‹ Histoire de l'antiquité [microform]Chapitre 18 sur 172 · PENSÉE PRIMITIVE OU MYTHIQUE · texte numérisé non relu

PENSÉE PRIMITIVE OU MYTHIQUE

nécessairement échouer. Certes, nous pouvons non seulement changer l'expression verbale, mais encore séparer les phénomènes particuliers, les classer d'autre façon, et cesser de transporter immédiatement des analogies humaines aux événements naturels; c'est en cela que consiste le progrès de la pensée scientifique. Mais quant à la distinction d'un mode d'apparition extérieur, corporel, et d'un agent intérieur, immatériel, dans tous les objets du monde phénoménal, nous ne saurions jamais la supprimer : que nous la concevions, avec riiomme primitif, comme celle d'un corps et d'une àme, ou bien, avec la science de la nature, comme celle d'une matière et d'une force (énergie), ou encore que nous admettions, i)ar un complet renversement de l'expérience sensible, que le monde matériel n'est qu'une apparence sensible, produite en nous par les forces vivantes [ces dernières existant, soit en nous, soit hors de nous] ; car même alors le monde matériel reste un effet de ces forces, et par suite en diffère spécifiquement ; — et pour notre perception, c'est bien lui, malgré tout, (|ui est la réalité, tandis que les forces sont, sans doute, postulées comme des nécessités de la pensée, mais ne sont jamais percevables ni saisissables aux sens. — De grandes difficultés naissent de la terminologie, qu'il y aurait un besoin pressant à unifier une fois pour toutes au moyen d'expressions nettement définies. J'emploie constamment le mot « àme » pour désigner lagent vivant, habitant dans un corps, — ■ dont l'Ame humaine ne forme qu'un cas i)arliculier, — le mot « esprit », par contre, pour désigner un être qui n'est pas lié, ou cpji ne l'est pas nécessairement, à un corps matériel, — par conséquent dans le sens de « fantôme », sous la réserve que, dans ce dernier mot, la représentation d'un être éphémère, et, en principe, impuissant, appartenant à la basse superstition, domine trop pour qu'on puisse en faire usage dans la terminologie.

47. La façon de [)onser de Hionmio [)r[ijiilif, nous la nommons, d'après sa manifestai ion la plus significalivo, (Tuu tenue forgé par Steinthal, la pensée mythique. Elle obéit naturellemenl, comme toute autre, aux formes logiques universelles qui dominent le processus de pensée ; elle essaie, comme la pensée développée, de comprendre les impressions particulières et de les soumettre à une règle. Car comme toute formation de concepts, si complètement inconsciente qu\dle soit, iinpli(|ue déjà en elle-même une règle, la pensée la plus

primitive est elle-même forcée, dès que l'attention se dirige sur un objet (réel ou fictif), de rechercher celte règle. Mais ce qui distingue la pensée mythic|uede la pensée de l'homme évolué, c'est qu'elle est toujours uniquement dominée par l'intérêt immédiat, surtout par rinfluence ((u'un événement exerce, ou, en tout cas, pourrait exercer, sur l'homme luimême, et qu'elle reste, par suite, atlachéeau particulier et au sensible; qu'elle cherche immédiatement à saisir la cause de cha(jue eft'et, et, ce faisant, opère constamment par transla» lion directe d'analogies humaines ; et (pi'elle se contente, par suite, des explications les plus naïves, pourvu (ju'elles donnent une réponse à la question de cause. L'accord avec soimême et l'analyse logique lui sont complètement étrangers: les conceptions et les interprétations les plus contradictoires se côtoient immédiatement ; en fait d'ordre systématique, elle ne connaît (jue celui qui résulte immédiatement des formes fondamentales de la pensée, ou celui qui naît d'une tendance à arrondir en (|uelque façon les représentations, tendance qui trouve notamment sa satisfaction dans l'emploi de nombres simples (2, 3, 5, 7, 10, 12). Grâce à cette pensée mythique, tous les événements de la vie et tous les phénomènes de la nature se laissent saisir ; elle donne naissance à une foule de représentations et de récits explicatifs, étiologiques, qui se transmettent de génération en génération. Par l'eflet du pouvoir plastique de la fantaisie {^ 95), ceux-ci acquièrent alors une vie indépendante, dans laquelle ils peuvent se développer bien au delà de leur signification originelle. Il s'y attache toujours, d'autre part, quelque chose d'inquiétant, vu qu'ils parlent précisément de l'action des âmes, qui habitent mystérieusement dans les objets, et des esprits, qui errent partout dans le monde. Beaucoup de ces récits sont issus d'un naïf besoin de connaissance, ou encore du plaisir d'imaginer des histoires; du moins, sous la forme où ils nous sont connus, c'est là ce qui y domine entièrement : — par exemple, récits sur l origine du monde,

L EVOLUTION INTELLECTUELLE

OU d'un animal, ou du premier homme, ou encore sur un grand déluge, qui jadis submergea au loin la terre Mais ce qui prévaut par-dessus tout, c'est le besoin pratique : de même que, pour agir sur un homme, pour obtenir, [)ar exemple, la faveur et les bonnes grâces du chef, on doit connaître son nom, son individualité, ses besoins et sa destinée, ainsi le savoir relatif aux âmes et aux esprits fournit le moyen d'agir sur eux, de les faire servir aux fins qu'on poursuit et de s'assurer par là vie et prospérité, d'acquérir, par des relations personnelles avec les puissances du monde extérieur, d'où dépend l'existence de l'homme, une influence décisive sur elles. Ce sont ces conceplions (|ui explicjuenl ((ue la magie domine raclion et la pensée chez tous les peuples piimitifs, et qu'elle se soit, ainsi cpie la |)ensée mylhicjue, mainlenue sous forme de divers vestiges et survivances juscjue dans les plus hautes civilisations ; et c'est celle magie, à son lour, qui a donné naissance au cercle de représentalions et d'usages que nous embrassons sous le nom de religion.

Pour comprendre correctement révolulioii religieuse, il est impérieusement exigé de distinguer nettement : 1° son principe psychologicjue, la pensée mythique, et les mythes qui en sont issus (ainsi que leur survivance sous ibrme de contes, etc.) ; 2« la magie, qui repose sur ce principe, c'est-à-dire les relations créées, ])our un momeni particulier, entre hommes et esprits; et 3'^ la religion, — c'est-à-dire les représentations réglées, issues par évolution de la pensée mythique et de la magie, — qui transforme les esprits en dieux, et crée entre eux et les hommes une relation réglée. La fameuse délinilion de Sculeieh- MACHER, qui fait de la religion le pur sentiment d'une dépendance, est beaucoup Irop vague et laisse échai)per le facteur décisif: elle ne donne que la condition nécessaire à la naissance de la religion, non Tessence de la religion elle-même. Celle-ci consiste bien plutôt dans le rapport personnel que contractent un groupe humain et l'homme individuel à l'égard des puissances dont ils se sentent dépendants, dans l'union immédiate et immédiatement efficace qui se crée entre eux, et qui, par suite, n'est pas momentanée, mais durable et indissoluble. La religion concjoit, i)ar suite, ces puissances comme des puissances volontaires, fût-ce, dans les religions avancées, sous une

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