LE MONDE DE LA FANTAISIE. LE JEU ET L ART
nement réel, qui fournit l'occasion initiale: <mi général, l un et l'aulic collabor(Mil. l'outes b^s créations de la fantaisie soutiennent ainsi la connexion la plus intime avec le facteur religieux, (jui domine la conception n'gnante de l'univers et la civilisation: de mêm<' (ju'elles (b'terminent l'aspect de ce facteur, de même, dans leurs manifestations spontanées, elles en subissent à leur tour l'influence et se subordonncMit au système qu'il constitue.
98. Ici. encore, ce ne peut être notre tache de suivre dans le détail l'évolution de l'art, ni même d'en exposer sommairement les principales formes : cela n'impli(|uerait rien moins qu'un système complet d'esthéticpie à base historique. La marche générale suivie par l'histoire de la littérature et des arts |)lasti(jues est régie par les mômes facteurs qui déterminent la marche globale de la civilisation. Là aussi se forme une tradition, (pii mène à la formation de règles techniques et de conceptions normatives ; là aussi, ce qui s'est une fois créé devient le modèle et l'archétype, auquel doivent se conformer toutes les générations suivantes. Là aussi s'élèvent en sens contraire l'appréciation individuelle et la revendication du droit de créer librement, de donner corps aux concej)lions et aux sentiments j)ersonnels ; et là aussi, ces tendances, pour autant qu'elles commencent à l'emporter, donnent naissance à une nouvelle école et à une nouvelle discij)linc, (jui prétendent se faire universellement reconnaître et cherchent à étouffer toute aspiration divergente. C'est par cette opposition et par cette lutte, (jui, pour aboutir à ([uehjue chose, exige à tout moment l'efVort entier de la personnalité indivi(bielle, c'est ])ar là (|ue s'expli(|uent, ici encore, la valeur interne des créations de l'art et le progrès du développement artistique. Il n'y a qu'un facteur à mettre au-dessus : c'est la forme intérieure de l'œuvre d'art, dont le type est déterminé par la loi fondamentale de la vérité intrinsèque de l'imitation, par le principe de la beauté, (iràce à l'activité plastic|ue de l'artiste, cette forme
L KVOLUTION INTELLECTUELLE
doit se changer d'idée, de conception iiitellecluelle, en une œuvre appartenant au monde réel. Le détail des cas est infiniment varié et ne se laisse pas soumet lie à des règles fixes; mais quand la tendance individualiste se met au-dessus de ce principe fondamental, elle supprime Tart lui-même, en dépit de toute teclnii(|ue extérieure, tout comme, en un autre domaine, elle supprimerait la science, si elle cessait de se soumettre aux lois de la pensée et regardait comme superflu Taccord de la connaissance avec h^s objcis du monde réel.
Coup (l'œil l'clroupeclif. Fdclcii/'S individueh el (jénrrdux comme forces essenllelles du devenir hisforitjue. Les idées,
99. Jetons un coup d'ccil en arrière sur la marche de toute l'évolution humaiu<\ exierne aussi bien (|u'interne, afin d'embrasser plus nettement du i-egard les facteurs décisifs qui, sur tous les domaines, se sont uniformément ofl'erts à nous. Il y a trois grands groupes (rop|)ositions ([ui reviennent sans cesse : événements et iidhuMices externes, — conditions et motifs internes; tradition, immobilité, et assujettissement au passé, — progrès, lii)re mouvement, luttant contre Tancien et créant du nouveau ; tendances universelles, ayant pour siège la masse homogène, — tendances indivichndles, émanant de personnalités particulières. Ces trois groupes ne coïncident aucuiuMuent; mais ils présentent tous en commun le contraste entre l'action émanant de l'individualité intérieure, soit d'un groupe, soit de personnalités particidières, et les facteurs, tant du monde physique que du monde spirituel, ([ui dominent, à l'état de forces indépendantes, ces personnalités et ces groupes, et qui veulent leur faire la loi. Aussi pouvons-nous, malgré tout, ramener toutes ces catégories, y compiis l'in-
fluence de forces extérieures, au contraste du général et de l'individuel. Les tendances correspondant au premier de ces termes s'eflorcent de réaliser une régularité universelle, à la(|uelle elles atteinch'aient si elles étaient toutes-puissantes, si, chez l'homme comme chez l'animal, agissaient seuls, en dehors des événements extérieurs, (h's penchants et instincts innés, d'une forme éternellement identique, commune à toute 1 espèce. La résistance des tendances individuelles, ({ui, atout moment, traverse l'action des premières et détermine un perpétuel changement, non seulement (huis les conditions externes, mais surtout dans l'aspect interne de la vie, produit la singularité de chaciue événement particulier. La coopération des deux sortes de tendances produit le devenii* et l'évolution historiques. C'est pourquoi cette évolution présente unas[)ect différent dans chaque cas particulier, et ne comporte, ni ne peut comporter de lois, bien qu'une certaine théorie, engagée sur de fausses pistes, ait souvent postulé et de nos jours encore postule l'existence de telles lois, voirez s'imagine les avoir découvertes. Cette évolution historique ne comporte ([ue des possibilités et des analogies, mais qui toujours sont modifiées par la singularité du cas, et prennent chaque fois un aspect qui difl'ère de tout autre.
J'ai traité d'une façon plus approfondie des problèmes théoriques fondamentaux du devenir historique, dans mon écrit intitulé: Ziir Théorie und Melhodik der Geschichle, 1902 (réimprimé maintenan avec compléments dans mes Kleine Schriften, 1910) ; cf. encore ma conférence prononcée à la réunion des Amis du Gymnase humaniste à Berlin, en 1906: Humanislische und yeschichlliche Bildung ; puis, mes recherches sur Thucydide, ses principes et ses procédés d'exposition, au second tome de mes Forschungen. — Même pour ce qui est d'évémnnents extérieurs. - par exemple une épidémie, comme la peste de 429 à Athènes, ou la peste qui eut lieu sous Marc-Aurèle, ou la M. mort noire », un tremblement de . terre, comme celui de 464 à Sparte, ou l'issue d'une bataille, l'anéantissement d'un État ou d'un peuple'par un autre, - les facteurs agissant du dehors, comme, cà la
l'Évolution intellkctuklle
PTueiTo, la supériorité du uouibre, de raruiemeul, etr.. ou l'iufUienct» d'un cniplaccmeut, ou encore celle d'une teiupéte dans le combat, naval, ne conslituent qu'une uioilié dt's facteurs qui mirent enjeu; il s'y ajoute toujours, comnic él/'inent décisif, la tuauiéic délrr iut<''rieur(^ particulier*' à ceux que touche révéncunenl, manière d'èlrr qui, seul(», fait de la marche^ de cet événement cl de TcITel (piil exerce un événement Iiislori(iue; oi ainsi, nous pouvons raui-cr ces faits, comme les autres, sous la loi domiuaule de Topposilicm des fatMcurs tfi'néraux et des facteurs iiuliN iduels.
100. Le chaiii[) d'action dévolu à rindividualité, tant dos groiip(*s et des peuples (jue des parliculitMs, \arie beaucoup, en étendue aussi bien ([u'en inlensité, ch(V. les dillérenls j)euples, et, de plus, aux dilTérentes époques de leur évolution. Une condition préalable, ici comme pour toute action histori((ue, c'est ([ue soit donnée, on général, uik* sphère d'action indépendante, où des événements liistori([ues puissent se dérouler. L'étendue spatiale n'olïre à cet égard lieu d'essentiel, et de grands événemiMils politicjues (guoi*res, etc.) ne sont pas davantage exigés, — (pioi(|ue 1(^ rôle d<^ l'individualité puisse être, |)ar là, considéral)leinent accru; — l'histoire des Israélites h' montre, comme celh* des petits Etats yrocs, etc., et de même, pai' cxciiiplc, l'iiistoire des fondateurs de it'li<rioii. L'action olîicacç de riiidividiialili' dépend bien plutôt, essenliellenieiit, de l'état de la civilisation, c'est-à-dire de reiisenil)le des acquisitions, s'encliaîiiaiil les unes aux autres, et foiiiiant un réseau uiii(|ue, <|ui sont passées dans le patrimoine commun d'un groupe plus ou moins (''l<'ndu, et (|ue représente la Iradilion. Cett<^ tradition s'efl'orcc^ de déterminer et de guider en des voies fixes la pensée et l'action de l'ensemliie du groupe et de chaqu(^ individu; mais elle provoque en même temps l'individu à une activil('' |)ro|jre,et, pai- là, produit ce conli-e-elîel , que l'individualité personnelle |)arvient à se manifesl(>i- il cherche, en utilisant les facteurs extérieurs du moment, à dominer la tradition et à la transformer au gré de sa nature
FACTEURS INDIVinUELS ET GÉNÉRAUX — | 100
interne particulière. Cette interaction présente aux diverses époques un caractère très dilîérent. On rencontre souvent cette conception, que les peuples « sauvages » et, eu général, tous les peuples de civilisation arriérée, ignorent l'individualité ; que chez eux l'individu n'a pas d'essence singulière, mais pense et agit de la même façon que tous les autres ; ((u'il n'est, i)ar suite, ((u'un type. A l'encontre de cette conception, de pénétrants observateurs ont assez. souvent signalé ((ue, précisément chez ces peuples (par exemple, chez les Arabes ou les Indiens), le caractère propre et partant le rôle de la personnalité sont i)ien plus marqués que dans notre civilisation homogène ; (lu'à chaque instant, tout y dépend du déploîment de la personnalité individuelle ; que le succès et le mode de vie tiennent a elle seule, non pas aux facteurs généraux, (|ui, avec le progrès de la civilisation, se manifestent, dit-on, avec bien plus d'en.Mgie et ti'ansforment les hommes en types homogènes. En outre, c'est une conception, représentée surtout par Jacob BURCKHARDT, <|ue l'individualité ne s'est formée qu'à la Renaissance, tandis que 1). Schafer, par exemple, y oppose cette phrase ( WelUjeschichle (1er Neuzeit,hl-i) : " S'il y a januiis eu une épociue où la personnalité individuelle fût développée, c'est le moyen âge, et c'est justement de la Renaissance que l'on peut dire <iu'elle fit un éneigi<iue ellort pour mettre des bornes à l'individualité de l'action... Quiconque V regar.le .l'i.n peu près, aperçoit aussitôt |au moyen àge| l'infinie variété des faits et des circonstances et la grande quantité de personnalités fortes, (|ui surent façonner leur milieu. « De la même manière, on pourra se heurter a <les conceptions opposées sur le rôle de la personnalité dans l'histoire de l'Orient, ou dans le monde homérique, par opposition au développement postérieur de la Grèce. En réalité, les deux conceptions sont toujours justifiées. Car assujettissement et liberté, facteurs généraux et facteurs individuels, dominent toute vie humaine et, en gênerai,
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toute réalité : ce n'est que par leur coopération que se produit chaque phénomène particulier, chaque objel du monde réel. Mais parla même il apparaît clairement que ces conceptions opposées ne touchent pas au c(pur de la question: ce (^ui est essentiel, c'est bien plutôt cpfaux époques les plus anciennes, l'individu, si indépendante ({ue puisse être son action, n'en postule pas moins, à tous les moments décisifs, comme quel([uecliose d'existanten dehors (hi lui et de donné tel ([nel par la tradition, (k^s formes et des représentations fixes, (jui déterminent sa propre conduite, ainsi que celle de tous les autres, et auxquelles il ne peut rien changer, voire dont il ne lui vient [)as une seule fois à l'esprit l'idée qu'il pourrait les changer. Si, au moyen ao-e, « il existe à peine une loi (uii n'ait du soullVir des exceptions, à peine une institution (jui n'ait été transgressée », si rindividu peut se créer une puissance considérable, renverser les États existants et les remplacer par (k* nouveaux, il n'en est pas moins vrai que la forme, issue du développement historique, que revêt l'I^tat médiéval, la hiérarchie sociale, le lien des ordres féodaux, sont pour lui quelque chose de donné et qui va de soi (1) ; et si par hasard il essaie de passer outre, les forces qui s'y incorporent lui résistent victorieusement et imposent ces cadres fixes même à des formations nouvelles, comme les villes. Et si, dans le domaine religieux, les tendances les plus variées sedéploiejit, s'il ne règne chuis l'église rien moins qu'une uniformilé, complète la reconnaissance cki christianisme ou de l'islam comme vérité irréfragable, existant en dehors de la volonté individuelle, n'en reste pas moins, dans tous les efforts de
(1) C'est ce qui, par exemple, apparaît très joliment chez Wolfram d'Eschenbach, l'un des penseurs les plus indépendants du moyen Age : l'enfant Par sifal, aussitôt qu'il a, pour la première fois, vu un chevalier, et appris que ce n'était pas Dieu, pose cette question : qui donne chevalerie? L'institution de la chevalerie est, pour le poète, (iuel([ue chose qui va de soi, non un pro blême.
réforme, le postulat admis comme allant de soi. (hii s'insurge là-contre, périt infailliblement et ne [)eut exercer- aucune inllueuce, à moins (kMéussir, grâce à des circonstances tout à fait particulières, à s'attacher un grand nombre i\c partisans au profil d'une religion noiividle, comme le calife Hakim ; — encore» voit-on su])sister, même eu ce cas, en deiioi's du lien d'origine avec lareligionrégnanle,le caractère de révélation, la soumission à une autorité transcendante. Ce sont (k's limites (ki même g(Mir(» (jui soni fix(''es, pai* exemple, à l'activité d'un sckeikh arabe, si forte et si originale (jucmi soit la personnalité, ou encore à ccdle d'un héros Iioméri(jue. C'est seulement (juand \o (k'velop|)ement delà civilisation, pai* la coopéiation de facteurs internes et externes, a atteint un certain stade», (pi'il est possible d'outrepasser ces limites et de conquérir de liante lutte la liberté complète de rintkvidualité. Cette liberté consiste piécisément en ceci, (|ue l'indivickialité ne reconnaît plus d'autorité extérieure ; (ju'elle voit un problème», là où l'autorité dresse une règle ; ([ue la loi n'est plus j)our elle (juekjue cliose d'imposé» élu dehors, mais bien e(ue»lqu(» chose qu'e»lle porte en elle-même, — [)re)jetàt-eUe e(»lle» k)i élans le» monele extéi'ieur, sous la [orme de» la notion ele» elieu, par exemple ; — eju'elle essaie, ])ar suite, ele» façe>nne»r eTajîrès sa connaissance» et sa conviction le monele extérieur et le monele intérieur; et epie le régime lui assure le moyen ele manifester ainsi librement sa nature propre. Le résultat où elle parvient peut d'ailleurs s'accorder partiellement, ou même totalement, avec le contenu de la traelition; peu importe en l'espèce: le point de vue décisif est celui eles facteurs internes.
101. C'est une erreur ele croire ejue l'indivielualité qui exerce une action efficace eloive nécessairement être une personnalité remaïquable en soi, par ses qualités intellectuelles : idée sur laejuelle repose le culte des héros de Cahlvle. Sans doute, il y a eles personnalités qui surpassent infiniment tous les autres hommes en valeui* intérieure, en
l'Évolution lntellectuelle
(Ions naturels et en forée eréaliiee, et d'où, par snile, l'aetion la pins eonsirlérahie pent émaner fluranl des sièeles et des milliers (Fannees. Mais, même en ce cas, tont dépend lonjonrs de savoir, d'ahord si le développement général est de natnre à laisser place à une action étendne de la part de telles personnalités, on si, an contraire, celles-ci sont étonflees par les pnissances adverses de tradition et d homogénéité ; mais en outre si les circonstances individn(dles de l(uir vie leur offrent on non l'occasion d'nne telle activité. Cai* en ra])sence de cette possibilité donnée dn dehors, lenr foire se consnme en enx-mémes, (jn'elle soit, on non, intérienrement ponssée à agii* snr nii grand théâtre. Il est tout a fait hors de donte (\\ic chacjue epocpn* produit des hommes de génie, qui ne trouvent jamais pareille occasion, et dont la vie s'écoule pai* suite sur un théâtre* étroit, sans laisser de traces : contentons-nous de rappeler ici les bornes absolues qui, chez beaucoup de peuples et dans b(\uicoup de civilisations, sont imposées à l'action des femmes. Mais inversement, les circonstances accidentelles (|ui commandent l'aspect historifjue des événements, poussent continuellement a des situations décisives des persounalit<»s (jui ne s'élèvent en aucune manière au-dessus de la moyenne, souvcMit même rest<Mil bien au-dessous ; ou bien elles leur accordent, pour un mojuent au moins, un rôle pi'épondérant ; et pourtant leur conduite et leurs décisions p(Miv(Mit être, pour révolution ultérieure, d'une importance pércMuptoiie, beaucoup plus (|U(* h^s gestes et les pens(M»s de piMSonnalites supérieuiu^s. Leui* individualité d(»vi(Mil alors, si subordonnée (ju'elle paraisse, un factiMir puissant di* l'c'volution historicpn» et determim^ ç\\ bien ou en mal, le cours ultéiieur des choses. Le |)oint le plus essentiel (*st toujours de savoir si le conflit des forces historiquementagissantess'est élevé assez haut poui* ([ue différentes possibilités se fassent écjuilibrt», de soite (jue Teiret décisif se conccMitre dans la volition d'un individu et reçoive
FACTEURS INDIVrnUELS ET GÉNÉRAUX — § U)2
de là son cachet propre ; ou si l'individu (comme il ari'ive si souvent dans les mouvements de masse n'est (jue le su]>port e|)hémèie d'un jnonvement général, à la |)lace de (|ui tout autre agirait comme il fait. En ce cas, son individualité est historiquement indilîérente, parce (ju'en fait, dès le moment du devenir, il n'existait qu'une seuh* possibilité, (jui n'est pas modifiée pai- le facteur persornud.
102. lia di(Téi*enc(» des épocjues quant à l'efficacité dn facteui* individucd n'est jamais que relative, et non absolue : il s'agit d'un(^ question de j^bLS ou de moins, non d'un recul complet de l'une des deux tendances fondamentales. C^ar loisque l'individualité s'etloice de régner seule, lors(|u'elle veut façonner h^ monde exclusivement d'après ses aspirations, — soit au gré de l'intéi'et personnel, soit encore d'apiès les principes de la raison ou (ra|)rès sa conception |)ersonnelle du monde, — et (ju'elle ch(M*che à anéantir les facteurs généraux, comme non fondés en droit, ou même les considère comme n'existant[)as, ceux-ci n'en réagissent qu'avec ])lus de puissance, bien plusencoie (jue l'inverse n'a lieu dans le cas contraire, où les facteurs généraux tiennent en lisière l'individualité. Car la puissance d(* la tradition est effectivement ca|)able d'enchaîner com|)lètement la personnalité individuelle et d'étouffer chez elle le sentiment d'elle-même : extéi'ieurement, en asservissant, par exemple, un peuple ou uneclasse, si parfaitement, (|ue toute pensée de résistance s'y éteigne: intérieurement, en conquéiant une telh» toute-puissance sur la pensée, que toute tentative de pensée indépendante disparaisse: — conditions atteintes chez beaucoup de peuples, grâce aux entraves de la magie et de conceptions religieuses immuables : conditions (jue tout système ecclésiastique chcM'che à réaliser, qui semblent s'être réalisées, sous une forme supérieure, en Kgypte dans l'antiquité, en Chine dans les temps modernes, (M (pii sont apparues mainte fois comme un idéal admirable à des esprits de premier oïdie, l(ds que Platon et nombre d'('crivains du dix-huitième siècle. 1\nit
développement de civilisation montre cette double série d'eflets. Il a [)our protagonistes des individus particuliers, il leur ouvre, à mesure (ju il progresse, un vaste champ pour le libre développonienl (b' bMirs l'orces; mais en môme temps, en cherchant à l'aire de ces ac(juisitions individuelles la chose de tous, il les tiansforme en règles fixes, en traditions, aux([uelles il s'eiïorce de soumettre les individus. Ainsi, par l'alTranchissement même de Tindividualité, il aboutit à lui fixer à nouveau (k^s bornes, à la charger d'entraves, à produire une nouvelle homogénéité, souvent renforcée. Jus([uoù peut aller cet étranglement de Tindépendance et de la liberté intérieure de la pei-sonnalité, au cas m.'me où Tiiulividualite atteint, eu a|)|);«ren<e, son maximum de develo[)|)ement, dans une civilisation très avancée, c'est ce ([ue nous pouvons de nos ji>urs constater à un (h^rré ell'rayant, assez souvent chez ceux-là même qui inscrivent sur leur (hajxNui \c principe de rindividualisme illimité, comme les partisans de Nietzscue. Ainsi tout progrès de civilisation, grâce à TincNvidualité même, conduit à un nouvel arrêt, et par là, soit à une destruction du |)rincipe vital de la civilisation, a une existence stagnante sous un régime éternellement semi)lal)le, soit à uu(^ décom[)osilion interne, à un conilit profond, d'où peut alors prendre naissance, une fois qu'on a triomphé des éléments désormais privés de vie, une civilisation nouvelle et plus haute. La(|ueMe de ces tendances remporte la victoiie, c'est ce cpi'il n'est jamais possible de décider (Pavanée : cela dépend de l'action totale des facteurs historiques. Il y a eu un assez <^vi\\u\ nombre de peuples, qui, après avoir atteint les plus hauts sommets de la civilisation, s'en sont ii'résistiblement laissés choir dans l'immobilité, dans la stagnation intellectuelle, et par suite aussi, politique et matérielle, d'où, en dépit (!<' tentatives isolées pour susciter une nouvelle vie indépendante, ils n'ont jamais pu se dégager. Bornons-nous à rappeler ici les Égyptiens, les orecs, les, peuples i.^amiques, et hurlout
la ruine» de la civilisation anti{ju(\ Ces tendances sont également à l'd'uvre chez tous les peuples civilisés modernes, et il n'en est pas un seul, (jui, ayant une fois conquis une situation dominant(\ ait su s'y maintenir d'une façon durable. Ce (jui préserve notre civilisation, ce (jui a toujours, aussi, ranimé les peuples particuliers, — seule l'Espagne n'a pas encore su se lelever de la stagnation, — c'est le facteur politi(|ue, la formation d'un système d'État reposant sur la base de la nationalité : système qui ne cesse pas d'obliger les peuples ])articuliers, pour maintenir leur existence indépendante, à une activité énergique et à la tension de toutes leurs forces, et qui, par là, rehausse constamment la civilisation générale de l'aire tout entière. Mais l'idée que les choses doivent nécessairement se passer de telle sorte que la civilisation progresse constamment, ne repose pas sur l'expérience historique. Sans doute, juscpi'ici, quand une civilisation a péri, certains éléments de civilisation se sont maintenus dans la ruine et ont continué d'exercer sur d'autres peuples une action féconde. Mais par là n'est point exclue la possibilité que non seulement une civilisation, mais encore la civilisation en général, périsse un jour d'une ruine durable ; et il n'est pas davantage nécessaire que la civilisation nouvellement née soit d'un niveau supérieur à l'ancienne, des débris de laquelle elle soit. La croyance à un progrès constant de la civilisation humaine est un ])0stulat de la sensibilité, non un enseignement de l'histoire.
L'essai d'imposer à t'évolutioii Iiistorique des difïérents peuples civilisés un sctiéma détlni, d'y cherclier la réalisation d'une idée transcendante déterminée, que les différents peuples représenteraient alternativement, comme ce fut l'entreprise de Hegel, — de nos jours il ne manque pas de tentatives pour rééditer cette conception, — est nécessairement malheureux et n'a pas de fondement dans les faits historiques; il leur fait, au contraire, continuellement violence. Il est également erroné de désigner comme « philosophie de l'histoire > une spéculation de ce genre sur les événements historiques ; elle est bien I)lntot, au cas le meilleur, c'est-à-dire pour autant que les faits y cor-
itfiHki
L KVOLUTION INTELLECTUELLE
FACTELHS LNDIVIDUELS ET GÉNÉRAUX — § 103
IIMI
resporideni, l'histoire de qiieUiues idres j^^cMir raies et des essais tentés pour les réaliser. On ne peut donner le nom de philosophie de l'histoire qu'à quelque chose de tout autre, savoir à la discussion tliéoriquedes [)rol)lèmes fondamentaux de la science historique.
103. Ce (juc 1 individualité jxMil |)r()(luirc' de plus haut, c'est Hdée. Eiïc osl la rréalioii (Tun individu ; mais ell(i n'ac(|ui(Mt sa furiiie liisloricjue (|ue pai- la coopéraliou de plusieurs, (|ui la modifient et Tcdaborent complclement. Elle obtient alors des lésions (h' partisans; elle cherche à prévaloir et à devenii- ainsi la chose de tous, la norme régissant la collectivité. .Mais lors même ((u'elle réussit à vaincre les idées adv(U'ses et les forces ([u (dles ont deirière elles, et à coïKjuerir — dans les limites fixées à eluujue tendance par l'iUeriud combat qui rem|)lit la vie histoiicjue — la pleine souveraineté, elle tombe du jjième couj) sous Tempire des facteurs universels : elle est entrée, du monchi des |)ensées, dans le monde réel des phénomènes, et par suit(\ subit les conditions qui le régissent. Ainsi s'expli(jue (jue toute idée, dès (ju'elle se réalise, tourne en son contraii-e : car nulle pensée ne saurait embrasser le réel dans sa totalité. Ce renversement des idées se manifeste dans tout le développement hist()i'i(|ue : c'est sur lui (jue re[)()se le tragi(|ue de Thistoire, (|ui est assez souvent devenu, chez les ciéateurs des idées les plus hautes, le tragi(|ue de la vie indivi(luell(\ C'est ainsi (jue de la religion des pro[)hètes est sorti le judaïsme, de la doctrine de Jésus, l'Eglise catholicjue, et en outre, la persécution religieuse, qui, [)lus tard, est encore* une fois issue, comme conséquence historicjue nécessaire, de la ie\endication, par la Héforme, de la liberté de conscience, — tandis (jue l'islam, bien plus exclusif en théoiie, a toujours été, pour cette raison même, bien plus toh'rant en prati(|ue: — de même, le mouvement d'allVanchissement de la révolution anglaise contre h's (Mn|)iétements de la royauté aboutit à la tyiannie du Parlement, [)uis de l'armée; la tentative réfoimatrice de Platon et de Dion à Syracuse, à l'usurpation du
pou\(nr polili(pie et à la (h'eomposition ch' PEtal qu (Ui \eut sauver: la prix lamation delà liberté individuelle de clKKjuecit(»ven, dans la lievolution lfaneais(\ à la Terreur, — dans l'évolution soeiale moderne, au despotisme du système socialiste. Les exemples pourraicMit êtrc^ juultiplies à plaisir; — ainsi, l'apjx^lons (pie rabandon du sacrifice dans le judaïsme postérieur, le christianisme et l'islamisme a résulté du considérable renforcement ch' son rôle dans la hn juive; — nous îivoiis (h\jà vu comment toute l'histoire , de la ndigion, de Part, de la science, de la ci\ ilisation en général, est dominée^ ])ai* ce renversenuMit de l'idée, par où le principe d(» libertt' se translorme en princij)e de contrainte, par ou Pi(h'e, en consécpience, sous rem|)ire des facteurs généraux, se mue en son contraire, dans toutes les formes qu'tdle revêt. Par là même est alors provocpiée la réaction, la naissance d'uiM^ nouvelle idée, (jui dépouille l'aïu-ienne de la souverainet('', et, par là mêjue, succ-omi)e à son tour au
L HISTOIRE ET LA SCIENCE HISTORIQUE
Ki^i^encc interne de V histoire.
104. Tandis (juc l'aiitliropologie cIkmcIk' à (h'coiix rir Tcsseiice de l'Iiomnie cl la iiiaichc ii'(''iK''i-alc de son (''\ olulion, et |)ai' suite ne se sei-l des iiislilLdions des dilîereiils jxMiples, ((u'expose l'elliiiologi*', el des évéïienieiits iiisloriqiies, (jue eonmie de Jiialéiiaiix ejii|)iri(|iies d'où lirer el pîii* où illustj'er ses proposilioiis, la seience liislori([Lie a piéeisenienl pour objet la eoniiaissjinec^ seientifique d(» ec^s evéneiueuts, l'exposition de leur cours exlcM-ieur el de leur eonnexiou inteiiie. Elle part de fails pailieuliers de la réalité, el se termine* |)réeisénienl à ces mêmes faits pailieuli(M-s ; son objet consiste à éclaircir, au juoyen dn pi'ocessus de pensée (|ue nous nommons nu'lliodi* scienlil*i(jue, les matiM-iaux empiri- (juement donnés sous une forme obscurcie pîu- des inélan<^es et des altérations. Cluujue |)henomène pailiculier du juonde réel, (*t [)artant aussi clia(|ue ('nénemenl liislori(|ue, résidle de la coopération, en un point du temps, de facteurs infiniment nombreux ; celle coïncidence i^t cet (»ntre-croisement temporels de j)lusi(nirs séries eausales, c'est ce (jue nous nommons le hasard. Le liasard est, par suite, le facteur (jui régit tout donne (Miipiri(jue, et ([ui donne à chacpie èli-e el à cha- (lue événement particulier son aspect indivitluel, specifi(pie-
ESSENCE INTERNE UE L HISTOIRE
menl dilb'rent de tous b^s autres phenomèiuîs scMublables. Au hasard vieni s'ajouliM-, dans tous les événements inlellecUuds de la vie humaine», — et, avec um' intensité moindre, dans ceux deloute vie anijuale (mi ocnéral, — comnu* un second fadeur également (essentiel, la libre volonté, avec les fins qu'elle pose. Les décisions volonlaires, elles aussi, se coid'ornuMil aux conditions d'une régularité interne, que la psychologie a |)our lâche d'exposer ; mais jamais elles ju* se laisscml, cojujue des évcMUMuents extérieurs, réduire en séries causales. Elles a|)paraiss(Mil sous lornu* (bâcles spontanés, avec les(juels coniJucMK'e une série causale miuvelle : la lilxMle du vouloir el soji aciion sur le moncb» extérieur consliUMMit niH' expérience innnediale d<^ nolrc^ consci(Mice. L'homme n'agit pas (raj)rès des causes, o|)éranl sur lui du tlehors, mais d'après des fins, (pi'il s(» j)ropos(* à lui-mênn\ Sans doute, cidles-ci sont détei'minées par des raisons, et la décision volontaire est, par suil(^ iniluencée par des motifs. Ces raisons el juotifs se laissent exposer, aussi bi(Mi (pu\ dans un événement accidentel, comme l'apparilion d'une épidémie ou la mort d'un homme, se laissent exposeï* les lois médicales de la maladii» ou les lois mécani(|ues de l'arme meurtrière», el les l'acleurs extérieurs cjui, dans l'espèce, ont effectivement déterminé le cours (l(»s choses; mais, pas plus qu'il n'existe ici de nécessité interne pour i\\\e la maladie ou la balle ait atteint précisément tel ou tel, et l'ail tué, pas davantage la décision volontaire ne s'expli([ue par le seul exposé de ces motifs. Il vient toujoui's, au contraire, s'y ajouter, comme élément décisif, un facteur spontané, (puî nous cemsidérons comme la manifestation de la personmililé créatiice, de l'individualité du sujet voulant. Si, dès lors, la science de l'histoire cherche à découvrir les faits du passé histori(pu% si, suivant le mol de Hanke, elle « veut dire c<' (ju'au juste les choses ont été », el si, en même tem|)s, elle ne peut saisir ni concevoir aucune existence (|ue comme un devenir, l'idée» de se r(»présenlei' l'e^xistence et le devenir
L HISTOUtE Kl I.A SCliùNCE HISTORIQUE
ESSEÎSCli LMEttiNE DE l/llISTOlHE — ^ 104
coiimic^ mir rcoiilarih' \\r lui en csl pas moins coniplch'iiu'Ml <'l lanière; ct'LIr idée im()li<|in'iail, bien au contraiiv, une ('OJiliadidioii de. sa vérilablc' osseiur ;^v^ 1)9). La l'é^^iilarih' ii^iirralc (l(^s rvéncirKMits (hi iiioTidc* ('xhMidii', aussi bien (\ur (Ui monde inlerieur, cl les forints gcurralcs du cours qu'ils suiviMil , ne son! |)ou relie (|u'une |)resu[)|)osilion. Dans le inonde (|u'(dle déeiil rèo-nc, au lieu de celle régulai'ih', la causalile du hasard cl de la libre volonlé. Klb' a si peu pour lâche (Texhiber el (re\em|)lil'i(M' par <h^s faits pai'liculiers les loiines t^enerales de l'c^volulion humaim', (pi'expose Tanlliropologie, ou (Micore — celle exigence, elle aussi, a ele émise — de se Iransformer (Mi une psvclndogie enipiricjue, (|u (die pr<'suppose au conlraii'c les enseignenienis de ces sciences comme admis el independammeni fondés, cl s'en serl pour coinjirendi-e el exposer scientil'i(pM'nienl les ('événements particuliers, loul comme (die lait des lois i\cs sciences de la nature, m(''cani(pM', par ex(Mnple, ou biologie, (hiand riiisloire raconte la marche (Tune bataille, (die n'a pas à expli(|uer les bus de la l'orée motrice des projectiles, ni, (juand cïlc parle de la production ou de limporlation (ralimenls, les Jx^soins et les lois de la nuhilion; mais elle n'a |)as davantage, cpiand (die dévoile les motifs (Tune décision V(dontaire, à enseigner la |)svchologie, ou, cpiaud elle eclaircit la n'cnese el la li'ansformat ion (Tune r(dii'ion,à dév(dopp(U' des propositions générales (raiilhrojxdogie : ('es propositions cl ces (MistMgnements g('MH'raux sont pour clic (|U(d(jiu' chose de donne, (pi^dle emprunt(i à ces sciences et appli(|ue au cas empiri(pie j)arliculier. Ce j)articuliei-, ce singulier, ([ui jamais ne s(* ré[)èle, (jui difï'ère chacpie fois, voilà le domaine de la science historique. Elle n'appartient donc pas aux discij)lines philoso|)hiques et physicjues, et tout essai de la mesurei- à leur (^talon t»st inadmissible et méconnaît son essence. Ces sciences essaient d'apercevoir les foi'mes générales des phénomènes, aljstiaction faite de Taspect individuel (|u'ils revèteat dans le monde léel, et de subsumer les
phénomènes particuliers sous un i'once|)l (pii en i-enferme la loi interne, in(lép(»ndamm(Mil des conditions sous les(pudles se réalise ce concept dans cluupie cas particuliei-. L'hisloir(\ |)ar coidre, s'occupe |)récisémenl de cet aspect particulier, el donc, pai- o|)j)osition aux sci(Mices descriptives de la nature, ne se soucie pas des b)rm(*s ty|)i(iues, mais des variét(''s, ou plutôt des individus.
Pour plus aiiiplii développ(Mnent cl juslilication dm pr()i)c>siti(nis ici brièvemcnl condensées [dans l'(«nonc('' desquelles j'ai, à plusieurs (''gai'ds, rectifié et approfondi le t(^\le de la pi'eniière ('dilionj, je renvoie aux écrits cités J^ 99, note. — Hasard et libre volonlé sont d(*s concepts parlait enient clairs, donnés par l'expérience ; et ce n'est (ju'nn sopliisiue de croire (ju'ils contredisent aux exigences de la causalih', <jui, tout an contraire, y pr('side aussi bien cpiaux év(''iienients n'giiliers, quoiqu(» d'inie autre manière. - I.a limite eidi*e Fanthiopologie et l'histoire est iiarlaitement claire. I/histoi-ien n'est pas jjIus antliropologiste qu'il n'est philosophe ou i)hysicien quand il traite de l'histoire des sciences phy.si([ues, ou qu'il en appliciue les enseignemenis à comprendre le cas historique ]>articulier ; il doit seulement en savoii- ce qu'il faut pour pouvoir les appliquer corieclement. Sans doute il peut aussi, par un travail purement histori(pie, servir indirectement ces sciences ;el cela est notamment vrai d'une science dont le déveloj)[)ement autonome est encore aussi peu avancé que eebù de l'anthropologie, et qui, en m(lme temps, [)uisque « l'honnne » n'apparaît ([ue sous les formes concrètes particulières de la vie histori(iue, doit utiliser dans la plus large mesure les matériaux d'histoir(\ — mais c(da pour d'autres fins que l'historien : ce (jui est pour celui-ci le but, n'est pour celui-là que |)résupposition ou moyen, et inversement. I.e rapport entre ranthro|)ologie et l'histoire est à cet égard analogue à celui de l'histoire et de la philologie. Pas plus (ju'(m n'a le droit d'identifier ces deux sciences, pas plus ne se justifie une ideidification de l'histoire et de l'anthropologie, si souvent que l'une et l'autre entreprise aient été tentées. Les tentatives modernes ayant pour but de transformer l'essence de l'histoire, de lui proposer d'autres el « plus hautes » tâches, peuvent laisser l'historien impassible : l'histoire existe, une fois i)0ur toutes, telle qu'elle est, et se maintiendra toujours sous cette forme, et l'historien n'a affaire qu'à des choses existant réellement, non à des abstractions théoriques. Qu'on prise l'histoire plus ou moins haut, voilà (jui peut lui être entièrement indifférent. —L'assertion de Uanke (dans la préface aux Geschichlen der romanischen iind (jermanischen Vôlker, 18i4j, par laquelle il récuse le point de vue moral en histoire,— assertion répétée dans ces dernières années jusqu'à
L HISTOIRE ET LA SCIENCE HISTORIQUE
sati(U('', — est, chez certains tliéoriciens modernes, l'objet d'un très niui' malentendu, quand ils y opposent cette formule, (jue Tiiistoire doit bien plutôt dire « comment les choses ont évolué » : comme s'il y avait entre les deux énoncés, lorsqu'on les ])rend au sérieux, nne différence, même simplement concevable î
10."). Les évéïuMiients pailiculiers de la vie réelle des hojHHies sont à elia(|iie inonuMit en nombre infini; et chacun d'eux, (h>s ((u'il a eu lieu, e est-à-(lii*e dès (ju'il s'est nianilesté, ap|)artieul du ménie cou|) à Tbistoii^e. La science liistori(jue ne sauiait jamais avoir pour tâche une com])lèle reprodu(^tion (h* tous ces événements; car elle devrait alors i'é])éter sans inteiru|)lion tout j)asse dans sa totalité, et [)ar là même ne serait pas du tout en étal de le comprenche, ni (h' saisir dans sa pai'ticularité un fragment du passé, en tant (|irunité s'op|)osant à d'auhes. Ainsi, non seulement est re(juise la conceni ration d'un groupe d'c'vénements particuliers sous des conce|)ls hisloricjues complexes, telle que (h^jà l'opère Finvention conceptuc^lhî et linguisticjue, ([uand elle foinie des expressions comnn* plébiscite, délibération, |)i*ocès, traité, l)ataiMe, guerre, etc., ou (|uand elle j)arle des as|)irations d'un parti ou d'une génération, de l'esprit d'une épo(|ue ou d'un siècle; mais, en outre, il est b(*soin d'une sélection parmi les innombrables événements de la vie humaine, qui, même alors, conlinuent de subsister. Ainsi se pose cette (jueslion : les(|uels de ces événements sont historiques ? quels sont ceux (|ue l'exposition histori(]ue doit prendre en consi(h'M*ati(jn ? La ré[)onse générale m^ peut éli-e que celle-ci : est historicpie l'événement passé (h>nt l'action efficace ne s'é[)uise pas au moment de son a[)paiilion, mais contiiuuî à s'exei'cer d'une façon perceptible sur le temps consécutif et y produit de nouveaux événements. Les ell'ets, nous les découvit)ns immédiatement, d'abord dans h^ présent, puis dans un passé où nous nous lrans[)oitons, vl (jue nous considérons, au point de vue cU^ rex[)Ositionhistori(jue, comme un présent; l'objet de la recherche histori(|ue est i\v saisir la
ESSENCE INTERNE DE L'HISTOIRE
g(»nèse de ce présent, de ces effets, en cherchant à découvrir leurs causes, les facteurs (|ui les ont amenés, puis en remontant (h^ là aux forces cpii ont déterminé la formation de ces facteurs. Les ell'ets donnés en cha([ue présent sont encore en nombre infini ; mais quant à leur importance, ils sont de valeur très inégale, ils présentent des degrés divers d'étendue et d'intensité: et ainsi, un événement est historicjue à un point d'autant plus élevé, que son action est ou a été plus intense et plus étendue. On conçoit du même coup que la sélection, à son tour, ne puisse jamais être que relative et renferme toujours nécessairement un élément subjectif : elle s'oriente d'après le jugement du cluM'clieui', et celui-ci est déterminé i)ar le but final où tend son exposition; c'est de par ce but (jue se détermine l'étendue de la matière, c'està-dire des faits elîicaces, (ju'il considère. Par suite, les matériaux histori([ues, si abondants qu'ils puissent être pour une époque, ne sauraient jamais être complets. Car sans cesse surgissent pour la recherche des questions nouvelles, à mesure (jnelle découvre de nouveaux effets, dont les matériaux ne suffisent plus, en fin de compte, à fournir l'explication totale. Mais inversement, pour la même raison, jamais l'étude, même la plus pénétrante, ne saurait épuiser l(;s matériaux existants pour une épo(|ue, puisqu'il lui faut toujouis faire une sélection selon ses fins, et, en un point quelcon(|ue, déterminé par le tact historique du narrateur, renoncer à poursuivre plus avant l'explication des facteurs
coopérants.
100. L'histoire cherche à comprend le r existence d'un présent, en la considérant comme un devenir à partir d'un passé. Par suite, sa tache n'est pas la description d'un état de choses, mais l'exposé d'une évolution. Elle supj)Ose la connaissance de Pétat de choses existant, ainsi que celle des foi'ines universelles de la vie humaine en général; et quand l'historien développe, entre autres cas, Pexposé d'un système juridique avant régné dans le passé (par exemple, du droit politique)
L niSTOIHi: KT f.A SCIENCE HISTOHIOUE
OU d'un état de civilisation, ou (ju'il interprète sous loutcs ses faces uik» (puvie de Tart |)oéti(jue ou |)Iasti(iue, ce n'est là poui* lui (ju'un travail auxiliaiie, peut-être indispensable, aussi bien (pie lorscpi'il escpiisse une exposition sysléinati(jue de TantUropologie. Pour Thistoire, toutes ces formes de la vie humaine n'entieni m considération (pie [)our autant ((u'elles sont les conditions nécessaires et les facteurs a^issauts du devenir et du déclin, et (|u'elles se modifient ellesmêmes dans ce processus. ]]lle n'a pas pour objet le stali(|ue, le persistant, mais le mouvement et le continuel changement: non le gént'ral, mais Tindividuel, rélément singuli(^r de cha(jue phénomène. Aussi bien, c'est par là (pie se déterminent le choix des objets de la recherche et rinti'rét histori(|ue. lue évolution est (Tautant plus digne d'éveiller cet intérêt ({ue roriginalit('' en est plus fortement développée, (pie les facteurs généraux de la vie humaine le cèdent davantatre à l'élénuMit individiud, et (uie, |)ar suite, le mouvement et la vie y régnent davantage, (hiand, dans une civilisation, ou dans la vie externe et internt^ de TKtat, si hautement dév(doppé (pfilsoit, Tidément stati(pi(» et durable passe au premier j)lan, (piand h^s mêmes conditions de vie cl les mêmes tendances s'v maintiennent sans changement essentiel, Tinterêl histori(jue recule aussitôt; |)lus le conflit est int(Mise, plus le mouvement est ra[)ide, plus les forces individuelles peuvent par suite accpuM'ir d\*ffi(*acité, et plus cet intérêt devient vif, — par exemple, aux epo(pies de giîinde ( rise intellectuelle ou politi(pie, de rc'volution, de guerre comportant une lutte violente, aux epo(piesoù naissent et tiiompluMit une nouvelle idée, une nouvelle religion, unenouNcUe institution sociale. Cest pour(pioi (railhuirs les facteurs généraux le cèdent nécessairement, dans l'exposé histori(pie, aux motifs individuels. Les ju'emiers constituent les présuppositions et les conditions de toute action humaine : on ne doit, |)ar suite, qu'en marquer Tefficacité dans cha([ue cas particulier, mais non point en exposer au long les éléments constîim-
ESSENCE INTERNE DE L HISTOIRE
ment identiques. Ces facteurs ne méritent et ne réclament une analvse plus approfondie (pie dans la mesure où, en entrant dans la réalité, ils se modifient sous Tinduence des conditions spéciales du moment, et, par là, reçoivent une forme qui s'écarte d(» la règle, un caractère individuel. L'élément statique et régulier est, eu soi, indilîérent au point de vue de Tintérêt historique; car ])Our le découvrir, point ne serait besoin d'ex|)lorer Tensemble du processus de l'évolution historique : il suffirait de choisir des exein|)les isolés pour confirmer h^s propositions générales, de même (pie la psychologie, [)ar exemple, ne va |)as colliger toutes les pensées particulières et tous les (n^énements psychi(|ues de chaque être hunuun, nuiis se contente d'une sélection (rex(»mples convenablement choisis. C'est donc par une entière méconnaissance du caractère de l'histoire que certains théoriciens mo(l(M'nes de la méthode historique lui ont assigné comme sa tache principale rex|)osition des phénomènes et événements de masse; bien au conliaire, les masses ne forment que le substrat de l'évolution historique : le centr(* de gravité s'en trouve entièrement dans les phénomènes particuliers et dans les facteurs individuels, (jui, par suite, occupent de tout temps le centre de l'intérêt historiqu(\
107. Peuvent être objets de recherche et d'exposition histori(pies tout phénomène et toute époque de l'évolution humaine, (pii se laissent embrasser par l'esprit comme unités: l'histoire de cha(pie branche de la civilisation matérielle et spirituelle, aussi bien que celle de l'évolution politique d'un peuple, dun système d'I^tats, d'une épo(pie, ou l'histoire de l'humanité dans son ensemble. Pourtant, ces dillérentes histoires occupent des rangs inégaux quant à la valeur que nous leur prêtons. Ce jugement de valeur i-epose d'abord sur ceci, que l'étude historique part toujours du présent, et que, par suite, au premier rang de l'intérêt histori(|ue se trouve avant tout la question de la genèse de ce présent; —
L IIISTOIHE ET LA SCIENCK HISTOUIQUE
d'où rirnportance dominante de Tliistoire nationale pour chaque peuple. \ i(mt ensuite la question de savoir quels événements et quelles (euvres de civilisation, appartenant au passé d'un peuple étranger, possèdent encore une valeur intrinsè(|ue pour notre présent, continuent d'y agir comme facteurs importants et doivent, par suite, être iiistoricjuement compris, pour être correctement jugés et appréciés ; — (Foù Tintérét qu'ofïVe, par exemple, l'évolution historique des Grecs et des liomains, de la civilisation médiévale, de la Renaissance. Mais à cela vient encore s'ajouter une hiérarchie intrinsèque des objets de la recherche histori(|ue, d'après leur importance. Le facteur décisif consiste; toujoui's (huis le caractère propre et la valeur intrinsècjue de l'eirel historicjue. Des activités purement personnelles, dénuées de tout elTet extérieur, comme, par exemple, un jeu, des institutions relatives au mode extérieur de vie, comme le costume, ou un usage tel ((ue la forme du salut ou la préparation (Talimenls déterminés, tout cela s'étend sans doute sur de vastes territoires, dépasse même de beaucou[) les limites d'un peu[)le, voire d'une aire de civilisation, et constitue, puis(jue la forme s'en modifie, autant d'objets de recherche historique. Mais la valeur de ces éléments, et partant l'intérêt histori(|ue (ju'ils présentent, sont très insignifianls ; s'ils peuventaccjuérir ])lus crimportance, cest ou bien pour autant (ju'ils influent sur ras|)ect d'événements histori((ues plus considérables, — ainsi la nourriture, l'armement, etc., inlliienl, en partie immédiatement, en partie par le besoin qu'on éprouve de s'en procurer les matériaux, sur la production, l'industrie et le commerce; — ou bien pour autant que s'y fait jonr, comme dans les formes du salut, la manifestation de faits intellectuels ayant eu autrefois un sens plus profond, et permettant une conclusion régressive touchant la nature propre des facteurs historiquement agissants. 11 en va de même en ce qui concerne l'histoire des peuples et des civilisations d'un faible développement. Geites, ils ont eux aussi un deve-
ESSENCE INTERNE DE L HISTOIRE
nir et un déclin, (jui peuvent s'accomplir au sein des plus violents mouvements extérieurs et intérieurs, sous l'action décisive de personnalités particulières ; et le hasard peut faire en sorte que nous possédions à cet égard des renseignements étendus, par rintermédiaire, notamment, d'un peuple de civilisation plus haute. Mais au-dessus de tout cela s'étend um; régularité, (jui fait ([ue les mêmes événements se répètent sans cesse avec monotonie, et que, par suite, un événement nouveau et individuel, un progrès de l'évolution, ne sont pas atteints. Les événements qui se déroulent ici sont principalement ou presque exclusivement typiques, et non individuels cf. s^ 100 s(j.). C'est pourquoi le langage courant désigne ces peuples comme des peuples « sans histoire » (1). 11 n'en est guère autrement, en bien des cas, dans le domaine de civilisations beaucoup plus avancées. Jamais l'histoire de l'ancien Orient ne saurait éveiller le même intérêt que celle de la (irèce ou de Rome; et il en est de même de l'histoire d'un grand nombre de dynasties islamiques, ou des formations politiques éphémères, et d'étendue restreinte, du moyen âge et desj)reniiers siècles de l'époque moderne, ou encore, par exemple, des petits Etats de Grèce et d'Italie. Non seulement la valeur intrinsèque en est mince, mais aussi l'efîet historique. Toutefois, ce qui compte ici d'une façon décisive, ce n'est nullement l'étendue matérielle du groupe humain dont ces formations constituent l'unité. Que dans l'une d'elles se développe une haute civilisation, d'originalité marquée, comme par exemple chez les Israélites, ou à Milet, ou à Florence, aussitôt la valeur s'en accroît, et elles peuvent atteindre au plus haut degré de l'intérêt historique. L'intensité de l'elVet exercé en compense entièrement le manque
(1) Ces peuples « sans histoire >• ne doivent pas, bien entendu, être confondus avec ceux qui n'ont conservé que dans une faible mesure une tradition concernant leur histoire, et qui n'ont produit que peu ou point de littérature historique; chez qui, par conséquent, le sens historique n'est pas développé, mais qui peuvent être néanmoins des peuple éminemment his» lori(iues, comme, par exemple, les Aryens de l'Inde et de l'Iran (§ 131).
l'iustoiri: ht la science iiistorique
(['expansion; ici conune clans tons les jugements de valeur, ce n'est pas la quantité, c'est la (lualité qui décide. Mais de même, rintérél historique est |)uissamment rcdiaussé ((uand de petites foimations, en soi complèlement indilï'érenles, deviennent, dans le cours ultérieur du i)r()cessus histori(|ue, le point de dépait de grands elïets ; en pareil cas, l'eflbrl lait en vue de coni|)reri(lre liislori(|uemeul ces derniers conduit à remonter des elTets eux-mêmes à une ex|)l()ration plus approfondie de leui's origines. Ainsi s'explicjue que nous accordions à l'histoire des premiers temps d'Athènes et de Spart<', de lîome,de la Prusse, un tout autre intérêt (ju'à celle d'un (rrand nombi'e d'autres Ktats, (pii se trouvaient alors sur la même ligne et (jui peut-être même ont de beaucouj) dépassé les [)remiers en im[)ortance momentanée. C'est (|ue l'intérêt histori([ue est toujours déterminé parle présent. C'est [)Our- (juoi l'appréciation histoii([ue d'une personnalité et de son rôle peut dillérer beaucoup à din'erentes é[)o(|ues: ainsi, par exemple, celle du fonilateur d'une religion ayant acquis un rôle univcMsel, par opposition à de nond)reuses figures parallèles, qui, non poini en raison de leur individualité propre, nuiis pai- suite de l'cMichaîfiemenL des facteurs historiques, n'ont pu exerc(M- une action pareille; ou bien le lôle attribué au fondateur d'un VAal ayant atteint un puissant développement, comme Frédéric-Cuillaume ^^ Il en est de même, par exemple, [)Our l'intérêt que nous prenons aux mythes et léoendes, souvent suprêmement indifférents en soi, de l'Ancien Testament ou de la mythologie grecque, et qui nous porte à en explorer l'origine (1), par opposition à mille récits, souvent bien supérieuis quant au contenu, auprès desquels nous passons avec indillérence. C'estque l'ellet historique d'un événement n'est r(^connaissable qu'au cours de révolution ultérieure, et souvent ne se manifeste complèteil) Delà dérive en outre l'intérêt très vif qui s'attache aux récits semblables ou de même ori^Mne (par exemple à ceux des Arabes), (jui peuvent servir à en éclaircir la genèse et le sens primitif.
ESSENCE interne DE L'uiSTOUiE — § 108
ment (ju'après des siècles et des milliers d'années, comme c'est le cas, par exemple, pour T Ancien Testament.
108. Kelativenu'ut au contenu, h^s dillÏMents objets de l'histoire se classent sous les deux granck^s catégories (h* l'histoire politi(|ue et dr Tliistoire de la civilisation. La première a|)our matière l'organisation polili((ueet h^sdestinées extérieures des giou[)es humains ^tribus, peuples, États, etc.; ; la seconde, l'évolution matérielle et spirituelle de ces groupes (vie économi([ue, religion, éthique, littérature, art). A l'opposition de ces deux catégories s'ajoute une opposition de points de vue : on peut mettre l'accent soit sur les facteurs généraux, sous la forme spéciale où ils apparaissent et l'aspect historique particulier qu'ils revêtent, soit sur les personnalités agissantes et créatrices. C'est une erreur très répandue, mais dénuée de tout fondement, de croire que ces deux oppositions se recouvrent, que l'histoire de la civihsation ait essentiellement allai re à des [)hénomènes de masse, l'histoire politique à des actions personnelles, et surtout, que cette opposition, à son toui*, soit identique à celle qu'on a signalée ci-dessus entre facteurs généraux et individuels, phénomènes typiques et singuliers ; que l'histoire de la civilisation soit, par suite, en état d'éliminer lesactions individuelles et d'exposer les régularités de l'histoire ; (pi'elle soit, par conséquent, l'unique façon scientifique tie traiter l'histoire. Sur ce fantôme, qui fait disparaître toute histoire, nous n'avons |)as besoin d'insister plus longuement. Mais c'est encore une illusion de penser (jue, dans l'histoire de la civilisation, les facteurs individuels et personnels passent à l'arrière-plan ; bien au contraire, ils y agissent souvent beaucoup plus fortement encore qu'en histoire politique. C'est ce (| n'enseigne tout regard jeté sur l'iustoire des religions, de la littérature, de Tart, de la science, qui ne sont absolument pas concevables sans les personnalités qui en créent, en façonnent et en repiésentent les idées directrices. De même, dans la forme que revêt le droit, c'est la volonté
l'histoire et la science HISTOniQUE
ESSENCE INTERNE DE l'hIS TOIRE
uoy
(lu législateur qui est le facteur décisif. Mais dans l'histoire des mœurs égalenienl, la personnalité joue un bien plus orand rôle qu'on ne s'en aperçoit dOrdinaire, parce que les événements qui donncMit naissance à une nouvelle coutume (à une mode, par exemple, ou encore à une pratique rituelle) sont en eux-mêmes complètement indillérents, et se dérobent par suite à la connaissance historique. Avec l'action de l'individu converge toujours ici la disposition des masses, mais, comme en toute vie historique, à titre de simple sul)strat, non de force créatrice: quand Tidée, émanant de l'individu, pénètre dans les masses et les entraîne avec soi (ou inversement SI* heurl(* à IcMir résislance), elle reçoit par là sa forme historique, (*t l'événement paiticulier ac(|uiert sa marque pro[>re. Il en est de même de la vie économi(|ue, (|ui, suivant une théorie moderne, serait la véritable base des phénomènes historiques et se déroulerait selon d'éternelles lois d'airain, sans nulle possibilité d'action individuelle efiicace. Il est vrai (|ue les représentants de cette théorie lui indigent eux-mêmes un démenti par leur conduite. Car ils ne se bornent pas à proclamer leur doctrine économi(pie et à lui recruter des partisans : ils s'organisent i\o façon à constituer un(* puissance et essaient d'intervenir dans le cours du processus, d'une façon indépendante, et |)our le diriger ; même à leurs propres yeux et poui* leur activité politique, ce processus, en dépit de toutes les formules théoriques, n'est pas un événement naturel nécessaire, mais un but posé j)ar la volonté humaine, le(|U(d doit être réalisé j)ar les mêmes moyens (jui s'ap[)liquent à toute action historique. Aussi bien n'est-il, en fait, nullement vrai (jue la vie économi(|ue dépende uniquement de conditions naturelles et de facteurs o-énéraux: sa constitution lui vient d'activités individuelles, du caractère national, de l'iniluence des facteurs de civilisation (par exemple, des progrès des sciences techniques), et, en toute j)remière lign(\ de l'action des conditions politi(|ues ; et cette constitution devient ensuite à son tour la
cause agissante de son évolution ultérieure. — Mais (ju'inversement, en histoijc» politi(|ue, les facteurs généraux et les phénomènes de masse puissent agir aussi fortement, et souvent bien j)lus fortement encore, que les personnalités individuelles, cela est trop manifeste pour (ju'il soit besoin de le montrer de plus près.
109. L'opposition réelle, (jui edectivement s'olfre ici, en matière de conception histori(jue, consiste ])ien plutôt, — sur l'un et l'autre terrain, le terrain politi(|ue et celui de la civilisation, — en ce que, dans la façon dont on envisage le processus historique, on met au premier plan, soit les phénomènes complexes (peuples et civilisations) et l'aspect spécial (ju'ils revêtent, soit les i)ersonnalilés j)arliculières. Le|)remier point de vue se rapproche de la descriptiondu slaticpie, mais s'eji dislingue et conserve un caraclère histori(jue, du fait ([u'il envisage toujours ce staticjue comme quel([ue chose d'agissant, et par là, du même coup, comme (juehjue chose qui devient, et (|ui se transfoime continuellement. Pour l'exposition histori(|ue, l'un et l'autre point de vue ont leur raison d'être, et jamais ils ne comj)orteront d'écjui libre définitif, par cela jnênie (jue chaciue processus historique est enlui-juême infini, en sorte que la subjectivité du narrateur conserve loujours un vaste champ. Mais il est clair (jue l'idéal ne peut consister (jue dans une synlhèse des deux tendances, puiscjue le véritable objet de la recherche n'est autre que rexj)osé de tous les facteurs à l'u'uvre en un événement historique. Du reste, les difïérentes époques se distinguent les unes des autres en ce qui concerne cette op- |)osilion : il en est mainte où les facteurs statiques et leurs Iransformations, partant les [)hénomènes de masse, occupent le premier plan ; il en est d'autres où ce sont les actions émanant de personnalités. Aux points culminants de l'histoire, les deux éléments s'entrelacent en une indissoluble action réciproque, en un tourbillon de puissants courants qui se croisent ; car plus les facteurs sont nombreux et
L HISTOIRP: et I.A science HISTORIOUE
compliqués, plus ras[)ocl de répoque devieut original, et ])lus s'accroîl, par suit(\ l'intérêt historique.
110. Mais la séj)aration de Thisloire polili(|Ne et de Thisloire de la civil isalion n'est cdle-niéme (fU(» relativement fondée. Car, si l'homme et le groupe humain sont des unités internes, il en est de même de leur vie liistori(jue : la vérilahle et supième tâche du la science historicjue ne peut donc élre (|ue l'exposé de cette vie dans sa lotalilé. De là résulte immédiatement <jue c'est, des deux, l'histoire^ politique (jui lient la place dominanle. Car le groupement d'Etat est l'organisation externe capitale, d'oii dépendent l'existence et le mode de vie* de tous ses membres; ses destinées réagissent directement, non seulement sur chacun des individus, mais encore sur toute manifestai ion de vie qui [)rocède «l'eux, et sont notamment, par suite, d'une imporlance décisive à l'égaid d(^ la civilisai ion et de la vie économi(jue. Inversement, celles-ci, à leur toui-, iniluent de la même façon sur la forme et les destinées de l'I^^tat. Mais ce n'esl (jue j)ar l'exercice de C(^tte influence ',(|ui peut éti-e également une contre-influence dissolvante) qu'elles acquièrent tout leur rôle historiqu(»ment décisif : car, plus (pie toute autre forme de la vie humaine, l'Etat rassemble en une vivante unité tous les individus cju'il englobe, et rc'îcbnne constamuKmt le déploimenl complel el la suprême tcMision de toutes les forces cjuil renferme, parce (ju'il s'agit toujours, [)0ur lui, en dernier ressort, du maintien de Texisleiice, puis de son organisation la plus avantageuse possible (cl', l'assertion d'Aiislote, s:j f), n.). Quand un l]lat ne répond [)as à celte (exigence el n'esl pas en mesure de remplir pleinement ses taches, c'est là un facteui* historique négatif, qui, loin d'annuler la vérité de cette proj)osilion, la confirme. Si la valeur et le caractère intrinsècpies d'une évolution historique (ainsi que des personnalités agissantes) reposent essentiellement sur la civilisation, la(|uelle s'imprime notamment dans la forme et l'action de l'I^tat, la
ESSENCE INTERNE DE L'HISTOIRE
civilisation, dans sa manifestation extérieure, n'en dé|)end pas moins de ces dernières, |)uis(|ue c'est sur l'entité politi(jue que repose non seulement l'étendue de son domaine d'influ(mce, mais même Pexistence des sujets en cpii elle s'incorpore. C'est pounjuoi toute division en périodes, non seulement de l'histoire politique, mais aussi de Phistoire de la civilisation, et généralement d(^ toute histoir(\ dépend des facteurs politiques, même ([uand elle voit l'essentiel dans un grand tournant de civilisation, comme chute de l'anli- (juité. Car ce processus de civilisation s'accomplit tout à fait graduellement au cours de |)lusieurs siècles, mais n'aurait pas suffi, pris en lui-même, à amener un bouleversement général de toutes les conditions de vie, attendu (|ue même des formes surannées et dépossédées de toute vie interne peuvent encore se conserver durant de noml)reuses générations. Seule la dissolution de l'organisation politique et natioual(\ et l'intervention de peuples nouveaux (pii en résulta, donnent à ce |)rocessus sa signification par rapport à l'histoire universelle, (mi même temps qu'elles constituent, dans res[)èce, Texpression caractéristique de la grande transformation.
111. Mais un Etat, pris à part, ne vit jamais isolé : lors même qu'il embrasse le groupe ethnique dans sa totalité et présente un caractère national, il fait partie d'un système d'États, tel que les événements qui ont lieu dans l'un retentissent continuellement sur ceux qui se produisent dans tous les autres. 11 fait partie, en outre, d'une aire de civilisation ; et même les différents systèmes d'Etats et les différentes aires d(» civilisation sont, à leur tour, en mutuel contact, en relation d'échange et d'action réciproque. C'est donc un des plus importants objets de la recherche historique, que d'exposer comment ont pris naissance ces groupes étendus. A partir du moment où ils se sont formés, et où, par leurs facteurs efficaces, ils régissent révolution ultérieure des groupes plus petits qu'ils renferment, toute étude historique
L HISTOIRE ET LA SCIENCE HISTORIQUE
qui se restreint en principe à un domaine particulier, à un État, à un peuple, à une civilisation déterminés, ne s'acquitte de sa tâche qu'incomplètement, vu qu'elle ne saurait, dans ce cadre, embrasser la totalité de l'évolution. Toute histoire qui veut réellement atteindre son but, doit nécessairement être de point de vue et de tendance universalistes, soit qu'elle étudie le domaine d'ensemble, soitqifidh^ représente un objet particulier dans son intime relation avec le tout. La suivante d'entre les grandes unités consiste dans les larges aires de civilisation, qui se sont formées au cours du processus historique. Mais, ici encore, Taire orientale et Taire hellénique dans l'antiquité (celle-ci devenue plus tard Taire hellénistique-romaine). Taire chrétienne et Taire islamique au moyen âge et dans les temps modernes, s'entrelacent si étroitement, et mettent continuellement les systèmes d'Etats qui leur correspondent en un si étroit rapport d'action réciproque, ((ue seule une étude d'ensemble, considérant également Tune et Tautre, rend possible la pleine intelligence de leur histoire. La troisième grande aire de civilisation, Taire asiatique-orientale (Inde et Chine), est sans doute toujours en relations avec les premières, — relations qui commencent par l'invasion des Aryens en Inde, accjuièrent plus d'activité avec Tempire perse, et, plus tard, avec l'empire d'Alexandre et les formations politicjues de la période hellénistique, se continuent cà Tépocjue des Sassanides, et deviennent de plus en plus importantes, grâce à la conquête islamique, puis à Tempire mongol ; — mais ces relations ne sont pourtant ni assez intenses ni assez étendues, pour quV)n puisse réunir en un seul ensemble l'histoire de cette aire et celle des peuples occidentaux. Seul, le territoire limitrophe, Tlnde antérieure septentrionale, participe aux deux évolutions et subit alternativement des inlluences venant de part et d'autre, tandis que sa [)ropre action s'est étendue pres([ue exclusivement vers Test et le nord ; par là même, elle ne peut, dans l'histoire des aires de civilisation
LA MÉTHODE HISTORIQUE 1 112
et des systèmes d'États occidentaux, compter comme élément indépendant, mais seulement comme terre-frontière. La formation d'une véritable unité historique englobant tous ces trois domaines, et comportant de l'un à Tautre une continuelle action réciproque, ne s'est graduellement préparée qu'au cours des derniers siècles, et s'est pleinement réalisée au cours des dernières dizaines d'années. Depuis lors il y a elïectivement une histoire mondiale, c'est-à-dire une histoire universelle, embrassant en un ensemble unifjue l'humanité de tout le globe terrestre. En se plaçant à ce point de vue du présent, pour regarder en airière, on peut aujourd'hui présenter globalement l'évolution de cette histoire mondiale, l'exposé des facteurs qui ont, au sein des groupes particuliers, contribué à la formation de cette unité, et y subordonner chacjue histoire particulière. En revanche, [)our les plus anciens stades de Tévolution, les deux grandes provinces princi[)ales, celle de Taire ((ui recouvre l'Asie mineure et l'Europe et celle de Taire asiatique-orientale, restent comme devant des unités séparées, ayant chacune son histoire indépendante.
La méthode hisiori(/ue.
112. Le premier objet de la recherche, en histoire, est la découverte d'événements ou de faits historiques, c'est-à-dire efficaces. Mais en s'efForçant de comprendre ces faits euxmêmes dans leur genèse, elle doit chercher à apercevoir les facteurs qui en conditionnèrent l'apparition. Cette inférence historique va de Tellet à la cause, et partant elle est, par essence, nécessairement problématique. Elle ne saurait jamais mener à une connaissance d'une certitude absolue, logique, mais seulement à une conviction psychologique de l'exactitude du jugement causal. C'est pourquoi la recherche
L HISTOIRK ET LA SCIENCE HISTORIQUE
historique conduit sans cesse à de nouveaux problèmes, à des essais toujours renouvelés en vue de comprendre correctement les facteurs décisifs de TeHicacité historique. Dans les faits où wn chercheur a cru reconnaître les raisons et motifs péremptoires d'un événement, un autre ne voit que des phénomènes concomitants, tandis qu'il cherche sur un tout autre terrain les causes véritables, les facteurs [)roprement opérants. Car c'est toujours la subjectivité du chercheur, la conception avec lacjuelle il aborde les événements, qui est réléinent déterminant; et celle-ci dépend à son tour des tendances dominant Tépoque où il vit, tendances qui font sans cesse apercevoir l'action de nouveaux facteurs, et qui, })ar suite, déplacent constamment le jugement porté sur ce (|ui exerce ou a exercé de Faction. Pai* là change, en même tem[)s, la conception des faits d'où part la recherche. T^ar ce n'est que grâce à l'étude historique (jue le fait particulier (ju'elle extrait de la masse inliuie des faits de même date, devient événement historique. Mais non seulement l'aspect de ce fait est modifié par le processus de la recherche, par la découverte de nouveaux faits particuliers et la rectification de faits depuis longtemps connus ; mais encore tout déplacement survenu dans la conception des facteurs efficaces alTecte l'événement lui-même. Ce (jui, suivant une certaine conception, constitue un fait décisif, suivant une autre, est indiflérent et perd tout rôle historique; ce qui, pour l'une, forme une unité interne, n'est pour l'autre qu'un groupe de faits de même date, qui ne se laissent point englober sous un concept; et inversement. 11 est vrai qu'en dernière analyse, ce n'est pas là un caractère propre à la science histori([ue : en toute science qui progresse intérieurement et qui n'est pas figée dans le dogmatisme, s'accomplit continuellement le même processus de transformation, que nous avons à suivre en ce qui concerne l'objet historique.