RELIGION, CIVILISATION ET TRADITION
qu'à la dernière extrémité, et les formes anciennes recommencent sans cesse à se faire jour. Ainsi se fait-il que la religion ait plus de peine encore que toute autre puissance de la vie civilisée à rejeter ce ([ui est périmé et mort intérieuremenl : elle continue à le charrier, ne fût-ce qu'à l'éua de formule désormais vide de sens ; — c'est de quoi nous fournit un exemple typi(|ue l'évolution de l'Egypte. Quand, dès lors, un grand mouvement intellectuel semble avoir balayé l'ancienne religion, et mis à sa place une nouvelle, issue de tout autres principes, on voit, sitôt passée la marée montante, avec quelle ténacité les anciennes représentations religieuses restent fixées dans la conscience de la masse. Elles acquièrent alois, à [)eine un peu modi liées extérieurement, nue puissante inlhu^nce sur l'organisation nouvelhî et la ramènent de plus en plus dans les voies anciennes. L'histoire du christianisme et de ses transformations offre à cet égard le (h)cumentle plus clair; mais l'histoire de toute religion nouvelle présente le même enseignemejil : ainsi celle des doctrines de Zoroastre et du Bouddha, et même celle de l'islam, si énergiquement que ce dernier se soit efforcé de faire table rase du passé.
74. On trouve j)ar ailleurs, il est vrai, les plus profondes transformations, tant dans la conception interne que dans les manifestations extéricMircs de la religion, dans ses cérémonies (*t ses prescriptions ; et cette transformation s'accomplit non seulement par de grandes révolutions, comme celles dont on parlait à rinstanl, mais, bien plus frécfueni tuent encore, d'une façon lente et presque insensible. Car, en dépit de ses tendances conservatrices, la religion elle-même doit s'adapter* extérieurement et intérieurement, (juand est devenue patente la contradiction où elle se trouve avec les conceptions épurées (jui sont passées dans la conscience de la collectivité. C'est là précisément (jue la m(M*ale manifeste sa puissance autonome et su|)erieure à celle de la r-eligion. ()uan(l Ut conscience moiale d'un peu-
ple civilisé ne supporte plus les sacrifices humains, le massacre d'ennemis sans défense, les pratiques de magie, etc., la religion elle-même s'en défait; les dieux, êtres moralement indifférents à l'origine, qui ne se soucient pas de la loi morale, doivent se transformer en puissances morales; les récits mythi([ues de leurs actions reçoivent un nouveau sens ou sont rejetés; finalement, l'ensemble du système sacrificiel lui-même, avec tout ce qui s'y rattache, est abandonné, et ne survit plus, dans le judaïsme, le christianisme, l'islam, que sous forme d'usages isolés, rudimentaires, et de doctrines mystiques, devenues presque inintelligibles. La religion sauve son crédit en transformant, autant que possible, en formalités sans contenu les rites qui furent, à l'origine, très sérieusement envisagés et pratiqués, en remplaçant, par exemple, le véritable sacrifice humain par Toffrande de poupées, les formules magiques par des prières; ou bien elle prétend, puisqu'elle a du, de toute éternité, proclamer l'infaillible vérité, que les anciens usages et conceptions reposent sur de fausses interprétations, des inventions humaines, l'abandon de la vraie divinité, la méconnaissance consciente ou inconsciente de son essence, tandis que la nouvelle doctrine a de tout temps correspondu à sa volonté et à son essence véritables. Toute innovation religieuse se présente, par suite, comme un retour à l'ancienne et vraie religion, celle des prophètes aussi bien que celle de la Réforme; ou bien l'on cherche des autorités d'un passé lointain, comme Moïse ou Orphée, qui, dès les temps reculés, ont proclamé la vraie doctrine, abandonnée depuis. Ou encore la divinité a ellemême accompli une évolution, elle a historiquement changé d'essence, ~ c'est sous cette forme qu'Eschyle cherche à sauver l'histoire sacrée et à la concilier avec ses conceptions épurées ; — ou bien c'est maintenant seulement qu'elle a dévoilé son essence, d'après quelque mystérieux et divin plan de salut, parce que les hommes sont, maintenant seulement, mûrs pour saisir la pleine vérité, ou parce que, main-
l'évolution intellectuelle
tenant seulement, Tinstant est venu où, dans sa lutte avec les puissances hostiles qui lui résistent, elle peut révéler la vérité (comme c'est le cas dans le parsisme). Mais toujours la doctrine que la religion proclame se présente comme Tabsolu et l'éternel, qui dorénavant lie les hommes à tout jamais. Cependant révolution poursuit sa marche, (H ainsi se répètent toujours à nouveau le processus do transformation et h; conflit.
Trans/ormaiion interne de la notion de dieu.
Le postulat éthique.
75. Pourtant, ce n'est pas seulement par l'opposition du progrès et de la tradition, de la civilisation et de la religion, que s'expliquent cette transformation et ce conllit toujours renouvelé : l'opposition est donnée dès le début dans l'essence la plus intime de la religion et de l'idée même de dieu. Les dieux sont, quant à leur origine, des puissances volontaires agissantes, conçues sous forme de personiuilités, qui se manifestent dans les événements particuliers au gré de leur inspiration du moment, et imposent à l'homme des exigences (|ui satisfont leurs désirs et leurs caprices personnels; mais, en ménie temps, ce sont les auteurs et les conservateurs (Tun ordre durable et inviolable, qui exclut tout arbitraire. C'est ainsi ([ue non seulement les dieux cosmi([ues, mais aussi les dieux de la seconde catégorie i^ 51), sont, en apparence, libres dans leurs actions, mais, en fait, assujettis, aussi bien dans le monde physique ([ue dans le monde moral : la loi ([u'ils ont donnée implique cette inéluctabU' consé({uenc(* ([u'eux-mémes y soient soumis; et, par là, leur liberté de mouvements et leur personnalité sont, au fond, abolies. La pensée primitive ne ressent pas cette contradicon, \ u (|ue tout accord logicjuc lui est étranger, et qu'elle
est entièrement satisfaite dès qu'une explication immédiate lui est offerte des phénomènes; ce n'est qu'une fois atteint un très haut développement de la pensée que cette contradiction parvient à la conscience dans toute son acuité. Et pourtant, elle tient à tel point au fond même des choses, ([ii'cUe a trouvé de très bonne heure une expression dans le laniraire : les événements particuliers de la vie extérieure, on les rapporte toujours à un dieu individuel; quand on ne peut discerner lequel en est l'auteur, on parle indistinctement à' un dieu (quelconque) ou d'an esprit (démon ; — ensuite s'ajoute ici le hasard, mais ce n'est (lu'à une époque bien plus récente qu'il devient la grande puissance, désormais impersonnelle, présidant à tous les événements) ; en revanche, la régularité des événements naturels, et surtout les commandements de la loi morale, sont désignés comme la volonté « de Dieu », ou « du dieu » tout court, ou encore « des dieux ». Au-dessus de l'être individuel s'élève ici la notion générale de la puissance divine, sans plus, où s'exprime, cette fois, non plus l'arbitraire volonté d'un esprit, mais l'ordre régulier du monde. Si l'on demande qui donc est ce « dieu », on nommera le dieu national, — ainsi, chez les Israélites, Yahwé, ([ui par suite s'identifie avec « les dieux » {ha-elohini), d\ec le panthéon unifié; à Athènes, Athéna, — ou le roi des dieux, — comme Re' (plus tard, pendant un temps, Amon) chez les Egyptiens, Zens chez les (;i.^»^.s^ — dont la volonté régulière lie tous les autres dieux; ou bien l'on nomme une divinité particulière, dont la fonction est 1(^ maintien d'un ordre déterminé, comme, par exemple, la déesse de la terre, qui porte les statuts du droit de propriété (Déméter, Osaao-popoç), ou l'abstraction du droit, devenue divinité (Ma'at des Égyptiens, Thémis ou Dikè des Grecs), ou, s'il s'agit de conquêtes de la civilisation, le dieu qui les a procurées et qui y préside, celui qui, par exemple, a donné l'écriture et les institutions juridiques rédigées par écrit, comme Thoth chez les Egyptiens, Nebo
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chez les Babyloniens, et de môme, dans la religion grecque des septième et sixième siècles, Apollon. En môme temps, par ce processus, de l'ordre s'établit dans le monde des dieux; au-dessus des individualités s'élève une volonté unitaire et monarchique, de durée éternellement uniiorme, soit que le dieu national se subor(U>nne tous les autres et devienne souverain du monde (dieu cki ciel), comme Yahwé, soit ([ue l'un des nombreux dieux du panthéon d(^vienne roi des dieux, comme Zens, Jupiter, Wolan, soit qu'une figure nouvelle, incarnation de la nouvelle notion universelle de dieu, se place à la tôte des dieux anciens, comme Biahma (Atman) chez les Hindous, Mazda chez Zoroastre. Ainsi se maintient, en apparence, l'identité (h's puissances volontaires, personnelles, avec les créateurs de l'ordre régulier du monde physique (4 moral ; mais, au fond, les unset les autres dilï'èrent entre eux totalement: les souverains du monde lie' ou Zeus n'ont, en fait, plus rien de commun avec les dieux homonvmes du mvthe, ni Tholh, le scribe des dieux et Tépoux de Ma'at, déesse du droit, avec le dieu-ibis d'ilermopolis, ni Yahwé, le dieu de la justice, avec le farouche démon du feu du Sinaï.
76. Mais, avec le progrès de la civilisation, le moment vient où ces essais d'accommodement ne suffisent plus, où l'opposition, jusqu'alors latente,parvient à la conscience dans toute son acuité. La contradiction éclate entre les puissances du mythe, agissant à leur guise, et la notion de la régularité du monde. Il est impossible que les dieux aient accompli tous les bizarres prodiges que le mythe rapporte sur leur compte : cela contredit non seulement l'expérience, mais surtout l'idée, qui maintenant s'éveille dans la conscience, de la vraie marche du processus mondial, de la nécessité d'un enchaînement régulier de tous les phénomènes particuliers. Plus gravement encore, la morale est oflénsée : on ne tolère plus que les dieux, qui ont édicté la loi morale et qui protègent le droit, puissent eux-mêmes, dans leurs
actions, les méconnaître avec indiflerence, qu'ils aient pu parvenir à la puissance par la violence et le crime, ni qu'ils [)uissent suivre à leur guise tout instinct et tout caprice. C'est alors ([u'on commence à donner un nouveau sens à la tradition, à la corriger, à la rejeter ; la raison humaine devient Tautorité décisive, et l'ère du rationalisme s'ouvre. Le /)o.stulatétluf/iie\n'in\d naissance : postulat qui veut (jue les dieux soient des puissances morales, (|u'ils aient créé et qu'ils régissent le monde selon les principes de l'ordre moral, qu'il y ait un juste écjuilibre entre la conduit!» de l'homme et ses destinées. L'autorité contraignante de la morale et du droit, (|ui domine l'homme, étend son empire aux dieux et cherche à les transform<M- en êtres moraux (J^ 74'. Selon cette conce|)lion, la volonté des dieux n'est pas seulement soumise à la loi : elle est la loi même.
77. Cependant, nul de ces essais de solution ne peut conduire à un résultat définitif, qui satisfasse à la fois, de façon duiablc, les exigcMices de la pensée de l'homme et les besoins de sa sensibilité. Dans le monch' extérieur, à côté de la réo-ularité des événements généraux, règnes le hasard des événements particuliers, qui détermine chaque cas d'espèce et se soustrait à tout calcul; c'est ce qui, dès lors, ne cesse jamais d'apparaître comme refiétd^une puissance volontaire individuelle, (jui suit ses inspirations (»t ses caprices inomentanés, et non la loi. Dans ic monde moral, les destinées elîectivcs (h's hommes et les forces (|ni jouent dans leur vie un rôle décisif sont en opposition tranchée avec les exigcMices dn postulat éthique. Et pourtant, c'est un sentiment insurmontable, (|ue les commandements moraux de la communauté sociale constituent quelque chose d'absolu, (jui peut élever la prétention de régir le monde à bien plus juste litre (lue les règles naturelles (|ui le régisst'iit en fait. Ainsi prend place, à côté du monde tel qu'il est, le monde tel (ju'il devrait être. La croyance ([ui veut que tous deux se recouvrent, que le monde créé par les dieu\ réponde à
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l'idéal et coatieinie if'olloiiKMit réc[iiité de sanction (jue celui-ci réclame, ne saurait jamais (jue passagèrement prévaloir, et ce n'est que pour des personnalités isolées, comme Solon et ses pareils, ([u'elle peut devenir f(Mnie article de foi. Fréquemment, sous l'inlluence de la croyance à rimmorlalité, issue du renf(^rc(îment de riiidi\ idualité (§ 59), on cherche à se tircM* d'allaire eu admettant un monde à venir, uu monde meilleur, où Fich'al règne exclusivement : la fantaisie peut ici se donner libre carrière. Dès lors, le monde réel n'est qu'un lieu de passage, une préparation en vue de l'au-delà. Aucune éventualité extérieure ne compte auprès de la conduite morale, seule décisive en ce (jui touche la véritable et éternelle existence de l'homme : ce sont les religions hindoues qui, avec le plus de logi(|ue, ont poussé juscju'au bout cette i(h''e, érigeant la loi morah^ en unique souveraine du momb^ j)hysi{|ue lui-même, et faisant reposer exclusivement sur elle l'enchaînement de la cause et de l'effet. Ou bien l'existence extérieure, le gouvernement du monde par la divinité, s'expli(|ue comme une énigme, dont nous devons nous accommoder, mais dont la divinité a interdit à l'homme l'intcdligence : la conscience religieuse doit se contenter de reconnaître sa toute-[)uissance,(|ui s'élève au-dessus de tout compte à rendre i ainsi, (hiiis le livre de Job). Le problème a été saisi avec plus de profondeur que partout ailleurs chez Platon et les moralistes postérieurs de la Grèce, qui transportent la sanction uniquement (Ums le for intérieur du cœur humain, dans l'obéissance volontaire à la loi morale, auprès de quoi toutes les éventualités extérieures sont entièrement indifférentes (àBiâcpopai. Le christianisme a essayé d'unir cette conception avec la croyance à une sanction dans l'au-delà, et de satisfaire ainsi l'exigence du postulat éthique, qui réclame la justice de la divinité. Des conceptions de ce geirre peuvent bien s'emparer fortement de telle ou telle époque et dominer les représentations alors régnantes ; et, de tout temps, elles peuvent oiîrir satisfaction complète à
des personnalités isolées, ou du moins leur fournir un guide idéal de conduite. Mais l'opposition n'est pas supprimée pour autant, et le problème recommence toujours à se poser. Car aucun homme ne peut s'abstraire du monde, tant qu'il vit ; et dès lors il est forcé de prendre pratiquement position vis-àvis des conditions qui régissent ce monde et cette vie, bien qu'elles ne répondent pas à l'idéal. Quelque extension qu'atteigne, à de certaines époques, Tesprit de retraite, la masse des hommes n'en est pas moins destinée à prendre cette vie pour théâtre de son activité interne et externe; de leur façon d'agir, de leur collaboration et de leurs luttes, dépend, en retour, l'état des circonslances où s'exerce l'action des facteurs généraux de la vie. 11 faut ajouter que, dans cette activité pratique, à coté de U\ notion ((u'on a de la régulaiité générale, et de la divinité cpii Ta créée, l'essence particulière de chaque cas ne cesse jamais de se révéler comme le facteur décisif, et d'être conçue comme quelque chose de personnel, sur quoi l'on peut exercer une influence. Les primitives tendances intellectuelles d'où sont issues la notion de dieu et la religion, recommencent sans cesse à se faire jour : si universelle qu'on se la représente, la divinité n'en est et n'en reste pas moins une individualité personnelle, à volonté libre, ([ui se trouve en relations spéciales, personnelles, avec chaque événement, ainsi qu'avec chaque groupement et chaque individu ; sur (jui l'on cherche à (exercer une influence au moyen d'offrandes sacrificielles et de prières; avec (|ui l'on cherche à entrer, par des pratiques relio-ieuses, en une connexion immédiate aussi étroite que possible (communion), de même qu'on accepte comme des émanations de sa volonté personnelle les vicissitudes qu'elle décrète II n'v aura jamais que des individus isolés pour essayer, soit de s'approprier avec toutes leurs conséquences les conceptions d'un système religieux, soit de rejeter et de supprimer entièrement la religion et l'idée de dieu. La masse, n'olîranl au fond, sous ce rapport, aucune dif-
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If
férence avec l'homme primitif, — à cela près, que la forme extérieure de la religion s'est totalement modifiée sous Tinfluence du développement de la civilisation, — oscillera toujours entre les deux représentations, et, selon la disposition du moment et Fimportance ({u'elle prête aux événements, fera passer Tune ou l'autre au premier plan: la contradiclion, si elle la ressent, elle la laisse irrésolue, attendu qu'il n approfondissement logique du problème n'est absolu ment pas son affaire, et n'aurait pour elle, en ful-elle même capable, nul intérêt et nulle valeur.
Religion et individnalilé. Théologie. Prêtres et fondateurs
de religion,
- 78. Gomme on l'a déjà indiqué, la lut le pour le progrès religieux et le progrès de la civilisation est en même temps une lutte de l'individualité contr(» la puissance de la tradition [^ 73); car tout progrès émane de personnalités particulières. Dans la religion, celles-ci acquièrent d'autant plus (rimportance, (jue la religion lu* s'adresse pas seulement aux groupements dans leur totalité, mais encore, au sein des groupements, à chacjue individu; cprà chacun elle impose des devoirs, et met à la disposition de chacun des moyens pouiservir à sa prospérité et à ses fins personnelles. Sans doute, la religion cherche à soumellie la pensée et l'action de chacun à une réglementation qui vaut uniformément pour tous; en même temps, comme soutien de hi tradition, elle incanu^ les tendances qui visent à l'homogénéité du groupe, au nivellement des différences individuelles. Mais autant s'étendent les exigences qu'elle impose uniformément à tous, autant elle laisse, par ailleurs, un vaste champ à l'activité des tendances religieuses individuelles: et par là, en même temps, elle oblige à la réflexion sur les problèmes religieux. L'oc-
casion en est d'autant plus variée que ces derniers sont liés à tous les aspects de la vie et de la pensée humaines; ainsi prend place, à côté de la religion du peuple et de l'État, des groupements, des clans, des familles, une religion individuelle, qui trouve son expression, extérieurement, dans des pratiques cultuelles, — offrandes sacrificielles, prières, fondation de chapelles et de cultes privés, union avec un dieu protecteur personnel, — intérieurement, dans l'attitude subjective à l'égard des commandements de la divinité, et dans le développement de la pensée religieuse
personnelle.
79. Les protagonistes attitrés de la spéculation religieuse, ce sont les représentants officiels de la religion sur la terre, ceux qui vivent de la religion, les prêtres, voyants, etc. Une vive activité de cet ordre peut se développer dans ces cercles : activité qui, pour peu que la civilisation soit assez avancée, trouve son écho dans une littérature religieuse. Non seulement le rituel, les formules et les hymnes employés dans le culte, les mythes, etc., sont consignés, mais en même temps la tradition est ordonnée et systématisée ; à côté de la religion immédiatement agissante, prend place la théologie, qui cherche à éclaircir le dogme, à en aplanir les contradictions et à le synthétiser en un système unitaire. D'autre part, s'entre-croisant et se mélangeant avec elle en bien des points, une activité du même genre se donne cours sur le terrain de la magie, aussi bien la magie licite et reconnue par la religion, que la magie interdite et, au besoin, officiellement pourchassée. D'autres domaines, que commande l'idée religieuse, peuvent également y fournir matière, notamment et surtout la consignation des préceptes de la morale et de la coutume, et des principes du droit exigé par les dieux. Dans cette évolution théologique, des idées nouvelles peuvent trouver accès, — - le seul essai d'un ordre systématique oblige à s'écarter des anciennes représentations, spontanées et contradictoires;— les conceptions qui ont triomphé au
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fit
cours du développement de la civilisation, veulent èli-e prises en compte et transforment silencieusement l'ancienne tradition (§ 74), et il n'est pas rare que la spéculation conduise à les dépasser encore. Le sacerdoce est en contact avec les tendances qui prévalent dans la masse et leur donne maiute fois une formule précise et un fondement théorique. Une conception épurée de la divinité, les idées du droit véritable et de la vraie morale, peuvent ainsi trouver leur expression dans les doctrines et les écrits sacei-dotaux. C'est de cette manière (jue les prêtres d'Héliopolis en l]gypte, les hialîmanes de l'Inde, les lévites d'Israël et de Juda. les prêtres et pro[)liètes de Delphes et auhes lieux, et de méiue encore, les mages de l'Irau et les théologiens du chiislianisme, de rislaniisme, du bouddhisuie, ont graducdh^iiMMit modifié la religion, réduit en systèmescloset fait universellement admettre les idées qui se sont fait jour au cours de l'évolution. Quanta savoir quelles sont les tendances dominantes et les |dus importantes histori(|uemenl , de la svstématisation tln^ologique, ou du développement d'une plus haute idée de la divinité, ou des commandements éthiques et juridicjues, cela dépend des conditions particulières à chaqut» cas. 80. Mais le clergé (ainsi <jue les organisations religieuses du même genre, telles qu'oi'dres monas(i(jneset auties collectivilés^ en (ani (ine représentation officielle de la relioion légnante, est lié à cette dernière et à la tradition (juVdIe incarne; il|)eutbienm()difier-c(dle-ci prudemment, mais non pas entrer en opposition ouverte avec elle; il est forcé, ou plutôt c'est le postulat préalable de sa pensée, admis comme allant de soi, de maintenii' la tradition comme vraie et inviolable, et de se borner à Tinteipréter comme il faut dans le détail, ou, en cas de nécessité, à la com])léter et à en poursnivre les conséquences. Il faut ajouter (jue le clergé est un corps fei'm('\ à intérêts matériels très accentués, et (jue c'est justement an cours de cette évolution, et grâce à elle, qu'il réussit a mettre enire soi et tout le reste une complète séparation exté-
rieure (§64), — soit en venant à bout de se rendre héréditaire, soit par des cérémonies spéciales, comme l'ordination, et des institutions, comme le célibat, qui séparent par un fossé infranchissable tout membre admis d'avec le reste de l'humanité et ses intérêts, — et à se constituer l'unique détenteur de la révélation religieuse et l'unique préposé aux relations entre les dieux et les hommes. La personnalité individuelle est, par suite, entièrement elTacée derrière la caste : l'individu n'a d'importance que comme représentant momentané de celle-ci, à peu près de même que, dans l'organisation de la famille, le père de famille actuellement vivant n'est que le représentant transitoire de l'enchaînement des générations. Lors même qu'il est le premier à proposer une doctrine ou à la mettre par écrit, voire lorsqu'une évolution littéraire très avancée aboutit finalement à ce que l'auteur d'un ouvrage théologique se présente sous son nom personnel, l'individu et ses conceptions propres n'ont en soi aucune importance : ce qui importe, c'est que celles-ci soient reconnues par la collectivité des représentants officiels de la religion et de la théologie comme formulant la vraie doctrine. Sans doute, auprès de cette collectivité, l'autorité d'un grand nom et l'énergie d'une personnalité individuelle peuvent jouer le rôle le plus considérable, et ainsi cette dernière se ti'ouve en état d'exercer la plus forte influence sur l'évolution et la formation progressive de la doctrine, et de faire de ses vues individuelles la chose de tous. Dans le cas opposé, un conflit surgit : le novateur est alors combattu par tous les moyens, sa doctrine, opprimée et extirpée. Le facteur décisif reste toujours ici la collectivité, la conviction, déjà toute faite, ou créée par l'action d'une personnalité puissante, du corps qui se considère comme le représentant attitré de la religion; ce n'est qu'à la condition d'être portée par cette conviction collective, qu'une personnalité importante peut, au sein de l'organisation religieuse existante, et à sa tète, exercer une influencedécisive, etsouventd'efîet tfèsprolongé.
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81. Mais tous les grands mouvements de révolution religieuse ne sont pas sortis des cercles sacerdotaux comme tels ; — ou s'il s'est trouvé (|ue leur promoteur fût un prêtre, comme, par exemple, Jérémie (i), c/est la un hasard, (jui importe nu point de vue de ses destinées et de ses conceptions personnelles, inais ncm i>oint en ce (|ui concerne le mouvement comme tel. Ces mouvements émanent bien plutôt de personnalités individuelles dont s'est emparée la pensée religieuse ; et celles-ci sortent bien plus fréquemment des basses classes que des classes supérieures ou du clergé. C'est que la religion n'est pas la possession exclusive d'une corporation, si fort que celle-ci cherche à la monopoliser : chacun est appelé à prendre position vis-à-vis d'elle, et la vie ne cesse jamais d'ofTrir occasion à la réflexion sur les problèmes religieux. La divinité ellemême ne se conforme nullement d'une manière absolue aux prescriptions sacerdotales. Quand prévaut la règle que tout commerce régulier avec la divinité (notamment le sacrifice) exige la médiation des prêtres, elle peut néanmoins, dans des rêves et des visions, visiter qui elle veut, diriger dans ses voies les pensées de l'élu, l'appeler pour proclamer sa révélation. Car les pensées personnelles se transforment en inspirations de la divinité ; ce n'est ])as l'homme lui-même cpii les produit par sa volonté, elles prennent spontanément naissance et s'emparent de son ame avec une force conlraio-nante : il devient l'oroanc passif de la divinité. De tout temps surgissent ainsi des personnalités inspirées. Ce ne
(l)En revanche, chez Kzéchiel,le piètre en manteau de proph«He,le caractère sacerdotal estessentiel; ce n'estnidlementun prophète, quoiqu'il se donne pour tel, mais un prêtre écrivain, qui a fondé le système théoloi^ique du judaïsme. A cet égard, il est bien significatif qu'Ézéchiel fasse figureren titre sa dénomination de prêtre, au lieu que Jérémie se désigne simplement, au début de récrit, comme « Tun des prêtres de ^Anatôt dans le pays de Benjamin ... Chez celui-là, le sacerdoce appartient à Tessence de la personne, chez celuici, c'est seulement une désignation extérieure de sa situation acridentolle, qui n'a pas plus d'importance que n'en avait, pour Amos, le fait d'être berger et cultivateur de mûriers.
sont souvent que rêveurs et visionnaires, en bien des cas aussi des cerveaux troublés, parfois encore d'astucieux imposteurs, qui, grâce au faux semblant de divinité et de miracle qui les environne, peuvent Irouver de nombreux partisans et conquérir une puissance durable, fonder, par exemple, de nouveaux États ou des dynasties nouvelles. Mais il y a, par ailleurs, des peisonnalités que dominent entièiement la gravité et le poids des pensées religieuses, SI bien que celles-ci s'incorporent en elles et commandent toutes leurs actions et leurs paroles; pionniers d'une nouvelle idée religieuse, et, par là, d'une intime transformation de la civilisation traditionnelle et de ses conceptions.
82. Dans tous ces mouvements, c'est la personnalité individuelle qui, jusque surle terrain de la religion, se manifeste comme le facteur le plus important de l'évolution. Ce qui la soutient, ce qui lui prête la force et l'efficace, c'est la convietion personn(dl(\ la contrainte intérieure de la conscience. Pour ces êtres, la soumission à une autorité extérieure est chose inconcevable ; ce qu'ils proclament porte le sceau de leur personnalité propre ; leur nom, leur individualité s'attachent nécessairement à leur doctrine et sont inséparablement liés à sa proclamation, vu que la vérité n'en repose que sur l'expérience interne personnelle, — lors même que cette doctrine reçoit d'événements extérieurs, de l'apparcMile intervention de la divinité en sa faveur, une confirmation supplémentaire. A quelque degré qu'ils s'a|)puient encore sur la tradition, lors même qu'ils prétendent simplement en restituer le vrai sens, obscurci par falsification ou méprise: voire essaient-ils de garder envers le sacerdoce, en tant que représentant officiel de la religion, le respect cjui lui est dû; ils sont, en fait, en opposition violente avec la tradition et le clergé, ainsi qu'avec les représentations et les usages qui dominent la religion officielle, la conception du monde et l'ordre de vie traditionnels : à leur place, ils proclament la véritable religion et là tradition
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authentique, qui remonte effectivement aux dieux. C'est pourquoi leur apparition est toujours révolutionnaire, et exerce par ses conséquences une action de transformation et souvent de brusque bouleversement, bien au delà du domaine spécifiquement religieux, dans tous les domaines de la vie humaine ; et cela, lors même que, loin d'encourager un tel bouleversement, ils le repoussent eux-mêmes d'une façon formelle. En eux, pour la première fois, l'individualité révèle sa pleine force historique et remporte sa première victoire décisive : les figures de Zoroastre et des prophètes israélites sont les premières qui survivent dans l'histoire, non par leur liaison avec des événements extérieurs et avec la figure éphémère d'un Etat, mais par la puissance de leurs idées et de leur conviction personnelle, puissance qui continue d'agir durant des siècles et des milliers d'années. A côté d'eux, il faut nommer, en drèce, Hésiode d'Ascra, et, comme un précurseur (|ui ii a pas atteint son but, le réformateur égyptien Ekhénaton. C'est aux époques de fermentation, où les choses anciennes sont vermoulues et où de nouvelles pensées veulent se faire jour (soit que l'impulsion vienne de la civilisation intellectuelle, soit qu'elle vienne de facteurs sociaux ou politiques, soit que tous ces éléments collaborent), que ces individus surgissent le plus abonthimment d pxei'cent Taclion la plus durable. Jamais ils ne peuvent l'emporter sans une violente lutte avec leurs adversaires ; les puissances qui représentent le régime existant et veulent le conserver sans changement, le pouvoir politique aussi bien que le clergé, leur résistent ; et la multitude, mue par des intérêts et des inspirations opposés, oscille de côté et d'autre, entre l'élément quotidien, traditionnel, et la nouvelle idée, à laquelle elle peut pour un temps se livrer avec enthousiasme. On en vient i-ouvent aux combats sanglants et à la persécution sans merci. Il se peut alors que les proclamaliuns de la nouvelle dochiue succonibentdevant leurs adversaires ; mais assez souvent, l(Mir perte
aboutit justement à la victoire de leur cause. Ils deviennent alors fondateurs d'une religion nouvelle ou réformateurs de la religion existante, qui est, par eux, transformée dans son essence la plus iiUime, alors même qu'ils croient ne faire que proclamer et restituer l'authentique et ancien état de choses.
83. Ce ne saurait être notre tache de faire rentrer ces personnalités, espèce par espèce, dans une classification schémali(iue; car elles appartiennent à l'histoire, dont les facteurs singuliers ont constitué à chacune d'elles une essence et une action différentes, et donné à chacune un contenu spécifique. Nous n'avons qu'une chose à indiquer : c'est qu'entre les deux éléments principaux de l'évolution religieuse, le développement traditionnel au sein d'une corporation fermée (clergé), et le développement individuel et révolutionnaire qui se produit chez des personnalités particulières (fondateurs de religion), si nettement séparés qu'ils soient l'un de l'autre en principe, un grand nombre de transitions existent. De même qu'au sein du clergé ou de l'église organisée, des personnaiités individuelles peuvent acquérir une situation dominante et exercer une profonde action transformatrice, — qu'on pense à saint Augustin et aux grands papes, — de même, des mouvements religieux qui sont, quant à leur essence, individuels et subversifs, peuvent néanmoins surgir sous la forme de mouvements de niasse, à la tête desquels se trouve une corporation religieuse nouvellement fondée, qui relègue tout à fait à l'arrière-plan les personnalités individuelles. Tel est surtout le cas lorsque la nouvelle doctrine, au lieu d'être soutenue par l'individualité de son fondateur, fait appel à l'autorité d'un antique prophète et veut être reconnue en son nom, comme, par exemple, lors de l'avènement de la religion orphique, et de l'instauration, à la même époque, de la loi réformée (Deutéronome) en Juda. Mais les ordres monastiques et leur activité réformatrice doivent également être rangés ici ; la différence entre Hugo de Cluny, Bernard
L EVOLUTION IXTELLECTUKLLE
(le Clairvaux, I^rnace de Loyola, etc. (François d'Assise, par contre, devra plutôt être eoinpté parmi les fondateurs de religion) et les lîéfornialeurs, consiste justement en ce que les premiers, pourla réalisation de l'idée nouvelle, ne s'adressent pas à la colleclivité : la fondai ion de la nouvelle confrérie, qu'ils juethMit à la disposition de l'autorité ecclésiastique, voilà pour eux l'essentiel. Inversement, une personnalité individuelle peut assumer les tâches qui sont d'ordinaire remplies par le sacerdoce. Tel le paysan Hésiode d'Ascra, (jui dresse le système théologicjue de la religioji grecque, ce que n'était point en état de faire le sacerdoce non organisé et exclusivement attaché à des intérêts matériels. Il se rencontre avec ses contemporains, un Amos et un Isaïe, en ce (|u'il est inspire, lui aussi, et que les résultats de sa pensée sont à ses yeux une révélation divine et l'infaillible vérité, enfin en ce (fu'il entre, au nom de sa conviction, en violente oj)position avec la tradition faussée. La diversité des phénomènes historiques est infinie et ne se laisse pas réduire à des lois fixes.
Séparation de la relifjion et de la nationalité. Belifjions nniverselles. Genèse et évolution des éfjlises.
84. Le cours ultérieur de l'histoire de la religion renforce l'importance du facteur individuel. Si la rcdigion esl, à l'origine, attachée par les liens les plus étroits, tant au groupement politique qu'à la nationalité, si elle est une expression des conceptions qui y régnent, la formation d'aires de civilisation et de relations plus étroites entre différents peuples aboutit, ici encore, à un échange et à une assimilation. Des dieux étrangers, des prati([ues cultuelles et des idées religieuses étrangères pénètrent du dehors,