‹ Histoire de l'antiquité [microform]Chapitre 37 sur 172 · LE MONDE DE LA FANTAISIE. LE JEU ET L*ART · texte numérisé non relu

LE MONDE DE LA FANTAISIE. LE JEU ET L*ART

94. Analogue à l'évolution technique est l'évolution des arts et connaissances par où Thomme cherche à formuler, à ordonner et à utiliser pour ses besoins les conditions de la vie physique et morale, et d'où sont ensuite sorties les sciences : le calcul et la géométrie, la médecine, Tastronomie, les débuts des sciences naturelles, réthi((ue, la théorie du droit, la théologie et la spéculation. A leurs débuts, toutes ces connaissances subissent les influences de la pensée mythiciue et de la religion. La magie en fait également partie et passe pour une science sérieuse, exactement au même titre que la médecine, l'astronomie et toutes les autres. On sait à quel point toutes ces sciences ont été, à lOrigine, traversées d'idées mythiques, de magie et de spiritisme. Avec le renforcement de la religion et le développement d'une systématisation religieuse, se renforcent aussi ces induences, où s'exprime le premier essai de forger un système universel du monde. Elles régnent non seulement dans les sciences empiriques, physiques, mais également dans l'éthique, où le rituel, Tobservation des présages, la méticuleuse])réoccupationdes dieux, le choix des jours, etc., jouent un grand rôle; elles pénètrent également dans le droit (§16). Ce n'est que tout à fait graduellement que la pensée scientifique croissante réussit à refouler ces influences ; les civilisations les plus avancées sont seules capables de s'en affranchir complètement. — Comment, ici encore, et de même dans le domaine des arts techniques, les facteurs individuels et les facteurs traditionnels s'entrecroisent et réagissent continuellement les uns sur les autres, c'est ce qu'il n'est pas besoin d'exposer plus au long.

Le monde de la fantaisie. Le jeu et Vavl.

95. Les manifestations de l'action et de la pensée, par où 1 homme prend position vis-à-vis du donné et le fait servir.

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à ses fins, n'épiiisenl pns oiîcoro \o flomaine de In civilisali(in. A coh'* (Tellos se dcTonle loujonrs iine aelivilc' lihrenienl créiJiriee, (jui, nu l)ieii pioduil ell(»-JHèiMe ses objels, on bien façonne à sa Jiianièr(\ suivant une libre impulsion inl(».rieure, eenx (jui lui soni donnés du (hdjois. L«' jeu el l'art en eonsliliuMit l(* domaine; la force (|ui les erc^e elleni* donnc^ la foemo rù ils se réaiiseni, e/esl ee (jue nous nommons la fanlaisie. On a souvent essayé d'en fair«^ dériv(M-l(^s pr<Hluctions, eoinme tonte aulie chose, dv motifs praliipies, et de les ra|)porlei- à une nécessité extérieniM». Dans le délail des cas, cela esl lre(|uemment exact: plus d'un jeu est non seulement la copie, mais le rudiment d'nne prati([ue religieuse ou polit i<|ue, (|ui avait antrefois nne signification très sériense ; pins d'une forme d'art, en matièi'e de danse, de chant, d'architecluie. esl issne (Tusages cpii com|)ortaient à Toiigine un(^ nécessité ré(dle et constit uai<Mit un moyen d'inflneucer les puissai»ces du monde (\\t<''rieur et de l(*s mettre au siM'vice (b^l'liomme. Mais cette remarcpie ne touche pas au cœni* de la (piestion. Dans le jeu et dans l'art se manifeste bien plutôt une tendance innée de l'homme, (|ni déjà n'est pas étrangère à l'ame do l'animal, mais qni, dans son (lével()p|)ement, élève riiomme bien au-dessiis des animaux et constitue nn fact(Mir tout à fait essentiel de l'individualilé : la tendance à manifester son être le plus intime par une libre activité créatrice, à se créer, par ses piopres forc(»s, à coté du monde réel au([U(d il est lié, un autrc^ monde où il peut commander à sa guise. C'est le mond(^ ré(d (|ui fournit un modèle à cette» activité cicNïtrice; elh» a pour essence l'imitation, et là-dessus repose la loi, la nécessité interne, (jui régit même les créations de la fantaisie el en détermine la forme intérieure. L'activité mécani([U(* cherche à donner une expression à cette forme intérieure; \o degié de la rcMissite dépend, d'une |)art, du développemcMit de la lechni- {\\u\ d'autre pail, du pouvoir plasti<|ue individued de l'artiste. Par suite, toutes les [)roduclions de la fantaisie sont

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soumises à une règle fixe, le jeu aussi bien que la danse, ou le chant, ou un édifice, ou un dessin. Du moment où elles sont créées, d'abord dans le for intérieur de l'homme, puis dans la représentation matérielle des intuitions de la fantaisie, elles entrent dans le monde réel, et acquièrent par là une existence indépendante. Elles s'ofTrent à leur créateur comme des êtres doués- d'une vie pi'opre, et lui imposent leurs lois: mais elles n'en restent pas moins ses créatures, dépendantes de son bon plaisir, et à tout moment il peut mettre fin à leur existence, les rejeter dans leur néant, ou encore en rompre la loi interne par un acte arbitraire. :Mais alors sa production devient un monstre, qui ne possède plus de légitime raison d'exister ni de vérité intéi'ieure, parce que la condition fondamentale de l'imitation, l'accord avec les lois du réel, y fait défaut. Ces lois, à vrai dire, ne sont pas celles qui, dans un pêle-mêle bigarré, régissent en fait le monde réel, mais celles que conçoit la fantaisie, sous l'influence delà conception régnante du monde: il ne s'agit pas du monde tel qu'il est, mais tel qu'idéalement il doit être. Lah)i de ce monde, l'accord avec la réalité idéale,

est la loi de la beauté.

96. Quand l'homme fabrique une cruche de grès, un vase d'argile ou d'airain, la forme en est d'abord déterminée par les fins j)ratiques aux(juelles l'objet doit servir et par les conditions matérielles données en vertu de la technique. Ces conditions mêmes donnent naissance, dans l'esprit du modeleur, à la forme intérieure du pot, type idéal, (|ui satisfait à toutes ces exigences, et qu'il cherche à réaliser avec plus ou moins de perfection. Mais, en même temps, cette activité créatrice pousse la fantaisie à se manifester. Celle-ci peut employer la coloration variée qu'obtient l'argile par la cuisson à produire des couleurs vives ou un jeu de couleurs; elle peut, au besoin, se servir decette technique pour imiter en argile un vase de pierre bigarré. Ou bien elle peut se servir des grandes surfaces nues pour y gravei' ou pour

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y peindre des dessins, parfois des traits quelconques, des croix, des séries de triangles ou de carrés, ou bien des dessins d'arbres, d'animaux, d'hommes, qui n'ont pas le moindre ra[)port avec le pot: celui-ci n'estalors pourrhomme qu'un objet tel qu'une paroi de roche ou un morceau d'os, dont il se sert pour manifester pai* jeu son inslincl j)lastique. Mais, le plus souvent, l'idée de l'œuvre d'art trace à lafantaisiedes voies déterminées: la forme du vase donne occasion de dessiner, plutôt que des traits pris au hasard, des cercles et des lignes ondoyantes, qui en suivent la rondeur, de disposer les triangles d'une manière appropiiée à cette forme, de diviser la surface d'après des modèles. En même temps s'exerce l'influence d'autres objets artificiels semblables, de corbeilles en osier tressé, de nattes ; on cherche à en donner la forme au vase. Mais le pot fait aussi penser à des êtres du monde sensible: il a un col, un venire, parfois aussi un pied, un orifice qui correspond à la bouche, un couvercle qui correspond à la tête, des anses qui correspondent aux bras. C'est ainsi qu'on fait, dans l'ornementation, nettement ressortir cette division (ce qui renforce du même coup l'analogie), qu'on imite dans les ornements la parure dont se couvrent les femmes, qu'on donne au besoin à la cruche des seins et un sexe, des yeux et des oreilles, ou qu'on la façonne en forme d'animal. Tous ces facteurs agissent ensemble dans Tart ornemental primitif et produisent la multitude bigarrée de formes (jui s'offre à nous, chez tous les peuples, dans les plus anciennes couches de trouvailles. C'est tantôt telle idée, tantôt telle autre, qui s'impose à la fantaisie et qu'on pousse jusqu'au bout: ainsi prennent naissance les nombreuses œuvres bizarres qui caractérisent cet art, et dans lesquelles la destination pratique du vase est souvent complètement perdue de vue et directement desservie (par exemple, en cas d'étranges assemblages par couples, etc.). Mais le pot reste toujours un pot, et ce qui correspond à sa forme intérieure n'est jamais

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qu'une œuvre où l'idée du pot garde le rôle dominant, tandis que l'ornementation, et l'analogie avec d'autres objets, demeurent subordonnées à cette idée. Lorsque ce point de vue est maintenu, — que d'ailleurs la forme du vase soit simplement façonnée d'une façon parfaite, sans parure extéri(Mire,ou qu'au contraire une parure, ornementation géométrique ou décoration végétale, divise ou anime les surfaces, ou encore que, sur ces surfaces, soient ménagés des espaces pouvant recevoir des peintures indépendantes sans que l'unité interne de l'ensemble en soit troublée, — alors, si la technique et la capacité artistique satisfont aux conditions requises, quelque chose de parfait est créé, (|ui correspond aux lois de la beauté. Chez un peuple ayant atteint ce stade, par exemple chez les Egyptiens et les (irecs, le sens artistique est éveillé et est devenu une force indépendante, (jui étouffe les créations sans beauté, parce que sans vérité interne, de la fantaisie plasticpie, et rend possible une évolution progressive vers des formes supérieures d'idéal. 97. Ce qui vient d'être expliqué sur un exemple (cf. encore ^ 121) est vrai de toutes les manifestations de la fantaisie dans le jeu et dans l'art, de la danse, de la musique, du chant et de la poésie, de l'imitation d'événements réels sous forme de représentations dramatiques : représentations sérieuses (qui se développent de bonne heure en connexion avec des fêtes religieuses) aussi bien que bouffonneries. Il en est de même de la décoration du corps humain, soit par peinture et tatouage, soit par la parure extérieure, portée, par les femmes surtout, depuis les temps les plus anciens ; mais aussi, de l'imposition du nom, ([ui, bien qu'elle soit devenue, dans l'évolution ultérieure, un acte absolument superficiel, d'où disparaît tout rapport interne entre le nom et celui qui le porte, est toujours, à l'origine, une manifestation importante de la fantaisie créatrice; puis encore, de la confection de l'insigne tribal (totem), et de bien d'autres choses. Mais si la fantaisie crée spontanément, elle n'en est pas moins toujours provoquée à

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sVxercor par une occasion étrangère à son domaine : soit la naissance d'un enfant ou son introduction dans le cercle des adultes, soit le dessein de fal)ri(|uer un outil ou d'exécuter une construction, soit la fête d un dieu, soit ré|)anouissement en danse et en chant (Tune disposition de la sensibilité, soit encore le simple besoin de s'occuper en jouant. Et ce qu'elle crée acquiert par là, non seulcMuent une vie intérieure autonome, qui suit ses propres lois, mais encore une existence extérieure indépentUinte : du moment où la chose est créée, elle obéit en outre aux lois du monde phénoménal. 11 en est déjà ainsi du jeu, assez souvent doué de Tefficacité la plus redoutable, mais plus encore des créations de l'art, soit (ju'elles fassent partie du monde nuitériel, soit qu'elles survivent seulement en lanl (|ue forces spiiituelles, comme la poésie ou le nom. Elles influent désormais sur rhoinme, comme tout être créé |)ar la nature: Fliomme peut, comme ces êtres, les anéantir, mais, tant qu'elles existent, il doit compter avec elles comme avec ceux-ci. Par suite, toutes les re[)résentations ([ue l'honiuK* se fait (bi moncb' (*xtélieur et des puissances qui s'y exercent valent aussi pour ces choses qui sont ses pro|)res créations. Le nom et le chant, la danse et la musi((ue, ac(j nièrent force magi(|ue et peuvent servir à fins de nuigie ; l'insigne tribal lotenT, la sculpture et le dessin, voire à l'occasion le vase et l'arme, possè(k'nt une vie indépendante et peuvent, comme d'autres objets, devenir le siège d'un esprit ou d'un dieu, dont rhomme ne doit s'approcher (ju'avec crainte. Mais inversement aussi, tout ce monde se modèh» selon les inspirations ib» la fantaisie : c'est elle qui donjie aux esprits et aux dieux la forme où ils appalaissent; c'est elle qui façonne les mythes, érige (b's images fortuites en êtres indivichiels, qui survivent d'une façon durable dans le chant ou dans la narration poétique ; c'est elle qui donne à la magie et au rituel la forme où ils agissent et passent dans la tradition. CoJitinuellement, les deux domaines se confondent : c'est tantôt la fantaisie, tantôt l'évé-

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