RACE, FAMILLE LINGUISTIQUE, GROUPE ETHNIQUE
pendant entre les Français du Nord et les Espagnols ; et comment les peuples les plus vivaces sont issus d'une fusion des (déments ethni(|ues h^s plus dillereuts : tels les Italiens, les Anglais, ou, sous nos yeux, le peuple nord-américain. Et si nous examinons de i)lus près les débuts d un groupe ethnique (VolUdum^ chez les Grecs, par exemple, ou les Allemands de la plus ancienne époque, c'est peu, infiniment peu de chose, que ce qui nous reste de palpable, pour rassembler en une unité tel ou tel groupe de tribus ou de sociétés politiques complètement indépendantes. Ce qu'il y a de plus palpable, c'est encore la langue; mais celle-ci se scinde en nombreux dialectes, entre lesquels il est souvent à peine possible de se comprendre, et il est rare qu'elle sépare de façon tranchée l'un des grands groupes d'avec tous les autres. Devons-nous, par exemple, considérer les Latins, les Ombriens, les Sabins, comme un seul peuple ou comme trois peuples diiïéreiits ? et, de môme, que penser des Grecs et des Macédoniens, des Allemands et des Scandinaves ? A ce critérium s'ajoutent la concordance de mainte institution juridique,mainte de coutume, de maint culte, une certaine identité dans le caractère et la manière de vivre ; mais tout cela se trouve également, souvent avec une différence à peine sensible ou tout à fait nulle, chez d'autres groupements que nous sommes obligés de regarder comme réciproquement étran- <>-ers. D'un sentiment de communauté il n'est pas question, à moins que ce sentiment ne naisse du contraste avec ceux (jui parlent une langue étrangère, chez ceux qui ont acquis l'expérience qu'ils pouvaient se comprendre entre eux. Sans doute, au sein du groupe ethnique, plusieurs tribus ou autres formations politiciues peuvent s'unir, de façon passagère ou durable, en coalitions plus étendues ; mais très souvent cellesci (Miglobent aussi des tribus réciproquement étrangères, — des formations telles que la Suisse ne sont pas du tout rares dans rauti(|uité;. exemple : l'ÉtoHe, — tandis qu'à l'égard des tribus les plus proches parentes règne l'hostilité la plus aiguë.
L EVOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE
Il n'a même pas existé crordiiiaire un nom commun de peuple, à moins que les étrangers ne l'aient créé. Ce n'est que très graduellement, au cours de l'évolution historique ascendante, que se forme, à demi inconscienimenl d'abord, le sentiment d un lien d'ensemble plus étroit, la représeiitalioU de Tunité du groupe etliiii(|ue {Volkstiini . Le plus haut degré de ce développement, l'ich'e de iiatioualilé (Nalionalitât), est la formation la plus fine et la plus compliquée que puisse créer l'évolution historique: elle transfoiine l'unité de fait en une volonté consciente, active et créatrice, de constituer une unité spécifiquement distincte de tous les autres groupes humains, et qui se manifeste comme telle. Ainsi donc il ne peut y avoir de doute : le groupe ethnique ne s'est créé, lui aussi, que par un long processus historique, pareil à celui (|ue nous avons considéré plus haut.
.l'ai essayé de déterminer plus à fond l'essence de la nationalité (Nalionaîilalj, par différence avec le groupe elhniciue ( Vol/isliim) et l'État, dans l'écrit intitulé : Ziir Théorie und Melhodik der Gescliiclite^ 1902, p. 31 sq. (aujourd'hui : Klcine Schriflen, 1910, p. 37 sq.).
39. Ce qui nous trompe et nous fait méconnaître les facteurs réels, ce sont, ici encore, les représentations que riiomme attache à ces formations. De même que le groupement politique où il vit, de même aussi l'ensemble ethni(jue qui englobe ce grou()ement lui apparaît comme une unité donnée, existant dès l'origine et iminualde, qu'il explique, panMllement, par la communauté du sang, sans se mettre en peine de tous les phénomènes (pii prouvent ([ue la marche historique a ét('' tout autre, voire souvent alors même (jue se conserve encore (juelque information touchant l'origine historicjue de cette unité nalional(\ iMommskn n'a-l-il pas <'!('' jusqu'à tenter de concevoir la réunion, opérée par Home, des populations complètement hcUérogènes de l'Italie en uikî nouvelle unité nationale, les Ilalici, comme la réalisation d'une unité ethni(|ue, existant à l'état latent dès l'oriiriue ?
C'est ainsi que la pureté du sang et celle de la race deviennent des titres de gloire pour chaque groupement ethnique ayant le sentiment de son individualité ; toutes les institutions doivent être autochtones, issues du génie intime de la nation ; il n'est pas jusc^u'à la langue qu'on ne cherche à purifier des éléments étrangers, dont elle s'est chargée continuellement. En réalité, il ne saurait guère, nulle part sur terre, y avoir de peuples sans mélange; et plus la civilisation est haute, plus le mélange, d'ordinaire, est fort. La pureté du sang, rautochtonisme, rimpénétrabilité aux influences étrangères, tout cela est si loin de constituer des avantages, qu'un peuple est au contraire, normalement, d'autant plus fort, qu'il a accueilli un plus grand nombre d'influences étrangères, et les a fondues en une intime unité : c'est seulement lorsqu'il n'y réussit pas que le mélange est funeste. Tous les peuples et surtout toutes les nationalités de notre monde civilisé sont les produits d'un processus compliqué d'évolution, influencé par les événements historiques les plus divers; et la nationalité est si peu — (|uoi qu'elle prétende — l'expression d'une unité ethnique primitive, que, tout au contraire, sur le terrain du môme groupe ethnique et de la même unité linguistique, différentes nationalités se présentent (Anglais et Américains, .Allemands, Hollandais, Suisses), et qu'inversement, au sein de la même nationalité, les peuples qui y sont entrés peuvent maintenir une partie de leur individualité (comme c'est le cas en Angleterre et dans l'Amérique du nord, ou dans la nation, créée par Home, des Ilalici).
Aires de civilisation. Traits principaux de révolution historique. Individualité et homogénéité,
40. Celles des unités englobant des groupes étendus, dont il a jusqu'ici été question, la race, la langue et l'ensemble
L EVOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE
ethnique, ont ceci de commun, qu'elles engendrent des modifications corporelles et spirituelles, qui passent d'une façon durable dans la possessiou des groupements qui en font partie et de tout individu apj)arlenant à ces groupemeuts, et deviennent un élément héréditaire de leur individualité, de leur caractère. A côté de ces modifications prennent i)lace d'autres influences résultant de l'échange entre les groupements ; influences qui n'appartiennent qu'au domaine des biens de civilisation matériels et spirituels, et qui, par suite, n'exercent pas d'action, ou du moins n'en exercent qu'indirectement, sur le caractère et sur Tappai-ence extérieure. Ces influences mènent à la formation d'aires de civilisation, qui, par-delà les limites de la race, de la langue et du groupe ethnique, unissent les unes aux autres les formations politiques particulières, et créent entre elles une communauté de forme, de vie et de conceptions. Leur développement nous introduit directement dans le coursde la vie hiï^torique. Les éléments de civilisation communs à toute une aire viennent s'ajouter indépendamment, à titre d'acquisitions historiques, à l'individualité du groupe ethni([ue ; individualité qui peut, au sein de ces aires, se maintenir intacte aloi-s même qu'un peuple rompt consciemment avec les traditions de sa civilisation et emprunte une civilisation ou une rtdigion étrangère, comme l'a fait, avec une énergie paiticulière, le Japon moderne, mais comme Font fait de même, quoique suivant un processus plus lent, la liome antic[ue ou les peuples chrétiens et islamiques, et, plus tard, les peuph's modernes à leur tour, lorsqu'ils adoptèrent le droit romain. Il est vrai que ce (jui entre également en jeu dans cette évolution, notamment (juand l'emprunt d'un bien de civilisation étranger s'accomplit peu àpeu, ou que le faitde son ach^ption échappe au souvenir, c'est la tendance à concevoir la civilisation existante comme un produit du génie propre du peuple, une création spontanée; — tendance qui a, ici enc1)re, fi*équemment induit en erreur la recherche scientifique : par
exemple, dans le jugement à porter sur Home ou les Germains. Inversement, une civilisation d'ensemble hautement (k'veloppée, (|uand marche i\r pair avec elle une évolution politicfue nivelante, une réunion de dilîérenls peuples en un Etal u,u(,ue, universel et dénationalisé, peut mener à ce résultat, que le groupe ethnique succombe à la civilisation universelle, et que'^rindividualité n'en survive plus qu'à l'état de rudiment. Ainsi en advint-il fréquemment dans les civilisations orientales, et, plus tard, dans l'hellénistique et dans la romaine D'autres peuples, comme les peuples européens des temps modernes, ont au contraire su garder dans cette civilisation d'ensemble l'indépendance de leur individualité spirituelle et politique, et créer ainsi, au sein de la première, des oppositions diverses, qui, par le fait même de leur coucurrence récipro(|ue, se sont manifestées comme le plus puissant facteur du progrès de la civilisation.
De mémo que les aires de civilisation créent une communauté de conceptions entre les l^tats, les tribus, les peuples, en tant que touts, de même elles peuvent aussi créer une large communauté du môme genre entre des groupes particuliers, respectivement inclus dans ces sociétés. Tel est le sentiment collectif de la noblesse, sentiment qui s'étend par-delà toutes les frontières des États et des peuples (et (lui, au temps des croisades, va jusqu'à passer par-dessus l'opposition des religions), ou celui du clergé, ou celui qui, d'un pays à l'autre, unit les partis politiques (libéraux, réactionnaires, ultramontains, socialistes) et les engage à se prêter un appui réciproque et à mener une action conunune.
41. Tous les facteurs généraux agissent dans le sens d'une assimilation qui supi)rinie les contrastes entre les différents groupes hunuiins; ils tendent à ])ro(luire une homogénéité, un type unique, une parfaite égalité, interne et externe, de tous les hommes. A ces facteurs s'opposent ceux qui tendent à la dillerenciatiou, à la constitution d'une façon d'être spécifi(|ue chez chaque groupement particulier, et, au sein du groupement, chez chaque individu. Les facteurs agissant en
L EVOLUTION POLITIQUE ET SOCIALE
INDIVIDUALitÉ ET HOMOGÉNÉITÉ
Sll
ce dernier sens, nous ne pouvons qu'en pailie les reconnaître : circonstances spéciales données, quant à Tétat politique ou à la civilisation, dans les([uelles vivent clwKjue groupement et chaque honune ; conditions géographi((ues ; influences historicjues externes (ju'ils ressentent. Mais il reste encore, en l'ait d'éléjiienl [)ropr(Mnent décisif, un facteur qui se soustrait ti toute analyse : c'est la manière dont se comporte un chacun, — le groupement plus ou moins étendu et le peuple, aussi bien que riiomme individuel, — (huis les circonstances données ; la manière dont chacun manifeste son individualité (huis le fait de saisir ou de dédaigner les possibilités offertes par chacjue facteur; bref, ceque nousdésignons sous le nom d'api il udes ou de caractère. C'est là quelque chose qu'il nous est à jamais impossible d'expliquer plus avant scientificiuement, et qu'il nous faut acce[)ter comme absolument donné ; et pourtaiU c'est justement cet élément individuel, singulier, (jui détermine la nature propre et l'essence la plus intime de tout événement historique, tandis que les facteurs généraux ne contiennent que les possibilités, dont une seule, grâce à l'adjonction du facteur individuel, devient réalité. Voilà précisément pourquoi nous ne pouvons jamais construire l'histoire, mais seulement la constater comme fait.
42. Toute civilisation contient un élément dissolvant: elle désagrège les institutions anciennes, assez souvent sans être en état d'en créer de nouvelles et de durables. La discipline et la coutume anciennes, l'ancien sens collectif et l'ancienne force de résistance disparaissent; les jouissances qu'elle offre agissent comme des énervants, au moral et au physique. Ainsi se répète sans cesse à nouveau, dans les destinées extérieures et intérieures des peuples, le cycle où déjà le grand historien maure Ibn Khaldoun (1332- 1 406 après J.-C.) a reconnu la forme fondamentale de la vie historique : un peuple inculte, vigoureux, — Ibn KuALDOUNne connaissait qu(î l'histoire de l'islam et des tribus du désert appartenant à son
domaine : pourtant la même chose est vraie de tous les autres peuples |)arvenus à une civilisation supérieure; — - s'établit (huis un j)ays civilisé, et crée une civilisation supérieure, ou bien l'emprunte à la i)oj)ulation plus ancienne qu'il a subju- *ruée. Alors se pioduit d'abord une vie riche, lobuste, un progiès puissant, (jui a |)our agents un gland nombr(» d'individus distingués. Mais on même temps qu'on s'approprie la civilisation matériell<\ h^s eflets dissolvants s'en font sentir; la force militaire et le régime politi(pie se délabreut, et c'est ainsi qu'au bout d'un petit nombre de générations, le peuple jusqu'alors victorieux peut succomber devant un successeur, qui repasse à son tour par les mêmes destinées. A vrai dire, ce n'est pas là une loi delanalure, agissant aveuglément. Non seulement la constitution et la force de résistance du peuple dominateur et de sa civilisation dépendent des facteurs individuels : dons naturels de ce peuple, personnalités dirigeantes, circonstances particulières ((ui s'entrecroisent en tout moment historique (surtout, conditions politiques) ; mais encore c'est une possibilité qui s'est présentée, et qui est à son tour devenue réalité historique (cf. § 40), ({u'uii peuple surmonte les éléments dissolvants de sa civilisation et se maintienne malgré eux, ou qu'il se régénèfe du dedans et s'élève à une nouvelle et plus haute époque de
floraison.
43. C'est précisément en ces événements que se manifeste, à côté des tendances générales de l'évolution humaine, l'importance dominante des conditions accidentelles de l'existence historique, conditions propres à chaque cas d'espèce, — ainsi que rim])Ortance, non moins grande, de l'individualité.
Ainsi s'explique qu'un petit nombre de peuples soient seuls parvenus à une civilisation supérieure, et, du même coup, à une vie histori([ue complète, tandis que les plus nombreux de beaucoup ne se sont pas haussés au-dessus des degrés inféiieurs de l'existence. Les circonstances extérieures, h*s conditions géographicjues et historiques, le contact de civi-
L EVOLUTION POLITIQUE ET SOCIAL
lisations plus dévelopj)ées, tout cela contribue au résultat; mais l'élémeut décisif ii (^st j)as là. Car ce ne sont i)as les conditions extéricuires, mais l)i(Mi l(»s aptitudes et l'iiidividualité des peuples, (jui e\pli(|nciil , pour ne rappeler (piun petit noml)re d exemples, (ju'en Améii(|ue, ce ne soit (jifau Mexicpie, et surtout au Pérou, (|ue s'est fornu'e une civilisation supérieure, et non pas, en revanche, chez les autres populations indiennes, nou plus que chez les Nègres d'Afrique; ou que les Aral)es, et, à répocpu» islamique, les Maures, aient joué un grand rôle histori(|ue, mais non pas les Scythes, par exemple, en dépit de conditions tout à fait semblables; ou que les Turcs, malgré tous les succès extérieurs, ne soient jamais devenus un peuple de civilisaticm indépendante, au lieu que les Perses l'ont été jusqu'à trois fois, sous les Achéménides, les Sassanides, et (huis l'islam. Il en est de même pour l'action de personnalités indixiduelles, aussi bien (hms l'histoire |)oliti([ue ((ue (huis la vie de la civilisation. Les conditions d'un(^ aciion efficace ne cessent jamais, sous des formes changeantes, d'être données. Y a-t-il une personnalité qui puisse s'en saisirPCela (h'q)end de facteurs qui se dérobent à toute connaissance ; de la question de savoir sous ([uelle forme, et par suite avec quel eflet, celle-ci appréhemh' et iaconnc sa vie; en un mot, (h» son individualité.
44. En général, plus la civilisation est haute, plus augmente la somme de ce qui se transmet : ac(|uisitions des générations antérieures, cjui sont devenues le bien commun de la collectivité; mais d'autant plus diverses sont aussi les tâches qui s'offrent au présent, les possibilités (pi'il renferme, et d'autant plus vaste, le champ laissé à la libre activité de la volonté humaine et au caractère spécifique do l'individu, non moins (|u'à celui de la collectivité constituée par chaque groupe social. Ainsi l'un et l'autre sont à la fois de plus en plus liés et de plus en plus libres. Il peut ensuite se produire un état de choses, où la liberté d'agir cesse d'exister
INDlVIDUALITi: ET HOMOGENEITE — ^
où l'homogénéité créée par la civilisation prend le dessus et éloufï'e l'indépendance de l'individu ; où le peuple ne produit plus d'individualités mar(piées, ou du moins ne laisse plus place à une profonde action créatrice de leur part, parce (|ue le poids de la tradition est devenu trop lourd. Alors la civilisation se renverse en son contraire et se dissout ellemême, comme elle s'est édifiée auparavant. C'est ainsi qu'une civilisation peut se ruiner d'elle-même, sans succomber à l'attaque d'ennemis extérieurs : telle la civilisation antique au troisiènu^ siècle (car ce ne sont pas les Germains qui l'ont brisée; ils n'ont fait (pi'achever l'ceuvrede destruction, quand déjà elle était uKule intérieurement) ou, sous nos yeux, la civilisation islami(pie. Mais par là, justement, le champ s'ouvre à une nouvelle évolution ascendanle, (jui, de nouveau, ouvre un champ à l'individualité. Ainsi toute la vie humaine se meut entre la lutte des deux tendances, celle qui assimile et celle qui individualise; c'est dans leur conflit ininterrompu que consiste l'essence la plus intime de l'humanité. C'est leur concurrence qui explique que les groupements humains, à la dilTérence des groupements animaux, aient une évolution, et, par suite, une histoire. Si jamais l'une des d(Mix venait à régner seule d'une façon durable,— soit la parfaite anarchie du helliim omnium contra omnes, soit l'absobu^ (h)mination d'une civilisation homogène, supprimant toutes les dilîérences individuelles, et, par suite, désormais inca- ])able de tout développement, — l'f^xistence humaine serait elle-même supprimée du même coup, et l'homme, supplanté par une race qui nous serait aussi étrangère, et intérieurement aussi indifférente, que les espèces du règne animal.
L ÉVOLUTION INTELLECTUELLb
ji
Pensée primitive on mythir/ne. Ames et esprits.
45. Nous n'avons considéré jusqu'ici que Tune des faces de révolution humaine, à savoir les institutions qui résullent directement des conditions maiérielles de Texistence, et qui les expriment; nous devons nous tourner maintenant vers les facteurs spirituels, l'évolulion de la pensée, de la religion et de l'art.
Le principe de (oute pensée humaine, celui sur lequel reposent toute formation de concepts et toute formalion linguisli([ue, c est Tinslinct de causalité, cpii ol)lige à concevoir tout phénomène comme l'effet d'une cause. Juscjue (huis la décomposition (Fun phénomène en chose et en ((ualité, et dans la relation élémentaire du jugement, l'union chi sujet et du prédicat, se trouve impliqué un élément causal. Ce dualisme est immédiatement donné à l'homme. Car il éprouve en lui-même une double série d'événements, qui sont les uns par lapport aux autres dans un rapport causal : d'un côté, les événements de conscience de la sensibilité, de Vintelligence et de la volonté ; de l'autre, des mouvements corporels provoqués par les premiers, des actions volontaires.
PENSKE PRIMITIVE OU MYTHIQUE — | iO
Le dualisme du corps et de Tâme est, par suite, une expérience originelle, non pas le produit d'une réflexion, si primilive fiit-elle. :\rais le seul moyen dont dispose l'homme pour saisir intellectuellement des événemiMits extérieurs, c'est l'analogie concluant de sa propre expérience interne aux phénomènes transmis ))ar les sens. C'est ainsi cpi'il se représente les événements corporels ly compris le fait de communiquer au moyen de sons) perçus chez d'autres êtres vivants, hommes ou animaux, comme i)rovo(jués par des événements psychiques, de la même façon (pril éprouve qu'ils le sont en lui. En même temps, l'expérience enseigne (ju'il peut non seulement contraindre le corps d'autrui, lorsqu'il l'a amené en son pouvoir, mais encore agir sur l'âme d'autrui, et, par là, sur les actions d'autrui, que celle-ci provoque. Que cela soit possible, les animaux eux-mêmes, comme on sait, s'en rendent compte. Car lorsque, par exemple, ils cherchent, par des mouvements qui mendient, des tours d'adresse, des inflexions de voix, à obtenir d'un homme un don ou une caresse, ils s'eflorcent manifestement, — si nous essayons d'exprimer dans notre langue leurs événements de conscience, — non pas d'agir directement sur les mouvements extérieurs, mais bien d'agir sur l'agent intérieur qui doit les produire, et qui se fait reconnaître d'eux à l'attitude et à l'intonation de l'homme.
46. C'est encore d'après cette analogie (|ue la pensée de l'homme primitif conçoit les événements du monde extérieur, inanimé à nos yeux, qui interviennent continuellement dans sa vie, avec bien plus de puissance et d'une façon bien plus imprévisible que les hommes (le chef, par exemple) ou qu'une bête sauvage. Ce sont là encore des actions que provoque une volition de puissances considérables ; et celles-ci sont, sans doute, aussi peu connaissables aux sens, mais précisément aussi réelles que notre ame et que l'àme d'un autre homme ou d'un animal. Par suite, sur elles aussi bien que sur ces dernières, quoique bien plus difficilement, une ac-
L EVOLUTION INTELLECTUELLE
tion psychique est possible. Sans doute il n'est pas exact que la représenlation dr rinaninié soit lolalenient étrangère à riiomme primitif, j'entends le roncepurobjetsqui ne soient à ses yeux que des ohjels, non pas en outre des sujets doués d'une volonté propre et contrariani la sienne. Au contraire: la pierre ou le bois cpi'il tient cà la main, rargilecpril façonne, le sol que son pied foule ou dans letpiel il creuse, il peut très bien considérer tout cela comme de l'inanimé, comme des choses. Mais à tout moment peut émanei* de ces objets une action, cpii apparaît comme la manifestation d'une volonté indépendante, et, par conséquent, d^uie àine ; et, dès lors, ils sont à ses yeux tout aussi vivants que l'homme et l'animal, — et parlant, du même coup, pareillenjent influençables. T.a contradiction h)gi(|ue consistant on ce qu'un même objet apparaît, à un moment, comme inanimé, Tinstant (l'apres, comme vivant, n'entre pas en ligne de compte pour la psychologie de la pensée primitive : l'animal, que l'homme chasse et dont il mange la chair, ou l'ennemi qu'il tue, ne passent-ils pas assez souvent à ses yeux pour de simples objets sans aine, encore cpiVi d'autres moments les aines qui y siègent et hMii's actes i\o volonté lui |)araissent si essentiels, qu'il cherche à apaiser, conjurer ou anéantir les âmes de l'homme ou de l'animal tué? Vn autre point par où la nature inanimée{selon notre concej)tion)est i(lenli(|ue aux êtres vivants, c'est que rame n'est aucunement liée d'une façon durable et indissoluble à un corps déterminé. Car notre àme, elle aussi, se dégage du corps, non seulement dans la moit! mais encore assez souvent dans les rêves; elle peut, durant la vie comme après la mort, apparaître à d'autres individus et ngir sur eux, de même (ju'à nous aussi Tàme d'autrui peut apparaître en des rêves et des visions. 11 n'en est point autrement des Ames qui habitent dans les objets naturels, non plus que de celles qui envoient, par exemple, l'ouragan et la pluie, le tonnerre et l'éclair, la croissance et la fécondité, la maladie et la mort. L\inion avec un corps est seulement, pour celles-ci,