‹ Histoire de l'antiquité [microform]Chapitre 25 sur 172 · LES PREMIERS STADES DE LÉVOLUTION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LES PREMIERS STADES DE LÉVOLUTION RELIGIEUSE

chez les Égyptiens et, pour une part, chez les Grecs ; chez les Israélites aussi, quelque chose de semblable a lieu, quand David fait de ses fds des prêtres. En ce cas, ou bien il peut se former au sein d'un peuple une couche supérieure unissant à sa situation sociale et à sa profession temporelle l'aptitude native à l'exercice des fonctions sacerdotales, comme en Egypte ; ou bien l'effet |)eut être de rendre impossible la constitution de toute espèce de classe sacerdotale fermée, comme en Grèce et à Rome.

Les premiers stades de révolution religieuse.

65. Toutes les ac([uisitions humaines (jue nous compienons sous le nom de civilisation servent à rendre l'homme plus indépendant des forces naturelles sous l'empire des(|uelles il vit, et à les soumettre, au moins partiellement, à son propre empire. Mais pendant (jue la civilisation crée des valeurs qui fournissent à la vie un contenu plus riche, cette émancipation vis-à-vis tie la nature accroît elle-même à son tour le sentiment de dépendance à l'égard des conditions extérieures de l'existence. Car les besoins sont devenus bien plus variés ; et par là, les facteurs dont le concours est nécessaire pour maintenir la vie et la rendre agréable sont devenus bien plus nombreux, en môme temps (jue la valeur de la vie s'est considérablement accrue : hors le cas où des facteurs spéciaux (notamment lasaturationqu'engendreune civilisation raffinée, et la représentation d'une existence future, auprès de la(juelle la vie terrestre, avec ses besoins, passe tout à fait à l'arrièreplan) produisent un efTet de sens contraire, Thomme civilisé prise la vie plus haut que le sauvage. Par suite, Taccroissement de la civilisation détermine régulièrement un considérable accroissement simultané de la religiosité. Chez les

pcmples primitifs, ce n'est d'ordinaire qu'en des occasions isolées, — lors des fêtes à retour périodique, en cas de guerre, en cas de graves siluations crili((ues, en cas de maladie et de mort, — (pie la religion pénètre plus profondément la vie : elle peut alors, à l'occasion, mener à de grandes manifestations, où parfois se déroulent des rites grossiers et cruels, provenant de la magie et de la tendance à satisfaire, par des sacrifices humains ou par regorgement de bandes d'ennemis, une divinité sanguinaire. C'est notamment ce (jui a lieu chez les tribus primitives, lorsqu'elles ont à leur tête un chef à pouvoir despotique : pour lui, la valeur de l'existence et le besoin de s'assurer la protection divine sont bien plus importants (jue pour tous les autres hommes, et sa silualion lui offre les moyens de pourvoir à la satisfaction de ses prétentions (de même qu'il est pourvu à son existence dans le monde des morts par de riches présents, par la mise à mort d'animaux, de femmes et de serviteurs, S 60). Là où, par contre, existe un régime social homogène, où de plus les conditions de vie extérieures ofVrent un cours régulier, exempt de grands changements, si bien qu'on ne saurait attendre d'une intervention des dieux une transformation essentielle, la religion ne joue pas grand rôle dans la vie de la tribu : c'est le cas, notamment, chez les tribus du désert, comme les anciens Sémites, et, de nos jours encore, les Bédouins. L'individu se fie bien plus à la force individuelle qu'à l'aide des dieux ou à des rites magiques, encore qu'il accomplisse fidèlement les cérémonies traditionnelles et qu'un fantôme puisse à l'occasion lui faire tort; et si la destinée l'atleint, il se soumet à l'inévitable avec une fière résignation. Les divinités ont ordonné le monde et la vie des hommes ; elles conservent aussi la tribu, (|u'elles ont créée ou engendrée, et des dons de laquelle elles vivent elles-mêmes; mais pour le reste, elles se soucient peu des événements particuliers, et laissent les choses aller comme elles veulent. L'importance de la religion pour les popula-

L EVOLUTION INTELLECTUELLE

LES PREMIERS STADES DE l'ÉVOLUTION RELIGIEUSE — § 67 189

lions [)rimitives est souvent fort exagérée par les savants modernes ; ils se laissent impressionner d'une faeoii unilatérale j)ar des formations extrêmes appartenani au slade suivant d'évolution, et pai'des traditions etcles rites sporadi(pu»s, (jui, chez les peupl(»s eivilisés, s(^ sont conservés à Tétat rudimeulaire juscpi'à une basse épo(pH% mais (|ui, dans beaucouj) de cas, ifont jamais été religion vivante, u ayant constitué, à toute époque, que de simples superstitions.

6^. î^a situation de la religion se modifie (piand un p(Mi|)le s'élève à une formc^ de vie plus riche et à une plus haute civilisation, surtout quand à ce progrès se joint, comme chez les Sémites sédentaires, un changement d'habitat et de coud il ions dévie. Non seulement les occasions où l'on a besoin de l'assistance des dieux deviennent alors bien plus nombreuses, mais encore ce qui est en jeu (hnient beaucouf) |)lus précieux; et en même temps, par la grâce même des dieux, l'on se tr(^uvc en état d'employer des moyens bien plus considérables pour satisfaire leurs exigences et [)our s'assurer leur faveur d'une façon durable. Au même moment, la spéculation religieuse prend un nouvel essor : les besoins extérieurs donnent l'impulsion, l'instinct de la réflexion s'éveille par ailleurs. C'est l'époque où prennent naissance idoles et temples ; où de riches trésors sont amassés aux mains des dieux; où le cycle des fêtes se constitue et où celles-ci sont célébrées en grande pompe; où une classe sacerdotale fermée peut prendre naissance et tacher d'obtenir la direction spirituelle, puis aussi la direction matérielle de la communauté ; où, en même temps, à côté de la collectivité et des organes de l'Étal, l'individu, dans une bien plus large mesuie ([u'auparavanl, s'adresse aux dieux par des saciifices, des présents, des prières, parce que ses intérêts, à lui aussi, sont devenus beaucoup plus variés et plus individuels ; où les institutions religieuses peuvent pénétrer et dominer la vie totale de la communauté comme celle de l'individu. De telles époques peuvent, si l'évolution d'un peu[)Ie progresse, se présenter dans

sa vie à plusieurs reprises, chaque fois qu'un nouveau stade est atteint; les époques de transition, où le vieil état de choses se dissout, où de nouvelles institutions se forment, où tout chancelle, sont aussi les temps où la vie religieuse se manifeste avec le plus d'intensité, jusqu^i ce qu'enfin l'on atteierne un de^ré de civilisation où les bases de la religion viennent elles-mêmes à chanceler, où la légitimité et l'existence en sont combattues, et où elle est, au besoin, renversée. Mais, au début, le résultat de tout processus de fermentation de ce genre, de tout progrès de civilisation significatif et d'action durable, c'est la vie plus intense de la religion traditionnelle, ainsi que le renforcement des prétentions qu'elle élève aux prestations et à l'absolue soumission de la communauté et d(». chaque individu.

67. Lors de ce renforcement de la religion, les tendances et les conceptions primitives d'où elle est issue se font jour avec une nouvelle intensité : magie, sacrifices sanglants, superstition grossière, acquièrent un vaste champ; les fonctions en sont devenues bien plus importantes ; pour en remplir les exigences, on ne recule devant aucun moyen. Les sombres puissances delà destruction obtiennent, maintenant seulement, une complète et sinistre importance : nul moyen dont on ne fasse l'essai pour se les rendre propices et apaiser leur soif de sang; le sang humain coule à flots pour elles. Mais, même les autres dieux, quelques bienfaits qu'ils dispensent à l'homme, le côté effrayant de leur vaste puissance n'en passe pas moins nettement au premier plan : ils peuvent, s'ils le veulent, tout anéantir; on doit tout mettre en (euvre pour obtenir leur faveur. Alors s'établissent les usages les [)lus absurdes et les plus choquants : auto-mutilations, sacrifices d'enfants, consommation de chair palpitante et d'ordures, les plus sauvages orgies sexuelles, etc. La spéculation commençante ne fait qu'aller dans le même sens : il n'est pas de fausse piste de la pensée mythique et de la magie ([u'elle n'ait abordée et suivie jusqu'au bout avec une

L EVOLUTION INTELLECTUELLE

persévérante logique. C'est ainsi que le début d'un progrès de civilisation peut mener j)récisément à la plus sauvage barbarie ; le renforcement de la religion (jui en résulte devient le frein le plus puissant à tout développement ultérieur, et [)eut rendreun tel développement à tout jamais impossible. Pour leur civilisation matérielle, de tels peuples sont au-dessus du « sauvage»; intellectuellement, ils peuvent, souvent, être bien doués, et, par leur conduite morale, parle sérieux, aussi, avec lequel ils conçoivent la i-eligioii, par la constance (ju'ils mettent à supporter les tourments qu'elb» impose, éveiller une admiration mêlée d'elîroi ; mais ils sont égarés sans remède dans les dédales de la pensée humaine et d'une religion devenue funeste.

68. Ceux des peuples nègres (|ui ont tant fait ((ue d'atteindre aux commencements d'une civilisation supéiieure, n'ont guère nulle part dépassé ce stade; la forme la plus enroya])le que connaisse l'histoire, cette religion l'a revêtue chez les Aztèques du Mexique. Mais la religion des Égyptiens a manifestement, elle aussi, dans les plus anciens stades de leur civilisation, fortement subi l'influence de ces tendances, qu'elle a ensuite surmontées avec une étonnante rapidité. La religion des druides celli(|ues, celle des Phéniciens et des Carthaginois en subissent l'empire de la façon la plus forte ; chez les Israélites, également, et autres tribus cananéennes, elles ont acquis une forte influence, et il n'est pas une seule religion qui en soit restée entièrement exempte; — même dans l'évolution religieuse hindoue, par exemple, et dans la grec{(ue, nous en trouvons des commencements de manifestation. Aux dilTérentes é[)()([iies de vie religieuse renforcée, elles peuvent sans cesse à nouveau se faire jour, bien que sous une forme adoucie, en rapport avec le degré de civilisation atteint dans l'intervalle. Ne rappelons ici que la réapparition de la magie et de la superstition grossière dans les stades postérieurs de la religion égyptienne, et de même dans la religion ba])ylonienne,

Page 1