CHAPITRE IV
PRECHE DES RELIGIONNAIRES A VITRY. BTABLISSEMENS DBS
MINIMES, DES RÉCOLLETS ET DES RBLIGIBUSBS DB LA CON- GREGATION. ON BATIT LBS GRANDES BT LES PETITES BOU- CHERIES. — construction de l'église notrb-damb sous
LE TITRE DE COLLEGIALE, BT DEMELES DU CHAPITRE AVEC LA VILLE* ( AN 1620 BT SUIVANT- )
Il s'était établi à Vitry un assez grand nombre de partisans de la religion prétendue réformée , de la secte de Calvin, et qu'on appelait religionnaires. Ils ne furent , ? jamais en majorité dans la ville, et on ne leur permit R.md»rt. point d'établir un prêche ou un temple dans son enceinte. Le 5 octobre 1612, on leur prescrivit que leur prêche devait être à cinq cents pas des portes de la ville. Il paraît qu'ils étaient d'une humeur assez remuante, qu'ils fomentaient les divisions et se portaient facilement à la révolte. Pour maintenir la tranquillité publique, on fut obligé de les désarmer dans le mois de juillet 1621. Depuis ce temps, MM. de Marolles , Ostôme etUauclerc, qui étaient de cette religion et du conseil de ville, firent refus de s'y trouver.
Le 15 mars 1628, les habitans de la religion prétendue réformée offrirent de monter la garde sans armes ou avec armes si l'on voulait leur en donner ; mais ils refusèrent de fournir aucune contribution. Gomme ils n'inspiraient aucune confiance, le 4 avril 1628 , on ne voulut point qu'ils montassent la garde , et on les contraignit de payer les taxes qu'on leur avait fixées pour les gardes. Comme ils avaient soulevé contre eux
la haine publique , ils étaient souvent en butte aux injures et même aux violences. C'est pourquoi, le 19 juillet 1636, ils demandèrent de pouvoir aller au prêche armés , afin d'être en état de se défendre s'ils étaient attaqués , et on leur permit d'y aller au nombre de cinquante seulement. Mais leur cimetière n'était point hors de la ville ; car nous voyons que le 50 octobre 1640, la ville vendit à différens particuliers, pour y bâ tir des maisons, les places au bout de la rue de Frignicourt adossées au rempart, et joignant le cimetière de ceux de la religion prétendue réformée.
L'esprit de prosélytisme était très-ardent chez les Huguenots. Ils s'efforçaient de pervertir les domestiques et les apprentis catholiques qu'ils avaient à leur service. M.F Félix de Vialard s'étant rendu à Vitry le 26 mars 1665, publia une lettre pastorale où il leur prescrivit de se retirer incessamment des maisons de ces hérétiques pour conserver leur foi intacte.
Les Huguenots tentèrent d'éluder ces défenses. Ils envoyaient leurs domestiques dans les villages où i\s avaient des biens, ou dans leur pays natal, afin qu'ils pussent trouver des prêtres plus faciles et moins expérimentés qui les admettraient à la participation des sacremens pendant le temps pascal. M* 1 * l'évêque dévoila ces ruses des sectaires, et prévint tous les prêtres de sou diocèse de se tenir sur leurs, gardes et de repousser des sacremens tous ceux qui persisteraient dans le danger de perdre la foi. Il rappelait aux pères et mères leur devoir à cet égard.
Comme les religionnaires remuaient toujours dans le royaume , et saisissaient toutes les occasions d'exciter quelques mouvemeus , Louis xiv les bannit de France
par la révocation du fameux édit de Nantes. Le 2 avril 4687, ils étaient sortis de Vitry. Comme ils étaient les plus riches habitans atfles plus industrieux, là ville se trouva fort appauvrie par leur absence et son commerce entièrement diminué. Mais elle gagna en tranquillité ce qu'elle perdit en richesse. Cependant quelques-uns des religionnaires se convertirent f revinrent à Vitry et recouvrèrent leurs biens.
On avait déjà employé différent moyens pour les ramener au catholicisme. C'était pour opposer une digue à leurs erreurs, que M 8 * Cosme Clausse , évêque de Chàlons, avait établi à Vitry-le-François, en 1620 , un couvent de Minimes très-bien bâti , où il mit douze religieux. Il unit à ce couvent le prieuré de Sainte-Croix de Vitry-en-Perthois, qui cessa d'exister. Ces religieux avaient environ 3,000 livres de rente.
La ville leur avait permis, le 16 mai 1620, de tirer des pierres dans la perrière qui lui appartenait pour être employées à la construction de leur église et de leur maison. Mais comme la guerre menaçait, le 6 août suivant les pères Minimes prêtèrent de la pierre pour les fortifications, qui leur fut payée à raison de 55 sols letoloc. La ville leur fut reconnaissante, et le 17 juillet 1 661 , elle leur donna 600 livres pour achever leur cloître.
Cosme Clausse ,'évèque de Chàlons, fonda encore un couvent de Récollets composé de vingt-quatre religieux. Le 1 er juillet 1624 la ville leur accorda l'emplacement de r ancienne citadelle, pour bâtir leur couvent et faire leur jardin. Le 10 septembre 1654 , la ville leur donna 600 livres pour faire un portail et un frontispice à leur église, au bout de la rue delà Ciladelle, attendu
que cet édifice devait servir à l'ornement et à l'embellisse* ment de la ville. Le 23 juin 1667 , elle leur fit encore don de 50 livres pour les aider^à fournir aux frais de la dédicace de leur église et de la bénir.
M* r Cosme Gausse ne s'occupa pas seulement de l'instruction scientifique et religieuse des hommes , il , s'occupa encore de celle des femmes, qui est très-importante. H fit donc élever un couvent de religieuses de la congrégation, au nombre d'environ cinquante. Le 16 mai 1626 ces religieuses ayant acquis quelques maisons pour leur logement, la ville les déchargea du paiement des lods et ventes.
Il y avait un autre monument à construire extrêmement important , c'était l'église. Vitry n'en avait qu'une en bois et qui ne devait être que momentanée. Onsongea à en bâtir une en pierres aussitôt que les circonstances le permirent. On proposa d'abord, le 29 juillet 1 628, de faire une tour en pierres surla place pour y loger l'horloge et le guet. Dans l'assemblée du 16 août suivant on chargea les officiers du conseil de ville, de choisir son emplacement et de régler la hauteur et la largeur qu'on lui donnerait. Mais ensuite on se détermina à entreprendre de construire toute l'église en pierres. Pour subvenir aux frais que cette construction nécessiterait , on eut d'abord recours à une souscription volontaire. Le 21 janvier 1629 les échevins et les marguilliers se transportèrent dans les maisons des particuliers, pour inscrire sur un registre ceux qui se proposaient de donner. Ils furent ensuite députés pour marquer les fondemens de la nouvelle église. Le 18 avril 1629 on résolut de commencer la construction par une des tours et on nomma de notables habitans pour , de concert
avec les marguilliers , en faire l'adjudication et résou- Ba Ug .<r dre les difficultés qui se présenteraient. Henry Gausse, j^"^ évêque de Châlons, vint le 24 juin suivant poserla pre- BaiM.rt. mière pierre de l'église Notre-Dame. Hais les dons volontaires furent insuffisans pour une si grande entreprise. La maladie contagieuse qui éclata sur la fin de 1631 épuisa les ressources et fit interrompre les travaux. Le 11 septembre 16531a ville fut forcée de demander à Sa Majesté la permission de lever pendant vingt ans, la somme de 4,000 livres sur les habitans catholiques et sur ceux de la religion réformée pour construire l'église e^ deux tours dans l'une desquelles seraient posés l'horloge et le guet; ce qui fut accordé. Hais la peste qui se déclara bientôt dans la ville arrêta de nouveau les travaux. En 1668 on continuait encore à lever les 4,000 livres ordonnées par lettres patentes de Sa Majesté sur les catholiques et sur les religionnaires. Le portail et les tours furent terminés en 1670, suivant l'inscription qu'on y voit. On présenta à Louis xiv, le 10 avril 1680, entre son premier et son second passage à Vitry, un placet pour qu'il lui plût de contribuer au bâtiment de l'église de Vitry ; il accéda aux vœux des habitans , et leur accorda une somme de 5,000 livres. Ce ne fut que le 2 juin 1683 qu'on transféra la grande horloge qui était au befTroy , dans la iour de l'église. Le 9 novembre 1702 les marguilliers de la fabrique de Notre-Dame furent encore obligés de demander des secours à Sa Majesté pour accélérer le bâtiment de l'église ; mais pour cet effet ils eurent besoin d'un certificat du maire et des échevins pour constater que celle église ne pouvait contenir tous les habitans dans l'état où elle était. L'édi-
fice fut continué lentement, suivant les fonds qu'on pouvait se procurer. Le 1 er août 1764 la ville fut assignée à la requête du procureur du roi , pour donner son avis sur ce que la fabrique se disposait à acheter cinq maisons pour achever la construction de l'église. Elle l'eût été si la révolution de 1789 n'eût éclaté. On a complété en 1836 le sanctuaire , niais seulement en charpente revêtue de plâtre ; ce qui n'a avancé l'édifice que momentanément, et a fait regretter les sommes assez considérables qu'on y a consacrées; elles deviendront presqu'in utiles quand on entreprendra d'exécuter en pierres tout le plan primitif.
Cependant tel qu'il est, cet édifice religieux peut passer pour un des monumens les plus remarquables du déparlement de la Marne , et le plus bel ornement de Vitry. Il est du style de la renaissance. Il n'a pas ces formes gracieuses, hardies et aériennes du moyen-àge ; mais il ne laisse pas d'être imposant et majestueux. Le portail est d'une architecture soignée ; il est surmonté de deux tours carrées assez élevées pour ne pas écraser le monument. On y voit trois portes d'un bel effet. A chaque bras de la croix est encore une porte dont Tune regarde le nord et l'autre le midi. A l'intérieur la nef principale est spacieuse. Dans toute la longueur des bas côtés, qui sont assez larges, se trouvent des chapelles ornées avec beaucoup d'élégance. Le sanctuaire est pavé en marbre ; au milieu s'élève un autel également en marbre et d'un beau travail. Tout le chœur est garni des deux côtés de stalles qui furent construites avec beaucoup de goût par les soins de M. de Bàliidart. Plusieurs tableaux dont quelques-uns sont estimés, et dont un a été donné par Louis-Philippe, décorent le temple.
On vient d'y ériger le chemin de la Croix. Les tableaux des quatorze stations sont d'une grande dimension; ils décèlent du talent dans le peintre ; cependant on y remarque quelques défauts. Les flots de lumière qui se précipitent de toutes' parts dans ce beau vaisseau, le rendent moins propre au recueUlement que nos églises gothiques.
Cette église est sous l'invocation de Notre-Dame , et elle avait le titre de collégiale ; on y avait transféré le chapitce des chanoines que la comtesse Blanche avait fondé à Vitry-en-Perthois, en 1212.
Le chapitre était curé primitif de la paroisse ; il nommait comme vicaire un chanoine qui l'administrait en son nom. Ii était composé de quatre dignitaires , qui étaient , le doyen , le trésorier , le chantre , le sous- Bau g «i . chantre, et de quinze chanoines , dont quatorze étaient nommés par le roi , et le quinzième par le chapitre de l'église cathédrale de Chàlons. Le revenu de ceux qui possédaient des dignités était d'environ six cents livres , et celui des chanoines d'environ quatre cent cinquante livres.
Ce chapitre eut quelques contestations avec la ville. En 1604 , M. Etienne Paradis , chanoine, présenta sa requête au roi , au nom du chapitre , aux fins de priver l'église paroissiale Notre-Dame du droit de minage et de l'attribuer au chapitre. Par là , on voit qu'une église paroissiale existait à Vitry avant la translation du chapitre.
En 1614, les chanoines du chapitre prétendirent ne point devoir lods et ventes pour les maisons par eux acquises.
Il parait que les habitans de Vitry auraient voulu 1
que la cure de Noire-Dame restât indépendante du chapitre , et que les offices et services se célébrassent à leur commodité ; mais le chapitre voulait être et curé de la paroisse et entièrement libre de célébrer F office canonial à l'heure qui lui serait convenable ; sinon , il voulait se retirer. A cet effet, il s'était adressé au parlement. En conséquence, le 29 juillet 4627, par arrêt du parlement , les habitans de Vitry furent mis dans l'alternative , ou de donner aux sieurs du chapitre l'église Saint-Germain , qui était l'église paroissiale de l'ancien Maucourt , et des places en suffisance pour bâtir les maisons nécessaires pour leur logement, ou consentir que lesdits sieurs du chapitre sortissent et se retirassent de la ville. L'église Saint-Germain leur fut refusée, et on leur fit sommation de déclarer s'ils entendaient continuer leur service comme ils l'avaient commencé , suivant le règlement de Monseigneur de Châions / ou se retirer ailleurs. M gr l'évêque de Cliàlons s'interposa dans ce conflit , et donna avis aux habitans de Vitry que messieurs du chapitre lui avaient présenté requête pour qu'ils pussent se retirer a Vitry-en-Perthois. Les habitans répondirent qu'ils leur avaient donné l'option de se retirer où ils jugeraient à propos , ou de rester en l'église Notre-Dame , en y faisant le service suivant le règlement fait par Monseigneur de Châions. Cependant , le 15 janvier 1626 , l'hôtel-de-ville consentit à uu accommodement , à condition que le vicaire qui serait nommé parmi eux pour faire les fonctions de curé serait présenté à la ville avant de l'être à l'cvcque. Messieurs du chapitre ne purent consentir à cette condition , et se retirèrent à Vitry-en-Perthois. Les habitans de Vitry renoncèrent enfin à leur exigence, et le 12
mars 1628 , ils firent un concordat avec les vénérables doyen et chanoines du chapitre, qui revinrent célébrer le service divin daus l'église Notre-Dame. Ce concordat fut agréé par Monseigneur de Chàlons ; il n'y eut que M. Gargam , chanoine, qui s'y opposa ; mais il perdit son procès au parlement.
Il y eut encore plus tard un autre conflit. Le 5 novembre 1681, M^l'évêque de Chàlons avait prescrit que' l'office de la cure se ferait au chœur de l'église Notre-Dame aux heures où ne se faisait point l'office canonial. Les chanoines qui voulaient être entièrement maîtres du chœur , s'étaient pourvus contre cette ordonnance, et avaient obtenu arrêt sur requête qui en défendait l'exécution. Les habitans demandèrent que Monseigneur la fit exécuter par provision , et se pourvut en la cour du parlement, contre l'arrêt obtenu par T e chapitre. Le 31 décembre 1681 , la ville intervint dans la cause pendante au parlement entre messieurs du chapitre et le sieur curé de Vitry, soutenu de monseigneur l'évêque touchant les droits de la cure , et demanda que la réunion de la cure au chapitre fût déclarée nulle, et qu'elle fut rétablie dans tous ses ' droits ; le concordat fait entre le chapitre et le sieur Fagotin, curé, le dernier septembre 1618 , ayant été conclu contre le gré, le bien et l'utilité des habitans. Il parait que ce démêlé se termina à l'amiable , et que le chapitre consentit que le service de la paroisse se fit dans le chœur aux heures qui n'étaient point remplies par l'office canonial.
Pendant que la ville de Vitry s'occupait à élever ces différens monumens, Dieu se préparait à la faire passer par de terribles épreuves.