‹ Histoire de l'ancien et du nouveau VitryChapitre 31 sur 41 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

combat de pringy et fin tragique de mutigny , gouverneur de vitry-le-françois, pendant la ligue •

(an 1590).

L'hérésie , après s'être insinuée en silence dans la France, jeta bientôt le masque. Il ne lui suffît plus d'être tolérée , elle voulut dominer. Henri III n'avait point d'enfans. Henri, roi de Navarre, héritier présomptif de la couronne , était retourné au calvinisme. Si une loi de l'Etat l'appelait à la couronne, une autre loi de l'État voulait que le souverain fit profession de la foi catholique. On tremblait de voir l'hérésie s'asseoir sur le trône de France, devenir la religion dominante et appesantir ensuite sa main de fer sur les catholiques fidèles , comme il arriva dans plusieurs royaumes voisins. Les ennemis du duc de Guise l'accusèrent d'exploiter ces craintes assez légitimes , de les exagérer , de les faire servir] à son ambition , et de porter secrètement ses espérances jusque sur le trône, dont il comptait en faire exclure Henri, roi de Navarre , pour

cause d'hérésie. Pour défendre la religion conlre les efforts des huguenots (on qualifiait ainsi les calvinistes de France ) , il forma une association générale si connue sous le nom de Ligue , qu'on appelait encore la Sainte- Union , où il fit entrer les catholiques tant princes que seigneurs , et même les particuliers puissants. Les principales Tilles du royaume en firent partie. La France doit à cette Union la conservation de la foi catholique. Ce fut en 1584 que la Ligue , après avoir long-temps serpenté dans les ténèbres , se montra au grand jour; elle se présenta formidable. Henri in crut l'étouffer dans sa naissance , et éluder les atteintes qu'elle pouvait porter à son autorité en s'en déclarant le chef, et il s'unit avec le duc de Guise contre Henri de Navarre. H en résulta une guerre civile qui était la sixième depuis quinze ans. La Roi de Navarre s'avança contre les catholiques commandés par le duc de Joyeuse, l'un des favoris d'Henri m, et les tailla en pièces à Coutras. Cette défaite ne servit qu'à aliéner contre Henri m l'esprit des Ligueurs , qui finirent par s'emparer de Paris , et le bloquer lui-même dans son palais, d'où il s'échappa secrètement. Ils avaient formé la résolution de donner la couronne au cardinal de Bourbon à l'exclusion de tous les princes hérétiques, si Henri in venait à mourir sans en fans. Henri ni parut se conformer à cet arrangement, qu'il autorisa par l'édit de 1588 ; mais ce ne fut qu'un trait de politique pour assembler les Etats- Généraux à Blois, et pour y attirer le duc de Guise et le cardinal son frère. Il crut ne pouvoir raffermir son autorité ébranlée qu'en les faisant massacrer tous le* deux dans son anti-chambre même. Mais ce coup de

vigueur ne fit qu'irriter encore plus les esprits. Henri m, pour se soutenir contre les Ligueurs, se réconcilia avec Henri de Navarre , et s'avança avec lui pour reprendre Paris , où le duc de Mayenne , devenu seul chef de la Ligue avait fait déclarer Henri m déchu de la couronne* La Ligue touchait à sa ruine complète , lorsqu un jeune religieux dominicain , nommé Jacques Clément , fanatisé par les discours .violens qu'il entendait , assassina Henri m. Cette mort .détacha de Henri , roi de Navarre, la plupart des seigneurs catholiques qui craignirent que la foi ne fut perdue en France si un prince hérétique montait sur le trône* Il fut obligé de se retirer dans la Normandie. Le duc de Mayenne vint l'attaquer à Arcques dans ses retranchements; mais

Henri rv mit toutes ses troupes en déroute , et reparut tout-à-coup à la tête des faubourgs de la capitale, qu'il força l'épée à la main* Le duc de Mayenne vint rassurer les Parisiens par sa présence. Henri trop faible pour entreprendre le siège de cette ville immense et bien fortifiée, se retira, et s'occupa d'autres conquêtes moins importantes dans la Touraine , le Maine , l' Anj ou et la Normandie. Le duc de Mayenne voulu t arrêter ses progrès; mais la journée d'Ivry lui fut encore plus funeste que celle d'Arcques , et lui coûta les trois quarts de son armée. Henri iv reparut sous les murs de Paris , et en forma le blocus ; mais malgré la famine affreuse qui désola cette capitale de la France , * elle ne voulut point reconnaître un roi hérétique. Philippe ii , roi d'Espagne , qui entretenait une puissante armée dans les Pays-Bas , sous les ordres du duc de Parme , commanda à son général de marcher avec toutes ses forces au secours de Paris. Henri îv fut forcé

de lever le siège. Quand les espagnols furent retirés , le Roi passa en Champagne pour soumettre les places qui tenaient à la Ligue.

Dans ces temps de troubles et de désordres, dont la religion était le prétexte , Vitry eut le malheur de voir ses citoyens divisés en deux factions ; les uns tenaient pour le parti du roi Henri îv; on les appelait royalistes : les autres étaient dévonés à la Ligue , et ils furent nommés Ligueurs. Ceux-ci avaient à leur tête Mutigny , seigneur de Minecourt , Saint-Vrain, Tournizet , et gouverneur de la ville et de la citadelle , et le comte de Saint-Pol, lieutenant de la Ligue en Champagne. Ce fat le 47 janvier, jour de Saint-Antoine 1589 qu'ils surprirent la ville et se saisirent de la citatadelle d'où ils incommodaient considérablement les habitans qui tenaient pour le Roi. Un nommé Clau- d^u,u de Lemaire, cordonnier, étant de garde à une des B?iud.n. portes de la ville fut blessé à la cuisse d'un coup de mousquet par les gens du régiment de Saint-Pol. On le dédommagea plus tard de sa blessure, et on le gratifia, le 50 janvier 1627, d'une aumône de 30 livres.

Saint-Pol s'était emparé , en 1589 , du château de Btn|i«r, Pringy situé sur une hauteur à une lieue et demie de *-m» Vitry , afin d'être plus à portée d'enlever les habitans qui sortiraient de la ville de Chàlons , et de mettre à contribution les villages voisins. Mais Philippe de Thomassin , vidame de Chàlons , gouverneur de cette ville , gentilhomme de la chambre , capitaine de cin~ quante hommes d'armes , et dévoué à Henri rv, entreprend de le chasser de ce poste. Il s'avance vers Pringy à la tête de sa petite armée. Claude de Bar , également remarquable par sa piété , son érudition [et son

courage , commande les mousquetaires et les fantassins qui avaient été choisis parmi les plus braves habitans de Ghâlons. Robert de Joyeuse , comte de Grand- Pré , se joint à eux avec un corps de troupes. Sous les ordres de tels chefs , il n'est rien que les Châlonnais n'osent tenter. Saint-Pol sort hardiment à leur rencontre , les charge avec vigueur et fait des prodiges ; mais il sent qu'il va succomber sous le nombre et rentre au château. Le lendemain l'assaut en est ordonné ; les Chàlonnais s'y portent avec une intrépidité incroyable. Les assiégés résistent avec opiniâtreté* Jamais on ne vit un semblable acharnement. Saint- Pol vole partout où le danger est le plus pressant ; il couvre de blessures Claude de Bar; il soutient une lutte terrible avec Robert de Joyeuse , comte de Grand- Pré , et le terrasse. La nuit seule sépare les combattants. Le second jour l'attaque recommence avec une nouvelle fureur. Enfin la place est emportée. Les ligueurs veulent se retirer à Vitry ; mais les Chàlonnais les poursuivent avec tant d'ardeur , et en font un si grand carnage , qu'à peine quelques-uns peuvent regagner cette place.

Claude de Bar reçut vingt-six blessures , comme on le voit sur son épitaphe qui est dans l'église Saint- Alpin , et le jeune comte de Grand-Pré perdit la vie après avoir puissamment contribué à la victoire.

L'année suivante, Mutigny éprouva un malheur beaucoup plus irréparable. Un parti de Tannée de Henri it vint mettre le siège devant la citadelle de Vitry. L'assaut fut donné* le 18 mai 1590. Mutigny se présenta courageusement sur la brèche avec ses troupes et se défendit comme un lion ; mais il fut percé

d'un coup de lance , et la citadelle fut emportée. Le lendemain, sur les neuf heures du soir, elle fut reprise par le comte de Saint-Pol } pour la Ligue. Ce seigneur y mit pour lieutenant le sieur de Frignicourt qui en demeura gouverneur après la mort de Saint-Pol tué par le duc de Guise , fils de celui qui avait été massacré à Blois.

Le nouveau gouverneur de Vitry fit élever à Mutigny une tombe magnifique , d'un marbre gris noir de sept pieds de longueur , sur trois pieds six pouces de largeur. Elle était portée sur quatre petits h'ons de même pierre et de même travail. Hutigny y est représenté par une sculpture riche et profonde , sous l'image d'un guerrier revêtu de son armure , ayant les mains jointes sur sa poitrine , la tête posée sur des coussins , et le côté percé d'une lance , dont le tronçon était demeuré dans la plaie. Il est entouré de ses* armoiries , et une inscription règne autour de la pierre funéraire sur un biseau abattu et ménagé pour la recevoir. Cette inscription , dont les caractères sont tracés en relief et avec élégance , s'exprime ainsi :

« Cigit, honoré seigneur, Jean de Mutigny, lui » vivant seigneur de Minecourt , Saint- Vrain, Tour- 2> nizet et gouverneur de la ville et citadelle de Vitry- » le-François, qui décéda le 18 mai 1590. Priez » Dieu pour son ame.

Le parti royaliste ne put reprendre la citadelle. Ilenri iv était occupé à d'autres conquêtes. Il fit , en 1592, le siège d'Epernay dont Saint-Pol s'était emparé , il y perdit le plus habile de ses généraux , le maréchal de Biron , qui eut la tête emportée d'un coup de canon , tandis que le roi avait la main sur son épaule.

Cependant au milieu du tumulte des armes , Henri iv pensait à rentrer dans le sein de l'Eglise , et se faisait instruire secrètement. Sur l'aveu même des ministres protcstans qu'on pouvait faire son salut chez les catholiques, il fît son abjuration solennelle à Saint-Denis , entre les mains de l'archevêque de Paris, et en présence d'un grand nombre de parisiens sur lesquels ce spectacle fit la plus favorable impression* Us lui ouvrirent enfin les portes de la capitale. Cependant plusieurs villes refusèrent encore de le reconnaître pour roi ; il fut obligé d'acheter fort cher leur soumission. Vitry lui coûta 20,000 écus. Quand on le félicitait que son

Gé ° d! pt ' e rovaume llu ava * 1 été en fi Q rendu y il disait avec raison ia Mame. qu'on le lui avait bien plutôt vendu.

Le sieur de Frignicourt conserva son gouvernement de Vitry. En 1607 , la ville louait une maison pour le loger. En 1608, le 11 avril, il fit rendre de grands honneurs à Henri rv revenant de Metz, qui fit son entrée dans Vitry ; on le reçut avec enthousiasme. Quand , en 1610 , il fut tombé sous un fer assassin , le prince de Condé quitta la cour et se retira à Soissons. Delà , il essaya de se rendre maître de Vitry. Mais cette ville resta fidèle à Louis xm , qui venait de monter sur le trône. Elle fit deux emprunts de 6,000 livres pour réparer ses fortifications. Le 3 octobre 1615, on y fit entrer quatre cents hommes des villages voisins pour y tenir garnison ; ils furent armés et fournis de poudre par la ville. On fit venir les seigneurs de Scrupt, du Buisson , de Blacy , et un comte pour les commander , Hccueii ct k Vll * e se chargea de les nourrir à ses frais. Le 7 deM.de du même mois, on y introduisit quatre compagnies Baihdart. ^ régiment de Reynel , outre deux du régiment de

Champagne quiy étaient déjà; on rompit même les ponts aux avenues de la ville. De cette manière , le prince de Condé échoua dans son projet.

Le sieur de Frignicourt ne jouit pas long-temps de la tranquillité qu'il avait rendue à Vitry ; la mort l'emporta le 4 mars 1616, et le 17 suivant la ville fit ses funérailles à ses frais , pour témoigner la reconnaissance qu'elle avait de sa sage administration.

Le 26 mai de la même année, le roi nomma au gouvernement de Vitry, le sieur de Bussy, seigneur de Vavray,'fils de il. de Bussy d'Amboise, marquis de RueJL ; on enregistra les lettres patentes de Sa Majesté à ce sujet. On reçut encore d'autres lettres du roi , qui nommait le sieur Micheripour son lieutenant. La ville lui fit un présent de vaisselle d'argent jusqu'à la somme de £00 livres.

Cependant la ville n'était pas encore en pleine sécurité. Le 28 mars 1619, on mit un homme au clocher pour .sonner le nombre des cavaliers qu'il découvrirait sur les avenues de la ville. On fit garde nuit et jour ; on mit les ponts levis en bon état , et on fortifia les endroits faibles. La crainte de quelque surprise augmentant , le 6 août 1620 , on fit fermer et murer les portes de Vaux et de Frignicourt , et on tendit une grosse chaine sur la rivière proche la bonde Saint-Germain.

Deux ans plus tard la ville fut encore en proie à de nouvelles alarmes. Le 15 juillet 1622, le comte Monfeld avait levé une grosse armée pour entrer en France. On travailla avec activité par corvées aux endroits faibles des fortifications de Vitry 5 on fit des provisions de poudre et de boulets. Le 31 juillet 1622, on députa vers M. le duc de Nevcrs , gouverneur de la province ,

afin qu'il envoyât des gens de guerre pour la défense de la ville. Le 22 août suivant , les habitans de Troyes levèrent une compagnie de deux, cents hommes qui fat mise en garnison à Vitry , et le 15 août il entra encore dans la ville quatre compagnies du régiment de M. de Bussy. De cette sorte , elle ne tomba point au pouvoir des ennemis.

Les habitans demandèrent l'autorisation dm démolir la citadelle pour ne plus voir leur repos troublé par les factieux qui , au premier mouvement , accouraient se renfermer dans cette forteresse et les incommodaient beaucoup. Ils en vendirent les matériaux au sieur Jacobé, qui en construisit deux maisons , Tune dans la rue de la Citadelle , et l'autre , dans la rue de Frignicourt. Pour anéantir en quelque sorte le souvenir de cette forteresse , ils effacèrent sur la tombe de Mutigny ces mots : et de la citadelle. Depuis cette époque les factions ne les troublèrent plus, et ils s'occupèrent à élever des monumens propres à consolider la paix.

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