‹ Histoire de l'antiquité [microform]Chapitre 27 sur 172 · LES DIEUX ET LA RÉGULARITÉ DE LA NATURE · texte numérisé non relu

LES DIEUX ET LA RÉGULARITÉ DE LA NATURE

Les dieux et la régularité de la nature.

69. A côté de la foule des événements particuliers, que la pensée mythique rapporte à la volition d'un esprit ou d'une divinité, il y a la régularité, le retour unifoinie des phénomènes, ([ui exclut tout arbitraire et les soumet à une loi. Cette régularité, si peu qu'elle puisse encore donner naissance à des notions claires, ne reste nullement étrangère à la pensée primitive : l'homme ne compte-t-il pas, en tout ce qu'il fait, (juand, par exemple, il jette un épieu ou laboure un champ, sur la nécessité interne (jui régit les conséquences de ses actions, tout autant que sur les hasards qui peuvent la traverser et donner au résultat les plus différentes touinures? Dans une large mesure, il accepte l'un et l'autre élément comme allant de soi, comme condition donnée de son action ; et en adaptant plus exactement à ces conditions son activité, ou, par exemple, ses armes et ses ustensiles, en s'instruisant par l'expérience, il se rend maître de la nature et accroît la somme des acquisitions qui constituent sa civilisation. La nature est ici, pour lui, quelque chose d'inanimé, sans volonté propre. Mais toujours, à côté de cette conception, — selon l'appréciation du moment, selon l'importance prêtée à l'événement particulier, selon la façon de penser issue des représentations traditionnelles, — peut trouver place la conception individuelle, qui reconnaît dans les événements une volonté indépendante, opposée ou favorable à celle du sujet : c'est de l'intervention d'un dieu qu'il dépend (jue son épieu atteigne ou non un ennemi et le tue, que, lorsqu'il va à la chasse, il trouve ou non du gibier. Il en est de môme des phénomènes généraux de la nature. C'est le cours des choses, tel qu'il est donné, que riiomine vieillisse et meure, que les saisons alternent en une succession régulière, que

la plante fleurisse et porte des fruits ; mais en môme temps, dans chaque cas particulier se manifeste l'action d'une puissance divine indépendante. Quand le soleil ou les étoiles vovao-ent au ciel d'un cours régulier, c'est encore un dieu qui, sans cesse à nouveau, parcourt sa route, soit en hat(*au, soit à cheval, soit sur un char de guerre, soit comme iiii oiseau dont les yeux luisent; et dans le changement des phases de la lune, ou dans la germination et le déclin de la végétation, se font jour les destinées et les souffrances personnelles d'une divinité. Le retour régulier, la loi, à laquelle elle est astreinte, en constitue précisément l'essence la plus intime. C'est cet ordre qui est à la base de tout cycle de fôtes, de la liaison établie entre des jours déterminés de l'année et les destinées des dieux, leur naissance, leur apparition, leur victoire et leur mort.

70. Sans doute, il y a eu un moment où les dieux euxmômes sont nés, ont été engendrés, se sont manifestés pour la première fois, et, en combattant avec d'autres puissances, sont parvenus pour la première fois à l'empire ; — car l'instinct de causalité ne connaît pas de limites, mais réclame, en une régression indéfinie, pour tout ce qui existe un commencement et une cause, et pour celle-ci, à son tour, une nouvelle cause. Mais cela ressortit au passé et au mythe pour la croyance religieuse, les dieux sont des forces éternelles, qui ne vieillissent ni ne changent. Môme lorsqu'ils meurent tous les ans, ils recommencent toujours à revivre sous la môme forme, et c'est justement dans ce changement réo-ulier, dans cette essence régulière, que consiste leur essence divine. Lorsqu'on adore un dieu mort, comme Osiris et, plus tard, le défunt bœuf Apis, Sarapis, chez les Égyptiens, ou comme les héhos grecs, ou encore (d'une façon assez différente) comme le Christ ou le Bouddha, c'est justement cet état de mort et l'action exercée dans le monde des morts, et depuis ce monde, (jui constituent le véritable mode d'apparition du dieu; qu'il ait jadis régné vivant sur terre,

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ce n'est là que l'explication causale donnée par le mythe. De môme, le processus initial a beau devoir se répéter un jour, et un nouveau monde naître avec de nouveaux dieux (ou encore, avec les dieux actuels, qui changent alors entièrement d'essence, et se manifestent sous une autre forme, avec une nouvelle puissance), — spéculations très développées en mainte religion, et qui, probablement, ne manquent complètement en aucune, — le monde actuel n'en consiste pas moins, pour les hommes actuels, en quelque chose de durable, ayant des règles fixes, provisoirement immuables. Ces règles sont l'œuvre des puissances durables, des dieux ; les adversaires dont la défaite les a fait parvenir à l'empire, ce sont les forces de destruction, celles du primitif état de désordre, auquel les dieux mirent fin en formant le monde, en l'emplissant de vie et de mouvement, et en le soumettant à la loi ([ui le conserve, d'une façon durable et régulière, à travers tout le chan gement des phénomènes. A côté de cela, l'on trouve parfois aussi cette croyance, que les dieux ont été les premiers à créer le monde; mais généralement, conformément au dualisme de la causalité [^ 45 sq.), l'idée de la force divine créatrice et plastique s'accompagne de l'idée de la persistance de la substance, de l'éternité de la matière, (jui doit, comme substrat à l'action de la force, exister dès avant elle et indépendamment d'elle (5^ 51), et qui ne reçoit d'elle que la loi de son organisation.

Religion, civilisation et tradition.

Rapports de la religion avec le pouvoir politique et la morale.

71. Si les dieux sont des |)uissances éternelles, éternels sont aussi les commandements qu'ils ont donnés et les formes religieuses selon lesquelles l'homme a commerce avec eux. Toute religion émet la prétention de contenir la

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vérité éternelle et immuable ; elle est la plus forle expression des tendances conservatrices de l'évolution humaine, le grand boulevard de la tradition. Le devenir appartient au passé, au temps de la naissance du monde et des primitifs ancêtres, à qui les dieux se révélèrent et donnèrent la civilisation, avec les institutions qu'elle comporte; la tâche de la génération vivante, c'est de maintenir l'acquis. Par suite, la religion est très étroitement liée à tous les pouvoirs existants. L'organisation du pouvoir politique, l'ordre social régnant, le droit en vigueur, la coutume, la morale, tout cela revendique une validité durable et immuable: tout cela est, non pas l'oeuvre du caprice humain, mais la forme où se manifestent les nécessités inteiiies de l'existence ; c'c^st ])our(|uoi tout cela est d'origine divine. Il (mi hsI de môme de tous les éléments de la civilisation externe et interne ; par cela même qu'ils sont devenus une propriété coniniune indispensable, et (ju'on ne peut se représentei' une vie autrement constituét\ ils sont tous créés par les dieux, soit (jue ceux-ci les aient i-évélés aux primitifs ancêtres, soit que les dieux eux-mêmes, comme premiers ancêtres du groupement humain, aient inventéettransmis à leurs descendants le langage et Téciiture, Tusage du feu et des outils, Tagriculture, la construction des vaisseaux, des maisons et des villes, ainsi que la médecine, l'ait plasticjue, la musi({ue et le chant. Plus les biens de civilisation sont considérables, et plus fermement on s'accroche aux dieux à (|ui on les doit, plus on espère avec confiance en assurer le maintien par une jM-atique renforcée de la religion. Qui s'élève contre l'oi'dre traditionn(4 s'insurge du même couj) contre^ la volonté des dieux. La religion aj)paraît, par suite, comme le plus ferjur appui du régime politique existant, que ce soit une monarchie absolue, ou le gouvernement d'une classe privilégiée, ou une constitution libre, établie sur la base de l'éîïalité des droits entre tous les hommes libres. De là l'étroite liaison entre la religion et le droit : non seulement

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les dieux protègent le droit en dévoilant, par oracle, jugement de Dieu, etc., la vérité sur les faits débattus, en rendant possible le châtiment du coupable, en faisant reconnaître la prétention juridique fondée; mais encore ils révèlent à leurs serviteurs, prêtres et voyants, les véritables principes du régime juridique ;§§ 16,48). Mais où la volonté des dieux s'exprime le plus fortement, c'est dans les commandements de la morale ; car ceux-ci ne peuvent, comme ceux du droit (et, à un moindre degré, ceux de la coutume), être modifiés par une décision du pouvoir politique: ils élèvent la voix, avec une autorité contraignante, dans le for intérieur d'un chacun. C'est donc la divinité même qui parle dans la poitrine de l'homme, et, si fort qu'il se débatte, le soumet à sa volonté, ou, s1l ne Fécoute, éveille sa conscience par des signes avertisseurs, des songes et des oracles, punit le coupable par les destinées qu elle décrète.

72. Les dieux sont donc les auteurs et les conservateurs de toute la civilisation et de toutes les institutions du groupement social : la loi qui régit le monde moral n'est pas moins leur œuvre et l'authentique expression de leur essence que l'ordre régulier de la nature. Comme dans la nature, ils vivent dans le groupement humain à titre de principe durable, de règle sur laquelle son existence repose. Ainsi prend naissance cette croyance, que le maintien de la civilisation, de l'État, de la morale, repose sur la religion et la croyance aux dieux, quetout cela, nécessairement, s'effondrerait et succomberait au chaos, au combat déréglé de tous contre tous, si l'on touchai! à la religion, ou, à plus forte raison, si on la renversait. Les représentants de la relio-ion, aussi bien que ceux de l'État, favorisent avec zèle cette croyance ; il leur paraît aller de soi que Tune et 1 autre chose soient inséparablement liées. En réalité, les choses se passent précisément à l'inverse ; ici encore, comme dans les conceptions qui donnent pour origine à la tribu les dieux, la pensée prend le dérivé pour le primaire. Etat et société,

droit et morale, sont des pouvoirs autonomes, qui ont, aussi bien que toute civilisation matérielle, un principe entièrement indépendant de la religion, et peuvent sans elle persister inaltérés, encore que, comme tout le réel, ils soient avec elle en un rapport d'action réciproque; leur liaison avec la religion repose sur ceci seulement, qu'ils font partie des éléments constitutifs du monde existant, et partant, comme tous les autres, passent pour création des dieux. Ce n'est pas la religion en elle-même (|iii soutient l'État, mais bien plutôt ce deinier qui soutient la religion, parce que cette croyance lui est utile: en cas de conflit, la leligion a constamment rompu avec lui sans hésiter, et combattu le pouvoir politique et le régime 8ocial existants. Qu'une religion parvienne ensuite à la puissance, elle a beau s'être élevée dans la plus violente opposition à l'égard de l'Etat — comme, par exemple, le christianisme, et aussi, dans une large mesure, la Réforme : — elle renoue alliance avec le pouvoir politique alors existant. La religion passe de même sans scrupule, dès que son intérêt l'ordonne, sur tous les commandements du droit, de la coutume et de la morale. Mais la nu^'ale, (jui trouve en a|)parence son unique aj)pui dans la croyance en la divinité (jui la protège et la vejige, est, (juant à son origine, entièrement indtqx^ndanle, et ce n'est (juc p(Mi à j)eu, avec le progrès de la civilisation et de l'idée religieuse, que cette dernière en coiu|uiert le domaine. Encore la morale conserve-t-elle, même alors, partout où elle fait appel à l'honiieui* ou au sentiment du devoir, sa pleine indépendance. D'autre part, les dieux ne sont pas d<^s êtres moraux, et ne le sont jamais complètement devenus : Tidée de leur justice est toujours en conflit avec l'idée de leur toute-puissance et de leur absolu libre arbiti'e (1), et l'observation d'un com-

(1) Naturellement, ceiUi opposition peut être .abolie en apparence par une formule de catéchisme ; mais, en fait, elle existe toujours, parce qu'elle lient H la double essence de la notion de dieu.

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or

mandement moral n'a pas plus d'importance aux yeux de la eligion (lue l'observation d'une prescription rituelle, obligation de pureté cultuelle, par exemple, ou ordonnance d'un sacrifice; souvent même, elle ne vient que bien après. Aussi bien la morale est-elle en conflit continuel, conflit sujet tout au plus à de passagères interruptions, avec la religion et ses commandements ; et dans ce combat, c'est elle qui, normalement, se révèle comme la puissance la plus forte (S 74 sq.): elle soumet les dieux à sa volonté; elle a même renversé et balavé plus d'une religion.

Oiiand la décomposition interne d'une roliKion va de pair avec un re]7ichement des conceptions morales, avec l'ai)parition d'un individualisme éthique illimité, comme chez les Grecs depuis l'époque des sophistes, ce dernier n'est pas issu des attn<pu'S diricrées contre la rehi^non (car l'action corruptrice exercée par cette crise, comme par toule autre grande crise de l'évolution humaine, sur des individus isolés, n'entre pas en compte pour l'appréciation d'ensemble, pas plus, par exemple, que dans le cas de grandes luttes politiques), mais bien du fait que la crise religieuse n'a été ici qu'un facteur dans la grande crise survenue en tous les domaines de la vie intellectuelle et politique. Si la religion grecque est tondiée, c'est essentiellement pour avoir choiiué la morale; et de la crise est aussitôt sortie une nouvelle moralité, plus profondément établie, tandis que la naissance d'une nouvelle religion se fit longtemps attendre : c'est bien plutôt la philosophie qui tout d'abord en prit la place.

7:^. Che/ beaucoup (!<' populations, la tradition, appuyée par la religion, alteint son but: b^s IcMidaiices propres aux forces (le conservation ai'rivent à régner complètement; des siècles durant, les générations vivent. Tune après l'autre, dans les mêmes conceptions et le même état de civilisation. Des changements extérieurs ne cessent de survenir, dynasties et États naissent et périssent ; mais l'essence interne du peuple et sou mode de pensée n'en sont [)oint aflectés. Un ordre toujours identique, transmis de date immémoriale, régit toutes les représentations et toute la pratique; les forces d'individualité et de progrès sont entièrement en-

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