TRADITION ET INDIVIDUALITE
mouvement, et leur autorité ne tarde pas à être de nouveau mieux assise que jamais. Mais quand ils ne suffisent plus, quand, en concurrence avec eux, il nait d'impulsions spontanées, venues iVen bas, un nouveau groupe de représentants de l'idée religieuse, comme les scribes (rabbins) du judaïsme, les moines du bouddliisme et du christianisme, les pasteurs des églises réformées, ceux-ci recommencent aussitôt à se constituer en un corps fermé, (jui cherche, tout comme auparavant le clergé, à régler le mouvement religieux spontané et à monopoliser la religion à son profit. 88. Le même envahissement constant des tendances traditionnelles se manifeste dans le domaine du dogme ecclésiastique. Les |)lus anciennes représentations religieuses émergent à nouveau, si éiiergiquement qu'elles aient pu être combattues |)ar les foiuhiteurs du dogme et lors même qu'elles ont paru quehjue temps entièrement abolies. Elles naissent, en ell'et, d'un besoin naturel des hommes cl d'une façon do penser qui, même refoulée, n'(Mi recommence pas moins perpétuellement à se faire jour, en tant que conccq)tion originelle, non réglée par la réflexion, instinctive en quelque sorte, des événements extérieurs et intérieurs, et qui, par suite, domine la sensibilité et les créations de la fantaisie. Ces sentiments immédiats sont précisément, pour la religion et le courant religieux, d'une im|)ortance décisive. Ainsi se fait-il ([ue le contradictoire, l'absurde, ce qui est logiquement impossible, passe dans une large mesure pour être vrai quoique tel, et pour la caractéristique propre d'un dogme religieux. Ce n'est là que l'expression mythique de ce fait, ([ue le concours et l'entre-croisement des séries causales, qui dominent le monde des phénomènes et déterminent l'aspect accidentel de chaque événement réel, se soustraient à la connaissance ; que, dans la vie, continuellement, une action décisive est exercée par des facteurs que nul calcul ne saurait découvrir, nulle volonté dominer. La raison désespère de résoudre l'énigme du monde et se
réfugie dans le supra-sensible, qui satisfait les besoins du cœur et delà fantaisie; la proposition credo quia absurdum atteint effectivement l'essence la plus intime du dogme relio-ieux. A cela vient encore s'ajouter la puissance de l'habitude, des représentations héritées de longue date, dont l'homme ne peut se dégager. C'est ainsi que la magie, le fétichisme, la croyance grossière aux miracles redeviennent perpétuellement des éléments essentiels de la représentation religieuse : une religion peut tourner précisément au contraire de ce qu'elle a été et de ce qu'a enseigné son fondateur. Ainsi le judaïsme est une des formes les plus teri'e à terre du formalisme et de la dévotion matérielle, qui étoufTe complètement toute liberté intérieure, en opposition aussi tranchée que possible avec la doctrine des prophètes, (h)nt il est issu. Le christianisme historique est devenu un polythéisme développé, avec idoles, formules magiques, crovance ^rrossière aux miracles, rituel abondant, et domination sacerdotale pleinement constituée. La doctrine de Zoroastre et celle du bouddhisme se sont pareillement transformées, et même Tislam, où Tancienne religion nationale a pénétré sous la forme de l'adoration des saints et dans le culte d'Ali et de ses descendants. Quand, de plus, une religion est empruntée par d'autres peuples, leur caractère y apporte de nouveaux et profonds changements et peut lui faire subii- une complète transformation interne, alors même que W dogme est resté identique. Cest ainsi que le christianisme est quelque chose de tout autre chez les Abyssins et chez les Grecs, chez les Germains et chez les Romains, et que le monothéisme rigidement personnel de l'islam sémitique s'est changé, dans le soufisme des Persans et des Maures, en un panthéisme spiritualiste. La transformation se laisse très clairement apercevoir à l'aide des livres religieux, soit que ceux-ci contiennent un système théologique traditionnel, établi par le clergé d'une époque antérieure, soit qu'ils renferment les doctrines, et, à l'occasion, les assertions ou les
l'kvolution intellectuelle
Il '
écrits, conservés dans leur teneur aulhenlique, du fondateur même de la religion. La religion existante les invoque, elle en déclare le contenu éternel et immuable : mais en réalité, c^est elle-même, et non Téciit, (jui détermine le contenu de sa doctrine. Ce qui s'accorde avec celle-ci, on le fait découler de la lettre du saint livre: tout le reste reçoit une interprétation fausse, assez souvent Tinverse de la vraie, ou est simplement mis de côté ; et malheur à qui voudrait 1 invoquer et le déclarer obligatoire ! Ce n'est pas le livre religieux qui est décisif, mais la tradition qu'a créée l'Église et qu'elle incarne. C'est ainsi que les hymnes du Véda ne renferment rien sur Brahma, rien sur Siva, et 1res peu de chose sur Vishnou ; la Bible, rien sur les dogmes fondamentaux de l'Église catholique, la situation dominante du sacerdoce et de la papauté, l'adoration des saints, le culte de l'hostie ni les sacrements, le purgatoire ni la confession, etc. Inversement, il y a parmi les écrits sacrés des livres qui n'ont absolument rien à voir avec la religion : livres d histoire, légendes et romans, collections de chants d'amour comme le Cantique des Cantiques, écrits philosophiques d'un caractère sceptique, comme le Qohelet, qui, grâce aux chefs-d'œuvre de l'interprétation ecclésiastique, se transforment en révélations de mvstères religiieux. Si paradoxal que cela semble, on peut prétendre tout net ([ue le contenu des livr(^s leligieux, pour une religion développée, est (juasi indillérent, et (|ue n'importe quel livre peut, en jaison d'éventualités fortuites, devenir un livre religieux.
89. Et pourtant, inversement, à l'encontre de ces tendances traditionnelles, recommencent sans cesse à se faire jour j)uissaminent les facteurs individuels, la conviction morale de l'individu, les pensées profondes, véritablement religieuses, que renferme la religion régnante et qu'a proclamées son fondateur. Quand le mouvement de la civilisation ne subit pas un arrêt complet, ne se fige pas en formes immuables, terme presque entièrement atteint dans l'état actuel de l'isla-