RACE, FAMILLE LINGUISTIQUE, GROUPE ETHNIQUE
(|ue toutes les races humaines se mêlent continuellenieni, ([u'elles ne se laissent loutes définir qwa pofiori, qu'une distinction tranchée entre elles, loin de réussir, est tout à fail impossible, — un exemple typique nous est offert par les populations de la vallée du Nil, — et que ce qu'on nomme un type de race pur ne se tiouve que là où des populations ont été maintenues par des circonstances extérieures dans un isolement artificiel, comme par exemple en Nouvelle- (juinée et en Australie. ^lais rien ne justifie l'hypothèse suivant laquelle l'état primitif, naturel, du genre humain se présenterait à nous dans ce cas. Loin de là, il semble bien phis naturel d'admettie (|ue cette homogénéité résulte de l'isolement et du maïKpie d'apport de sang étranger. D'importantes oppositions de races se rencontrent lorscjue, au cours de l'évolution historicpie, à la suite de migrations et de conquêtes, des peuples venant de territoiies très éloignés se heurtent directement. Mais alors se produit très vite un mélange, qui crée généralement diverses formes intermédiaires, et peut aussi, à Toccasion, aboutir à ce résultat, qu'un peuple perde entièrement son type de race et prenne un type étranger, comme c'est le cas des Ottomans et des Magyars. Mais de telles évolutions ne sont nullement le produit d'une civilisation avancée et d'un haut degré de vie historique : elles ont lieu partout sur la terre, et dans tous les temps. Les facteurs de mélange dont traitent les J^§ 33 et suiv., conquêtes, asservissement de peuples étiangers, rapt de femmes, esclavage, continuel accès d'étrangers auprès d'une tribu à titre de protégés et de métèques, hospitalité et rapports hospitaliers, échange de mai-chandises et commerce, n'ont pas été moins fréquents aux temps primitifs qu'aux épo(jues historiques. Si, dans un état évolué de civilisation, plusieurs de ces formes régressent, ceux des modes de contact qui ont progressé n'en acquièrent que plus d'influence, en même temps que l'immigration et l'émigration. Tout cela crée, lentement sans doute, mais constamment
l'Évolution politique et sociale
RACE, famille LINGUISTIQUE, GROUPE ETHNIQUE — | 37
et sans interruption, un mélange corporel et spirituel, une assimilation des divers groupements ou tribus; et ce qui dans l'espace d'une génération paraît insignifiant et indilïérent, acquiert un poids considérable dès que nous considérons une période plus étendue, — d'autant que de temps en temps reviennent les grandes crises, où certains groupements exislanis se décomposent du dedans ou bien sont rompus du dehors, et où de nouveaux groupements, composés d'un assemblage d'éléments divers, prennent la place des premiers. A ces tendances agissant dans le sens de la formation d'un genre homogène s'opposent ici encore les facteurs favorables à Tindividuation, c[ui tendent à créer dans chaque groupe particulier une manière d'être propre. C'est par le croisement et Faction réciproque de ces deux sortes de tendances que pourraient s'expliquer lesdilîérences physiques existant entre les groupes humains, dans une bien plus large mesure que par une descendance directe et pure de tout mélange à partir de types originairement distincts.
De même acquièrent aussi un type pliysique spécial, à la fa^on des populations isolées, les classes d'honuiies qui vivent au sein d'un autre ensemble de population, mais avec lesquelles toute union sexuelle est sévèrement interdite; ainsi qu'il arrive, par exemple, en Arabie, pour les forgerons entre autres.
37. Que les familles linguistiques ne coïncident en aucune façon avec les groupes physiques; qu'il existe au sein d'une même race des langues entièrement dilïerentes, et (ju'inversement des langues puissent se transporter à des peuples étrangers cpii sont parfois d'une tout autre race; que, par exemple, des langues indo-européennes soient actuellement parlées par beaucoup de peuples et d'éléments ethniques (comme les Nègres d'Amérique) qui n'ont rien de commun avec la population à qui la langue appartenait à l'origine; c'est ce qui est si universellement connu qu'il n'est pas besoin de nous y attarder. Mais il l'est également, qu'il y a dans
chaque langue une individualité spirituelle et un trésorde civilisation acquise, (jui, dans une plus ou moins large mesure, se transportent à tous ceux {|ui la parlent. Si, par suite, ceux des anthropologistes qui ne veulent s'occuper que des caractères corporels, rejettent à juste titre une division des races humaines d'a|)rès les familles linguistiques, et, par exemple, la recherche d'un lype de lace indo-européen, l'histoire, y compris l'histoire de la civilisation, n'en est pas moins également dans son droit, lorsqu'elle se lient à cette division et la regarde comme fondamentale. Cai* ce qui l'intéresse, ce sont les propriétés spirituelles et le patrimoine spirituel des peuples, tandis que lesdilîérences purement corporelles ne jouent qu'un très petit rôle dans la vie historique de ces derniers. Mais si important qu'il soit pour la connaissance historique d'établir une parenté linguistique, il ne faut pourtant jamais oublier que celle-ci ne joue un rôle dans la vie des peuples que pour autant qu'elle permet à ceux qui parlent de se comprendre directement. Passé ce point, elle n'a plus la moindre action, parce qu'elle ne peut plus parvenir à la conscience. Ce n'est que la civilisation avancée du dix-neuvième siècle qui a découvert cette parenté et l'a érigée en un facteur très important de la vie intellectuelle et des représentations, consciemment ou inconsciemment agissantes, du monde civilit^é. — Il en est de même pour la race : c'est là encore une notion tout à fait moderne. Quoiqiu^. les différences de conformation corporelle, et surtout de couleur, soient toujours tombées sous le sens, elles n'ont pas exercé la moindre influence sur l'attitude réciproque des peuples, sauf dans le cas d'un heurt entre des contrastes tranchés, non seulement dans l'apparence extérieure, mais surtout clans l'aptitude à la civilisation et la manière de penser, comme il arrive pour les Européens et les Nègres. Ici encore, ce n'est que notre époque qui a prêté au contraste extérieur une signification interne, et bien des théories, outrées jusqu'à l'absurde, ont assigné au facteui' race une im-
l'Évolution i'Oluicjue et sociale
poilance qui ne lui est jamais échue, et qui coulredit impudemment tonte expérience historique.
L'opinion populaire, suivant laquelle Thostilité envers les Juifs (antisémitisme) serait une hostilité de race, ou aurait quoi que ce fût à voir avec la race, est complètement erronée ; cette hostilité règne chez les populations qui leur sont le plus apparentées, aussi bien que chez les Européens. Il est bien connu que l'opposition des races est à peine ressentie en Orient, et que même l'aversion du nègre n'atteint à l'état complètement aigu tjue chez les peuples gernuiniques (anglais).
38. Il semble ([u'il en soit (oui à fait autrement du peuple [Volk] et du groupe ethni((ue {Volkdiim). La science hisloricjue les considère comiue des giandeurs j)rinunres, des éléments originaires dounés, sur lescjuels elle peut oi)érer comme sur qnekjue chose d'iiuurual)le, et dont elle n'a qu'à suivre révohition ultérieure. Et de fait il senil)le (jue, dans le domaine de notre connaissance historique, les peuples se laissent nettement et facilement distinguer les uns des antres, que chacun d'eux soit pourvu d'nue individualité marcjuée, qui se fait jour dans la langue, la coutume, la leligion, les dons naturels et le caractèri». .Mais ce qui doit j)ouilant nous faire hésiter, c'est d(» voir comiueul, au coujs de l'évolution historicjne, des peuples naissent et périssent, acquièrent toutes ces propriétés et les [)er(U^nt : comment, |)ar exem|)le, il V a un millier d'années, au tem|)s do la décomposition de la monarchie caioliugienue, c'est à j)eiue s'il existait un seul des peuples de l'iMirope actuelle, m>u seuleujeni (juant à la conformation extérieure, mais quant à Tessi^uce interne ; comment existaient seuls les éléments, les groupes plus petits, dont ces peuples se sont constitués ; comment, si le processus historique avait suivi un autre cours, ces éléments auraient aussi bien pu se grouper autrement, TAllernagne du Nord, par exemple, se fondant aA ec la Scandinavie ou devenant un peuple indépendant ainsi que Fe^t devenu en fait un fragment détaché d'elle, les Pays-Basj, les Provençaux et les Catalans devenant de uiéme un peuple indé-