais de la ven^ geance qu'ils savent exercer sur ceux qui deviennent les objets du ressentiment public^ Ils emploient plus de soins encore pour faire drs prisonniers. .Dans leur retraite, s'ils espèrent l'efTectuer sans être inquiétés par l'ennemi, ils ne font communément aucune insulte à ces prisonniers, et ilô les • traitent môme avec quelque humanité, quoiqu'ils les gardent avec l'attention la plus rigoureuse.

Mais après cette suspension momentanée de leur férocité,

» Charlevoix, HI, 236, aS;. — Lettres ëdif., XVII, 3o8; XX, i3o. — Lafitau, Mœurs des sauvage^, II, 247. — Lahontaa, II, 176. *

• Voytt la Note 91. ' ' *

3 Lafitau, Mœurs des sauvages, tom. II, p. a56.

leur rage reprend une nouvelle fureur. Lorsqu*ils approchent àes frontières de leur pays, on dépêche quelques-uns d'entre eux pour aller apprendre à leurs concitoyens le succès de leur expédition. C'est alors que les prisonniers commeiicent à pressentir le sort qui les menace. Les femmes du village et les jeunes gens qui ne sont pas encore en état de porter les armes s!assemhlent, et se rangent en deux lignes au milieu desquelles* les prisonniers doivent passer; ils les battent et les meurtris- . sent de la manière la plus cruelle, à coups de bâtons et de pierres ^ Des lamentations sur la perte des citoyens qui sont tombésdansle combat, accompagnées de cris et d'actes qui semblent exprimer le chagrin et la douleur la plus vive, succèdent à cette première explosion de leur rage contre leurs ennemis ; mais dans un moment, à un signal donné, les larmes cessent; on passe avec une rapidité incroyable de la douleur la plus profonde à la joie la plus vive, et Ton commence à célébrer la victoire avec les transports d'un triomphe barbare*. Le sort des prisonniers est cependant -encore incertain. Les anciens de la tribu s'assemblent pour le décider. Quelques-uns sont destinés à être tourmentés jusqu'à la mort pour assouvir la vengeance des vaimiueurs, d'autres à remplacer les membres de la tribu victorieuse qui ont été tués dans cette guerre ou dans les précédentes. Les derniers qui sont réservés à ce sort plus doux sont conduits aux cabanes de ceux dont les parents ont été tués. Les femmes les attendent à la porto, et si elles les reçoivent leurs souffrances sont finies. Ils sont adoptés dans la famille et placés, suivant leur manière de s'exprimer, sur la natte du mort; Ils prennent son nom, son rang, et sont iraitésS avec la tendresse que l'on doit à un père, à un frère, à un mari ou à un ami. Mais si, par un caprice ou par un désir insatiable de vengeance', les femmes refusent de recevoir le prisonnier qui leur est offert, son arrêt est prononcé, et il n'est aucun pouvoir qui puisse le sauver de la torture et de la mort.

Les prisonniers , quand leur sort est encore incertain , vivent comme s'ils étaient allument étrangers à tout ce. qui

» Labontan, H, 184.

* Charleroix, HUc de la Nouv. France, IH, 241* — (^r^fitau, Mœurs de» sauvages, l om. H, 264.

tlVllE QUATRIÈME. 309

peut leur arriver. Ils parlent, mangent, boivent et dorment comme s'ils jouissaient du sort le plus tranquille , et comme si $iuQun danger ne les menaçait. Ils entendent, ^ns changer de visage , Tarrêt fatal qu'on leur prononce , se préparent ^ le subir en .hommes, et entonnent la chanson de mort. Les vainqueurs s'assemblent comme à une fête ^lennelie , résolus à mettre le courage des patients aux plus cruelles épreuves. C'est alors que l'on voit une scène dont la description doit glacer d'horreur tous ceux que les institutions douces oni accoutumés à respectet l'homme et à s'attendrir à l'aspect de ses souffrances. Le prisonnier est lié à un poteau , mais de manière qu'il peut courir tout autour. Tous ceux qui sont présents, hommes, femmes, enfants, tous fondent sur lui comme des furies* On emploie contre ce malheureux toutes les espèces do tortures que peut inventer la fureur de la vengeance. Qiielquesuns brûlent le corps avec des fers rouges, d'autres le coupent en morceaux avec des couteaux , d'autrçs séparent la chair des os ou lui enfoncent des clous qu'ils tournent ensuite danç les nerfs. Ils s'efforcent, à l'envi les uns des autres ^ d'imaginer des raffinements de cruauté. Rien ne met des bornes à leur rage que la crainte d'abréger la durée de leur vengeance, en donnaat la mort par l'excès, des souffrances ; et telle est leur ingénieuse barbarie qu'ils évitent toujours de porter des coups dans les parties du corps où ils seraient mortels; ils prplongent pendant plusieurs jours les tourments de la victime. Cet inforr tuné , au milieu de toutes ses souffrances , chante d'une voix fernle la chanson de mort , célèbre ses propres exploits , insulte à ceux qui le tourmentent, en leur reprochant de ne savoir pas venger la mort de leurs parents et de leurs amis, les avertit de la vengeance qu'on tirera ^e la sienne, et.excite enfin leur férocité par toutes sortes d'injures et de menaces. La force et le courage qu'il fait éclater dans cette situation terrible est le plus beau triomphe d'un guerrier. Fuir ou abréger ses tourments par une mort volontaire est une làch&té qu'on punit par l'infamie. Celui qui laisse échapper quelque signe de faiblesse est mis à mort sur-le-champ par mépris , parce qu'on le juge indigne d'être traité comme un homme ^ Animés par ces idées et

» De la Potherie, II, 23; j HT, 48.

dbyLjOOgle

paF. ces sentiments, le$ Américains -souffrent, môme sans pousser un seul gémissement, des tourments que Ja nature humaine ne semblerait pas être capable de supporter. Ils paraissent non-seulement être insensibles à la douleur , mais la rechercher.;

« Laissez là, disait un vieux chef des ïroquois à un de ses « bourreaux qui l'avait blessé d'un coup de couteau , laissez là « vos coups de couteau, et faites -moi plutôt mourir par le feu, i< afin que par mon exemple j'apprenne à ces.thiens , vos alliés « au delà des mers, à souffrir comme des hommes *. » Cette magnanimité, dpnt les exemples sont très-fréquents parmi les guerriers américains, au lieu d'exciter de l'admiration ou d'inspirer de la pitié, ne fait qu'irrtter la vengeance des ennemis et les porter à de nouveaux actes de 'cruauté *. Las enfin de lutter avec des hommes dont rien ne peut vaincre la constance, quelque chef, dans un mouvement de rage, finit par les tuer de son poignard ou de sa massue *.

A ces scènes barbares en succèdent souvent de plus horribles encore. Il est impossible d'assouvir jamais la vengeance dans le cœiîr d'un sauvage > et les Américains mangent quelquefois les victimes qu'ils ont si cruellement tourmentées. Dans l'ancien monde la tradition a conservé la mémoire de quelques nations féroces et barbares qiii se nourrissaient de chair humaine ; mais il y avait dans toutes les parties du Nouvieau-Monde des peuples à qui cette coutume était familière. Elle étdit établie dans le continent méridional *, dans plusieurs des îles ^ et .dans différents cantons de l'Amérique septentrionale *. Même dans les'pays de l'Amérique o{i des circonstances que nous ignorons avaient en grande partie aboli cet usage , il parait avoir été

^ Girléen, iii#t, of Qve nations, I, aoo.

• Voyage de Laliontan, I, 236.

3 Charlevoix, Hisf. de la Nouv, France, II!,* 2^Z, etc., 385. -;- Lafitau, Mœiir»,

II, 265. — Creuxii Hist. Canad., p. 73. — Hennepin, Mtetnrs des sauvages, p. 64, etc. «.- L^hontauj 1, 233, etc> — Du iTertre, il, 40$. — De la Poilrarie, II, 22, etc.

♦ jSItadiu», ap. de Bry, HI, i23. — Lery, ibid.j 210.—' Biel, 384. 7- I^etires édif;, XXIII, 34*. — Piso, 8. — La Condamine, 84-97. — Ribas, Hist de los Triun- • fo»,473.

^ Life of Coliunbus, 529. — Mariyr, decad., p. |8. —Du Tertre, il, 4o5.

^ Dumont, Mém., I, 254. — Charlevoix, Histi de la NouT* France^ I, 259; II, 14;

III, ai. — De la Potberie, III, 5q.

tellement connu que l'idée en est incorporée dans les formules mêmes du langage. Lorsque les Iroquois veulent exprimer la résolution qu'ils ont prise de faire la guerre à une nationennemie, ils disent : Allans et mangeans cette nation, S*ils sollicitent le secours d'une tribu voisine, ils Tinvitent à venir manger au bouillon fait de la chair de leurs ennemis *. jCette coutume n'était pas particulière aux peuplades les plus grossières et les moins civilisées : le principe qui y a donné naissance est si profondément enraciné dans Tâmede Américains, qu'elle subsistait au Mexique , l'un des empires policés du Nouveau-Monde, et qu'on en a découvert des traces parmi les habitants plus doux de l'empire du Pérou. Ce n'étaient point 1^ disette des aliments, comme quelques écrivains Tout imaginé, ni les besoins importuns delà faim qui forçaient les Américainç à se nourrir ainsi de leurs semblables. Dans aucun pays la chair humaine n'a été employée comme une nourriture ordinaire , et il n'y a que la crédulité et les méprises de quelques voyageurs qui aient pu faire croire que certains peuples en fai-

•saientun des moyens ordinaires de leur-subsistance. L'ardeur de la vengeance a d'abord porté des homînes à celte action bar-

' bare*; mais les peuples les plus ferouches ne mangeaient que les prisonniers qu'ils avaient faits à la guerre ou ceux qu'ils regardaient comme enriemis *. Les femmes et les enfants, n'étant point pour eux des objets de haine , n'avaient rien à craindre dés effets réfléchis de leiir vengeance, lorsqu'ils n!é-

' faient pas massgicrés dans la fureur d'une première incursion en pays ennemi *. ♦ . ' '

Les peuples de J'Amérique méridionale jttssouvissent Ifeur vôngeahce d'une manière un peu différente, mais avec une férocité non moins implacable. Lorsqu'ils voient arriver leurs prisonniers , ils les traitent au premier abord aussi crueUement qu> les habitants de l'Amérique septentrionale traitent les

» Çharlevoii, Hist. d© la Nouv. France, III, ao8, aog. -^ Lettre» édif., XXIf î, p. 377. -M De la Potlierie, II, 39$. -^ Voyez la Non 93«

• Biet, 383. — Blanco, GonYenionde Piritu, p. 28. — Bancroft, Nat. Hist. of Gaiana, iSg, etc. / • .

' Voyez la Note 94. "

* Biet, 38a. — Bandini Vica di Americo, 84, «« Du Tertre^ 4^5* "^ Fermin , I^Mcr. d« Sorioam, I, 54. .'

leurs * ; après ce premier mouvement de fureur, non-seulement on ceése de les insulter , mais on leur marque la plus grande bonté. Ils sont caressés et bien nourris , et on leur envoie même de belles.et jeunes femmes pour les soigner et les consoler. Il n*est pas aisé d'expliquer cette singularité de leur conduite , à moins qu*on ne Timpute à un raffinement de cruauté ; car tandis qu'ils paraissent occupés d'attacher davantage leurs prisonniers à la vie,. en leur fournissant tout ce qui peut la rendre agréable , 1 Vrèt de leur mort est irrévocablement porté. A un certain jour déterminé , la tribu victorieuse s'assemble; le captif est amené en grande solennité ; il voit les préparatifs du sacrifice avec autant d'indifférence que s'il n'était pas lui-même la victime; il attend son sort avec une fermeté inébranlable, et un seul coup lui /dit perdre* la vie. Au nioment où il tombe, les femmes s'emparent de son corps et l'apprêtent poiir le festin. Elles teignent leurs enfants de son sang, pour allumer dans leur âme une haine implacable contre leurs ennemis , et toute la tribu se réunit pour dévorer la chair de la victime avec une avidité et des transports de joie inexprimables *. Ces peuples regardent le plaisir de manger le corps d'un ennemi massacré comme le plaisir le plus doux et le plus complet de la vengeance. Partout où cet usage est établi, les prisonniers ne peuvent point échapper à la mort, mais ils ne sont pas toujours tourmentés avec la même barbarie que chez les peuples moins familiarisés avec ces horribles festins '.

Comme il n'y a poiiit de guerrier américain dont la constance ne puis^ être mise à ces rudes épreuves, le grand ob- .jet de l'éducation et de ïà discipline dans le Nouveau-Monde est d'y préparer les hommes de bonne heure.*Cherles nations où . l'on fait la guerre à force ouverte , où l'on défie ses ennemis au. combat , où la victoire est le fruit de la supériorité des talents ou du. courage, les soldats sont formés à être actîfà, forts et audacieux. Mais en Amérique , où l'esprit et les maximes de la guerre sont très-différents, le courage passif est la vertu qu'on estime le plus. Aussi les Américains s'occupent-ils de bonne

» StadUis, ap. de Bi*y, UJ, 40, 1 23.

. • Sultfiiis, ap. de Bry, Uî, 128, -.— f^ry, fOid,, 210, * Voyrt la NvtE gS.

^ ' Ll VUE QUATRIÈME. 343

heure à acquérir une qualité qui leur apprendra à se comporter en hommes, lorsque leur fermeté sera mise à Tépreuve. Tandis que dans les autres pays les jeunes gens s'adonnent à des exer- •cices qui demandent delà force et de Tactivité, les jeunes Américains disputent entre eux à qui montrera la plus grande^ patience dans les souffrances. Ijs endurcissent les organes de la < sensibilité par ces épreuves Volontaires; et s'accoutument par degrés à souffrir, sans se plaindre, les douleurs les plus aiguës. On voit un jeune garçon et une jeune fille entrelacer leure bras nus, et placer un charbon allumé entre les deux bras , pour voir lequel montrera le premier assez d'impatience pour secouer le charlx)/! K Lorsqu'un jeune homme est admis à la classe de« guerriers, ou lorsqu'un guerrier est élevé à la dignité de capitaine où de chef, on les soumet à des épreuves toujours analogues à ce genre de fermeté. Ce ne* sont pas des actes de valeur, mais de' patience ; on ne leur demande pas de se montrer en état d'attaquer, mais capables de soufl*rir. Chez les nations qui habitent les bords de l'Orénoque, si un guerrier aspire au rang de capitaine, il est obligé de s'y préparer par un long jeûne, plus rigoureux que celui des plus dévots ermites. Les chefs s'assemblent ensuite ; chacun d^eux lui donne trois coups d'un gros fouet .si vigoureusement appliqués que tout son corps en est couvert de plaies ; et s'il donpe le moindre signe d'impatience ou môme de sensibilité, il est déshonoré et rejeté à ja* mais comme indigpe de l'honneur auquel il prétend. Après quelque intervalle , la constance du candidat est soumise à des épreuves plus cruelles encore* On le couchpdans un hamac, les mains fortement attachées, et l'on jette sur lui une multitude innombrable de fourmis venimeuses dont la morsure cause des douleurs três-vives et produit une violente inflammation. Les juges de son courage se tiennent debout autour du hamac, et , tandis que c^s cruels insectes s'attachent aux partîçs les plus sensibles de son corps, il ne faudrait qu'un soupir, un gémissement, un seul imouvement involontaire de sensibilité ppur le faifc exclure de la dignité qu'il ambitionne d'obtenir. Cela ne suffît pas encore pour établir complètement

» Cbarlevoix, Hist. de la Nouv. FniDce, lU, So;,

lu HISTOIRE PB LAMéRIQUE. *

le degré de mérite qu'on «tend de lui, il faut qu'il se soumelte à une nouvelle épreuve plus redoutable qu'aucune de celles qu'il vient de subir^ On le suspend de nouveau dans son hamac et on le couvre de feuilles de palmier : on allume au-, dessous de lui un feu d'herbes puantes, 'de manière qu'il en sent la chaleur et qu'il est enveloppé de la fumée. Quoique brûlé tout à la fbis et presque étouffé , il est obligé de montrer la même patience et la même insensibilité. On eq voit plusieurs périr dans ce terrible essai de fermeté ; mais ceux qui le subissent'avec applaudissement reçoivent en cérémonie les marques de leur nouvelle dignité , et sont dès lors, regardés comme des chefs d'un cou^rage reconnu , et dont la conduite dans les oeca^ sions les plus critiqués ne peut manquer de faire J^nneur à leur pays *. Dans l'Amérique septentrionale le noviciat d'uji guerrier n*p^t ni aussi rigoureux ni-soumis à autant de formar lités. Cependant un jeune homme n'y a le droit de porter les armes qu'après que sa patience et son courage ont été éprouvés par le feu , par des coups et par des insultes, plus intolérables encore pour des âmes lières *,

^ Cetlç fermeté extraordinaire avec laquelle les Américains endurent les tourments les plus cruels a porté quelques auteurs à croire que , par une suite delà faiblesse particulière de leur constitution , ils ont moins de sensibilité que les autres hommes; de même que lea femmes^ et les personnes qui ont la fibre molle et lâche sont moins affectées de 4a douleur que les hommes robustes dont la fibre est plus forte et plus tendue; mais les Américains ne diffèrent pas tellement du reste de l'espèce humaine par leur constitution physique , que cela suffise pour- expliquer cette singularité de leurs mœurs. Elle a sa source dans un principe d'honneur, inculqué dès l'enfance et cultivé avec assez de soin pour inspirer à l'homme, inêmedans cet état sauvage , une magnanimité héroïque à laquelle la philosophie a vainement tâché de l'élever dans l'état de civilisation %% de lumière. L,'Américain apprend de bonne heure à regarder cette constance inébranlable comme la principale distinction de l'homme et la plus haute perfection d'un guerrier. Cûmme les

» GunAla, II, 286, etc. — Biel, 876, etc.

« Charleyoix,*Hi«i. de la Nouv. France, UJ, 219,

ÙVRJS QUATfilKME. 645

idées qui règlent sa conduite et les passions qui échlSiuffent son cœur sont en petit nombre , elles agissent avec plus d'efficacité que lorsque l'âme est occupée d'une grande multitude d'objets , ou distraite par la diversité dé ses affections. Ainsi , lorsque tous les motifs qui peuvent agir avec force sur l'âme d'un sau* vage se réunissent pour lui faire souffrir le malheur avec dignité , on le verra supporter des tourments qui paraissent audessus de toutes les forces humaines; mais,. dans toutes les occasionsoù le courage des Américains n'est* pas eiçeité par les idées qu'ils se sont faîtes de l'honneur., ils se montrent aussi sensibles à la douleur que les autres hommes *. D'ailleurs cette fermeté dans les souffrancies pour laquelle les Américains softt si justement célébrés n'est pas uneTertu générale* parmi eux. On a vu la constance de plusieurs victimes succomber aux agonies de la torture ; leur faiblesse et leurs plaintes» complètent alors le txiomphe de leurs etyiemis, et réfléchissent une idée de déshonneur sur leurs concitoyens *.

Les hostilités continuelles qui subsistent parmi les tribus américaines produisent des effets très-funestes. Comme ils n'ont pas assez d'industrie pour amasser, même dans le temps de paix , .des provisions de subsistance au delà* du nécessaire , lorsque l'irruption d'i^n ennemi vient dévaster leurs terres cultivées ou les troubler daris leur chasse, c'est une calamité qui réduit presque toujours à une extrême disette un peuple naturellement dépourvu de prévoyance et de ressources. Tous les habitants du district exposé à cette invasion sont forcés d* ordinaire à se réfugier dans les bois/ou dans les montagnes , où ils ne trouvent que très-peu de moyens de subsister et .où une grande partie périt. Malgré les précautions extrêmes avec lesquelles leurs opérations militaires sont dirigées et le soin que prend chaque chef pour conserver la vie de ses compagnons, comme ils jouissent rarement de quelque intervalle de paix , la perte des homines est très -considérable parmi les Américains^ eu égard au degré de population. La famine et la guerre se réunissent pour diminuer leur nombre. Toutes les tribus sont faibles , et plusieurs de celles qui étaient autrefois puissantes se

» Voyez la Note qC

» Charlevoix, Hist. de la Nouv. Fr., III. 248-385,— De la Potherie, in> 48.

3t& HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE.

sont épuisées p^ degrés , et ont à là lli^disparu ; il n'en reste aujourd'hui que le nom *.

Pour remédier à cet afTaiblissement continuel, il y a des tribus qui cherchent à. réparer leurs forces nationales en îidoptant les prisonniers faits à la guerre, et qui par cet expédient préviennent leur extinction totale. Cet usage n'est cependant pas universellement .établi. Le ressentihient agit en général avec plus de force sur les sauvages que ie^ considérations de politique. -Presque tous leurs captifs étaient anciennement sacrifiés à la vengeance, et ce n'est que depuis que leur nombre, a commencé à diminuer sensiblement qu'ils ont adopté des usages plus doux. Mais ceux qui se trouvent ainsi naturalisés renoncent pour jamais à leur patrie , et prennent si absolument les mœurs ainsi que les passions du peuple qui les adopte *, qu'ils rejoignent souvent à ses guerriers dans des expéditions contre leurs concitoyens. Un chaftgemerit si subit et si côn* traire à un des sentiments les. plus puissants que donne la nature paraîtrait étrange chez beaucoup dô peuples , mais il est encore plus inexplicable dans ces peuplades où les animosités nationales sont si violentes et si profondément enracinées. Cela parait cependant résulter naturellement des principes sur lesquels la guerre se fait en Amérique. Chez les nations dont Tobjet est d'exterminer leurs ennemis , l'échange des prisonniers ne *peut pas avojr lieu. Du moment qu'un guerrier est pris à la guerre, sa tribu et ses parents le regardent, comme mort'.'ll s'est couvert. d'une honte ineffaçable en se laissant surprendre par un ennemi, et^ s'il revenait avec cette tache à son honneur, ses plus proches -parçnts ne le recevraient pas, et même ne voudraient pas avouer qu'ils le connaissent*. Il y avait même des tribus oii l'on était encore plus rigoureux. Lorsqu'un prisonnier revenait parmi les siens, ils croyaient devoir expier le déshonneur dont il avait couvert son pays en le mettant à mort sur-le-champ ^. Le malheureux prisonnier

* Charlevoix, Hist de la Nouy. Fr., UI, 202-429. — GumilLi, H, 227*

* Oiarlevoix, Uist. de la Nouv. Fr., lU, 245 .— Lafitau, II, SoQ. ' Voyez la Note 97.

* LahoDtan, II, t85-i86.

• 5 Herrera, decad, III, lib. IV, cap, 16, p. 173,

se voyant donc pvoscrit de sa* patrie, et les liens qui l'attachaient à elle étant irrévocablement brisés, il éprouve moins de répugnance à contracter de nouveaux engagements avec des étrangers qui non-sculenient le délivrent d'une mort cruelle,., mais lui otîrent de l'admettr^ «1 tous les droits do concitoyen. La parfaite ressemblance des mœurs parmi les natioiiR sauvages tacilite et complète cette union, et riea n'enjpêche un prisonnier de transporter non -seulement ses services, mais même son affection à la communauté dans le sein' de laquelle il vient d'être reçu.

Quoique la guerre soft la principale occupation des hommes dans l'état sauvage et qu'ils mettent leur plus grande gloire à y exceller, ils y ont une infériorité bien marquée toutes les fois qu'ils s*y trouvent engagés avec des nations policées. Dépour- • vus de cette prévoyance qui sait -prévenir les événements futurs et y pourvoir, ne ^connaissant ni Tunion et la confiance mutuelle nécessaires pour former de vastes plans d'opérations , ni la subordination non moins nécessaire pour en assurer l'exécution et le succès , les peuples sauvages peuvent. étonn.er par leur valeur un ennemi discipliné, mais rarement peuvent-ils s'en faire redouter par leur conduite ; et toutes les fois que la guerre sera de longue durée, ils seront forcés de céder à la supériorité de l'art *. Les Péruviens et les Mexicains, quoique leurs piogrès dans les arts de la civilisation fussent peu considérables si on les compare aux peuples policés de l'Europe ou * de l'Asie, avaient pris un tel «.scendarit sur les tribus sauvages dont ils étaient environnés , qu'ils en avaient Soumis la plupart avec une grande facilité, à leur domination. Lorsque les Européens allèrent assaillirjes différentes provinceè de l'Amérique, cette supériorité se fit sentir d'une manière encx)re plus frap- , piinte. Ni le courage ni le nombre des naturels ne put tçnir contre les efforts d'une poignée d'ennemis disciplinés ; les querelles et les haines qui divisaient ces peuplessauvages les empêchaient de se réunir pour former un plan de défense commune , et chaque tribu combattant à part , il fut aisé de les subjuguer. toutes.

VLSi les arts des peu!»les grossiers, qui ne connaissent

I Voyez la Note 98.

point l'usage des métaux , mérilent qu'on y fasse quelque attention, ce n'est qu'autant qu'ils servent à faire connaître le génie et les mœurs d'un peuple. Le premier sentiment de peine '.qu'un sauvage p^ut éprouver doit naître de la mani^re dont son corps est affecté par la chaleur, le froid ou Thumidité du cliirtat sous lequel il vit; son ppémier soin sera donc de chercher à se garantir contre cet inconvénient. Dans les climats plus chauds et plus doux de l'Amérique aucun des peuples sauvages n'avait des habillements. La nature ne .leur avait pas même appris qu'il [)ùt y avoir quelque indécence à se montrer entièrement nu *. Comme sous un ciel àou\ on a peu besoin de se défendre contre les injures de Tair, et que leuï: extrême indolence leur faisait éviter toute espèce de travail qui n'était pas commandé par la nécessité , tous. lès habitants des îles et. une grande partie de ceux du continent restaient dans cet état' de " nudité absolue. D'autres se contentaient dUin léger vêtement pour satisfaire 'uniquement à la décence. Mais, quoique nus, ils n'étaient pas sans quelque sorte d' ornement , et ils arrangeaient leurs cheveux de plusieurs manières différentes. Ils attachaient des morceaux, d'or, des coquilles ou des pierres brillantes à leurs oreilles, à leur nez , à leurs joues *. Ils dessinaient sur leur peau une multitude de figures diverses ; ils passaient beaucoup de temps et prenaient beaucoup de peine pour parer leurs personnes d'uïie manière bizarre. Mais la vanité , qui trouve des occasions sans nombre d'exercer l'invention et l'industrie dans les paya où la parure est devenue un art très -compliqué , doit se trouver circonscrite dans un cercle très-étroit et bornée à un très-petit nombre d'objets chez des sauvages nus; aussi ces peuples de se" contentent pas de ces simples ornements dont nous avons parlé ; ils ont un singulier penchant à changer les formes naturelles de leurs corps. Cette pratique était universelle chez les tribus les plus grossières de. l'Amérique. Leurs opérations pour cet objet commencent à l'instant itiême où l'enfant est né. Quelques peuples, en lui comprimant les os du crâne encore mous et flexibles , lui aplatis-

» Lery, Navigat. ap. de Bry, III, p. 164. —Vie de Colomb, chap. XXIV. ^m Veaegas, Hist. of Galiforn., p. 70.

* l<ery, ap. de Bry, ijl, lô^y— I^ettres édif,, XX, 225.

Jigitized'byLjOOQlC

LIVRÉ QtJÂtftlèMC. . • 34 §

sent la couronne de la têle. Quelques-uns donnent à la téteJa figure d'un cône, d'autres cherchent à lui faire prendre une forme carrée *. Ils mettent souvent en danger la vie de leurs enfants par ces efforts violents et absurdes pour déranger le plan de la nature sous le vain prétexte de le perfectionner. . Mais, dans tous ces moyens que les Américains prenaient, soit pour orner leurs personnes ou pour changer leurs formes naturelles, ils semblent s'ôtre moins proposé de plaire ou dé s'embellir que de se donner un^air plus imposant et plus redou-table. Leur goût de parure se rapportait pUls à la guerre qu'à la galanterie. Il y avait entre les deux sexes une subordination, si marquée , qu'elle éteignait jusqu'au désir de se paraître mutuellement aimables. L'homme aurait cru au-dessous de lui de se parer pour plaire à celle qu'il était accoutumé à l'egarder comme son esclave. C'était lorsqu'un guerrier se proposait d'être admis au conseil de sa nation ou d'entrer en campagne contre les ennemis, qu'il prenait ses plus beaux ornements et parait sa personne avec le plus de recherche et de soin *. Le vêtement des femmes était très-simple et peu varié ; tout ce qu'il y avait de précieux ou de brillant était réseryé aux hommes. Dans plusieurs tribus les femmes étaient obligées de passer chaque jour une grande partie de leur temps à parer et à peindre leurs maris ; ii leur restait peu de loisir pour s'occuper de leur propre parure. Parmi une race d'hommes assez hautaine pour mépriser, les femmes, ou assez insensible pour les dédaigner, elles defvenaîent naturellement paresseuses et négligentes, tandis que le goût de la parure^, qu'oni regarde comme .leur passion favorite, était particulièrement réservé à l'autre sexe '. C'était tout à la fois la distinction du guerrier et une de ses plus sérieuses occupations *. Un usage des Améri-

» Oviedo, Hist, lib. Hf, cap. 5. — Ulloa, I, 329. — Voy. de Lab^t, H, 72. — Cliarievoix, ni, 32.3. -y- Gùmilla, I, 197.— Acugna, Kclat. de la rivière des Amazones, H, 83. — Lawson's Vôy. to Garolîna, pag. 33. "

» Wafer's Voy., p. 142. — liCry, ap.xie Bry, UI, 167. — Chartcvoix, Hist. de Nouv. Fr., m, 216-222.

* Ciiarlevoix, Hist. de ia Nour. Ff., m, 278-327. — Lafitau, U, 53. — Kalm, Voy. en Amériq., UI, 273. — Lery, ap. de Bry, Hl, itg. — Purchas, Pijgr., \y, 12S7, -*i Rib.-«s, Hist. de los Triunf., 473.

* Voye? U NoT« 99.

320 • HISTOIRE DE I^'AMÉRIQUi:.

cains, qui , au premier coup d'oeil, paraît très-singulier et trèsbizarre , n'est qu'un moyen ingénieux qve leur sagacité a découvert pour remédier aux principaux inconvénients de leur climat , souvent brûlant ou humide à l'excès. Tous les peuples qui n'ont pas Tusage des vêtements ont coutume d'oindre leur corps avec de la graisse d'animaux , des gommes visqueuses vi des huiles de différentes espèces. Ils arrêtent par là cette transpiration surabondante, qui , sous la zone torride, épuise la force de la constitution et abréj^e la durée de la vie humaine ; ils se garantissent*^ même temps (jontre l'excessive humidité qui règne pendant la* saison des pluies K Ils mêlent aussi en certains temps différentes couleurs, avec ces substances onctueuses, et couvrent leur corps de cette composition. Sons cet impénétrable vernis non-seulement leur peau se trouve défendue contré la chaleur pénétrante du soleil ; mais l'odeur ou le goût de ce rpélange écarte aussi, loin d'eux ces essaims innombrables d'insectes qui abondent dans les bois et dans les maréc^ïges, surtout dans les climats chauds, et dont la persécution serait intolérable pour des hommes ejUièrement nus *.

Après le soin de la parure, l'objet qui doit attirer l'attention d'un sauvage est de se former quelque habitation qui puisse lui procurer un aWi pour le jour et une retraite pour la nuit. Le guerrier sauvage regarde <x)mme un objet d'importance tout ce qui est lié avec ses idées de dignité pei*sonnelle, tout ce qui a linéique rapport à son caractère militaire: mais il voit • avec la plus grande indifTérence ce qiri ne concerne que la vie paisible et active. Ain§i , quoiqu'il se montre fort recherché sur sa parure, il iià fait guère d'attention à l^éJégance^ ou à la commodité de son habitation. Les peuples sauvages, tropéloignés encore de cet état de civilisation où la manière de vivre est regardée comme une marque de distinction, ne connaissant aucun de ces besoins qui ne peuvent se satisfaire que- par différents genres d'industrie, règlent la construction de leurs maisons d'après leurs idées bornées du pur nécessaire. Quelquesuns des peuples d'Amérique étaient- encore si grossiers et si

» Voyez 1.1 Note ioo.

• l.al-at, II, 7*3.' -^ Gumiila, I, ij)o, 202. — Bapcroft, N«it IJist. of Guyana, 81, a^o*

peu éloignés de la simplicité primitive de la nalure, qu'ils n*a* vaient aucune espèce de cabane. Dans cet état, ils se- mettent à l'abri de Tardeur du soleil sous des arbres touffus, et la nuit ils se forment un couvert àe branches et de feuilles *. Dans le temps des pluies, ils se i^etirent spus des abris formés par la nature ou creusésde leurs propres mains ^ D*autres; qui n'ont point de demeure fixe et qui errent dans les forêts à la recherché du gibier, se logent pour un temps dans des huttes qu*ils construisent avec facilité, et qu'ils abandonnent sans peine. Les habitants de ces vastes plaines , inondées par le débordement des rivières dans les grosses pluies qui tombent périodiquement entre les tropiques, construisent des cabanes sur des bases élevées et fortement attachées au terrain, ou bien ils les placent au milieu des branches des arbres, et se garantissent par là de la grande inondation dont ils sont environnés ^. Tels^ ont été les premiers essais des peuples les plus sauvages de l'Amérique pour se former des habitations. Parmi ceux môme (|ui étaieiit plus industrieux et dont la résidence était fixe, la structure des maisons était extrèrpement simple et gi'ossièrc : c'étaient de misérables huttes, d'une fornle quelque-' lois oblonguè et quelquefois circulaire, où ils ne cherchaient qu'un abri , sans s'efcbàrrasser de. l'élégance ni même de la commodité. Les portes en étaient si basses qu'on ne pouvait y entrer qu'en se courbant jusqu'à terre , ou en rampant sur ses mains. Elles étaient sans fenêtres, et le toit, était percé d'un grand trou par où sortait la fumée.

11 serait au-dessous de là dignité de l'histoire, ou même étranger à l'objet de mon travail, de suivre les voyageurs dans les autres détails minutieux de leurs relations. Un seul trait mérite d'être observé, parce qu'il est singulier, et qu'il jette du jour sur le caractère du peuple. Il y avait quelques maisons assez grandes pour y loger quatre-vingts ou cent personnes. Elles étaient bâties pour recevoir différentes familfes qui habitaient

• Voyez 1.1 Note ioi.

» Lettres édif., V, 273. — Venegas, llist. of Gtliforu., I, 76. — Lozano, Descr. licl Graii CItaco, p. 55. — Gumflla, I, 383^ — Bancroft, Nât.. Hist. t>f Guyana, 277. .'Lettccsëdif., 11, 176.

^ Gumilla, I, 2a5. •^Ilerrera, dccaU., 1, lib. |X, ca]|>. €i. — r Oviédo, Sommai-j^ », 53, G.

3Î2 . UISTOIRK DE LAMÉRIQLE.

ensemble sous le même toit \ souvent aulour du leu commun, sans aucune espèce de cloison ou de séparation entre les espaces qu'elles occupaient respectivement. Loi-sque liés hommes ont acquis des idées distinctes de propriété, ou qu'ils sont as-

•sez attachés à leur femme pour les observer avec inquiétude et avec jalousie, les familles commencent à se séparer et à s'établir dans dés maisons particulière^*, où chacun puisse garder et défendre ce qu'il a intérêt de conserver. Cette forme singulière d'habitation chez les Américains peut donc être considérée non-seulement comme l'effet de la communauté des biens qui existait parmi différentes peuplades, mais encore comme une preuve de l'indifférence des hommes pour leurs femmes. S'ils n'avaient pas été accoutumés à uiie .parfaite égalité, un tel ar^ rangement n'aurait pas pu avoir lieu. S'ils avaient eu une sensibilité prompte à s'alarmer, ils n'auraient pas exposé la vertu de leura femmes aux tentations et aux fecilités qui naissent de ce mélange des différents sexes. On ne peut s'empêcher en même temps d'admirer, la concorde qui règne daris cesi habita* tions où des familles nombreuses sont ainsi entassées ; il n'y a que des hommes d'un caractère très-doux ou d'un teçipérament flegmatique qui, dans une semblable situation, puissent éviter le tumulte, les animosités et la discorde *.

Après avoir pourvu à son vêtement et à son habitation, le sauvage doit sentir la nécessité de se faire des armes convenables pour attaquer ou repousser un ennemi ; c'est un objet qui a exercé de bonne heure l'industrie et l'invention des peupifss les moins civilisés. Les premières armes offensives furent sans doute celles que le hasard présenta, et lès premiers efforts de l'art pour les perfectionner durent être extrêmeipent simples et grossiers. Des massues faites de quelque bois pesant, defî pieirx durcis au feu, des lances dont la pointe est armée d'un caillou qu d'un os de quelque animal, sontdes armes

. connues par les nations les plus grossières, mais qui ne pouvaient servir que dans des combats corps à corps. Les hommes

• Voyez là Note 102.

* Journal de Grillet el Béchamel dans la Guyane, p. 65. — Lafitau, Mœurs, ctc , 11,4' — torquemada, Mortarq., I, 247. — Joulal, Journ. liist., 217. — Lcry, Uist. Bra^il. ap. de Bry, III, 238. — Lozano, Dcscr. dcl {jrjyi Chaco, 67.

ont cherché ensuite les irîoyens de faire du mal à leurs ennemis à une certaine distance : l'arc et les flèches sont Jes premières armes qu'ils aient imaginées pour cet objet; cette espèce d'arme s*est trouvée chez des peuples qui sont encore dans l'enfance de la société, et l'usage en est famiHer aux habitants de toutes les parties du globe. Il est cependant remarquable qu'il y ait eu en Amérique des tribus asse^ dépourvues d'industrie pour n'avoir pas encore fait une découverte si simple *, et qui paraissaient ne connaître l'usage d'aucune arme de trait. La fronde, dont la construction n'est pas plus compliquée que celle de l'arc et dont l'usage n'est pas moins ancien chez plusieurs na« tions, était peu connue des habitants de l'Amérique ^epten-. trionale ' ou des îles ; mais elle parait avoir été employée par quelques tribus dans le continent méridional '.Ces naturels de quelques provinces du Chili et les Patagons qui habitentl'extrémité méridionale de l'Amérique , ont une arme qui leur est propre. Ils attachent des pierres jgrosses environ comme le poing à chaque extrémité d'une courroie de cuir de huit pieds de long , et , après les avoir fait tourner autour de leurs tête^ , ils les lancent avec une telle adresse qu'ils manquent rarement l'objet auquel ils visent *.

• Chez des peuples qui ne connaissaient guère d'autre occupation quela guerreou la chasse, les principaux effortsde l'esprit et de l'industrie ont dû naturellement se diiyger vers ces deux objets". A l'égard de tous les autres, leurs besoins et leurs désirs étaie*nt si bornés que leur invention n'avait pas de quoi s'exercer. Comme leur nourriture et leurs habitations étaient extrêmement simples, leurs gsieniiles domestiques étaient très-grossiers et en peljt nombre. Quelques-unes des tribus méridionales avaient trouvé l'art de faire des vaisseaux de terre et de les cuire au soleil, de manière qu'ils pouvaient supporter le feu. tes habitants de l'Amérique septentrionale creusaient un morceau de bois dur en forme de marmite, et la remplissaient

> Piedrahita, Conq. clelNueToReyiio,etc., IX, la.

• Naufr. de Alv. Nun. Gabeça de Vaca, cap. lo, p. 12. 3 Piedrabita, p. 16. — Voyei la Note H)3.

♦ Ovallê, Rclat. of Chili, Churchir$ CoUecu, HI, 82. — Falkner't Dcscr. of Patag.. p. i3o.

5 Voya la Note 104. '

3i4 mSTOIBE DE L*A11ÉB1QIJC.

d*eau qu'ils faisaient boullir en y jetant des pierres rougies au feu ' : ils se servaient de ces vaisseaux pour apprêter une partie de leurs aliments. On peut regarder cette invention comme un pas vers le raffinement et le luxe ; cardans le premier étil de société les hommes ne connaissaient d*autres moyens d*a{iprêter leurs aliments que celui de les faire griller sur le feu , et dans plusieurs peuplades américaines c*est la seule espèce de cuisine qui soit encore connue *. Mais le chef-d'œuvre de Tart chez les sauvages du Nouveau-Monde, c*est la construction de leurs canots. Un Esquimau, enfermé dans son bateau d*os de baleine, couvert de peaux de veaux marins, peut braver cet Océan orageux où la^ stérilité de son pays le force à chercher la principale partie de sa subsistance'. Les naturels du Canada se hasardent sur leurs rivières et sur leurs lacs dans des bateaux faits d*écorce d*arbre , et si légers que deux hommes peuvent les porter, lorsque des bas- fonds ou des Ciitaractes arrêtent la navigation ^. C*est dans ces fragiles b^timenls qu'ils entreprennent et exécutent de longs voyages*. Les habîtants.des lies. et du continent méridional se font des canots en creusant avec beaucoup de peine le tronc d'un gros arbre ;*et quoique ces bâtiments paraissent lourds el mal construits , ils s'en servent avec tant de dextérité, que des Européens qui connaissent tous leà progrès qu'a faits la science de la navigation ont été étonnés de la {apidité de leurs mouvements et de la célérité de leurs évorutions. Leurs pirogues ou bateaux de guerre sont assez grands pour contenir quarante ou cinquante •personnes : les canots dont ils se servent pour la pèche et les peifts voyages ont moins de capacité 4- La forme, ainsi que les matériaux de ces différents bâtiments sont très-bien adaptés au service pour lequel ils sont destinés ; et plus on les examine avec soin, plus on admire le mécanisme, et la convenance de leur construction.

Dans tous les efforts d'industrie que font lès Américains, il

» Cbarlevoix, Hlst. de la Noiiv. Fr.,' UI, 332. ■ Voyez la Note io5.

"* Ellis, Voyage à la baie d'Hudson, i33.

♦Voyff la NoTK 10(5. • ' .

^ Lafiiau, Mœurs des sauvages. Il, 21 3. * ^ Labat, Voyage, U, 91, i3i.

y a un trait frappant de leur caractère qvii se marque d'une manière sensible. Ils commencent un travail sans ardeur, le continuent avec peu d'activité;.. et, coipme les enfants, s'en laissent aisément distraire. Même dans les opération$ flui paraissent les plus intéressantes, et où. les plus puissants motifs demandent des efforts vigoureux, ils travaillent avec une mollesse et une langueur extrêmes. L'ouvrage avance sous leurs mains avec tant de lenteur, qu'un témoin oculaire le compare aux progrès imperceptibjes de la végétation*. Ils emploient quelquefois plusieurs années à faire un canot, de manière qu'il commence à pourrir de vieillesse avant d'être achevé, ils laisseront périr une partie de toit avant de finir l'autre*. L'opération manuelle la plus facile consume un grand espace de temps»? ce qui chez les nations policées demanderait à peine quelque effort d'industrie, est pour les sauvages une langue et pénible entreprise. Cette lenteur dans TexécutTL des travaux de toute espèce peut être attribuée à différentes causes. Poyr des sauvages qui ne doivent point leur subsistance aux travaux d'unie industrie régulière, le temps est de si peu d'importance qu'ils n*y attachent aucun pi:ix, et pourvu qu'ils puissent venir à bout •de ce qu'ils ont entrepris, ils ne s'embarrassent jamais du temps qu'il leur en a -coûté. Les outils qu'ils emploient sont si imparfaits, si peu commodes, que tous les ouvrages qu'ils entreprennent ne peuvent manquer d'être difficiles et ennuyeux. L'artiste le plus habile et le plus industrieux aurait bien de la peine à venir à bout du travail le plus simple, s'il n'avait. pas de meilleurs outils qu'une haphe de piejrre, une coquille tranchante ou l'os de quelque animal : il n'y a que le temps qui puisse suppléer à ce défaut de moyens ; mais c'est le tempérament flegmatique et froid particulier aux Américains qui rend surtout leurs opérations si languissantes. Il est presque impossible de les tuer de cette indolence habituelle, et à moins qu'ils ne soient engagés dans une expédition de guerre ou de chasse, ils paraissent incapables de faire aucun effort de vigueur. L'apphcatiôn qu'ils mettent aux objets n'est pas assez forte pour donner l'essor à cet esprit inventif qui suggère des expédients

• Gnmilla, If, 297.

* Bordes, Relat. des Caraïbes, p. 2a,

pour abréger et faciliter le travail. Ils reviendrjont chaque jour àleuï tâche; mais tous les moyens qu'ils ont pour l'achever sont fastidieux et pénibles*. Même depuis que les Européens leur ont communiqué la connaissance de leurs instruments et leur ont appris à imiter leurs arts, le.caractftre propre des Américains se marque encore dans tout ce qu'ils font. Ils peuvent mettre de la patience et de l'assiduité au travail ; ils savent copier avec une exactitude servile et minutieuse ; mais ils montrent peu d'invention et toujours une grande lenteur. Malgré l'instruction et l'exemple, l'esprit de ce peuple prédomine ; leurs mouvements sont naturellement pesants, et il est inutile de les . juresser d'accélérer leur marche. Un ouvrage d^ Indien est une • expression familière parmi les Espagnols d'Amérique pour exprimer tout ce dont l'exécution a demandé beaucoup de temps çt de travail *.

YII. Il n'y a aucune circonstance dans la description des peuples sauvages qui ait excité une plus grande curiosité que leurs opinions et leurs pratiques religieuses ; el il n'y en à point peut-être qu'oj:i ait plus mal entendues ou représentées avec ipoins de fidélité. Les prêtres et les missionnaires sont les personnes qui ont eu le plus d'occasions de suivre cette recherche' parmi les tribus de l'Amérique les moins civilisées ; mais leur esprit, prévenu des dogmes de leur propre religion et accoutumé à ses institutions, est toujours porté à découvrir dans les opinions el les rites de tous les peuples quelq*ue chose qui ressemble à ces objets de leur vénération. Ils ne voient les objets qu'à travers un milieu qui en altère lar forme. Ils cherchent à concilier avec leur propre croyance les institutions qu'ils observent, non à les expliquer conformément aux idées grossières du peuple même à qui elles appartiennent. Ils attribuent à ce peu- . plç des idées qu'il est incapable d'avoir, et le supposent instruit de principes et de faits dont il est impossible qu'il ait la connaissance. De là quelques missionnaires ont cru découvrir, même chez les nations les plus barbares de l'Amérique, des traces non moins claires que surprenantes d'une connaissance distincte des mystères sublimes et des institutions particulières

» VoycE la Note 107.

« Uil9», Voy„ I, 335. - Utcr«t édif., XV, 348.

du christianisme. En interprétant arbitrairemenfcertaines expressions et certaines cérémonies, ils en ont conclu que ces nations avaient quelque connaissance de la doctrine de la Trinité, de l'Incarnation du fils de Dieu, de son sacrifice expiatoire, de la vertu de la croix et de l'efficacité des sacrements ^ .On sent que des guides si crédules et si peu éclairés ne niéritent guère de cofi fiance.

'Mais lors même que nous choisirons avec le plus gi'and soin nos autorités, il ne faut pas les suivre avec une foi implicite. Toute rechercha dans les notions religieuses des peuples sauvages est enveloppée de difficultés particulières, et il faut souvent s'arrêter pour séparer les faits qu'on rapporte d'avec le# raisonnements dont ils sont accompagnés, et les théories qu'on en veut déduire. Plusieurs écrivains pieux, plus frappés de l'importance du sujet dont ils s'occupaient, qu'attentifs à l'état du peuple dont ils cherchaient à découvrir les sentiments,, ont employé beaucoup de travail inutile à des investigations de ce genre *.

Il y a deux points fondamentaux sur lesquels est établi le' système entier de la religion, autant qu'on en peut juger par les seules lumières de la nature. L'un regarde l'existence d'un Dieu, l'autre l'immortalité de l'âme. C'est un objet non-seulement dé curiosité, mais aussi d'instruction, que d'examiner quelles étaient les idées des naturel ces

points importants. Je bornerai mes r( rti-

cles, laissant à d'autres l'examen des 3 et

le détail des superstitions locales. ' ^

Quiconque a eu occasion d'observé ses

des hommes des dernières classes de les

nations les plus éclairées et les plus civilisées, trouvera que leur syAnede croyance leur a été communiqué par l'instruction, et irest point le fruit de leurs propres recherches. Cette nombreuse partie -du genre, humain condanmée au travail, dont Tocoupation priucipale et presque ui^ue est de s'assurer une subsistance, considère saiil^ beaucoup de réflexion le plan et les

* Venecas, I, g$, 93. — Torquema^at U, 446. «* Garcia, idrigiD., 122. «^ U^f rera, decad., IV, lib. IX, cap. 7 } dccft4.| V> Û^ IV, cap. 7» . ■ Voye» la Note io«.

opérations de la nature, ot n'a ni le loisir, ni la capacité d'entrer dans ces spéculations subtiles et compliquées qui conduisent à la connaissance des principes de la religion naturelle. Dans les pireniieris périodes de la vie sauvage, de pareilles recherches sont absolument inconnues. Quand les facultés intellectuelles commencent seulement à se développer, et que leurs premiers efforts se portent sur un. petit nombre d'objets de première nécessité, quand respritn'est pas assez étendu pour se former des idées, générales et abstraites, quand le langage est tellement borné qu'il martque de mots pour distinguer tout ce qui n'affecte pas quelques-uns des sens, il serait absurde de prétendre? Ijue l'homme fi xactement la relation qui

se trouve entn i qu'il pût s'étever de 1»

contemplation ce de l'autre, et se former

des notions ju b créateur et modérateur

de 'univers. Pj étendu par la philosophie

et éclairé par h iréation est devenue si fa-

milière que nous ne* réfléchissons guère combien cette idée est abstraite et-profonde, et combien d'observations et de recherches il a fallu à l'homme pour arriver h la connafsçance de jqe principe élémentaire de la religion. Aussi à-t-on découvert en Amérique plusieurs tribus qui n'ont aucune idée d'un Être suprême, ni aucune pratique de. culte religieux. Indifférents à irdre et de beauté que le monde présongeant ni à réfléchir sur ce qu'ils Brcher quel est l'auteur de leur existât sauvage consument leurs jours, ivenl autour d'eux, sans reconnaître ce supérieure. Ils n'ont dans leur igner la Divinité, et les observateurs les plus attentifs n'ont pu découvrir parmi eux aucune institution, aucun usage qui parût supposer qu'ils reconnussent l^autorité d'un Dieu, et qu'ils s'occupassent à mériter ses faveurs *. Ce n'est cependant que dans l'état de dature le plus simple, et

» Biet, 539. — Lery, ap. de Hff, III, 2a i .— Nieuhoff, Clnirchiirs Collect., Il, 1 3a. — Ijettr. édif., II, tjg; ibid.y ia-l3. — Veneg*», I, 87. — tioiano, Descr. ilel j^ran Chaco, 59. — Feroand., Mission, de Chiquit, 3<). — Gumilla, II, 1S6. — RoclKfbrt, Hist. des Antilles, p. 468. «- Margrave, Hist, in Append. de Cliilieosihus, 286. —

lorsque les facultés intellectuelles de rhdmme sont trop faibles et trop bornées pour l'élever beaucoup au- dessus des animaux, qu'on observe cette ignorance absolue d'une puissance invisil)le. Mais l'esprit humain, naturellement formé pour la religion, *fi*ouvre bientôt à des idées qui, lorsqu'elles sont corrigées et «épurées, sont destinées à être une grande source de consolation au milieu des calamités de la vie. On aperçoit des notions de quelques^tres invisibles et [ i

li'ibus américaines qui sont Ces notions sont dans Torig plutôt provenir d'un sentin •l'homme est menacé, que pour des bienfaits reçus. ' cours avec une régularité a des biens qu'elle lui procur tout écart de cette marche i qu'il voit arriver des événei

tumé, il en cherche les causes avec une curiosité active. Son entendement est incapable de les démêler ; mais l'imagination, qui est une faculté de l'àme plus ardente et plus audacieuse, décide sans hésiter : elle attribue les événements extraordinaires de la nature à l'influence de quelques êtres invisibles, et suppose que le tonnerre, les tremblements de terre et les ouragans sont leur ouvrage. On a trouvé chez plusieurs nations grossières quelques idées confuses d'une puissance spirituelle ou invisible, dirigeant les fléaux naturels qui désolent la terre et épouvantent ses habitants ^ Mais indépendamment de ces calamités, les peines et les dangers de la vie sauvage sont si multipliés, l'homme dans cet état se trouve souvent dans des situations si critiques, que son esprit est forcé par le sentiment de sa propre faiblesse de recourir à l'action d'une puissance et d'une intelligence supérieure aux forces humaines. Abattu par les calamités qui l'oppriment, exposé à des dangers qu*il ne peut repousser, le sauvage ne compte plus sur lui-même ; il sent

Ulloa, Nolic. Améric, 335, etc. -^ Uarrère, 218-219. ~ Harcourr, Voy. to Guyana, — Purclias, I*ilgr , V, p. 1273. — Aecounts of Brasil, by a P^tuç^ese; (l^id^ p. 1289. ~ JoDes's Journal, 'p. Sr^.-^ Voyez la Note 109. * Voyez la NoTB 110.

toute son impuissance et ne voit aucun moyen d'échapper à tant de maux qiie par l'interposition de quelque bras invisible. Ainsi Ton trouve que, chez toutes les nations ignorantes, les premières pratiques qui présentent quelques ressemblances avec des actes de religion n'ont pour objet que d'écarter des maux que riiomme peut souffrir ou redouter. Les Manitous ou Ockis des naturels de TAmérique septentrionale étaient deç espèces d'ami auxquels ils attribuaient la vertu

de pr< 'àcheux ; ou bien on les regardait

comra dont on pouvait implorer le se-

cours malheureuses ^ Les habitants des

îles a( ils appelaient Cemis^ et qu'ils re-

garda s de tous les maux qui affligent

Tespèi ntaient ces divinités terribles sous

les foi !S, et ne leur rendaient un hom-

mage me d'apaiser leur courroux '. Il y

avait le religion étaient plus étendues;

elles : s bons qui se plaisaient à faire le

bien, ainsi que des êtres méchants qui aimaient à faire le mal ; mais chez ces peuples même la supersttition paraît encore être le fruit de la crainte, et tous ses efforts avaient pour but de détourner des malheurs. Ils étaient persuadés que leurs divinités bienfaisantes étaient portées par leur nature même à faire tout le bien qui était en leur pouvoir, sans avoir besoin de prières ni de reconnaissance ; ainsi leur unique soin était de chercher à conjurer et à fléchir la colère des puissances inalfaisantes qu'ils regardaient comme ennemies de l'homme*.

Telles étaient les notions imparfaites de la plupart des Américains, relativement à l'influence des agents invisibles, et tel était presque universellement le vil et grossier objet de leurs superstitions. Si nous pouvions remonter à la source des idées des autres nations jusqu'à ce premier état de société où l'histoire commence de les offrir à nos regards, nous apercevrions une ressemblance frappante entre leurs opinions et leurs pra-

> Ghnrlevoit, HUt. de la Nouv. Fr., III, 343. — Creuxii Hist. Canad., p. 8a. ' Ôviedp, lib. IH» cap. i, p. ii r. — P. Martyr, decad., p. 102. ^ bu Tortr^ H, 365. — Borde, p. 14. —State of Virginia, by a nativ. book UI, p. 32, 33. — Dumont, I, i65. — BancroFt, Nait. Hist. of Guyana, 309.

tiques, et ceUes dont nous venons de parler ; nous nous convaincrions aisément que dans des circonstances semblables l*esprit humain suit partout à peu près la même route dans ses progrès, et arrive presque aux mêmes résultats. Les impressions de la crainte se manquent ù'u^e mirtière sensible dans tous les systèmes de superstition formés dans cet état de société, et les notions les plus exaltées des hommes.se bornent à une idée •obscure de certains êtres dont la puissance, quoique surnaturelle, est limitée dans ses objets comme dans ses moyens.

Chez d'autres peuples qui sont unis en société depuis plus longtemps, ou qui ont fait plus de progrès dans la civilisation, on aperçoit quelque étincelle d'une concei»tion plus juste de la puissance qui gouverne le monde. Ils semblent avoir vu qu*il doit exister quelque cause universelle à laquelle tous les êtres doivent leur existence; et si nous pouvons en juger par quelques expressions de leur langage, ils paraissent reconnaître une puissance divine qui a fait le monde et qui dispose de tous les événements, lis rappellent le, grand esprit *.

Mais ces idées sont vagues et confuses, et lorsqu'ils essaient de les expliquer, il est évident qu'ils donnent au mot esprit un sens très- différent de celui que nous y attachons, et qu'ils né conçoivent aucun être qui ne soit corporel. Ils croient que leurs tJieux ont une forme humaine, mais avec une nature supérieure à celle de l'homme, et ils débitent sur les qualités et les opérations de ces divinités des fables trop absurdes et tro|> incohérentes pour mériter une niac^ dans l'histoire. Ces mêmes •peuples ne connaissent aucune forme établie de culte public; ils n'ont ni temples érigés en l'honneur de leurs divinités, ni ministres spécialement consacrés à leur service. Les différentes cérémoaies et pratiques superstitieuses reçues parmi eux leur ont été transmises par tradition, et ils y ont recours avec une créiulité puérile, lorsque des circonstances particu* lières, les tirant de leur apathie ordinaire, les portent à reconnaître la puissance et à implorer la protection de quelques êtres supérieurs*.

• Charleroix, Hist de la Nouv. Fr., IH, 343. — Sagard, Voy. au pays deê tlu-

rODS, 33(>. ^

* ^Charlevoix, Bist. de. la Nouv. France, III, 345. — Golden, I, 17.

La tribu des Natchez et les naturels de Bogota étaient beaucoup plus avancés dans leurs idées do religion, ainsi que daus leurs institutions politiques, que les autres nations sauvages de rAmérique ; et il ,n'est pas moins diflicile de trouver la cause de cette distinction que ùo celle dont nous^vons déjà parlé. Le soleil était le principal objet du culte chez les Natchez. Ils entretenaient dans leurs temples un feu perpétuel, comme Temblème le plus pur de leur divinité; ces templçs' étaient construits avec une grande magnificence et décorés de différents ornements, autant que le comportait leur grossière architecture. Ils avaient des niinistres chargés de veiller à l'eiitrelien du feu sacré. La première fonction du grand chef de la nation était un acte de soumission au soleil tous les matins ; et * à certains temps de Tannée il y avait des fêles établies, qui étaient célébrées par tout le peuple en grande cérémonie^ mais sans répandre du sang*. Ces fêtes sont la pratique de superstition la plus raffinée qu'on ait trouvée en Amérique, et peut- ^tre une des plus naturelles et des plus séduisantes. Le soleil est la source apparente de la joie, de la fécondité et de la vie répandues stir toute la nature; et tandis que l'esprit humain, . dans ses premiers essais de spéculation, contemple et admire la puissance universelle et active de cet astre, il est naturel que son admiration s-arrête à ce qui est visible, sans pénétrer jusqu'à la cause qu'il' ne voit pas, et qu'il rende à l'ouvrage le plus brillant et le plus bienfaisant de l'Être-Suprême un culte qui n'est dû qu'à son ::ulcur. Comme le feu est le plus pur et le plus actif de tous les éléments, et qu'il ressemble au" soleil par quelques-unes de ses qualités et de ses effets, ce n'est, pas sans raispn qu'il a 'été choisi pour emblème de l'action puissante de cet astre. Les anciens Perses, peuple bien supérieur à tous égards aux nations sauvages dont je rappelle les usages, fondèrent leur système religieux sur les rtiêmes principes, et établirent ^es formes de culte public moins grossières et moins absurdes que celles des autres peuples qui avaient 'été privés du secours de la révélation. Cette étdhnan te conformité d'idées entre deiix nations vivant dans deux étals de

» DmnoDt, r, i58. — Charlcvoix, Hi$t. de la Nouv. Fr. IH, 417. 429. — Lafifau. I, 167.

société si différents, est une des circonstances les plus singulières et les plus inexplicables* qui se rencontrcnf dans Thistoil^e des révolutions humaines,

A Bogota, le soleil et la lune étaient également les principaux objets de la vénération publiqiic. Le système de religion y était plus régulier et plus complet, quoique moins pur que celui des Natchez. Il y avait des temples, des autels, des prêtres, des sacriftces; et tout, ce long cortège de cérémonies que la • «uperètition introduit partout où elle s'arroge un empire absolu sur Tesprit des hommes. Mais ce peuple avait des rites cruels •et sioguinaires : il offrait à ses dieux des victiiqes humaines, •et plusieurs de ses usages ressemblaient beaucoup aux institutions barbares des Mexicains, dont nous examinerons ailleurs plus en détail le génie et les mœurs *.

A f égard de cet autre point de religion qui établit Timmortalitéde Tàme, les sentiments des Américains étaient plus uniformes. L'esprit humain^ lors même qu'il n'est encore ni éclairé ni fortifié par la culture, se révolte à la pensée dlune dissolution totale et se plaît à s'élancer par l'espérance dans un état d'existence future. Ce sentiraient, produit dans l'homme par la conscience de .sa propre dignité et par un instinct secret qui le porte vers l'immortalité, est universel et peUI être regardé comme naturel à l'espèce humaine : il est la base des •espérances les plus sublimes de l'homme dans l'état de société le plus parfait, et la nature n'a pas voulu le priver de cette douce •consolation y même dans l'état de société le plus simple et le plus grossier. Nous trouverons cette opinion établie d'un bout de l'Amérique à Tautre, en certaines régions plus vague et plus obscure, en d'autres plus développée et plus parfaite, mais nulle part inconnue. Les sauvages les plus grossiers de ce continent ne redoutent point la mort comnoe l'extinction de l'existence ; ils espèrent tous un état à venir où ils seront à jamais exempts des calamités qui empoisonnent la vie humaine dans sa condition actuelle. Ils se représentent une contrée délicieuse, favorisée d'un printemps éternel, où les forêts abondent en gibier et les rivières en poissons, où la famine ne se fait

• Piedrahita, Coaq. de! >'mcvo' ï\cyno, p. 17. -?• Heffvra, decad., Vf, lib. V, çap. 6.

jamais sentir, et où ils jouiront sans travail et sans peipe de. tous les biens de la vie. Mais en .se formant ces premières idées si imparfaites d'un monde invisible, les hommes supposent qu'ils continueront d*éprouver les mêmes, désirs et de suivre les mêmes occupations ; en conséquence, ils doivent naturellement réserver les distinctions et les avantages dans cet étal futur aux qualités et aux talents qui sont ici-bas l'objet de leur estime. Ainsi les Américains accordaienjt le premier rang dans la terre des esprits au chasseur le plu? habile, au guerrier le plus heureux et le plus hardi, à ceux qui avaient surpris et tué le plus d'ennemis, qui avaient tourmenté le plus grand nombre de captifs et dévoré leur chair*. Ces idées étaient si généralement répandues qu'elles ont donné naissance à leur coutume universelle, qui est à la fois la preiive la plus forte de la croyance des Am(*ricains à une vie à venir, et l'explication la plus claire de ce qu'ils espèrent y trouver. Comme ils imaginent que les morts vont recommencer leur carrière dans le nouveau monde où ils sont allés', ils ne veulent pas qu'ils y entrent, sans défense et sans provisions; c'est pour cela qu'on enterre avec eux leur arc, ieurs flèches et les autres armes employées dans la chasse et dans la guerre ; on dépose dans leur tombeau des peaux et des étoffés propres à faire des . vêtements, du blé d'Inde, du ma»iioc, du gibier, des ustensiles domestiques et tout ce qu'on met au nombre des choses nécessaires à la vie *. Dans quelques provinces, lorsqu'un cacique ou chef venait à mourir, on mettait à mort un certain nombre de ses femmes, de ses favoris et de ses esclaves, qu'on enterrait avec lui, afin qu'il pût se montrer avec la même dignité et être accompagné des mêmes personnes dans son autre vie '. Cette persuasion est si profondément enracinée, qu'on voit

> Lery, ap. de Bry, III, ass.-^Giarlevoix, Hist. de la Nouv. Fr., lU, 35i. — 4)e laPothencH, 45;!n, 5.

• Chrônicade Cieça de Lëon, cap. a8. — Sapard, 588. — Creuxii Hi«t. Canad., p. 91. — Rochefort, Hist. des Antilles, 568. — Biet, Sgi. — Do la Polherie, II, 44; III, 8. — Blanco, Goovers. de Piritu, pag. 35.

^ DumoDt, Mémoire sur la Louisiane, I, 208. — Oviedo, lib. V, cap. 3. — Gomara, Hist. çcn., cap 28. — P. Martyr, decad., 304. — Charlevoix, Hist. delà NouT. Fr. m. 4ai. — Herrera, decad., I, lib. III, cap. 3. — P. Melchior HenMndes,, Memor. de Chiriqui, Collect. Orig. papcrs, ï, Chron. de Cieça de Léon, cap. 33,

UVEE OUATRIfilfË. 3S$

plusieurs des personnes attachées à un chef s'offrir en victimes volontaires, et solliciter conune* une grande distinction le privilège d'accompagner leur maître au tombeau. Il y a même des occasions où Ton avait de la peine à réprimer cet enthou*^. siasme d'affection et de dévouement,, et à réduire le cortège d'un chef chéri à un nombre modéré et tel que la tribu n'en souffrit paîs un dommage trop considérable ^

Chez les Américains , ainsi que chez les autres nations non civilisées, plusieurs des rites et des pratiques qui ressemblent à des actes de religion n'ont rien de commun avec la piété , et sont l'effet seulement d'un désir ardent de pénétrer dans l'avenir. C'est lorsque les facultés intellectuelles sont plus faibles et moins exercées que l'esprit humain est plus porté à sentir et à montrer cette vaine curiosité. Étonné des événements dont il est impossible de concSvoir la cause , il suppose naturellement quelque chose de merveilleux et de mystérieux : alarmé d'un autre côté par d|3S circonstances dont il ne peut prévoir la suite et les effets, il est obligé » pour les découvrir, d'avoir recours à d'autres moyens qu'à l'exercice de sa propre intelligence!

artout où la superstition a' fait assez de progrès pour fôrmefr un système régulier, ce désir de percer dans les secrets de l'arvenir se trouve lié avec elle. Alors la divination devient un acte religieux ; les prêtres , comme ministres du ciel , prétendent annoncer ses orades. Ils sont les seuls devins, augures 6t magiciens qui possèdent l'art important et sacré de découvrit* ce qui est caché aux yeux des autres hommes.

. Chez ceux des peuples sauvages qui nô reconnaissent point de puissance qui gouverne le monde » qui n'ont ni prôtï^. ni cérémonies religieuses , la curiosité de lire dans l'avenir'et dé découvrir ce qui est inconnu tient à un principe différent et tire sa force d'une autre assodation d'idées. Comme les maladies de l'homme dans l'état sauvage sont, ainsi que celle» des animaux, en petit nombre, mais extrêmement violentes, l'im»* patience de la souffrance et le désir de trouver la santé lui inspirent aisément un respect extraordinaire pour éeux qui se vantent de connaître la nature de ces maladies ou d'en prévenir les effets funestes. Mais ces charlatans d'Amérique étaient tel-*

* Voyez la I^OTB m.

lement ignorants sur la structure du corps humain, qu*il8 n'avaient aucune idée des iiérslngements qui pouvaient y survenir, ni de la manière dont ils se terminaient. L*edthousia$a)e« •réuni souvent à la ruse, suppféait à la science. Ils attribuaient rorigine des maladies à une inûuence surnaturelle, et prescrivaient ou exécutaient eux-mêmes différentes cérémonies mystérieuses auxquelles on supposait la vertu de les guéfir . La crédulité et ramour du pfierveilieu]^ , si naturels à des hommes ignorants , favorisaient l'imposture et les disposaient à en être aisément dupes. Les premiers médecins des B<niuvages sont des espèces de magiciens qui se vantent de connaître le passé et de prédire l*avenir. Les enchantements, la sorcellerie et diverses cérémonies aussi vaines que bizarres sont les moyens qu'ils emploient pouV chasser les causes imaginaires du mal *,et« pleins de confiance sur Teflicacité de ce? moyens, ils prédisent hardiment quel sera le destin de leurs malades. Ainsi la superstition dans sa forme- primitive eut pour principe Timpatience naturelle à Thomme de se délivrer d'un mal présent, et non la crainte des maux qui Tattendaiënt'dans une vie future; elle ibt originairement entée sur la médecine, non sur la religion. Un des premiers et des plus sages jiistoriens de T Amérique fut frappé de cette alliance entre Tart de la divination et celui de la médecine chez les habitants de Tile Espagnole K Mais cela n'était pas particulier à ces peuples. Il y avait dans toutes les parties de l'Amérique dos djvins et des enchanteurs qui s'appelaient les Alexis, les Ptayas, lesAutmoins, etc., suivant les différents endroits, et qui étaient les médecine de leurs tribus respectives, comme les Buhitos Tétaient à l'Espagnole. Comme leurs fonctions les mettaient à portée d'obôerver l'esprit humain affaibli par la maladie , et' que dans cet état d'abattement l'homme est naturellement disposé à s'alarmer de craintes chimériques ou à se bercer d'espérances imaginaires , ils inspi* raient aisément une avetigle confiance dans la vertu de leurs enchantements et dans la certitude de leurs prédictions '.

* p. Melch. Hernandez, Mémor. de Clitriqui, Colleci. Orig. pap., I.

• Oviedo,4ib. V, cap. i . •

^ Herreri.d^cad., I lib. Ill.cap. 4-— Osboru'sColIcci., H, 860. — Dumoiit, I, 169. , -V Cliarlevoix, Hist. de la Noiiv. Fr., IH, 36i, 'S6\. — Lawsoii, Nouv, Cirulinc, 21^ •— RibM, Triuqros, p. 17, — Bicl, 380. t-IK- I.i l'ollieriv, U, '6'4.

Lorsque les* hommes ont une fois reconnu la réalité d'une puissance surnatui*elle qui agit dans certains cas , ils sont aisément portés à la reconnaître dalk d'autres. Les Américains ne supposèrent pas tongtemps que 1 efficacité des conjurations fût bornée à un seul objet : ils y eurent recours dans toutes les situations de danger ou de malheur. Lorsipi'ils éprouvaient des désastres à la guerre ; lorsqu'ils étaient contrariés dans leur chasse par des contte-temps imprévus ; lorsque les inondations ou la sécheresse menaçaient leurs moissons, ils appelaient leurs magiciens et leur faisaient commencer leurs enchantements pour découvrir la^cause de ces calamjtés ou pour prédire . quelle en serait l'issue *. Leur confiance dans cet art chimérique s'augmenta par degrés et se manifesta dans toutes les circonstances de la vie: chaque individu qui se trouvait dans quelque embarras ou qui voulait s'engager dans quelque entreprise importante,. ne manquait pas de consulter le sorcier et de diriger sa conduite sur les instructions qull recevait. C'est sous cette forme que la superstition se montre chez les peuples les plus sauvages de l'Amérique , et la divination y est un art iîntouréde la plus haute estime. Longtemps avant que l'homme ait porté la connaissance d'une* divinité jusqu'au point qui inspire le respect et conduit à un culte, nous le voyons.lever une main présomptueuse pour écarter le voile salutaire sous lequel la Providence a voulu cacher ses desseins aax regards des hu'mains; nous le voyons s'efforçant avec, une vaine inquiétude de percer les mystères de l'administration divipe. C'est une preuve des progrès^t de la maturité de l'esprit humain , que de reconnaître et d'adorer une puissance modératrice de l'univei's î mais le vain désir de pénétrer dans l'avenir n'est qu'une erreur de son enfance et une preuve de sa laiblesse.

C*est à cette môme faiblesse qu'il faut attribue^ la confiance des Américains dans les songes , leur soin d'observer les présages, leur attention au ramage des biseaux etau\\cris des animaux ; ils regardent toutes ces circonstances comme des indications d'événemeits fujurs , et si quelques-uns de ces prorostics leur paraissent défavorables , ils renoncent aussitôt à

' Cliaricvoix. Uisj. de la Nouv. France, Hl, \i. — buiiioiit, I, 173. — Fernant^ez, > elal. de los Cliiqiiil., p. 40. — Loïauo. 84- — M^'U""-*^^» ■''79'

338 HISTOIRE DE LIÂMÉRIQUE.

l'entreprise qu'ils venaient de former avec le plus d*ardeur*.

Vill. Si l'on veut avoir une idée complète des nations sauvages de rAmérique, il ne faiifcpas omettre quelques coutumes singulières , qui , quoique "universelles et. cariactéristiques, n'ont pu convenablement être rapportées à aucun des articles sous lesquels j'ai divisé mes recherches sur leurs mœurs.

L'amour de la danse est une passion favorite des sauvages de toutes les parties du globe. Comme une grande partie de leur" temps se consume dans un état de langueur et d'indolence , s^ns aucune occupation qui puisse les animer ou les intéresser, ils se plaisent généralement à un ex^ercice qui donne l'essor aux facultés actives de la nature. Lorsque les Espagnols entrèrent pour la première fois en Amérique , ils furent étonnés de ce goût extrême des naturels pour la danse; ils voyaient avec étonnement un peuple, presque toujours froid et inanimé, montrer une activité extraordinaire toutes les fois que cet amusement favori les y portait. Il est vrai que chez eux la danse ne doit pas être appelée un amusement. C'est une occupation sérieuse et importante qui se mêle à toutes sortes de circonstances de la vie publique et privée. Si une entrevue est nécessaire entre deux bourgades d'Améric£iins , les ambassadeurs dp l'une s'approchent en formant une danse solennelle, et présentent le» calumet ou emblème de paix : les sachems de l'autre tribu les reçoivent avec la même cérémonie *. Si la guerre se déclare contre un ennemi , c'est par une danse qu'ils expriment le ressentiment dont ils sont animés et la vengeance qu'ils méditent *. S'ils veulent apaiser la colère de leurs dieux ou célébrer leurs bienfaits; s'ils se réjouissent de la naissance d'un fils ou pleurent la mort d'un ami S ils ont des danses convenables à chacune de ces situations et appropriées aux sentiments divers dont ils sont pénétrés. Si l'un d eux est malade , on ordonne une danse comme le moyen le plus efflcaoe

* Gharlôvoiz, Hist. de la Nouv. France, III. 262, 353. — Stadiu8,ap. deBry,III, lao:

— Greuxii Hhst. Canad., 84. - Techo, Hist. of Parag. Churthill, Collect., VI, 37.

— De la Potherie, III, 6. . t

• De la Potherie, Hi8t.,U. 17. — Cliarlevoix, Hist. de il Nouv. Fr., lU, an, 197,

— Lahontan, I, 100, 137. — Hennepio, Dëcouv., 149. •

3 Gharlevoix. Hist. de la Nwiv. France, lU, 298. ^ Lafitau, I, 523. ^ Joutel, 343, — Gomara, Hist. gen., cap. 196.

. de lui rendre la santé; et s*il ne peut pas -èùpÇÔrter la fatigue de cet, exercice, le médecin ou^ sorcier eg^écu te la daffee luiinême , comme si la vertu de sa propre activité pouvait se transmettre à son malade ^

Toutes leurs danses sont des imitations de quelque a<^n, et quoique la musique qui en règle les mouvements soit d'une • extrême simplicité et choque l'oreille par sa plate monotonie, quelques-unes de leurs danses paraissent très-expressives et très-animées. La" danse de guerre est peut-être la plus frappante de toutes : c'est la représentation d'une campagne américaine Ci guerriers , leur marche dans le pays enr ; avec lesquelles ils campent, l'adresse fit des détachements en embuscade , la l'ennemi , le tumulte,et la férocité du c( vev la chevelure aux morts et de se saisir tour triomphant des vainqueurs et les tourments des victimes sont mis successivement sous les yeux des spectateurs. Les acteurs entrent dans leurs différents rôles avec tant de chaleur et d'enthousiasme, leurs gestes, leurs physionomies , leurs voix sont si bizarres et si conformes à leurs situatioBS respectives, que les Européens ont peine à croire que ce soit une scène d'imitation , *et ne peuvent la voir sans de vives impressions d'horreur et de crainte *. Quelque expression qu'il puisse y avoir dans les danses américaines , elles présentent une circonstance remarquable , qui se lie avec le caractère de la race entière. Les chansons, les danses et les amusements des autres nations, emblèmes des sentiments qui échauffent leurs cœurs, sont souvent destinés à exprimer ou à exciter cette sensibilité qui attache les deux sexes Tun à l'autre. Il y a des peuples chez qui l'ardeur de cette passion est tella que l'amour y est presque le seul objet dès fêtes et des plaisir» j et comme les peuples grossiers ne connaissent point la délicatesse des sentiments et ne sont point accoutumés à déguiser les émotions de leur âme, leurs danses sont souvent licencieuses et indécentes. Telle est la calenda pour laquelle les naturels d'Afri-

, • Denys, Hisi. nat., 1891 — Brickell, 372. — De la Potherie, II, 36.

• De la Potherie, H, 116. ^ Cliar^voix,.Hist. de. la NouY. Fr., III, 297.— Lafitau, I, 523.

340 HISTOIRE DE L»AMÉRiyUE.

qu« sont SI passionnés * : telles sont les danses des jeunes tilles d'Asie, qui semblent exciter tous les désirs de la volupté dans ceux qui en sont témoins. Mais chez les Américains, qui, par des causes qu'on a dé'yh expliquées, sont plus froids et plus in- . différents pour les femmes, les idées d'amour n'enirent que ' très-peu dans leurs fêtes et leurs divertissements. Leurs chansons et leurs dfuises sont pour la plupart graves et martiales, 'liées avec quelques-unes des affaires les plus sérieuses et les plus importantes de leur vie * ; et comme elles n'ont aucune relation avec l'amour ou la galanterie, elles sont rarement communes aux deux sexes, et s nés et

les femmes à part '. Si dans qi verrais

aux femmes de se joindre à la le 3 reste

le même ; et l'on n'y voit aucur >te qui

exprime des idées de volupté on irité *.

L\amour excessif du jeu. et !ux de

hasard, qui semble être naturel à toiJS les hommes qui ne sont pas accoutumés aux occupations d'une industrie régulière, est universel chez les Américains. Les mêmes causes qui, dans la société civilisée , portent les homçfies qui ont de la fortune et du loisir à rechercher cet amusement, en font les délices des sauvages. Les premiers sont dispensés du travail ; ceux-ci n'en sentent pas la nécessité, et, comme ils sont également oisifs, ils se livrent avec transport à toiit ce qui peut émouvoir et agiter leur àme. Ainsi les Américains, qui pour l'ordinaire sont si indifférents , si flegmatiques , si taciturnes et si désintéressés, deviennent, dès qu'ils Sont engagés à une partie de jeu, avides, impatients, bruyants et d'une ardeifr presque frénétique. Ils jouent leurs fourrures , leurs ustensiles domestiques, leurs vêtements , leurs armes; et, lorsque tout est perdu, on les voit souvent, dans l'égarement du désespoir ou

• Adansoa, Voyage au Sénégal, parc. UI, 287. — La bat, Voyages, IV, ^ttS. — Sloane, Nat. Hist. of Jumaïcu, lutrod., p. 48. — Fermin, Uescr. de.Suriuum, I; iSg.

■ Descr. de la Nouv. Fi. — Osl>orii's Collecl., U, 883. — CUurlcvoix, Hist. de la Nouv. Fr., ni, 84.

^ Wafer's Account of Isdimns, 169. — Lcry, ap.de Bry, Hf, 177. — LostDo, Hist. de Paraguay, I, 14.). — Ueirera, decad. H, lib Vlî, cjp. 8; dcçad. IV, lib. X, cap. 4. — Voyez la Notb 112. ^

^ jiacfère, Franc, équin., p. 191.

de l'espérance , risquer d'un seul coup leur liberté personnelle, TOalgré leur passion extrême pour Tindépendance^ Chez différentes peuplades, ces parties de jeu se renouvellent- souvent et deviennerit l'amusement le plus intéressant dans toutes les occasions des fêtes publiques. La* superstition < toujours prête à tourner à son profit les passions qui ont le plus d'influence et d'énergie , concourt souvent à confirmer et à fortifier cette disposition des sauvages. Leur magiciens sont accoutnmés à prèscrireune grande partie de jeu comme un des moyens les plus • efficaces d*apaiser leurs divinités ou de rendre la santé aux malades*.

Des causes semblables à celles qui inspirent aux Aniéricaius l'amour du jeu les portent aussi à l'ivrognerie. Il semble qu'un des premiers efforts de l'industrie humaine ait été de découvrir quelque boisson enivrante , et l'on n'a guère trouvé de natioh , quelque grossière et dépourvue d'invention qu'elle fût , qui n'ait réussi dans cette fatale recherche. Les plus barbares des tribus américaines ont été assez malheureuses pour faire cette découverte ; celles même qui sont trop ignorantes pour connaître le moyen de donner aux liqueurs par la fermentation une force enivrante obtiennent le même effet par d'autres moyens. Les habitants des îles, ceux de la Californie et du nord de l'Amérique , employaient pour cet objet la fumée, du tabac qu'ils faisïiient passer avec un certain instrument dans les narines, et dont les vapeurs, en montant au cerveau , y* excitaient tous les mouvements et les transports de l'ivresse ^. Dans presque toutes les autres parties du- Nouveau-Monde, les naturels possédaient l'art d'extraire une liqueur enivrante du maïs ou de la racine du manioc, les mêmes substances dont ils faisaient du pain. L'opération qu'ils avaient imaginée pour cela ressemble assez au procédé ordinaire des .brasseurs , mais avec cptte différence qu'au. lieu dé levure, ils y substituaient une dégoûtante infusion d'une certaine quantité de maïs ou de manioc mâché par leurs femmes, La salive excite une fermen-

> CharleTohc, HUt. de la Nouv. France, III, 261, 3 18. — Lafilau, II, 368. — Ribas, Triunf., i3. — Brickell, 335.

* Charlevoix, Hist. de la Nouv. France, III. 262.

^ Oviedo, Hist.ap. Ramus, III, 11 3. — Vencgas, I, 68. Nauf. de Cabeça de Vaca, cap. 26. — Voyez la NoTB II 3. • „ •

tation vigoureuse , et en peu de jours la liqueur devient propre à être bue. Elle n'est pas désagréable au goût, et lorsqu'on ea boit une grande quantité , elle a le pouvoir d*enivrer*. C'est la boisson générale des Américains , qui la désignent par difiFérentsnoms, et la recherchent avec une fureur qu'il n'est pas plus aisé de concevoir que de décrire. Chez les nations policées, où une succession d'occupations et d'amusements divers tient l'esprit dan^ une activité continuelle, le désir des liqueurs

. fortes est modifié en grande partie par le climat , et il augmente ou diminue selon les variations de la température.- Dans les pays chauds , l'organisation sensible et délicate des habitants n'a pas besoin du stimulant des liqueurs fèrmentées. Dans les pays plu§ froids, la constitution des naturels , plus robuste et plus pesante , en a besoin pour être excitée et mise en mouvement. Mais parmi, les sauvages, le désir de tout ce qui a la faculté d'enivrer est le môme dans toutes les possessions du globe. Tous les habitants de l'Amérique, soit qu'ils habitent la zone torride ou les régions tempérées, soit qu'un' sort plus dur les ait fait naître dans les climats rigoureux des deux extrémités nord et sud de ce continent, paraissent être également dominés par cette passion , à l'exception de quelques

. petites tribus placées près du détroit de Magellan*. Cette ressemblance de goût chez des peuples placés dans des situations si différentes ne peut être regardée comme l'effet d'un besoin . physique, et ne peut être attribuée qu'à l'influence d'une cause morale. Lorsque le sauvage -est engagé dans une expédition de guerre ou de chaçse, il se trouve souvent dans des situations critiques où toutes les facultés de sa nature sont obligées de s'exercer par les plus grands efforts; mais à ces scènes intéressantes succèdent de longs intervalles de repos, pendant lesquels le guerrier ne voit rien d'assez important pour mériter son attention. Il languit, il est mélancolique dans ce temps d'indolence. L'attitude de son corps est l'emblème de l'état de

son àme : là, accroupi près du feu dans sa cabane, ici étendu

' Stadius, ap. de Bry, ïll, Jii. — Lery, ibid., lyS.

• Gumilla, I, 257. — LozaDO, De^r. del gran Chaco,'56, io3. — Riba», 8. — Ulloa, I, 249, 33;. — Marchais, IV, 43é. — Fernandez, MissioD Je los Chiquit., 35. — Barrère, p. 2o3. — Blanco, Coarers. de Piritû, 3 1 .

Oigitized

JLIVBE QUATRIÈME. 343

i Tombre de quelques arbres, il consume ses journées ^ans XLïi sommeil presque continuel ou dans une inaction Itufide qui en diffère peu. Comme les liqueurs fortes le tirent de cet état de torpeur, donnent à ses esprits un mouvement plus ra- .pide et raniment. encore plus fortement que la danse ou le jeu , il en est excessivement avide. Un sauvage qui n'est pas en action est un animal triste et pensif; mais dès qu'il boit ou qu'il a seulement Tespérance de boire d'une liqueur enivrante, il prend de la vivacité et de la gaieté ^ Quel que soit le prétexte ou l'occasion qui rassemble les Américains , la séance se termine toujours par une débauche. Plusieurs de leurs fêtes ïî'ont point d'autre objets et ils en voient arriver l'époque avec dés transports de joie. Comme ils ne sont accoutumés à contraindre aucun de leurs sentiments , ils ne mettent point de bornés à celui-ci. La fête dure souvent sans interruption pendant plusieurs jours, et quelque funestes que puissent être les suites de leurs «ces, ils ne cessent déboire que lorsquJîï île reste plus une seule goutte de liqueur. Ceux d'entre eux qui sont les plus distingués, les guerriefs les plus célèbres, les chéfe les plus renommés pour leur sagesse, n'ont pas plus d'empire sur eux-mêmes que le dernier membre de la communauté. L'attrait irrésistible d'un plaisir présent les aveugle suf les conséquences , et ces hommes , qui dans d'autres situatipns Sèftiblent doués d'une force d'àme plus qu'humaine , ne sont dans celle-ci que de vils esclaves d'un appétit brutal ,' inférieurs aux enfants en prévoyance aussi bien qu'en raison *. Lorsque leUfè •passions, qui sont naturellement fortes, sont encore excitées et enflammées par l'ivresse, ils se portent aux plus terribles excès, et la fête se termine rarement sans des actes de violence et même sans qu'il y ait du sang répandu '.

Au milieu de cette déteiuche extravagante, une circonstance mérite d'être remarquée : chez la plupart des nations américaines , il n'est pas permis aux femmes de prendre part à la fête*. Leur occupation est de préparer la liqueur, delà servir

> Melende$, Tesoros Verdad., III, 369.

« Riba», 9. — Ulloa, ï, 33B.

^ Lettres ^dif., Il, 178. --Torquemada, Mond. lod., 1, 339.

♦ Voye«laNoTE 114.

34^ HISTOIRE DE L AMÉIUQUE.

' aux convives, et d'avoir soin de leurs maris et de leum parents lorequ'ils ont perdu la raison. Rien ne prouve plus l'état d'infériorité des femmes, et le mépris avec lequel elles étaient traitées dans le Nouveau-Monde , que cet usage de les exclure d'un plaisir si recherché de tous les sauvages. Lorsqu'on dé-* couvrit l'Amérique septentrionale , les habitants ne connais- . saJent encore aucune boisson enivrante; mais les Européens ay^ntirouvé bientôt un intérêt à leur fournir des liqueurs s'piritueuses , l'ivrognerie ne tarda pas à devenir aussi universelle parmi eux que parmi les Américains des parties méridionales ; leurs femmes mêmes ont pris le même ^oût et s'y livrent avec aussi peu de décence et de modération que les hommes^.

Il serait trop long d'examiner toutes les .coutumes i>articulières qui ont excité l'étonuement des voyageurs en Amérique; mais je ne puis en passer sous silence une qui paraît aussi extraoïdioaire qu'aucune de celles dont on a parlé. Lorsqu'un Américain' devient vieux ou qu'il soufifre d^une maladie que leur médecine grossière ne pçut guérir, ses enfants ou ses parents lui ôtent la vie eux-mêmes , pour être délivrés du fardeau de le nourrir et de le soigner. Cette coutume s'est trouvée établie chez les tribus les plus sauvages dans toute retendue du œntinent, depuis la baie d'Hudson jusqu'à la rivière de la Plate; ei quelque opposée qu'elle paraisse à ces sentiments de tendresse et d^affection quiî les hommes civilisés regardent comme naturels à l'espèce humaine, l'homme semble y être conduit par la condition de la vie sauvage. Les mêmes peines et les mêmes difficultés f)Our se procurer des subsistances, qui" en quelques cas empêchent les sauvages d'élever leUrs enfiants, les obligent à terminer la vie des vieiljards et des infirma. La faiblesse de ceux-ci aurait besoin des mêmes secours que l'enfance. Les uns et les autres sont également incapables de remplir les fonctions de guerriers ou de chasseurs, et de supporter les peines ou d'échapper aux dangers auxquels les sauvages •ont si souvent exposés par leur défaut de prévoyance et d'industrie. Incapables de subvenir aux besoins ou de secourir la faiblesse des autres, ce surcroît d'embarras leur donne une impatience qui les porle à terminer une vie qu'il leur serait

' Hutchinson, Hist. of MasMcUuset's Bay, 469. — Lafitau, II, i a5. — Sa'gard» 146.

trop difficile de conserver. Cela n*cst point regardé comme un trait de cruauté , mais comme un acte de pitié. Un Américain, accablé d années ou d'infirmités, sentant qu-il ne peut plus compter sur le secours de ceux qui l'environnent, se place luimême d'un air content dans son tombeau , et c'est des mains . de ses enfants ou de ses plus proches parents qu'il reçoit le coup qui le délivre à jamais des misères de la vie ^ t IX. Après avoir considéré les peuples sauvages de TAmérique sous ces différents points de vue, et après avoir examiné leurs mœurs et leurs usages dans tant de situations diverses, \l ne reste qu'à nous former une idée générale de leur caractère , comparé avec celui des nations plus policées. L'homme, dans son état primitif, sortant pour ainsi dire des mains de la nature, est partout le môme. Dans les premiers instants de l'enfance , soit parmi les sauvages les plus bruts , soit dans la sociétéla plus civilisée, on ne lui reconnaît aucune qualité qui marque quelque distinction ou quelque supériorité. 11 parait partout susceptible de la même perfectibilité , et les talents qu'il peut acquérir par la suite, ainsi que les vertus qu'il peutde-r venir capable d'exercer, dépendent entièrement de l'état de société dans lequel il se trouve placé. Son esprit se conforme naturellement à cet état et en reçoit ses lumières et ses idées. -Ses fticultés intellectuelles sont mises en activité , en proportion des besoins habituels que sa situation lui fait éprouver et des occupations qu'elle lui impose. Les alfectlons de son cœur se développent selon les rapports qui se trouvent établis entre lui et les êtres de son espèce. Ce n'est qu'en suivant ce grand principe que nous pourrons découvrir quel est le caractère de l'homme dans Tes différents périodes de ses progrès. .

Si nous rappliquons à la vie sauvage, et que nous mesurions à cette règle les qualités de l'esprit humain dans cet état de société, nous trouverons, comme je l'ai déjà observé, que les facultés intellectuelles de l'homme doivent être extrêmement limitées dans leurs opérations. Elles sont renfermées dans l'étroite sphère de ce qu'il regarde comme nécessaire à ses besoins: tout ce qui ne s'y rapporte pas n'attire point son at-

- » Çatsani, Hist. de Xucvo Reyno dfuCrap., p. 3oo. — Piso, p. 6. — ElliSj^'oy.'j igi. — Gumilla, 1,333.

tenlion et n'est point Tobjef de ses recherches. Mais quelque bornées que puissant être les connaissances d'un sauvage, il possède parfaitement la petite portion d'idées qu'il a acquises : elles ne lui ont point été communiquées par une instruction méthodique; elles ne sont point pour lui un .objet de curiosité et de pure spéculation : c'est le résultat de ces propres observations et le fruit de son expérience; elles sont anaïogues à sa condition et à ses besoins. Tandis qu'il est engagé dans les oc-* cupations aottves de la guerre ou de la chasse , il se trouve souvent dans des situations difficiles et périlleuses , dont il ne peut se tirer que par des efforts de sagacité ; il s'engage dans des démanches où chaque pas dépend de sa pénétration à discerner le danger auquel il est exposé , et de son habileté à saisir les moyens d* y échapper.

Comme les talents des individus sont mis en activité et perfectionnés par cet exercice répété de Tesprit , ils déploient , dit- Qn, beaucoup de sagesse politique dans la conduite des affaires de leurs petites communautés. Le conseil des vieillards, délibé* rant sur les intérêts d'une bourgade américaine, et décidant de la paix ou de la guerre , a été comparé aux sénats des républiques policées , et , si l'on s'en rapporte aux voyageurs , souvent les précédés du premier ne sont pas conduits avec moins d'ordre et de sagacité que ceux des derniers. De grandes combinaisons pohtiques sont mises en œuvre pour peser les différentes mesures qu'on propose , et pour en balancer les avantages probables avec les inconvénients qui peuvent en résulter. Les chefs qui aspirent à obtenir la confiance de leurs concitoyens emploient beaucoup d'adresse et d'éloquence pour acquérir la prépondérrance dans ces assemblées *. Mais chez dès nations grossières les talents politiques ne peuvent se déployer que dans un cercle fort étroit. Partout où l'idée de proprié'té p«articulière n'est pas encore connue et où aucune juridiction criminelle n'est établie, il n'y a presque point d'occasion d'exercer aucune Ibnction depolice intérieure. Partout où il n'y a point de commerce, où il n'y a que très-peu de communication ent]^ les différentes tribus, et où les. haines nationales sont impkcables et les hostilités j^re^ua continueUeSy ii ne peut

* Gharl«Toix, Hiitj d« la Nouv. Fr., UJ, 26^.;

y avoir que peu d'objets d'intérêt public à discuter, avec ses voisins ; et ce département, qu'on pourrait appeler des affaires étrangères, n'est pas assez compliqué pour demander une politique bien profonde. Partout où les individus manquent de prévoyance et de rétlexion , au point de ne savoir prendre que rarement dfes précautions efficaces pour leur propre conservatiçn, on ne doit pas s'attendre à voir les délibérations et les mesures publiques réglées paf la cotïsidération de l'avenir.

Le génie des sauvages est de se conduire par les impressions du moment. Ils sont incapables de* former de& arrangements compliqués, relativement a leui^ conduite future. Lés assembléeâ desJiméricains sont à la vérité si fréquentes , et leurs négociations si longues et sî multipliées \ que cela donne à leurs pi*0cédés une apparence extraordinaire de sagesse ; mais c'est moins dans la profondeur de leurs vues qu'il faut en chercher •la cause que dans la froideur de leur caractère qui les rend très-lents à prendre uilS résoluéiori '. Si nous en exceptons la ligue célèbre (fui a uBi le» cinq nations du Canada en une république fédérative dont on parlera en son lieu , nous ne découvrirons parmi les nations sauvages de l'Amérique que peu de traces d'une habileté politique, qui suppose un certain degré de prévoyance ou de supériorité d'esprit. Nous verrons même chez ces (Éfiq nations, les opérations publiques plus souvent dirigées par la férocité impétueuse de leurs jeunes gens que par l'expérience et la sagesse de leurs vieillards.

En même temps que la condiÈte de l'homme dans l'état sauvage est peu favorable aux progrès de l'esprit, elle tend aussi à quelques égards à resserrer le cœur et à réprimer l'exercice de la sensibilité. Le sentiment le plus, fort qui soit dans l'âme d'un sauvage est celui de son indépendance. Il a sacrifié une si petite portiop de sa liberté naturelle en devenant membre d'une société, qu'il reste presque entièrementje seul maître de ses actions *. Il prend souvent ses résolutions seul , sans consuUer personne, sans considérer aucune relation avec ceux qui l'environnent. DansplusieurS'de ses démarches il reste aussi séparé

» Voyez la Note irS.

* CbarleToix, Hist. de la Nouv. Fr., ift, 17a,

) Fcroandes, UifiioD de loi Chi(}ait., 33.

du reste des hommes que s'il n'avait formé aucune union avec eux. Sentant combien peu il dépend des autres , il les voit avec une froide indHférence. La force même de son âme contribue à augmenter oeite insouciance : ne songeant qu'à lui-même en délibérant sur la conduite qu'il a à tenir, il n*e s'embarrasse guère des conséquences que relativement à son intérêt. Il poursuit sa carrière et se livre à ses idées sans rechercher si ce qu'il fait est agréable aux autres, s'ils peuvent en tirer- quelque avantage ou en recevoir du dommage. De là ces caprices indomptables des sauvages, cette im patience de toute espèce de gêne, cette incapacité de réprimer ou de modérer.léSxs désirs^ cette négligence et ce dédain avec lesquels ils reçoivent les conseils, enfin cette haute opinion qu'ils ont d^eux-mêmes, et le mépris qu'ils ont pour les autres. Chez eux l'orgueil de l'indépendance produit presque les mêmes effets que l'intérêt personneldans un état de société plus avancé. Par ces deux sentiments, l'individu rapporte tout à lui.* même , et, iiniqueaent occupé de satisfaire ses désirs , fait de ce seul objet la règle de sa conduite.

C'est A la même cause qu'on peut imputer la dureté de cœur et l'insensibilité qu'on reproche à tous. les peuples sauvages. Leurs âmes, peu susceptibles d'affections douces , délicates el tendres, ne peuvent être remuées que par des impressions fortes ^ Leur union sociale^est si incomplèfeque chaque individu agit comme s'il avait conservé ses droits naturels, dans toute leur intégrité. Si on lui accorde une faveur, si on lui rend un service , il les reçoit avec beaucoup de satisfaction , parce qu'il en résulte un plaisir ou un avantage pour lui; mais ce sentiment ne va pas plus loin et n'excite en lui aucune idée d'obligation; il ne sent point de reconnaissance et ne songe point à rien rendre pour ce qu'il a reçu *. Parmi les personnes même qui sont le plus étroitement unies , il y a peu de correspondance ou d'échange de ces bons offices qui fortifient l'attachement , attendrissefh lecœurel adoucissent le commerce de la vie.Leursidéesexaltéesd'indépendance donnentà leur caractère une réserve sombre qui les sépare les uns des autres. Les plus proches parents évitent mutuellement de se faire quelque de-

' Charlevoix, Hist. do h Nouv. Fr., III, âog..

• Ovicdo.Hist, lib. XVF, cap a. —Voyez li Xotç ii6,

U«m QUATRIÈME* 349

mande, de solficiter quelque» services*, de crainte d'avoir Tair de vouloir imposer aux autres une charge ou gênet leur volonté. . J'ai déjà remarqué Tinfluence de cette dureté de caractère sur la vie domestique, relativement à l'union du mari avec la femme,, de même.qua celle des pères avec les enfan^. Les effets n'en sont pas moins sensible^ dans l'exercice de ces devoirs mutuels d'affection qu'exigent souvent la faiblesse et les accidents attîichés à la nature humaine. Dans certaines tribus, lorsqu'un Am^icain est attaqué d'une rpaladie , il se voit généralement abandonné par tous ceux qui étaient autour de lui, et qui , sans s'embarasser de sa guérison , fuient dans la plus grande consternation pour éviter le danger supposé de la con- * tagion *. Chez les nations.mème où l'on n'abandonne pas ainsi .les malades, la froide indifférence avec laquejle ils sont soignés ne leur procure que de faibles consolations. Ils ne trouvent dans- leurs compagnons ni ces regards de la pitié, ni ces douces expressions, ni ces services officieux qui pourraient adoucir ou leur faire oublier leurs souffrances 'i Leurs parents les plus proches refusent souvent de se soumettre à la plus petite incommodité , t)u de se priver de. la moindre bagatelle pour les soulager ou leur être utiles *. L'âme d'un sauvage est si peu susceptible des sentiments qu'inspirent aux . hommes ces attentions qui adoucissent l'infortune, que dans' quelques provinces ^e l'Amérique les Espagnols ont jugé nécessaire de fortifier par des lois positives les devoirs communs de l'humanité, et d'obliger les maris et les femmes, les pères et les enfants, sons dos peines très-graves, à prendre soin les uns des autres dans leurs maladies ^ La môme dureté de carac-* tère est encore plus frappante dans la manière dont ils traitent les animaux. Avant l'arrivée des Eurojpéens, les naturels de l'Amérique septentrionale avaient quelques chiens apprivoisés qui les accompagnaient dans leurs chasses , et les servaient '

> De la Potherie, m, 78.

* Lettres du P. Cataneo, ap. Murn'tori Christian., T, 3og. — Du Tertre, II, 4^0. -> Lozano, 100. .— Herrera, decad. IV, lib. VIII, cap. 6; decad. V, lib. IV, cap. a. — Falkner's Descr. of Patagonia, 98.

3 Gumilla, I, 329. — Lozano, 100.

* Garcia, <>rigen., 90. — Herrera, decad. TV, lib. VID, cap. 5. * ^ S CogoIIudo, Hist. de Yucatan, p. 3oo.

350 HISTOIRE DE L'ÀUtRlQUE.

avec toute raideur et la fidélité particulières à cette espèce. Mais au lieu de c^t attachement que nos chasseurs sentent naturellement pour ces compagnons utiles de leurs plaisirs, le chasseur américain recevait avec dédain les services de son chien, le no^urrissait rarement et ne le caressait jamais *. En d'autres provinces où les animaux domestiques d'Europe ont été introduits , les Américains ont appris àjes faire servira leurs travaux ; mais on a généralement observé qu'ils les traitent très 'durement*, et n'-emploient jamais que laf violence et la cruauté pour les dompter ou les gouverner. Ainsi , dans toute la conduite de l'homme sauvage , soit à Tégard des humains ses égaux ,^ ou 'des animaux qui lui sont subordonnés , nous retrouvons le même caractère , nous reconnaissons les opérations d'une âme qui n'est occupée qu'à se satisfaire et qui n'est réglée que par son caprice, sans faire aucune attention aux idées et aux intérêts des êtres qui l'environnent.

Après avoir fait voir combien la vie sauvage est peu favorable, au développement des facultés intellectuelles et de la sensibilité du cœur^ Je a aurais pas cru nécessaire de m'arrêter sur ce qu'on en peut regarder comme les moindres défauts, si hî caractère des nations, comme celui des individus, ne se marquait plus clairement par des circonstances qui paraissent frivoles que par celles qui sont plus importontes. Le sauvage , accoutumé à se trouver dans des situations périlleuses et embarrassantes, ne comptant que sur ses propres forces, enveloppé dans ses propres pensées, ne pimtêtre qu'un animal sérieux et mélancolique. Il fait peu d'attention aux autres, et ses pensées parcourent un cercle fort étroit; De là cette taciturnité si désagréable pour les hommes habitués à la libre communication de la vie sociale. Un Américain , lorsqu'il n'est pas obligé d'agir, est souvent assis des jours entiers dans la môme posture sans ouvrir les lèvres •. Lorsqu'ils se réunissent pour aller à la guerre ou à la chasse, ils marchent d'ordinaire sur une Hgne, à (fuelque distance l'un de l'autre,' et sans se dire une parole. Ils observent le même silence en ramant ensemble dans un ca-

» Charlevoix,- Hist. d« la Nouv. Ff., Ul, i >9-337.

* Ulloa, Notic. American., 3 ta.

* Voya^i» de Bouguer, loa.

not ^ Ce n'est que lorsqu'ils sont échauffés par lès liqueurs enivrantes 6u animés par le mouvement d*une fête ou de la danse, qu'on les voit s'égayer et converser entre eux.

On peut expliquer par les mômes causes la finesse avec laquelle ils forment et exécutent leurs projets. Des hommes qui ne sont pas accoutumés à se communiquer avec franchise leurs sentiments et leurs pensées sont naturellement défiants , ne se livrent à personne et emploient une ruse insidieuse pour venir à bout de leurs desseins. Dans la société civilisée, les hommes qui par leur situation ne portent leurs désirs que sur très-peu d'objets, mais dont l'esprit est sans cesse occupé, sont les plus remarquables par l'habitude de l'artifice et de la rUsedajis la conduite de leurs petits projets. Ces circonstances doivent agir encore plus puissamment sur les sauvages, dont les vues sont également bornées, et qui suivent leur objet avec la même attention et la môme persévérance; aussi s'accoutument-ils par degrés à porter dans toutes leurs actions une subtilité dont il faut se défier; et cette disposition se fortifie par les habitudes qu'ils contractent dans les deux occupations les plos intéressantes de leur vie. La guerre est chez eux un système de ruse, où ils préfèrent le stratagème à la force ouverte, et où leur imagination est continuellement appliquée à trouver les moyens d'envelopper ou de surprendre leurs ennemis. Comme chasseurs, leur constant objet est de tendre dés -pièges au gibier qu'ils veulent détruire. Aussi l'artifice et la finesse ont été généralement regardés comme formant le caractère dislinctif de tous les sauvages. Ceux^des tribus les plus grossièretde l'Amérique sont distingués parleur adresse et leur duplicité. Ils mettent un secret impénétrable dans la combinaison de leurs plans ; ils les suivent avec une patience et une constance à toute épreuve, et il n'y a aucun raffinement de dissimulation qu'ils ne puissent employer pour en assurer le succès. Les naturels du Pérou • étaient occupés depuis plus de trente ans à concerter le plan de leur soulèvement sous la vice-royau|^ du marquis

» Charlefoix, Hist. de la Nouv. France, llî, 340.

* Le soulèremeat des Indiens Chnnchos dans la province de Tarma, et non des naturels de tout le Pérou, conîme on pourrait le croire d'après les expressions de llobertson, eut lieu en 1742. (D. L. R.)

352 HlSTOiaE P£ L'iOlÉRIQUE.

de Villa-Garcia; mais, quoique ce projel eût été communiqué A un grand nombre d'Indiens de tous les ordres, il n'en avail pas transpiré la moindre indication pendant ce long espace de temps; personne n'avait trahi son secret; aucun regard indiscret, aucune parole imprudente n'avait fait naître le moindre soupçon sur le plan qui se tramait *. Cet esprit de dissimulation . et de finesstî n'est pas moins remarquable dans }^ individus que dans les, nations. Quand ils veulent tromper ils se déguisent avec tant d'artifice qu'il est impossible de pénétrer leurs intentions, ni de démêler leurs desseins *.

S'il y a des défauts et des vices particuliers à la vie sauvage, il y a aussi des vertus qu'elle fait naître et de bonnes qualités dont elle favorise l'exercice et le développement. Les liens de la société sont si peu gênants pour les membres des tribus les plus sauvages de l'Amérique, qu'à peine éprouvent-ils quelque contrainte. De là cet esprit d'indépendance qui fait l'orgueil d'un sauvage, et qu'il regarde comme le droit inaliénable de l'homme. Incapable de se soumettre à aucun frein, et craignant ' de reconnaître un supérieur, son âme, quoique bornée dans l'exercice de ses facultés et égarée par l'erreur sur plusieurs points , acquiert par le sentiment de sa propre liberté une élévation qui donne à l'hommie en beaucoupd'occasions une force, une persévérance et une dignité étonnantes. . Si l'indépendance entretient cet esprit de fierté che^ les sauvages, les guerres perpétuelles dans lesquelles ils sont engagélj le mettent en activité. Ils ne connaissent point ces longs intervalles de tranquillité, fréquents danslçs états civilisés. Leure haines, comme je l'ai déjà observé, sont implacables et éternelles. Ils ne laissent pas languir dans l'inaction la valeur de leurs jeunes gens, et ils ont toujours la hache à la main, ou pour attaquer , ou pour se défendre. Même , dans leurs expéditions de chasse, ils sopt obligés de se tenir eri garde contre les surprises des nations ennemies dont ils sont environnés. AccoutUmés'à des alarmes continuelles ils se familiarisent avec lé danger, et le courage devient parmi eux une vertu habituelle, résultant naturellement de leur situation et fortifiée par un

» Voyage de Ulloa, lï, 309.

" Gumilla, I, 162, — CliarlevoU, Ul, 109,

exercice constant. La manière de déployer lé courage peut n'être pas chez des peuples bruts et peu nombreux la même iiue dans les états puissants et civilisés. Le système de guerre et les idées de valeur peuvent se former sur difiërents principes ; mais l'homme ne so montre darts aucune situation plus supérieur au sentiment du danger et à la crainte de la mort que dans Télat de société le plus simple et le moins cultivé.

Une autre vertu. qui distingue les sauvages, c'est leur attachement à la communauté dont ifs sont membres. La nature de leur union politique pourrait taire croire que ce tien doit être extrêmement faible; mais il y a des circonstances qui rendent Irès-puissante Tinfluence de cette forme d'association , tout imparfaite qu'elle est. Les tribus américaines ne sont pas trèspeupléiBs ; armées les unes contre les autres , ou pour satisfaire d'anciennes inimitiés, ou pour venger des injures récentes , leurs intérêts et leurs opérations ne sont ni nombreux ni . compliqués. Ce sont là des objets que l'esprit brut d'un sauvage peut comprendre aisément , et son cœur est capable de^ former des attachements si jteu étendus. Il adhère avec chali^ -. h des mesures publiques dictées par des payions semblables à celles qui règlent sa conduite. De là cette ardeur aVec laquelle les individus s'engagent dans les entreprises les plus périlleuses, ioi-sqne la communauté les juge nécessaires. De là cette haine féroce et profonde qu'ils vouent aux ennemis publics; de là ce zèle pour l'honneur de leur tribu, cet amour de leur patrie, qui les porte à braver le danger pour la faire triompher, et à supporter sans la moindre plainte les tourments les plus cruels pour ne pas la déshonorer.

Ainsi , dans toutes les situations, même les plus défavorables où des êtres humains puissent être placés, il y a* des vertus qui appartiennent particulièrement à' chaque état, des affections qu'il développe et un genre de bonheur qu'il procure. La na- ' ture bienfaisante fait plier l'esprit de l'homme à sa condition ; et ses idées et ses désirs ne s'étendent pas au delà de la forme de société à laquelle il est accoutumé. Les objets de contemplation ou de jouissance ifuo Sii situation lui présc.it«i rem. lussent et satisfont son àuie, et il auirait de la peine à c()n':evoir

.354 HISTOIRE DK L'AMÉRIQUE^

qu'un autre genre de. vie pût être heureux ou même tolérable. Le Tartare, habitué à errer sur de vastes plaines et à subsister d^i produit de ses troupeaux, croit invoquer la plus grande des malédictions sur la tête de son ennemi, en lui souhaitant d'être condamné à résider constamment dans le même lieu , et à se nourrir de l'extrémité d'une plante. Les sauvages d'Amérique, attachés aux objets qgi les intéressent, et satisfaits de leur sort , ne peuvent comprendre ni l'intention ni l'utilité des différentes commodités qui dans les sociétés policées sont devenues essentielles au^ douceurs de la vie. Loin de se plaindre de leur condition , ou de voir avec des yeux d'admiration et d'envie celle des hommes plus civilisés, ils se regardent comme les modèles de la perfection , comme les êtres qui ont le plus •de droits et de moyens pour jouir du véritable bonheur. Accoutumés à ne contraindre jamais leurs volontés ni leurs actions, ils voient avec étonnçment l'inégalité de rang et la subordination établie dans la vie policée, et considèrent la sujétion volontaire d'un homme à un autre comme une renonciation •aussi avilissante qu'inexplicable de la première prérogative de rhuipÉM)ité. Destitués de prévoyance, exempts de soins et contejals de cet état d'indolente sécurité, ils ne peuvent potnt concevoir ces précautions inquiètes, cett^ activité continuelle , ces dispositions compliquées, auxquelles les Européens ont recours pour prévenir des maux éloignés ou subvenir à des besoins futurs , et se récrient contre cette étrange folie de multiplier ainsi gratuitement les peines et les travaiyc de la vie *. La préférence qu'ils donnent à leurs mœurs se remarque dans toutes les oc- • casions. Les noms mêmes par lesquels les différentes nations de l'Amérique veulent être distinguées ont leur principe dans cette idée de leur préérninence. La dénomination que les Iroquois se donn'ent à eux-mêmes est celle de premiers des hommes *. Le mot de Caraïbe, qui est le nom primitif des féroces habitants des îles du vent, signifie peuple guerrier \ Les Cherakis, pleins du sentiment de leur supériorité, appellent les Européens des riens ou la race maudite, et se donnent le nom

* Charlevoix, Hi«U de la Nbnv. Fr., UI, 3oS- t- l^ahontan, H, 97^

« Colden, I, 3.

3 Rochefort^ Hitt. des AntUlei, ^5.

de pmplè chéri *. Le même principe a formé les idées que les autres Américains se faisaient des Européens; car quoiqu'ils parussent d'abord fort étonnés des arts et fort effrayés de la puissance de ces étrangers, ils perdirent bientôt Testime qu'ils avaient conçue pour des hommes dont ils virent ensuite que la manière de vivre étaitsi différente de la leur. Ils les appelèrent l'écume de la mer, des hommes sans père ni mère. Ils suppo-. sèrent qu'ils n'avaient point de pays à eux , puisqu'ils venaient envahir celui des autres ', ou que, ne trouvant pas de quoi subsister chez eux , ils étaient obligés d'errer sur l'Océan pour aller dépouiller ceux qui possédaient les biens qui leur manquaient.

Des hommes si contents de leur état sont bien loin d'être disposés à quitter leurs habitudes cft à adofUer celles de la vie civilisée. Le passage est trop violent pour être franchi brusquement. On a tenté de sevrer pour ainsi dire un sauvage de son genre de vie et de le familiariser avec les commodités et Its agréments de la vie sociale ; on l'a mis à portée de jouir des plaisirs et des distinctions qui sont les. principaux objets de nos désirs. Mais on l'a vu bientôt s'ennuyer et languir sous la contrainte des lois et des formes, saisir la première occasion de s'en débarrasser, et retourner avec transport dans la forêt ou le désert où il pouvait jouir d'une entière indépendance '.

J'ai enfin terminé cette esquisse difficile du caractère et des mœurs des peuples grossiers, dispersés sur le vaste continent de l'Amérique. Je n'ai point prétendu égaler, ni pour la hardiesse du dessin , ni par l'éclat et la beauté du coloris , les grands maîtres qui ont composé et embelli le tableau de la vfe sauvage. Je suis content de l'humble mérite d'avoir persisté avec une patience laborieuse à considérer mon sujet sous un grand nombre de faces diverses, et à recueillir, d'après les observateurs les plus exacts, les traits détachés et souvent trèsdéliés qui pouvaient me mettre en état de faire un portrait ressemblant à l'original.

Avant que d'achever cette partie de mon ouvrage, il est im-

' Âdair, Hist. of Amer. Indians, pt 33. •

> BenzoD, Hist. nofi orbit, life. III, cap.. ai. 2 Giaiievoix, Hist. de 1^ Noijit. France, III, 3aa«

356 fllSTOlRE DE L'AMÉRIQUE.

portant (le faire encore une observation qui servira à juslifîri' les conséquences que j'ai tirées, ou à prévenir les méprises où pourraient tomber ceux qui voudraient les examiner. Pour parvenir à connaître les habitants d'une contrée aussi vaste que l'Amérique» il faut faire une grande attention à la diversité des climats sous lesquels ils sont placés. J'ai fait voir l'influence • de cette cause, relativement à plusieurs circonstances importantes qui ont été l'objet de mes recherches; mais je n'en ai pas examiné tous les effets, et il ne faut pas négliger ce principe dans les cas particuliers où je n'en ai pas fait mention. Les provinces d'Amérique ont des températures si différentes, que cette variété seule suffit pour établir une distinction sensible entre leurs habitaiits. Danç quelque partie du globe que l'homme existe, le climat exerce une influence irrésistible sur son éUd et son caractère. Dans les pays qui approchent davantage dts extrêmes de la chaleur ou du froid, cette influence est si sensible qu'elle frappe tous les y eux. 'Soit que nous considérions plement comme un animal, ou comme un ôlrc es intellectuelles qui le rendent propre à agir et à trouverons que c'est dans les régions tempérées il a constamment acquis la plus grande perfection î soit susceptible ; c'est là que sa constitution est plus vigoureuse, sa forme plus belle, ses organes plus délicats. C'est là aussi.qu'il possède une intelligence plus étendue, une imagination plus féconde, un courage plus entreprenant, et une sensibilité d'âme qui donne naissance à des passions non-seulement ardentes, mais durables. C'est dans cette situation favorable qu'on l'a vu déployer les plus grands efforts de son génie dans la littérature, dans la politique, dans le commerce, dans la guerre, et dans tous les arts qui ni!'» -Uissent et perfectionnent la vie*.

Celte puissance du climat se fait 9*^'\\'n' t>''is fortement chez les nations sauvages et y produit uc iJus grands effets que dans les sociétés policées. Les talents des hommes civilisés s'exercent continuellement à rendre leur condition plus douce; par leurs inventions et leur industrie ils viennent à bout de remédier en grande partie aux défauts et aux inconvénients de toutes» lès

• Fer^uton'» Ës»ay ou ilie liisf. pf pivil socjcry, pqrtj lU^ cap. i.

températures. Mai§ le sauvage, dénué de prévoyance, est af- • l'eclé par toutes les circonetancea pro|)res aux lieux où il vit ; il ne pre'id aucune précaution pour améliorer sa situation ; semblable à une plante ou à un animal, il est modifié par le climat SDus lequel il est né et en éprouve l'influence dans^ toute sa force.*

En parcourant les nations sauvages de l'Amérique, la distinction naturelle entre les habitants des régions tempérées et ceux de la zone torride est très-remarquable. On peut en conséquence les diviser en deux grandes classes. L*une comprend tous les habitants de l'Amérique septentrionale depuis la rivière Saint- Laui'ent jusqu'au golfe du Mexique, avec les-babîtants du Chili et quelques petites tribus placées à l'extrémité du continent méridional. On rangera dans l'autre dasse tous les habitants dçs lies et ceux des différentes provinces qui s'étendent^depuis l'isthmedeDarien jusque vers les limites méridionales du Brésil, le long du côté oriental des Andes. Dans là première classe l'espèce humaine se montre manifestement plus pai^ailè. Les naturels y sont plus robustes, plirs actifs, plus intelligenls el plus courageux, ils possèdent au plus haut degré cette force d'àme et cert amour de l'indépendance que j'ai présentés comme le^ principales vertus de l'homme dans l'état, sauvage. U&ont défendu leur liberté avec beaucoup de courage et de persévérance contre les Européens, qui ont subjugué avec la plus grande facilité les autres nations de l'Amérique. Les naturels de la zone tempérée sont les seifls peuplesdu Nouveau-Monde qui doivent leur liberté à leur propre valeur. Les habitants de l'Amérique septentrionale, quoique environnes depuis longtemps par trois puissances* formidables de l'Europe, conservent (encore une partie de leurs anciennes possessions et continuent d'exister bomme nations indépendantes. Quoique le Chili* ait été envahi de bonne heure par les Espagnols, les habitants sont toujours en guerre avec leurs vainqueurs et ont su par une j*ésistance vigoureuse arrêter )es progrès de leurs usurpations. Dans les pays plus chauds, les hommes étant d'une coni^titution plus ÉBiible ont aussi moins de vigueur dans l'esprit; leur ca*ractère est doux, mais timide, et ils s'abandonnent davantage au goût de l'indolence et du plaisir. C'est en conséquence dans

Digitizfed by VjOOQIC

la zone torride que les Euro|#e|is ont établi plus complétemeiU leur empire sur rAmériqucr Jes plus belles et les plus fertiles provinces y sont soumises à leur joug ; et si. plusieurs tribus y

^ jouissent encore de Tindépendancev c'est parce qu'elles n'ont jamais été attaquées que par un ennemi rassasié de conquêtes et déjà en possession de territoires pi u^ étend us qu*il n'en pouvait occuper, ou bien que, pla#es dans des cantons; éloignés et inaccessibles, leur situation les a préservées de la servitude.

^ Quelque frappante que puisse paraître cette, distinction entre •les habitants des diverses régions d'Amérique, elle n*est cependant pas universelle. La disposition et le caractère des indi-, yidus,- ainsi qu^des nations, sont, comme je l'ai observé, plus puissamment affectés par les causes morales et politiques que par Tinfluence du cliïnat. Par un effet de ce principe, il y a en différentes parties de la zone torride quelques tribus qui, pour le courage, la fierté et l'amour de l'indépendance, ne sont guère inférieures aux naturels des climats plus tempérés. Nous connaissons trop peu rbistoire de ces peuples pour être en état d'indiquer les circonstances particulières auxquelles ils doivent céfte prééminence remarquable. Le fait n'en est pas xpoins èertain. Colomb fut. informé à son premier voyage qco plusieurs . des îles étaient habitues par les Caraïbes, hommes féroces, fort ' différents de leurs faibles et timides voisins. Dans la seconde expédition au Nouveau-Monde, il eut pccasion de vérifier la justesse de cet avis ; il fut lui-môme témoin de la valeur intrépide de ces peuples?. Ils ont conservé invariablement le même caractère . dans toutes les querelles postérieures qu'ils ont eues avec les Eirôpéens'; et, même de notre teqips, nous leur avons va faire une vigoureuse résistance pour défendre la seule partie de territoire que la rapacité de leurs oppresseurs eût laissée en lebr possession ^. Il s'est trouvé au Brésil quelques nations qui n'ont pas montré moins de vigueur d'âme et de bravoure à la guerre^. Les habitants de l'istlime de Darien n'ont pas craint de mesurer leurs armes avec celles des Espagnols» et ont plus

* Vie de Goloo^v chap. 47. 4^* — Voyez la Note 1 1 7

* Rochefort, H|tî. des Antilles, 53 1 .

3 Voyez la Note 118.

* Lery, ap. de Bry, III, 207.

d'une fois repoussé jces formidables conquérants K On 'pourrait citer d'autres faits. Quelque puissante et quelque étendue que puisse paraître Tintluence d'un principe particulier, ce n'est pas par une seule cause qu'il sera possible d'expliquer le caractère et les actions dés peuples. Là loi même" du climat, plus universelle peut-être dans son action qu'aucune de celles qui affectent l'espèce humaine, ne peut nous servir à juger la conduite de J'hoinme qu'au moyen d'un grand nombre d'exceptious.

\ Herrera, decad. I, lib. X, cap. i5; decad. II, passim.

Page 1