FÊTES DE LA RAISON ET DE L'ETRE SUPREME (AN
Quand le tiers-état eut Voté la suppression des couvens , on chassa à Vitry-le-François les Récollets de leur maison . et on en fit un hôtel-de-ville. On y établit une bibliothèque publique , qu'on composa des bibliothèques particulières des couvens dont le gouvernement s'était emparé. On fit une caserne du couvent des Minimes. La chanoinerie fut abolie , et on mit la main sur ses biens. M. de la Garde, chanoine et chantre, avait légué au chapitre , par son testament daté du 12 janvier 1718, sa ferme de Maupas, ainsi que toutes les propriétés qui y étaient attachées , et qui étaient situées à Saint-Etienne de Vitry-en-Perthois , afin que le chapitre acquittât pour lui deux quarantaines chaque année. Cette fondation fut anéantie avec talft d'autres • et M. de la Garde fut frustré des prières qu'il espérait pour le repos de son ame.
Le gouvernement révolutionnaire nt se contenta pas de frapper le clergé régulier , il attaqua encore le clergé séculier qui était employé dans l'administration spirituelle des paroisses; il voulut lui imposer une prétendue constitution civile du clergé , qui était l'œuvre du philosophisme et du jansénisme , et qui détruisait l'église dans sa base. Quand il exigea le serment à cette constitution civile du clergé , les autorités municipales
de Vitry-le-François se réunirent dans l'église Notre- Dame , et engagèrent les prêtres de la paroisse à remplir le vœu de la loi. Gomme ils étaient en grande partie infectés du jansénisme, ils se montrèrent assez dociles. Le curé , qui était IL Lelevain , monta en chaire , parla sur la constitution , fit quelques réserves , prêta le serment , et engagea tous les membres de son clergé à l'imiter. Un vicaire, M. Derval, ne voulut point suivre son exemple. Il s'avança tout tremblant comme un criminel qu'on conduit au supplice , déclara qu'il ne pouvait prêter le serment qu'on exigeait de lui , et se retira à la sacristie. Maisftf . le curé et d'autres prêtres vinrent lui faire tant d instances et même de reproches , qu'ils le ramenèrent dans l'église , où il se soumit aux prescriptions de la loi. Rentré chez lui , il eut honte de sa faiblesse ; ne pouvant résister aux remords de sa t onscience, il envoya au district sa rétractation par écrit, et s'enfuit ensuite à Paris où Ton ne sait pas ce qu'il devint.
La Convention succéda à l'Assemblée nationale le 22 septembre 4792, et acheva son œuvre de destruction. Parmi les députés que Vitry-le-François y envoya, se trouvait un nommé Batellier. Il vota la mort de Louis xvi quand ce malheureux roi fut mis en jugement, et devint régicide. Pendant le règne de la terreur, il ne se signala point par d'autres actes de barbarie. Il y eut des dénonciations : mais on ne vit à Vitry-le-François aucune scène de carnage , comme dans beaucoup d'autres villes.
Cependant on eut à gémir sur de grandes profanations. Quand le culte catholique fut aboli, un vertige impie s'empara de quelques esprits. Par une dérision
sacrilège on revêiit un ane des ornemens sacerdotaux , on le promena en grande pompe dans les rues de la ville , on l'encensa , et on dit même qu'on le fit boire dans un calice. On renversa la croix magnifique qui s'élevait sur le carré de la place en face du portail de Notre-Dame , et sur ces ruines on brûla les ornemens sacrés, les linges de l'église et les saints. Les insensés! ils croyaient détruire la religion en livrant aux flammes tout ce qui contribuait à relever l'éclat de ses pompeuses cérémonies ; mais elle était soutenue d'une main qui la mettait au-dessus de toutes leurs atteintes.
Ils descendirent les cloches des tours , les brisèrent, en firent des canons ou des sous, et en jetèrent même dans la Marne. Un démocrate furibond proposait de démolir même l'église Notre-Dame pour anéantir à jamais tout vestige de religion; mais on lui répondit : « Que restera-t-il donc dans Vitry digne des regards publics ? t> Que l'impiété est aveugle dans sa fureur et dans son vandalisme ! *
Un villageois disait à un de ces admirateurs de décades et de calendriers républicains : « Vous avez beau faire , vous ne changerez point le cours du soleil ni de la lune.>
Ils voulurent montrer leur puissance en abolissant le culte qu'on doit au Créateur pour le transporter à la créature; ils adorèrent la raison. Ils établirent des fêtes et chantèrent des hymnes en son honneur ; mais pour les confondre, Dieu permit qu'ils tombassent dans tous les genres de folies. Il ne se fit dans aucun siècle autant d'extravagances et de cruautés.
L'église Notre-Dame fut convertie en temple de la Raison, puis dédiée à FÊtre-Suprême, et devint enfin un
magasin. L'incendie vint en aide aux démolisseurs et dévora, en 1794, l'église Saint-Germain, qui ne fut
plus reconstruite.
La masse de la population eut horreur de ces scènes ridicules et sacrilèges , et tint toujours du fond de ses entrailles à l'antique religion. Elle assistait aux saints mystères qui se célébraient dans le secret 5 la terreur seule comprimait ses sentimens. Avec quelle joie elle vit se rouvrir l'église de sa sainte patronne , qui la protégea pendant la tempête révolutionnaire ! Alors reparurent à Vitry une partie des prêtres qu'elle avait dispersés; on en compta jusqu'à trente. C'était la plupart des religieux et des chanoines qui avaient échappé aux désastres de la révolution. Mais la mort les a moissonnés insensiblement.
Vitry jouit pendant quelques années d'une paix profonde ; mais ensuite il se trouva à deux doigts de sa perle.