CHAPITRE PREMIER
Bien que notre intention soit de passer en revue les études et les ouvrages d'anatomie plastique, de signaler les erreurs et les succès des artistes qui, les premiers, les ont entrepris et des auteurs qui les ont publiés, nous pensons qu'il est nécessaire de remonter au delà de l'époque à laquelle ont pris naissance les *études d'anatomie humaine basées sur la dissection et de voir quels ont été les moyens d'investigation qu'eurent à leur disposition les artistes de l'antiquité.
l'anatomie plastique. i
La question que. nous devons examiner est de savoir si les artistes de la Grèce, qui ont rendu la forme humaine avec une si merveilleuse exactitude anatomique, ont puisé dans Tétude de l'anatomie les connaissances profondes dont ils ont fait preuve, et, s'ils n'ont pas e'tudié 'l'anatomie;, par quelles études autres, par quelles circonstances de milieu, ils se sont trouvés à même d'acquérir ces connaissances.
Il est incontestable que les artistes grecs sont parvenus à rendre la forme humaine avec le degré de précision anatomique le plus parfait qu'un artiste moderne puisse espérer de réaliser, fort de longues et patientes études en anatomie. De ceci quelques critiques ont pensé pouvoir conclure que les anciens auraient réellement étudié l'anatomie humaine, se seraient livrés à des dissections. Or, en examinant sérieusement la question, on arrive, comme nous allons le voir, à cette conviction qu'il n'y a pas eu, pour les artistes de la Grèce et de Rome, possibilité de puiser des renseignements dans des études anatomiques proprement dites, c'est-à-dire dans des travaux de dissection sur des cadavres humains.
Comme l'art grec n'était pas sans avoir reçu plus d'une tradition de l'art égyptien, on a pu penser que peut-être ce dernier possédait des connaissances anatomiques, et quelques auteurs ont cru trouver des arguments en faveur de cette opinion en rappelant l'habitude qu'avaient les Égyptiens d'embaumer les corps humains, opération pour laquelle ils ouvraient l'abdomen, vidaient la boîte crânienne. D'autre part, on a pu penser que des notions d'anatomie comparée auraient
été assez répandues chez les anciens, en vertu des pratiques d^apparence anatomiques qui avaient lieu dans les cérémonies des sacrifices, puisque les aruspices, après avoir dépouillé Panimal sacrifié, divisaient son corps en diverses parties et, en tout cas, examinaient attentivement certains viscères, tels que le foie et les intestins. Le D»" Chéreau, dans un savant article (voir articlQ Anat0J7îie, t. IV, i'^ série, du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, p. 206 et 207), se livrant à une critique approfondie de ces prétendues preuves que les anciens auraient poussé très loin leurs connaissances sur la construction physique de Phomme, a pu sans peine ramener ces arguments à leur juste valeur. Il fait remarquer que, sans doute, les Hébreux, les Égyptiens, les Grecs et les Romains ont pu, par des circonstances analogues à celles que nous venons de rappeler, acquérir quelque idée sur la position et la forme des principaux organes du corps, mais que ceux qui se livraient à ces manipulations des cadavres, soit d^hommes, soit d'animaux,, n'avaient aucune des conditions propres à leur faire déduire de ce qu'ils voyaient et touchaient des idées quelque peu scientifiques. Puis il ajoute avec une sévérité de jugement et une vivacité d'expression dont nous aimons à reproduire les termes : c( Que dirions-nous aujourd'hui d'un écrivain qui, en parlant de nos bouchers, viendrait nous représenter ces industriels comme doués de connaissances anatomiques étendues, parce que tous les jours ils éventrent des animaux, qu'ils détachent chaque viscère, qu'ils plongent adroitement leurs couteaux dans les articulations, qu'ils savent dépecer artistement un bœuf.
un mouton ou un veau? Qu'on interroge ces dispensateurs des victuailles publiques ; on les entendra lâcher avec une certaine emphase les mots de coiffe^ de foie, de mou, de rognons, de tuyaux, de toile, de cervelle, de filet, etc., mais on se convaincra bien vite que leurs prétendues connaissances se bornent là, et qu'ils n'ont même pas songé aux rapports qui peuvent exister entre ces parties, encore moins aux fonctions qu'elles remplissent. En un mot, le sens scientifique leur manque complètement, et l'anatomie, cette magni- . fique conquête de plusieurs siècles de travaux assidus et persévérants, a besoin, plus que toute autre science peut-être, de ce sens, de cet éclair de la raison et du génie. »
Dans toute l'antiquiié, le respect de l'homme pour le cadavre de son semblable occupait une place trop considérable dans le sentiment moral d'alors, pour qu'il soit permis de penser que des dissections anatomiques aient jamais été régulièrement ou accidentellement instituées.
N'oublions pas, du reste, que ce que nous cherchons ici, c'est de savoir si les artistes de l'antiquité ont pu recourir à l'anatomie pour analyser les formes du corps humain, et reconnaissons tout d'abord que, si les artistes avaient pu recourir à la dissection^ a fortiori les médecins de l'antiquité se seraient-ils livrés à ces études, qui pour eux eussent été incomparablen^ent plus indispensables. Ici, les renseignements sont on ne peut plus précis, puisqu'ils peuvent être puisés dans les livres mêmes des pères de la médecine. Or il est bien avéré qu'Hippocrate n'a jamais ouvert de cadavres
humains, et qu^il n'a rien écrit sur Tanatomie (Chéreau, loc. cit.). Depuis Hippocrate (quatre siècles environ avant J.-C), jusqu'à la chute de Fempire romain^ ce fut seulement à Paide de dissections sur les animaux que quelques connaissances anatomiques, relativement précises, purent ctre acquises par les médecins qui n'arrivaient pas à surmonter Thorreur inspirée par l'idée de fouiller un cadavre humain. Aristote, qui fut non seulement un grand philosophe, mais aussi un grand naturaliste, déclare que, « quant aux parties de l'homme, elles sont inconnues, et on n'en peut juger que par la ressemblance qu'elles doivent avoir avec les organes des animaux- ». Pour étudier ces organes chez les animaux, où ils devaient présenter la plus grande analogie avec les parties de l'homme, Galien, qui fut le plus grand anatomiste de l'antiquité, avait recours à des cadavres de singes; et il était arrivé par ce moyen à des connaissances si précises, comme on en juge aujourd'hui par la lecture de son
I. Il faut faire une exception pour Y Ecole d'Alexandrie, qui florissait sous les Piolémées, et où Herophile cl Érasistrate, entre les années 3o5 et 280 avant notre ère, se livrèrent avec passion à l'étude de l'anatomie du corps humain. Ils allèrent même, affirment Celse et Tenullien, jusqu'à ouvrir des criminels vivants que leur livrait le roi d'Egypte. Toutes ces recherches aboutirent uniquement à des applications médico-chirurgicales, et, après cette courte période d'anatomie sanglante, le goût des recherches anatomiques s'éteignit presque aussitôt dans FEcoIe même d'Alexandrie.
2. Aristote avait examiné la structure des quadrupèdes, oiseaux, serpents et poissons, recueillis pour lui de toutes parts, et il s'est illustré par une anatomie des animaux comparés entre eux et avec Vextérieur du corps de l'homme (Laboulbène, les Anatomistes anciens. Revue scientifique, novembre 1886, p. 642).
traité : De iisu partiiim (De Pusage des parties du corps), qu^on a peine à croire quMl n'ait pas appelé à son aide des dissections faites directement sur le corps humain. Mais il est facile de se convaincre que cette ressource lui a manqué, lorsqu^on le voit, après avoir déploré la difficulté de se procurer même des os humains, autres que les débris osseux trouvés par aventure dans les cavernes ou le lit d'un ruisseau, se féliciter de la bonne fortune qu'il a eue « d^examiner à loisir des os humains que le courant d'une rivière débordée avait jetés dans un lieu marécageux après avoir démoli un tombeau^ ». Voilà, certes, des preuves suffisantes que les médecins, et à plus forte raison les artistes de l'antiquité,
I. Dans le Liber de ossibus, Galien donne une bonne description du squelette, non de l'homme, mais du singe. Il s'estime heureux d'avoir pu examiner, à Alexandrie, deux squelettes humains, dont l'un était celui d'un criminel qu'on avait prive de sépulture, et il conseille à ceux qui veulent étudier Postéologie de se rendre dans cette ville. Le professeur Charles Daremberg a, pendant deux années consécutives, cherché au Muséum d'histoire naturelle, avec l'aide de Blainville et de Gratiolet, à reconnaître dans les descriptions de Galien, avec le texte sous les yeux, la concordance avec Tanatomie humaine ou celle des divers animaux. Ses patientes investigations lui ont démontré que jamais Galien «n'avait décrit, d'après nature, sur un cadavre humain, mais que toujours il a reproduit l'anatomie d'un mammifère, singe ou autre animal, et surtout le magot. G. Cuvier, Camper, de Blainville et d'autres avaient soupçonné ces faits, que Charles Daremberg a mis hors de doute. Nous trouvons même dans Galien l'indication du genre de mort qu'il regardait comme le plus convenable pour préparer Tanimal destiné aux explorations anatomiques. Il recommande d'étouffer la bête sous l'eau, au lieu de l'égorger ou de l'étrangler avec une corde; de la sorte, dit-il, les parties du cou seront, comme les autres, sans lésion (voir Laboulbène, les Anatomistes anciens, p. 645).
n'ont eu que peu ou pas d'enseignements d'anatomie humaine. Nous ne pouvons cependant quitter ce sujet sans citer encore un fait intéressant, résultant d'une curieuse découverte archéologique, dont MM. Charcot et Dechambre sont venus, il y a quelques années, donner Finterprétation \ Il s'agit d'une image en marbre représentant les viscères abdominaux et thoraciques vus en place, image trouvée à Rome, dans les fouilles faites sur les restes de la villa d'Antoine Musa, médecin de l'empereur Auguste. Or le thorax et les parties de squelette représentés dans cette image sont bien la charpente osseuse de Thomme; mais les viscères, et notamment le cœur, quoique placés dans un thorax et un abdomen humains, sont des viscères de singe, preuve absolue que du temps d'Auguste, c'est-à-dire à l'époque où florissaient au plus haut degré les lettres et les sciences, les Romains ne connaissaient, sur Tanatomie des parties molles (autres que le squelette), que ce qu'ils avaient pu étudier sur le singe.
I. De quelques marbres antiques concernant les études anatomiques, par J.-M. Charcot et A. Dechambre^ avec trois planches gravées {Ga:(ette hebdomadaire.de médecine et de chirurgie, iSSy, t. IV, nos 25, 27 et 3o).