‹ Histoire de l'ancien et du nouveau VitryChapitre 16 sur 41 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

PREMIER INCENDIE DE VIT» Y ET DE SON ÉGLISE , PAR LOUIS VII , DIT LE JBUNE (1) (an 1142).

On indique trois causes principales des démêlés qui s'élevèrent entre Louis vu et Thibaut , neuvième comte

(4) L'auteur des deux Fragment sur Vitry, et celui de la Géographie de la Marne , nient cet incendie de l'église et 1' rejettent comme une fable ridicule. Cependant ce fait a éle regardé comme incontestable par tous les grands historiens. On ne peut en citer un seul qui Tait nié. L'auteur même àes Fragment avoue que jusqu'à ce jour aucun écrivain , m/me le plus soupçonnent , n y a conçu le moindre doutesur cet incendie de r église. 11 est le premier qui en ait élevé. La tradition locale , qui est encore d'un grand poids dans les événemens importans , atteste cet incendie de lYglise où périrent au moins treize cents personnes. Les générations Pont transmis aux générations suivantes de bouche en bouche. 11 u'e$t pas de pire qui ne le raconte k ses enfans. Cette tradition reçut encore une nouvelle force en 1784. L'église se trouvant *rop longue et en désastre , on entreprit de la reconstruire en partie. En creusant on découvrit une grande quantité d'ossemens. et surtout de têtes disséminées dans toute l'étendue de l'église. On fut tellement persuadé qu'ils étaient les restes des malheureuses victimes de l'incendie de 1142, par Louis vu , qu'on célébra à leur intention un service funèbre auquel as-

de Champagne , et qui furent si funestes à la ville de Vitry , capitale du Perthois.

sis la toute la population ; on les déposa ensuite dans une fosse immense. »,

Cependant l'auteur des Fragment donne un démenti formel à toute l'histoire et à toute la tradition. Résumons et discutons les preuves qu'il en apporte. 11 en présente sept ; 4° l'inexistence d'uuc église dans l'enceinte de Ja ville ayant le sac de Vitry ; 2° le silence de quelques chronologistes contemporains -, 3° le silence même de saint Bernard -, 4 # l'invraisemblance d'uue telle cruauté de la part de Louis vu; 5° la fausseté du récit de Paul-Emile; 6° la ridicule supposition des remords de Louis vu , qui le déterminèrent à entreprendre la seconde croisade ; 7° enfin la découverte d'une pièce ejut atteste que IVglise Saint -Memmie est nouvellement cons.^ truite. Examinons toutes ces preuves séparément.

La première preuve que l'auteur des Fragmeiu apporte contre l'incendie de l'église, c'est l'inexistence même de l'église. Cette preuve suffirait seule pour confondre tous les historiens , si elle était solidement établie. Il l'appuie sur l'insuffisance du terrain. Il n'a oublié qu'une seule chose , c'était de le mesurer. Il nous

dit seulement : Le terrain bâti intrà fosêatas contient

arpens. Le chiffre était essentiel et tranchait toute la question; mais il l'a omis ; par conséquent toute la force de sa preuve , est anéantie.

On peut prouver , par ses propres aveux , qu'il y avait uu terrain suffisant pour une église. Il nous dit qu'avaot l'établissement du christianisme à Vitry, il y avait deux temples, l'un pour les païens , tant Gaulois que Romains , et l'autre pour les Juifs. Mais *'il y avait un terrain suffisant pour un temple païen , pourquoi n'y en aurail-il plus pour une église ? Le terrain ne change pas et reste toujours le même ; l'enceinte des anciens fossés exi te encore telle qu'elle était dans les temps primitifs. Après la conversion des payens, le temple des idoles dut recevoir une nouvelle destination ; il fut purifié et dédié

Le roi avait demandé à l'hibaut de l'accompagner dans le Poitou et l'Aquitaine pour calmer des troubles

au vrai Dieu. Il ne pouvait occuper une autre place que celle de l'église actuelle.

L'auteur des Fragment nous assure qu'il peut demeurer pour constant que les deux religions , le christianisme et le judaïsme, eurent jusqu'au xir* siècle leur cuite exerce poétiquement dans Vkturiacum. Mai* comment les chrétiens auraient-ils pu exercer leur culte sans église? H est incroyable que les Juifs eussent eu une synagogue , tandis que les chrétiens , qui formèrent toujours la grande majorité de la population , auraient été privés d'un édifice sacré ?

Mais il y avait tellement un terrain suffisant pour une église, qu'en 1236 il y en avait une qui pouvait contenir cinq ou six mille personnes , e% dont celle qui existe maintenant n'est à peu près qu'un tiers. Le terrain ne s'est pas élargi tout à coup pour recevoir cette grande église ; les fossés ne furent point recules. On ne peut donc apporter pour preuve de l'inexistence d'une église l'insuffisance du terrain, lorsqu'on peut se convaincre par ses propres yeux qu'il était suffisant.

L'auteur des Fragmens se contredit lui-même. 11 avait dit qu'il n'étàit parlé, pour la première fois, de cette église Saint- Memmie que dans la bulle du pape Anastase iv, en '1153, qui confirme au monastère de Saint-Pierre-du-Montde Châlons la possession de l'autel de Sainte-Geneviève avec les chapelles de Saint-Jacques et de Sainl-Memmie. Puis il nous assure que , suivant 'des notes historiques dont il n'indique ni la source ni l'auteur, cette chapelle fut bâtie vers l'an 1152, par Henri i <r , comte de Champagne et de Brie. Enfin il reconnaît lui-même qu'il pouvait se trouver dans la ville , avant l'inceudie de 1142, une chapelle dédiée à saint Memmie; mais il soutient qu'elle ne pouvait contenir quinze ni même treize cents personnes. En lui laissant sa dénomination de chapelle , elle devait être proportionnée à la population qui venait y assister aux offices divins, et devait être nécessairement assez vaste pour recevoir treize ou quinze cents per—

qui agitaient ces deux province» ; le comte s'y refusa ; Louis en fut irrité.

sonnes, quand les habilans s'y réfugièrent pour se soustraire aux fureu.* de Louis vu. Dans ces momens de terreur on ne cherche peint ses aises ; mais on se presse les uns contre les autres , et un petit espace peut renfermer une grande multitude. L'église actuelle peut contenir au moins deux mille deux cents personnes, comme l'auteur des Fragment s'en est cou-* vaincu lui-même en la faisant mesurer. L'église du temps de Louis vu devait être plus spacieuse , puisque la population était plus considérable.

Ainsi cette preuve si forte contre l'incendie de l'église , en 1142, qui était appuyée sur l'inexistence ou sur l'exiguïté d'une église dans l'enceinte des fossés, s'évanouit d'elle-même.

lly avait dans la ville, non-seulement l'église Saint Mena mie, mais encore la chapelle Saint- Jacques , qui, étant dans le quartier de la halle , aura moins souffert ; tous les efforts des assiégeans se tournaient contre le château. Les historiens disent que treiae ou quinze cents personnes furent la proie des flammes dans l'église principale , ce qui suppose qu'il y en avait encore d'autres-, nous voyons la chapelle Saint-Jacques figurer avec l'église Saint-Memmie , en 1152 , dix ans après l'incendie. Il n'est pas probable que le comte Henri r* r ait fiât bâtir deux églises dans un si court espace de temps. Ainsi il y avait non-seulement une église dans l'enceinte de la ville , mais même deux ; ce qui n'est point étonnant , si l'on songe que c'était l'époque où la religion brillait de son plus grand éclat.

La seconde preuve que l'auteur des Fragment apporte contre l'incendie de l'église , c'est le silence de quelques chro-, nologistes. Sigebert , Robert-du-Mont , qui étaient plus contemporains qu'Albéric , un autre chronologistc que cite le père Daniel dans son Histoire de France , et tout le torrent des t grands écrivains , attestent cet incendie de l'église de Vitry. Pour infirmer un témoignage aussi universel, il faudrait produire d'autres historiens qui nient formellement le fait; mais l'auteur des Fragment ne nous présente que quelques chro-

Le chapitre de Bourges avait élu pour archevêque , Pierre Effénouard de la Châtre ; mais la cour avait choisi

niqoenrs qui , loin de le nier , ne le révoquent pas même en doute *, ils ne contr edisent nullement ceux qui l'affirment \ ils disent simplement qoe la ville fut incendiée , sans énoncer si l'église le fut également , ou si elle fut préservée des flammes. Ce sont quelques témoins qui ne disent rien contre une nuée de témoins qui^arlenf, la balance n'est donc pas égale. C'est la n'opposer que des preuves négatives à des preuves positives. Bien plus , on peut dire que les récils de ces chroniqueurs qu'invoquent fauteur des Fragment, supposent implicite» ment Hncendie de l'église , car, en racontaut que toute la ville fut dévorée par le feu , ils font entendre que l'église, qui était au centre du bourg , en fut également la proie ; en effet, il était impossible , sans miracle , qu'elle pût échapper à un incendie qui fut si violent , qu'il se communiqua même au château , qui en était séparé par des remparts très-élevés et trèsépais.

L'auteur des Fragment s'appuie surtout sur le silence d'Albéric , moine de Trois- Fontaines -, mais il ne parle pas plus de la construction d'une nouvelle église après le désastre de Vitry. Cependant il put la voir de ses propres yeux ; il n'est mort qu'en 4242 , et elle était terminée avant 1236. Comme son silence ne prouve point qu'il n'y a vait pas d'église eu 4236, il n'est également d'aucun poids cootre l'iucendie de l'église en 4142.

L'auteur des Fragmens , pour infirmer le témoignage de Robrrt-du-Mont, qui est le chronologiste le plus contemporain , et qui l'importune le plus, nous assure qu'il avait recueilli cette table de l'incendie de l'église de Vitry dans les hôtelleries ou les cabarets de la Normandie, il aurait dû appuyer «do 'quelque pwuve authentique une accusation aussi éuange et aussi indigne de la gravité de l'histoire. Il n'est pas permis rie calomnier un auteur*, uniquement parce que son té* moignage dément nds assertions.

La troisième preuve que l 'auteur des Fragmens produit

pour ce siège Cadurce : Pierre Effénouard , dans ce conflit , alla trouver le pape Innocent u , qui le sacra

contre l'incendie de l'église , c'est le silence de saint Bernard. Dans ses lettres , qui sont au nombre de quatre cent quarante , on ne trouve aucun passage qui l'énonce ouvertement ; cependant on peut remarquer qu'il y fait allusion plusieurs fois. Il écrivit sept lettres à Louis vu. 11 lui adresse des reproches trés-véhémens sur ses fureurs ; il lui tait un crime de porter ses mains sacrilèges et sur les terres et sur les hommes et sur les églises. On sent qu'il veut parler de l'incendie de celle de Vitry. L'histoire ne nous apprend pas qu'il en ait ruiné d'autres à cette époque. Mais si saint Bernard ne s'exprime pas explicitement , ou peut donner des motifs assez légitimes de son silence. Louis vu avait fait venir saint Bernard , qui lui lit de vive voix les remontrances qu'il méritait \ U n'était plus nécessaire qu'il les répétât dans ses lettres ; il se contenta de tonner contre ses nouvelles dévastations dans la Champagne.

1) ne s'exprime pas plus formellement sur la ruine de Vitry (lue sur l'incendie de l'église. Comme son silence ne prouve point que la ville n'a pas été saccagée , de même il ne prouve pas que l'église n'a pas été incendiée; il n'est d'aucun poids contre ces deux faits.

La quatrième preuve que l'auteur des Fragment présente contre cet incendie de l'église, c'est l'invraisemblance d'une telle barbarie de la pari de Louis vu. On peut d'abord répondre que le vrai n'est pas toujours vraisemblable , surtout pour certains esprits. Vous ne pouves nier un fait précisément parce qu'il répugne à votre raison. Les faits sont de terribles logiciens qui renversent d'un seul coup tous les argumeus. C'est la massue d Hercule qui écrase tout.

£st-il étonnant qu'un jeune prince fougueux , et poussé Lors de lui par la résistance opiniâtre qu'il rencontre , se» porte à des excès dont ensuite il gémit f Dans tous les siècles ne vit-on pas des hommes s*abandonuer à leurs foreurs et fouler aux pieds tous les sentimens d'humanité? Dans, la guerre contre les Albigeois y en 1309 , Béliers , qui était le

VeUy,i. 4 i toi-même archevêque sans attendre le consentement do roi , et f etrroyâ prendra possession de son siège ;

Bertult-

repaire de ces héïiliques, fut assiégé par 500,000 croisés , qui l'emportèrent du premier assaut , massacrèrent 00,000 habitat» , et en égorgèrent 7,000 dans l'église de la Madeleine % ou ils s'étaient réfugiés , parmi lesquels se trouvaient beaucoup de catholiques. $

Il n'est pas nécessaire de recourir aux temps anciens pour avoir des exemples de barbarie. Lté siècle dernier , qui avait sans cesse à la bouche les grands mots d'humanité et de liberté , s'est livré à des horreurs que les générations futures ne pourront croire. L'homme , quand il s'abandonne à ses passions, devient le plus féroce des animaux.

La cinquième preuve que l'auteur des Fragmens apporte contre l'incendie de l'église de Vitry, c'est la eit de Paul-Emile. Il dit que le femeux discours de Bernard à Louis vn ne se trouve ni dans les lettres de ce doc teur de i'égibe, ni dans ses sermons. Saint Bernard n'a pas écrit tout ee qu'il a dit ni tout ce qu'il a fait ; il n'avait pas une correspondance suivie avec Louis tu , puisqu'il ne lui adressa que sept lettres dans tout le cours de sa vie. Il était fort inutile de lai répéter par écrit ce qu'il lui avait dit de vive voix. Pour pouvoir assurer qu'on a acquis la preuve littérale de la fausseté de ce discours, il faudrait citer des historiens contemporains qui le démentent formellement et en toutes lettres , ce que personne ne pourra jamais faire. Ainsi cette assertion de la fausseté littérale de ce discours est dénuée de toute preuve positive , et on peut la nier avec plus de droit qu'on ne Pavance.

On peut au contraire établir la vérité du récit de Paul- Emile sur des raisons solides et qu'il est difficile de contester : Paul-Emile était un homme d'un travail infatigable et d'une vie exemplaire. Il jouissait d'une grande réputation d'écrivain en Italie* U fat attiré en France par Louis xu; il fit d'immenses recherches pour composer son Histoire de Fra/ice , qui est la première que nous ayons. Juste-Iipse , qui florts-

Louis lai fit tehftét rentrée de Bourges ; Pierre Efltërîoaaf & se retira sur les terres du comte de Champagne,

saii à la même époque, en fait an grand e'Ioge. Paul-Emile pouvait puiser aux sources, compulser toutes les chronique 5 des monastères, et consulter toutes les traditions soit écrites , soit orales ; ce qui n'est pas snssi fecile trois cents ans plus tard , surtout quand des révolutions ont tout bouleversé et anéanti beaucoup de monumcrîs historiques. Cette histoire de Paul-Emile, écrite en latin , était lue de tout le monde savant , et il ne s'est pas élevé une seule voix ni pour contester ce fait de l'incendie de l'église de Vitry, ni le discours de saint Bernard à Louis vu, ni pour venger la mémoire de ce prince. C'était la un fait grave qui avait passé par toutes les bouches de générations en générations , et dont tout le monde avait la conviction.

Paul-Emile n'aurait point osé l'inventer ét accuser d'un si grand crime un des prédécesseurs de Louis xn. Ce n'eût pas été un moyen adroit de faire sa cour à ce prince , de gagner ses bonnes grâces , et d'obtenir un canonicat de la cathédrale de Paris. Louis xn ne se serait pas empressé de récompenser ainsi ses mensonges et ses atroces calomnies. 11 l'aurait forcé à se rétracter et à effacer cette tache de sang qu'il avait imprimée sur un de ses ancêtres. S'il s'y fut refusé , il l'aurait honteusement chassé de la France et renvoyé en Italie, qui était sa patrie -, mais au contraire il le combla de faveurs. Il était donc convaincu , avec tout le monde savant, de la vérité de l'incendie de l'église de Vitry.

La sixième preuve que l'auteur des Fragmens donne contre ce fait, c'est la ridicule supposition dis remords qui déterminèrent Louis ni à entreprendre la seconde croisade. Rien n'est plus dans la nature de l'honime que d'avoir des remords , quand il s'est souillé de quelque crime énorme. Peut-il s'en trouver un plus affreux que de faire périr dans les flammes treize ou quinze cents personnes de tout âge et de tout sexe qui ne vous firent aucun mal? La plupart de ceux qui se retirèrent dans l'église étaient des vieillards , des femmes , des

qui le reçut avec honneur. Le roi n^enaça Thibaut de lu. déclarer la guerre , si l'élu du pape demeurait dans ses

en fans. Les hommes d'armes qui échappèrent au carnage se sauvèrent au château. Louis vu eut été' un tigre, s'il n'eût eu aucun regret d'avoir fait périr tant d'innocens. Le remords est pour le coupable le bourreau le plus cruel et le plus inévitable. Gardez-vous de l'arracher de son cœurl Vous lui uteries un des plus grands freins qui puisse l'arrêter, et le seul supplice qui se proportionne au crime en ce monde, Louis vu chercha les moyens de se décharger du fardeau qui l'accablait. 11 crut qu'une guerre sacrée qu'il entreprendrait pour délivrer les chrétiens des barbares qui les opprimaient, servirait à expier son péché , et qu'il appaiserait le courroux du ciel , en tournant contre les ennemis de Dieu les flammes qu'il avait dirigées contre son temple et ses autels. Ainsi, la supposition des remords qui le déchiraient , loin d'être ridicule , était fondée sur l'humanité même. L'auteur des Fragment , en niant ces remords qu'éprouva Louis vu , ose dire qu'à d 9 £n— dignes mensonges , il a substitué des vérités consignées dans des mémoires originaux et authentiques , écrits par des auteurs contemporains. Je cherche dans les Fragmens ces mémoires originaux et authentiques qui démentent les remords de I ^ouis vu , et je ne trouve que ceux qui les établissent. 3e ne conçois pas uue logique aussi étrange.

Quand même on accorderait que Louis vu n*a pas incendié l'église de Vitry , il reste toujours incontestable qu'il fit périr treize ou quinze cents personnes de tout âge et de tout sexe, dont la plupart n'avait pas trempé dans ses démêlés avec Thibaut , et devaient être absolument innocentes à ses yeux. Il £,111 été un monstre s'il eût étouffé les remords d'une actiou aussi barbare. Disons deue que celui qui les nie substitue d'indignes mensqnges à des vérités , non-seulement consignées dans des mémoires originaux et authentiques , écrits par des auteurs contemporains , mais encore gravées dans le cœur humain.

La septième preuve que l'auteur des Fragmens présente

état*. Le Saint-Père irrité de ces procédés viokns , excommunia le roi , et mit le royaume en interdit.

Ce qui acheva d'aigrir Louis vu , ce fut un nouvel incident qui survint. Raoul , comte de Vermandois , grand sénéchal de France , premier ministre , proche parent et favori du roi , avait répudié sa femme Pétronille, cousine de Thibaut, pour épouser Alix Pernelle, sœur ainée de la reine. Le comte de Champagne s'opposa à ce divorce , et en écrivit fortement au pape Innocent qui se déclara pour lui , excommunia Raoul , et interdit tes èvêques qui avaient prononcé la sentence de sépara-

contre l'incendie de l'église de Vilry, et qu'il regarde comme 1a plu» forte , c'est la découverte d'une pièce de i236, dan» laquelle- le vénérable Raoul , prêtre, cure de Saint-Quenttn- 1 es-Marais , doyenné de Vitry-le-Château, abandonne en aumône perpétuelle, au prêtre de Vitry , une maison située derrière l'église Saint-Memmie , nouvellement construite « et érigée eu paroisse , pour servir de logement à ce prélre et à ses successeurs. Ce document important ne prouve nullement qu'il n'y avait aucune église à Vitry en il apprend

seulement que la construction d'un nouvel édifice religieux \enait d'èire terminée. L'ancienne église ayant été incendiée en 1442, la comtesse Blanche, qui était pleine de religion, voulut la relever de ses ruines, lui donner une splendeur qu'elle n'avait pas auparavant, et la rendre digne de son opulence. Aiusî ce document ne sert qu'à corroborer l'existence d'une ancienne église qui fut consumée par les flammes, et qu'on reconstruisit sur un nouveau plan et avec plus de magnificence. Les sept preuves que l'auteur des Fragment apporte contre l'incendie de l'église de Vitry ne sont donc appuyées que sur des fondemens ruineux , ne peuvent soutenir la plus légère discussion historique , et laisseut les témoignages des historien* dans toute le«r force.

tiou y cette action piqua le roi juqu'au vif. Citait un jeune prince âgé de vingt-quatre ans , infatué de luimepae et de sa beauté qui l'avait fait surnommer Florus, inconsidéré , fougueux , emporte" , plein d'orgueil , infiniment jaloux de la suprême autorité dont il venait d'être investi , qui ne pouvait souffrir la moindre résistance ,

qui voulait faire tout plier à ses caprices , et qui ne ménageait'pas plus les papes et les évêques que ses plus simples sujets, La postérité qui juge les rois avec une impartialité inexorable, ne l'appela point sans raison Loxiis-le^eung. Poussé par un ardent désir de se venger, il s'avance dans la Champagne avec une puissante armée , et ravage tout le pays par le fer et le feu* La terreur marche devant lui ; Vitry frémit dans l'attente de ce qui va lui arriver. Thibaut ne pouvant tenir la <fajnjpagne qontre le roi , parce qu'il n'est pa* en force pour lui résister , restaure aved promptitude les fortifications de la ville, y fait de grands amas de grains pour ; soutenir un leng stége (1), et y jette un corps de troupes.

» .il'.rti __

» (4) Dam presque toute l'enceinte de la ville, on trouve , à • fcix oi» huit pieds de profondeur, des lits de blé brûlé qui conserve parfaitement sa forme. Il y a vingt-cinq ans , en pra- ■ tiqftant un chemiri autour de l'ancienne citadelle , on découvrit' un squelette environné de tas de blé noirci par le feu , mais encore asse» intact pour qu'on pût lê distinguer. Il est à croire que ce malheureux , au moment de la prise du château , siefc.it caché dans les magasins de blé qu'on y avait établis, et , qWil périt; 4a ns^rincendie qui les' consuma. Au pied du dort— rjon'^ en remuant la -terre', oit ouvrit une fossé où étaient en— tassés des guerriers V&vec 1 toute leur armure , les uns sur les autre** En Creusant une cave dèrtiére les moulins , prés de la c»te, on trouva beaucoup de blé brûlé et une aWe* grandi

Bientôt Louis arrive aux pieds des remparts , livre plusieurs as&auts ét est toujours repoussé. Furieux de la résistance opiniâtre que les soldats et les habitans lui opposent , il fait approcher toutes les machines de guerre en usage à cette époque , battre en brèche de toutes parts , et tenter un dernier effort ; enfin il emporte la place , il passe au fil de l'épée tout ce qu'il rencontre et livre la ville aux flammes. Une grande partie

des habitans , Surtout les enfans , les jeunes filles , les femmes et les vieillards , redoutant la fureur du vainqueur s'étaient retirés dans l'église principale comme dans un asile inviolable qu'il n'oserait profaner. Mais peut-il y avoir rien de sacré pour la vengeance poussée à son dernier période ? Louis entoure le temple de ses féroces soldats , y met le feu de toutes parts , se rit des cris déehirans de toutes ces innocentes victimes , repousse à coups de lance et de traits toutes celles qui tentent de s'échapper par les portes et par les croisées , reste inexorable à toutes leurs supplications , fait périr misérablement au milieu des flammes et sous les ruines embrasées de l'édifice sacré , treize ou quinze cents , ou

trois mille cinq cents personnes de tout âge et de tout sexe. Le lendemain il attaque, avec une nouvelle

quantité de cornes de cerfs. Dans beaucoup d'autres endroits on' découvre des foyers , des chenets , des ustensiles de cui- Mhe , des marmites fracassées où étaient encore les os de bœufs qu'où faisait cuire , des afmes , des casques brises , des flèches, des javelots et des ép^es. Tout indique un incendie complet, où La plupart des habitans périrent, et dont îes maisons , réduites en cendres, restèrent assez long-temps sans être retraites:

furie le château , que l'incendie de la ville , de l'église et surtout des maisons des juifs, qui n'étaient que de poutres appuyées contre les murs du fort , avait déjà atteint, dresse toutes les machines terribles qui ou vren de larges brèches , et enfin se rend maître de cette dernière forteresse. Tout tombe sous ses coups ; il ne cesse de frapper que quand il ne trouve plus de malheureux à égorger , et qu'il ne règne plus autour de lui que l'affreux silence de la mort. Il ne poussa pas plus loin sa victoire, et revint à Paris , croyant avoir mérité les honneurs du triomphe.

Mardi jn- Mais il ne rencontre partout que des visages voilés

mit'X I >ar ' a lr * 8lessc cl * a douleur. Les Français voyaient pott.,^ dans V incendie de Vitry V aurore éCun règne épouv ' van table : le silence qu'on ne peut faire taire, apprit au vainqueur qu il était odieux à son peuple ; ses courtisans eux-mêmes > baissant les yeux à son aspect , ne purent se résoudre à le flatter. Quand le calme fut rentré dans son ame , il sentit * toute sa barbarie et eut horreur de l'excès de sa ven-

geaucc. Il avait sans cesse devant les yeux tous ces infortunés qui, se serrant autour des saints autels, lui demandaient la vie au nom du Dieu des miséricordes, lui tendaient leurs mains suppliantes , poussaient des cris, affreux , étaient inhumainement repoussés par les lances des soldats lorsqu'ils voulaient sortir , et expiraient, ou écrasés sous les débris embrasés de l'église, ou étouffés dans les tourbillons d'une épaisse fumée, pu consumés au milieu des flammes* U voyait surtout les mères , les tendres mères qui lui présentaient leurs petits enfans , et le conjuraient de leur sauver au moins* 1* vie- Ce spectacle horrible le poursuivait partout et

ne lui laissait aucun repos : « Que m'ont fait , se disait- « il , des vieillards trembla ns ', de» -femmes timides, « des vierges faibles , des enfans innocens ? Et j'en ai « fait les. victimes de mes fureurs ! Quelle victoire hon- « teuse et exécrable ! »

Il était pénétré des plus amers regrets ; il lui semblait entendre le tonnerre des vengeances divines gronder sur sa téte. Un seul assassinat est d'un poids si acrablant sur la conscience , qu'on vit dans tous les temps des meurtriers se déclarer eux-mêmes aux juges et préférer subir les chàtimens qu'ils méritaient , que d'être plus long-temps déchirés par leurs remords. Hais Louis vu avait fait périr dans les flammes treize ou quinze cents personnes de tout âge et de tout sexe , dont le plus grand nombre n'avait point trempé dans ses querelles avec le comte de Champagne , et dont l'unique crime était d'habiter Vitry. Combien il est déchiré de remords d'avoir massacré tant d'innocens î Ne pouvant plus se supporter lui-même , et la douleur de son crime le jetant dans une sorte de désespoir , il fait venir saint Bernard qui était l'oracle de l'époque. Ce saint , voyant les larmes du roi , lui dit : « Il en faut « beaucoup pour éteindre cet incendie , et pour laver « le sang que vous avez si injustement versé. » Il lui adresse les remontrances que mérite sa cruauté , lui donne les conseils convenables à sa triste position , le retire du profond accablement où il est tombe , et lui fait espérer de trouver miséricorde auprès de Dieu par une véritable pénitence. Mais Louis toujours dominé par son orgueil , et ne voulant point reculer dans la voie funeste où il était entré , oublia bientôt les avis du courageux prophète, renouvela la guerre, et la poussa

. avec la même barbarie. Bernard lui écrivit une lettre où respire u,ne sainte hardiesse î

<a Oui , dit-il , d'où peut venir que de l'enfer une « résolution qui renouvelle de tous côtés l'incendie et « le carnage , qui rouvre des plaies hideuses et encore « saignantes , qui replonge la veuve et l'orphelin dans « les pleurs ? Ne dites pas que c'est le péché du comte « de Champagne , puisqu'il s'est soumis à tout , et qu'il € est prjet à tenir ses promesses. C'est vous, prince qui , « ennemi de la paix et infidèle à votre parole , renver- « sez toutes les idées de conduite et d'honneur , en « sorte qu'on ne connaît plus les règles avec vons. »

On voit qu'il fait ici allusion au désastre de Vitry. Il adresse des reproches très-forts à l'abbé Suger, qui était ministre de Louis vu. i

« Thibaut n'a-t-il pas travaillé fidèlement à tout ce « qu'il avait promis dans cette affaire ? ne l'a-t-il pas « rempli efficacement ? Mais Louis a été surpris dans ses « propres ruses , et il est tombé dans la fosse qu'il avait «creusée. Est-ce donc cela qui l'a poussé à rendre « vaines ses conventions que vous aviez consenties ? « Etait-il juste pour cela que la colère du roi s'éttflam- « mât contre Dieu, contre son égîise, contre hii-Hcttème r « contre son royaume ? Devait-il pour célfc oublier sa € dignité an point d'accabler son vassal qui né lui avait « point manqué , qu'il n'avait pas même averti, et à « qui il n'avait pas demandé raison ? Enfin je veux « que le comte ait tort ; mais qu'a fait lVglise de Dieu ? « mais 'qu'a fait, dis-jè, îion-seuleniéht l'église de Bour- «g«s, mate celle de Chàloris , celle de Rchns , celle « de Paris ? De quel droit le roi ose-t-il piller les terres « de l'église ? .... Est-ce vous qui lui donnez de tels

« conseils?... Le mal que fait on jeune wi nte iài'est « pas imputé , mais à ses vieux ministresi >

S'il ne parle pas ouvertement de l'incendie dél^église de Vitry , a le fait assez entendre. Malgré tous ses efforts il ne pouvait réussir à rétablir la paix ; Cependant il ne se lassait point d'écrire pour l'obtenir. Son éloquente devenait plus véhémente ; les obstacles loin de rabattre lui donnaient plus de force.

« Les peuples opprimés et ruinés , dit-il , ne Cessent « de crier sur vos pas. Les ravages augmentent ; le pays € succombe. Vous demandez quelpays?Le votre, prince; « votre propre royaume. Amis et ennemis , tous consc pirent à y porter la désolation. Ce que la guerre « présente engloutit de richesses , ce qu'elle enlève de « prisonniers , ee qu'elle fait de misérables , c'est de « votre sein qu'elle les tire ; c'est le plus pur de votre « sang que vous épuisez. »

Quel philosophe a jamais défendu avec plus de zèle la cause des peuples ? Ce ne fut que l'année suivante que saint Bernard ramena heureusement la paix. Louis vu, malgré son serment indiscret, reconnut Pierre

à reprendre sa première épouse Pétronille , cousine de Thibaut ; il voulut encore expier son cri^te.

Pendant ces guerres intestines de la France , la ville d'Edesse était tombée au pouvoir des musulmans qui y firent d'affreux massacres ; toute la Palestine était menacée d'être envahie par les Barbares dont la victoire enflait le courage et le fanatisme. Les chrétiens d'Orient, qui n'avaient presque pour unique ressource qu'un jeune roi de quatorze ans , jetèrent des cris de détresse qui furent entendus de leurs frères d'Occident , et réveil-

lèrent de toutes parts cette chaleur de zèle qu'on avait rue cinquante ans auparavant au concile de Clermont , où fut décidée la première croisade. La guerre sainte allait être résolue pour voler au secours des chrétiens de la Palestine , pour accomplir le vœu qu'avait formé le prédécesseur de Louis vu , mais que la mort lui avait empêché d'exécuter , pour réparer le serment sacrilège que le roi actuel avait fait de ne point laisser entrer l'archevêque de Bourges dans cette métropole , et surtout pour effacer le crime de l'incendie de l'église de Vitry, quand saint Bernard représenta qu'il fallait auparavant consulter le souverain pontife. Le pape Eugène, qui avait été très-attendri du récit que l'évêque de Gabale lui fit des malheurs des chrétiens d'Orient , fut ravi d'avoir été prévenu "par le roi Louis , et accorda pour cette seconde croisade les mêmes indulgences qu'Urbain ii avait données pour la première. Quand saint Bernard connut cette décision , il alla trouver Louis vir, et lui adressa à peu près le discours que Paul Emile lui met dans la bouche :

Paul * Si ces larmes ne séchaient pas bientôt , elles pour— E"" 1 *» « raient éteindre la mémoire de l'incendie de Vitry ; « ajoutez-y la constance et la force, et qu'elles ne soient « pas des lamentations de femmes. Prenez des senti-* « mens plus ^nâles et plus dignes d'un roi. Avant que « le courroux du ciel ne s'arme contre vous , tournes c contre une religion barbare et contre les ennemis de € notre Dieu les flammes que vous avez dirigées contre « son temple et ses autels. Espérez enfin d'apaiser ce « Dieu très-bon et très-grand, si prévenant sa vengeance « et vous couvrant même de gloire, vous et votre peu- € pie , vous faites servir non vos forces qui ne sont

F rtjmeni.

« rien , mais celles qu'il vous a confiées , à relever son <c culte et à glorifier son nom. » Ce discours produisit son effet.

Le roi Louis vu convoqua le* états du royaume à Bourges. Saint Bernard fut chargé de prêcher la croisade. Le feu de son éloquence enflamma tous les cœurs, et les miracles qu'il opérait , firent connaître que c'était la volonté de Dieu. Le roi qui était près de lui , fut si M*rch*ntouché de son discours, qu'il se prosterna à ses genoux en implorant l'honneur de recevoir la croix de ses au- poétiqu. gustes mains. Les princes et les seigneurs imitèrent L ,T » p# l'exemple du monarque. Bernard leur partagea son manteau , et ils en firent des croix qu'ils placèrent avec vénération sur leurs vêtemens. Louis passa en Orient avec une puissante armée. Ce fut la première fois qu'on vit un roi de France marcher en Palestine à la tète de ses troupes. Si les Croisés avaient suivi les sages avis que saint Bernard leur avait donnés , ils auraient infailliblement vu se réaliser les promesses qu'il leur avait faites ; mais leurs imprudences et surtout les désordres auxquels ils se livrèrent , attirèrent sur eux le courroux du Gel, et leurs nombreuses armées, dont une seule aurait suffi pour conquérir l'Orient , recueillirent plus de honte que de gloire.

Thibaut , surnommé le Grand , non-seulement pour ses grandes qualités , mais encore parce qu'il était grand en biens , grand en force , grand en lignée , grand en courage et grand en belles actions , était en France le second après le roi , secundus à rege ; il n'alla point à la terre sainte ; mais il y envoya plusieurs de ses fils. Pour lui, il s'appliqua à réparer les désastres de la guerre que lui avait faite Louis vu , surtout à Vitry, II mourut à Lagny , en 1151.

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