CHAPITRE XII
NAISSANCE ET PROGRES DE l’aRCHITECTERE BYZANTINE.
Lorsque Constantin, en 328, transporta le siège de l’empire de l’immense cité de Rome dans la petite ville de Byzance , peut-être n’eut-il d’autre intention que d’échapper aux obstacles sans nombre opposés par le paganisme à la foi nouvelle dans son ancienne capitale , et d’offrir au christianisme un espace où il put se développer plus à l’aise. A Constantinople, le nombre des chrétiens l’emporta dès le principe sur celui des païens. Dès les premiers temps, on y demandait des églises plutôt que des temples, et l’on pouvait en bâtir, non-seulement dans les faubourgs, mais au cœur même de la cité, qui s’agrandit rapidement. D’une autre part, il est vrai, les temples n’y étaient ni vastes, ni nombreux, et ne fournissaient point ces matériaux magnifiques, que les Romains mettaient en pièces, pour les réunir et les combiner de nouveau dans la construction des églises.
Mais, privés de ces ressources, les architectes de Constantinople n’avaient pas à lutter du moins contre les obstacles qui arrêtaient ceux de Rome, et ils purent immédiatement réaliser leur désir de donner à l’architecture chrétienne un caractère complètement différent de celui du paganisme.
Si la ville ne leur offrait pas, dans la destruction des portiques et des péristyles d’un grand nombre de temples païens, assez de colonnes pour ériger ces longues nefs et ces ailes, qui formaient le trait dominant des basiliques romaines; d’un autre côté, les progrès des orientaux dans l’art de la voûte leur permettaient, même en employant des matériaux moins abondants et moins riches, de jeter sur de plus vastes espaces, des arcs et des coupoles plus hardies. Les longues allées de la basilique romaine furent donc supprimées. Aux angles d’un vaste carré dont les côtés se prolongeaient à l’extérieur en quatre nefs plus courtes et égales entre elles, se trouvaient quatre piliers liés par quatre arcades qui s’appuyaient sur eux; les pendentifs entre ces arcs étaient disposés de manière à former avec eux, à leur sommet, un cercle qui portait une coupole. Cette coupole ne devait point, comme celle du Panthéon à Home ou celle du St. -Sépulcre à Jérusalem, reposer sur un cylindre, placé entre elle et le sol, mais elle s’élancait dans les airs au-dessus de ces quatre immenses arcades, et pour qu’elle réunit, autant que possible , la légèreté et la solidité avec le grand développement , elle était construite avec des tubes cylindriques de terre agencés l’un dans l’autre. Des demicoupoles fermaient les arcs sur lesquels s’appuyait le dôme central , et couronnaient les quatre nefs ou bras de la croix; l’une de ces nefs terminée par l’entrée principale, était précédée d’un portique, ou narthé; la nef opposée formait le sanctuaire, tandis que les deux branches latérales étaient coupées dans leur hauteur par une galerie destinée aux femmes ; souvent il s’en échappait encore de petites absides couronnées
de demi-dômes, ou des chapelles surmontées de petites coupoles. Et, comme l’on avait ménagé de longues et étroites fenêtres plein cintre dans les murailles parallèles qui supportaient les toits des nefs et des absides des basiliques romaines, ainsi l’on perça des fenêtres semblables à la base des coupoles et des demi-coupoles qui couronnaient toutes les parties des églises grecques.
Ce fut probablement à Constantinople que la cour carrée, qui pouvait rarement trouver place dans les quartiers populeux de Rome, commença à devenir d’un usage général. Elle subsiste encore dans les églises grecques que les Turcs changèrent en mosquées à la prise de cette ville. Remarquez que les Turcs ont toujours employé des Grecs à la construction de leurs édifices religieux , et que ceux-ci ont toujours bâti les mosquées mabométanes sur le modèle des églises grecques; aussi sont-elles encore aujourd’hui précédées chacune d’un beau portique quadrilatéral , surmonté de plusieurs rangs de coupoles égales, et le temple auquel conduit ce portique est couronné d’une pyramide de dômes qui s’élèvent l’un sur l’autre.
Ainsi l’on voyait partout des arcs sur des arcs , des coupoles sur des coupoles ; on peut dire que toutes les surfaces rectilignes, carrées, angulaires des temples d’Athènes se changèrent, dans les églises de Constantinople , en surfaces circulaires et curvilignes , concaves à l’intérieur , convexes à l’extérieur. Les Romains avaient commencé par priver l’architecture des anciens Grecs de tout ce qu’elle avait de rationnel et de conséquent ; mais ce fut la Grèce chrétienne qui effaça les dernières traces encore respectées par les Romains,
et le même peuple qui avait créé l’architecture grecque, lui porta aussi les derniers coups.
Les premières églises bâties par Constantin lui-même, . dans sa nouvelle capitale , et dont les plus magnifiques sont celles de Ste.-Sophie et des apôtres, semblent avoir déjà présenté les principaux traits caractéristiques que nous venons de décrire, à savoir, ce qu’on a appelé depuis la croix grecque , et le dôme qui en est une conséquence. Telle était, du moins, selon saint Grégoire de Nazianze, la forme de l’église des apôtres, qui surpassait toutes les autres en magnificence; on a dû la répéter souvent dans le court espace de temps qui sépara le règne de Constantin de celui de Justinien, et pendant lequel on prétend que 1800 édifices religieux furent fondés dans l’empire d’Orient. Cette forme avait pénétré en Occident, même avant Justinien. Ravenne n’était pas encore devenue la capitale de l’exarchat, ni par conséquent un fief de l’empire de Constantinople, lorsque Placidie, fille de Théodose, sœur d’Arcadius et d’ilonorius, veuve d’Àtaulphe, roi des Goths, femme de Constance et mère de Valentinien III , imita le style grec dans l’église des SS. Nazaire et Celsus, qu’elle fit bâtir en 440, comme chapelle funéraire pour elle-même, pour son frère, son époux et son fils. Quand la partie de l’Italie que baigne l’Adriatique devint une dépendance de l’empire d’Orient, la croix grecque s’éleva avec encore plus d’éclat, à Ancône dans l’église de St.-Cyriaque, et surtout à Venise, dans celle de St. -Marc. La mode ne se borna pas même à l’Italie, elle passa les Alpes. Fleury cite, dans l'ancienne cité d’Arles, l’église de St.-Césaire bâtie au vie siècle; et jusque dans le nord, à
Paris, la vieille église des SS.-Vincent et Anastase appartenait au même style.
Les premières églises bâties à Constantinople , lorsqu’elle devint le siège d’une cour et la capitale d’un empire, avaient été construites à la hâte et sans solidité; la plupart disparurent dans les tremblements de terre et les incendies qui se succédèrent presque sans interruption durant un siècle et demi ; et la sédition de 532, où périrent 30,000 personnes, détruisit tout ce qui avait été épargné jusque-là; si bien que, quelques siècles après Constantin, il ne restait plus un seul des édifices qu’il avait élevés. Justinien entreprit de rebâtir avec plus d’éclat cette église de Ste.-Sophie, consacrée par Constantin â la sagesse de Dieu, mais le plan qu’il adopta ne prouva guère celle de l’homme. Dans un édifice qui , par son importance et le long avenir auquel il était destiné, exigeait la plus grande solidité, et dont la chute prématurée pouvait compromettre la vie de plusieurs milliers d’individus, il fallait que les éléments de durée non-seulement existassent en réalité , mais encore frappassent les yeux de toute part. On ne devait point plaisanter avec les alarmes de l’imagination, et lors même qu’il eût été possible de combiner toutes les conditions de solidité réelle avec l'absence apparente des parties dont elle dépend, cette facétie, et, pour ainsi dire, cet escamotage architectonique eût encore répugné au sentiment du bon goût et des convenances.
Oubliant ce principe incontestable, Anthemius de Tralles et Isidore de Milet, les architectes de la nouvelle église de Ste.-Sophie, appuyèrent le dôme sur des piliers carrés dont ils tournèrent les angles vers le cen-
» i s roi ru, de l'architecture. 8
tre de l’église, de telle sorte qu’ils semblaient n’être que les extrémités des murs ou jambages formant les parois des travées. Par cette disposition , les pendentifs de la coupole prenaient leur naissance des angles saillants de ces piliers comme d’une légère nervure , et ce dôme qui a plus de 120 pieds de diamètre, au lieu de paraître, comme le premier, supporté sur ces quatre piliers , semblait suspendu dans les airs, sans toucher à la terre par aucun point. Mais ce ne fut là qu’une tentative, car, quelle que fût sa légèreté, comme ses appuis avaient leur force réelle beaucoup trop en dehors de la circonférence immédiate de sa base, et en recevaient ainsi une pression oblique et prolongée, en moins de vingt-cinq ans, on y aperçut tous les symptômes d’une chute imminente. Les architectes ne trouvèrent d’autre moyen de remédier au mal, et de suppléer au défaut de piliers intérieurs qui eussent satisfait l’œil et l’esprit, que de l’étayer extérieurement par des arcs-boutants , dont la lourdeur donna à tout l’édifice une apparence massive et difforme. Outre Ste. -Sophie, Yégèce assure que Justinien employa plus de cinq cents architectes à réparer les bâtiments dégradés, et à en ériger de nouveaux dans les anciennes provinces de l’empire et dans les pays qu’il reconquit à l’Occident.
Le mauvais succès des hardiesses insensées d’Anthemius et d’Isidore rappela leurs successeurs à des principes plus rationnels. Ils daignèrent donner au dôme qu’ils élevaient dans Pair un appui visible sur la terre. Us superposèrent même aux quatre piliers de dôme , et au-dessus du point d’appui des arcs et des pendentifs, des corps de maçonnerie additionnels en forme
de pinacles , dont la pression perpendiculaire contrebalançât la pression oblique de ces pendentifs et de ces arcs. D’une part, on pouvait faire aboutir à cette maçonnerie les éperons nécessaires pour arc-bouter le dôme lui-même , et pour diminuer le poids qui posait sur ces pendentifs; et de l’autre, on variait par là dans ses détails et l’on pyramidisait davantage la masse du bâtiment.
Le système que nous venons d’exposer paraît avoir présidé à la construction des édifices religieux de Constantinople, depuis Justinien jusqu’à nos jours ; c’était celui de Ste.-Sophie, et c’est encore celui de la dernière mosquée érigée dans la capitale de l’empire turc. Dans les mosquées de médiocre dimension, comme dans celles d’Andrinople et de la sultane Validé, le dôme repose sur quatre arcades, dont l’ouverture est remplie par le mur extérieur percé de ses fenêtres; mais dans les grandes mosquées impériales, dans celles de Mahomet, de Soliman , d’Achmet, quatre branches partent de ces arcades et sont couronnées par des demi-coupoles; peut-être ces branches
* Nous trouvons, il est vrai, dans l'empire grec des traces de la basilique, sur l’emplacement de l’ancieone Sélcucie, par exemple, où une grande église, aujourd’hui tout à fait en ruines, présente encore le portique quadrilatéral, la longue nef, les ailes, l'hémicycle et l'abside. Mais les édifices dessinés dans la vraie forme byzantine , dans la forme favorite , sont innombrables, dès les temps les plus anciens. Ainsi, au lieu même que nous venons de citer, on trouve les ruines d'une autre église qui offre la croix grecque avec le chœur cl les travées, chacune dans la forme d'une abside demi-circulaire, contenant dans les angles rentrants des restes de clochers, et que des colonnes divisent intérieurement en ailes également demi-circulaires, exactement comme Sle. -Marie à Cologne.
Sur l’emplacement de Myre est l'église de St.-Nicolas, contenant le tombeau et le corps de ce saint; elle représente aussi la croix grecque.
À Salonique, est une église de la môme forme, avec une abside où l’on voit une grande figure du Sauveur, en mosaïque.
A Artor, près de Joannina, sur l'Adriatique, une église en croix grecque porte cinq dômes, l’un au-dessus du centre, et les quatre autres au-dessus des travées, tout à fait comme St.-Marc à Venise.
elles-mêmes se prolongent-elles en portiques ou salles de moindre étendue , recouvertes à leur tour par de petits dômes; ce qui donneàtout l'ensemble l’apparence d’une vaste réunion de globes de diverse dimension.
Dans l'Église latine, la cérémonie de la consécration de l’hostie a toujours eu lieu en présence de tous les fidèles; mais, avec le temps, l'Église grecque jugea convenable de dérober aux yeux des laïques le miracle sans cesse renouvelé de la conversion du pain et du vin en chair et en sang, et elle ne permit plus qu’aux ministres du culte d’en être les témoins ; dès lors le sanctuaire fut fermé par une cloison , munie de portes par lesquelles le prêtre sortait après la consécration , pour distribuer l’hostie aux fidèles ; les images de saints qui ornaient cette cloison lui firent donner le nom d’Iconostasis Telles sont les différences générales qui distinguaient les églises grecques des basiliques romaines ; mais l’architecture byzantine présenta, dans ses détails, d’autres innovations que je dois maintenant indiquer. Lorsque, dans les basiliques romaines, les artistes ajoutaient des chapiteaux aux colonnes enlevées à des édifices plus anciens, ils imitaient du moins grossièrement les chapiteaux corinthiens et composites parmi lesquels leur ouvrage devait figurer. Mais ici , soit pour s’épargner la peine de copier ou pour se donner le mérite de l'invention , les architectes renoncèrent aux saillies hardies et aux entailles profondes des anciens ordres grecs; les nouveaux chapi-
1 On sc servait souvent, pour séparer 1c narlbé de la nef, la nef du chœur, et le choeur du sanctuaire, de rideaux semblables à ceux de PédiAce nommé Palalium , dans la superbe mosaïque de St.- Apollinaire di Dentro à Kavennc; ces rideaux étaient suspendus à des tringle* , entre les colonne* ou le* pilastre*.
teaux , quoique toujours placés sur des fûts circulaires, ne furent plus guère que des blocs carrés , effilés par le bas de manière à s’adapter exactement aux fûts, et décorés, soit de feuillages en bas-reliefs , soit de lignes croisées et entrelacées, ornements dont l’architecture grecque et les planchers des bâtiments romains offraient déjà les rudiments, mais moins variés etmoins compliqués. On voit encore des chapiteaux de cette espèce à Constantinople, dans Ste. -Sophie; à Ravenne, devenue depuis la résidence des exarques grecs, dans St.-Vitalis, bâtie sous Justinien; et à Venise, long-temps tributaire des empereurs grecs , dans St. -Marc et dans d’autres constructions de la même époque.
L’arc subit encore de plus grands changements. Jusqu’alors on n’avait connu que l’arc plein cintre, et le demi-cercle s’était toujours arrêté aux chapiteaux des colonnes qui le supportaient. Mais ici, pour que des arcs de dimension différente, soutenus sur des colonnes d’égale hauteur, pussent avoir leur sommet sur la même horizontale , il fallut prolonger en ligne droite la partie inférieure de ces arcs au-dessous du demicercle. A partir de cette époque , nous observons cette forme non-seulement à Constantinople ou en Italie, mais partout où il s’éleva de nouveaux édifices. Déjà aussi , nous rencontrons de temps en temps dans les arcs de plus petite dimension quelques déviations de la ligne demi-circulaire. Nous en trouvons qui décrivent des segments plus ou moins grands que le demi-cercle, et dont les impostes se courbent l’un vers l’autre , en forme de fer à cheval. Dans l’ancienne église grecque des ruines de Séleucie que nous avons déjà citée
parmi les basiliques, on voit des arcs doubles en fer à cheval, avec une colonne au milieu, comme ceci :
L’arc d’une vieille porte du château de Smyrne , bâti par Jean Ducas au xuie siècle, est construit sur ce modèle. Nous en voyons des exemples plus récents à Venise dans St. -Marc; à Pise dans le Dôme; à Plaisance dans l’hôtel de ville; à Paris même, dans St. -Germain-des-Prés; à Canterbury, dans la partie Est de la cathédrale; et surtout dans les monuments d’architecture moresque en Espagne : çà et là, on ajoute à l’eflfet en composant de plusieurs portions de cercle des arcs qui représentent un trèfle ou trois fers de lance.
Déjà, dans Ja Rome païenne, toute voûte d’arête, comme celles du temple de la Paix , toute coupole polygone, comme celles du temple de Minerve Hygiée, présentait des arcs de cercle qui se coupaient à angles divers. Est-ce là ce qui donna l’idée de l’arc ogival , ou a-t-il une autre origine ? C’est ce que je ne puis affirmer; toujours est-il que l’arc ogival devint bientôt, à Constantinople, le rival de l’arc plein cintre. Nous les voyons alterner dans le bel aqueduc de Bourgas , attribué au second Justinien. Quelquefois l’arc ogival est étroit , et prend la forme du fer de lance ; quelquefois, il est plus large; souvent même les côtés, après avoir décrit une ligne concave, au lieu de se réunir prennent au contraire une direction convexe. Il paraît que cette dernière forme prévalut par degrés, si bien que, jusqu’à présent, on la trouve
presque exclusivement employée dans les mosquées, les fontaines, les kiosques, les bains, et tous les autres édifices, consacrés au culte, aux affaires ou aux plaisirs , que les Grecs ont bâtis pour les Turcs. De Constantinople, cet arc parait avoir pénétré dans les provinces de l’empire grec en Italie, et de là dans le reste de l’Europe. On le trouve , à une période trèsreculée, uni à l’arc plein cintre, à Venise, dans l’église de St. -Marc construite en 976 par des architectes grecs ; à Padoue et à Plaisance, dans les anciens hôtels de ville ; à Home même , dans l’abside de St.-Jean-de- Latran. Là , il touche de si près les mosaïques grecques qui en revêtent la coquille extérieure , qu’on ne peut douter qu’il ne soit aussi ancien qu’elles. On rencontre quelques arcs, si toutefois on peut leur donner ce nom , dont les côtés , au lieu de décrire des lignes courbes, forment un angle rectiligne, comme la corniche d’un fronton. Un arc de cette espèce occupe le centre de l’ancien frontispice qui fait partie des murs de Constantinople, en face de la mer de Marmara ; c’était probablement le fond d’une tribune élevée où se plaçaient les empereurs , pour voir les petites guerres, ou regattas. Je crois in’en rappeler d’autres de la même sorte dans l’ancien édifice du quartier de Blachernæ, nommé le palais de Constantin. On peut en voir , mais rarement , dans un petit nombre des plus anciens édifices de l’Italie et du reste de l’Europe; à Ancône, dans le centre du singulier portail de Ste. -Marie délia Piazza ; à Rome , dans la partie Sud de Ste.-Marie-Transtéverine; à Côme, au-dessus de l’entrée méridionale de la vieille église de San- Fidale ; à Poitiers, dans l’ancienne église de St.-Jean ;
à Valence , où cet arc alterne avec l’arc plein cintre, sous la corniche, autour de St.- Apollinaire; et même au Nord, en Allemagne, au vieux couvent de Lorschen sur le Bergstrasse.
Cette espèce d’arc paraît avoir été singulièrement en vogue à Constantinople même, et en voici une preuve. La mosaïque, exécutée par des artistes grecs dans l’absidcdeSt. -Ambroise à Milan, présente l’image d’un édifice circulaire avec une coupole polygonale, comme celle de l’église bâtie par Charlemagne à Aixla-Chapelle. Cette coupole s’appuie sur un rang de colonnes liées par des arcs plein cintre, et celles-ci, à leur tour, reposent sur un cercle de pilastres unis par des arcs, formés eux-mêmes par deux droites qui vont en obliquant vers le sommet où elles se réunissent en un angle rectiligne.
Ce fut aussi à Constantinople que l’on plaça pour la première fois , dans la circonférence d'un arc trèsvaste, des rangs de colonnes plus ou moins nombreuses , plus petites , plus rapprochées et supportant d’autres arcs de moindre dimension. Tels sont, à Ste. -Sophie , ceux qui soutiennent dans l’intérieur des travées , les galeries des femmes , et dans l’intérieur des absides, les niches qui les couronnent. Nous en trouvons aussi ù Ravenne, dans l’église de St.-Vitalis, bâtie également sous Justinien , et dans de grands édifices des autres pays de l’Italie , où pénétra le style byzantin. Et en effet, c’est d’après les villes maritimes d’Italie auxquelles Constantinople communiqua directement son architecture , que nous pouvons juger en grande partie de ce qui existait dans la capitale ellemême. N’espérons pas trouver les premiers échan-
tillons de chaque nouveau style conservés dans le lieu même où ils furent créés et exécutés dans le principe. Les lieux témoins de leur naissance le furent aussi de leur première chute. Continuellement exposée aux tremblements de terre , aux incendies , aux guerres civiles et étrangères , privée en 1 204, dans l'expédition des Croisés , de tous les ouvrages d’art qui avaient échappé aux désastres précédents , Constantinople ne possédait peut-être plus un seul des édifices bâtis par le premier Constantin, son fondateur , ni même par Justinien , lorsque le dernier des Constantins perdit à la fois l’empire et la vie. Les chapiteaux des colonnes de Ste. -Sophie ne sont qu’une maigre imitation du chapiteau corinthien et de ses feuilles d’acanthe ; et ils devinrent dans la plupart des édifices grecs , un bloc carré plus misérable encore , à peine orné d’une volute , d’un rinceau ou de quelques losanges insignifiants.
Du moment que Maximien, collègue de Dioclétien, eut privé Rome de la résidence d’une cour, et que Constantin l’eut dépouillée de sa dignité de capitale, cette ville commença à décliner, jusqu’à ce qu’enfin elle devint presque un monceau de ruines et un repaire de brigands. Dans l’enceinte même des murailles, il était dangereux de traverser les rues sans escorte , et la demeure de chaque citoyen s’était changée en une forteresse. Constantinople, au contraire, devint par degrés le centre des arts, de l’industrie et de la littérature de l’Europe , le seul foyer d’où partaient les rayons qui éclairaient les provinces les plus éloignées. Les Grecs de Constantinople furent pour le reste du monde ce qu’avaient été autre-
fois les Athéniens , les arbitres du goût et de l’élégance. Aussi leur nouveau style d’architecture fut-il copié de tout côté , et d’abord , dans cette partie de l’Italie qui n’était séparée des rivages de la Grèce que par l’Adriatique. Depuis longtemps, ces provinces n’appartenaient plus à l’empire d’Occident, désormais anéanti; sous Justinien, elles furent momentanément réunies à l’empire d’Orient, et elles conservèrent avec Constantinople les rapports plus intimes qu’avait fait naître leur dépendance passagère et qu’entretenait leur voisinage. A Ravenne, devenue la capitale de l’Exarchat, après avoir été quelque temps celle de l’empire d’Occident et du royaume d’Italie, l’église de St.-Vitalis ( pl. 11), bâtie sous Justinien en 534, trahit au premier coup d’œil la main des architectes grecs ; c’est un édifice qui appartient à la famille de Ste. -Sophie et des autres églises de Constantinople. Sa forme, circulaire à l’extérieur et octogone à l'intérieur , ses deux rangs d’arcades supportées sur des pilastres, ses arcs ou absides plus vastes, et qui en renferment de plus petits, ses chapiteaux carrés dont quelques-uns sont ornés de losanges , son revêtement en mosaïques , tout, en un mot, sert à compléter la ressemblance et à établir la relation que nous avons indiquée.
Née des ruines d’Aquiléc et de l’effroi que répandit à Padoue l’invasion d’Alaric, Venise, qui appartint d’abord à l’empire d’Occident , puis au royaume d’Italie, et enfin à l’Exarchat, continua pendant longtemps à témoigner par son architecture qu’elle avait été vassale de l’empire grec La cathédrale de St. -Marc,
• Scion Milczia (y Ile i Ici piu celebri architclti), ce fut un Grec, üuliDoput de Candie, qui rommcn(a il bâtir VccUc en 420.
commencée en 976 et terminée en 1071 , présente la croix grecque dans toute sa perfection ; le centre est couronné par un vaste dôme , et chacun des bras de la croix par une coupole plus petite, dessinée dans cette forme oblongue qui paraît avoir succédé, à Constantinople, au demi-cercle; chacune de ces coupoles est entourée de la ceinture ordinaire de petites fenêtres plein cintre. Les colonnes au chapiteau carré , liées par de petits arcs plein cintre, supportent autour de la nef et des travées latérales des galeries pour les femmes ; au-dessus, le toit pose sur un second rang d’arcades , et un riche rideau ferme le sanctuaire et cache en partie l’autel. Le portail embrasse le devant de l’église, dans toute sa largeur, et présente cinq portes biaises enrichies de petites colonnes du marbre le plus précieux , et supportant des arcades plein cintre ou ogivales, surhaussées ou surbaissées, décrivant même, à leur sommet, des courbes de diverse espèce ou des lignes brisées. Sous le doge Dominico Silvio , les artistes grecs furent chargés de revêtir l’intérieur et l’extérieur des plus riches mosaïques ■.
Dans cette île des lagunes vénitiennes , nommée l’île de Torcello, qui fut, pendant les premiers siècles de la république , un des quartiers les plus populeux de Venise, tout près de ce dôme que nous avons cité plus haut, comme représentant parfaitement la forme
1 Yasari dit que l’église de St.-Marc , qui prit son nom du corps de ce saint transporté d’Alexandrie à Venise, fut brûlée plusieurs fois, et rebâtie définitivement dans le style grec par des architectes grecs , en 970, sous le règne du doge Dominico Silvio; la construction en fut terminée en 1140 , sous Pielro Pelano. Mais les dates de Vasari sont évidemment erronées , et l'église actuelle parait avoir été terminée plus tard qu’il ne le croit. En effet, selon Félibieo , dans son Histoire de Venise, on prétendait que, en 1178, le doge Sébastien Ziani avait fait venir un architecte de Constantinople pour rebâtir St.-Marc.
des basiliques , on voit dans l’église de Santa-Fosca , bâtie au ixe siècle, la croix grecque surmontée du dôme; on y trouve aussi, derrière l’abside, des colonnes polygones, avec le chapiteau byzantin et ses dessins en réseau.
Suivons les côtes de l’Adriatique, du nord au sud de Ravenne ; nous rencontrerons à Ancône, précisément à l’extrémité de son promontoire, l’ancienne cathédrale de St.-Ciri^que (pl. 12 et 13), bâtie à la lin du xe ou au commencement du xi® siècle, lorsque Ancône obéissait encore aux empereurs grecs, comme l’a démontré Muratori. C’est une des croix grecques les plus parfaites qui existent hors de Constantinople. On y voit quatre grandes arcades qui se rapprochent de l’ogive par une transition si insensible, qu’il serait difficile de décider si c’est un effet du hasard ou d’un dessein prémédité ; les angles entre ces arcades sont remplis par quatre petits arcs plein cintre, qui supportent une coupole à côtes dans son intérieur. Les bras de la croix ont chacun une crypte profonde , contenant l’une le tombeau de St. Ciriaque , l’autre celui de St. Libère ; leur plancher est par là même un peu élevé , et l’on y monte par de vastes degrés ; à leur extrémité sont des absides demi-circulaires. Les pilastres de l’église sont en marbre rouge de Venise, les chapiteaux imitent assez grossièrement, les uns le style ionique, les autres le corinthien. Les arcs de la nef et des travées sont tous plein cintre. De la partie occidentale , se prolonge un portique rempli d’arcs biais superposés ; l’arc extérieur forme un demi-cercle, les autres se rapprochent toujours de plus en plus de la forme ogivale , et enfin , le dernier de tous , qui est
le plus petit , devient une ogive parfaite : c’est la même idée qui a présidé à l’exécution des grandes arcades, sur lesquelles s’appuie la coupole. Les colonnes extérieures de ce portique sont octogones , supportées par des lions tenant des serpents dans leurs ongles, et les chapiteaux sont si bien dans le style corinthien qu’on les prendrait pour antiques , s’ils étaient adaptés à d’autres colonnes. Un large clocher carré avec des fenêtres plein cintre présente une bande ou face ornée de riches arabesques.
En avançant en Italie , toujours vers l’Ouest, on trouve une imitation de la coupole pyramidale du St.-Sépulcre de Jérusalem , dans le dôme central à Padoue ; les coupoles latérales du Santo, dans la même ville , représentent les dômes circulaires de Ste.-Sophie de Constantinople , ou plutôt les dômes oblongs de St. -Marc à Venise; la coupole octogone de St.-Vitalis à Ravenne est reproduite dans les dômes de Parme (pl. 14) et de Plaisance, dans les églises de San-Fermo à Vérone, de St.-Ambroise à Milan, de San-Fidale à Côme (pl. 15), de St.-Michel et des Augustins à Pavie , dans la Certosa près de cette dernière ville , et dans beaucoup d’autres églises de Lombardie. Près de Rome, sur l’Anio ou le Teverone, est un pont rebâti en 565 par Narsès, comme nous l’apprend l’inscription qu’il porte ; le parapet de ce pont est orné d’un dessin en forme de réseau ou de nimbe radié, grossièrement sculpté , comme ceux qui existent dans d'autres constructions byzantines.
Au port dePola, en Istrie, dans l’ilc de Ste. -Catherine , est une église du même nom , de forme carrée , supportant une coupole circulaire sur une base octo-
gone , obtenue à l’aide de quatre grandes arcades et de quatre plus petites , ménagées dans les angles des premières.
A Parenzo, également en Istrie, il y a une basilique bâtie en 540, par l’évêque Eufrasius, précédée d’une cour environnée de portiques ; les ailes sont séparées de la nef par des colonnades supportant des arcs plein cintre. La nef est terminée par un chœur; à l’extrémité de ce chœur et derrière l’autel , est une abside demi-circulaire avec un trône pour l’évêque , des sièges pour le clergé, et une niche ornée de mosaïques.
Il existe à Salonique trois belles églises grecques, maintenant converties en mosquées; celle de St.-Démétrius, deux colonnades de marbre blanc y séparent les ailes de la nef, et soutiennent des galeries qui portent elles-mêmes un autre rang de colonnes; celle de Ste. -Sophie , elle est bâtie à peu près sur le modèle de Ste.-Sophie de Constantinople, elle a une coupole ornée de riches mosaïques et un ambon de vert antique ; la troisième est moins remarquable. Entre Alep et Antioche, sontles ruines de l’église etdu couvent de St.-Siméon Stylite, fameux au vi* et au vii' siècle, et détruits au ix*. L’église est une croix grecque, d’ordre corinthien, avec un dôme octogone au centre , et des absides demi-circulaires à l’extrémité du chœur et des ailes; sous la coupole, s’élève un pilier carré qui représente celui sur lequel l’anachorète passa ses jours.
Dans le couvent du mont Sinaï, une église en forme de basilique possède deux colonnades qui divisent les ailes et la nef; une haute cloison avec des portes sépare
la nef du sanctuaire ; et, derrière l’autel , une abside demi-circulaire offre des sièges pour le clergé, à droite et à gauche du trône de l’évêque , qui occupe le centre.
Nous voyons quelquefois cette dernière forme transportée d’Orient jusque dans les régions cisalpines ■. En France, à Avignon, Notre-Dame du Don, et à Angoulêmc , la cathédrale ; en Allemagne , les cathédrales de Worms (pl. 16), de Spire (pl. 17), de Mayence, d’Andernach, de Boppart, de Bonn et de Gelnhausen; l’église de St. -Castor, à Coblentz, bâtie par Louis le Débonnaire en 860 , et où se réunit un concile de soixante et douze évêques; et surtout à Cologne, la Rome du Nord, Ste.-Marie du Capitole , fondée, dit-on, par Plectrude, femme de Pépin ; l’église des Apôtres, commencée par l’évêque lléribut, qui mourut en 1021 ; St.-Gereon (pl. 18, 19 et 20), fondée par Ste. Hélène, et disposée probablement dans son état actuel au xie siècle, lorsque le chœur y fut ajouté par St. Annonqui mourut en 1075; enfin Ste. -Ursule, terminée par Clinatus en 922. Toutes ces églises sont fières de leur coupole octogone qui s’élève orgueilleusement au centre, avec des absides correspondantes, octogones ou demi-circulaires, à l’extrémité du chœur et des bas côtés ; ces absides, lors même qu’elles sont, en quelque sorte, greffées sur la croix latine, leur donnent un caractère tellement grec , qu’en entrant par les anciennes portes de l’église des Apôtres à Cologne (pl. 21 , 22 et 23) et en jetant un coup d’œil
1 Non* pouvons citer à Nice , l'église où Pon dit que se réunit le concile ; on y remarque l’abside demi-circulaire derrière l’autel , avec ses degrés , scs sièges pour les prêtres , sou trône pour l’évêque , son pavé en mosaïques cl son dais.
vers sa partie orientale , je me crus presque à Constantinople.
La coupole est devenue en Europe le caractère dominant des anciennes églises ; cela est si vrai que du mot latin domus, maison , appliqué par excellence aux édifices consacrés au culte , les Italiens ont fait le mot duo?no, et les Allemands le mot dont, nom qu'ils ont donné à la cathédrale de chaque ville; les Français et les Anglais , sans lui prêter une signification aussi étendue, l’ont employé comme synonyme de coupole, qui est l’expression propre.
Les grands traits de l’architecture byzantine ont entraîné avec eux en Occident les détails moins importants qui les accompagnaient. On peut voir dans les différentes constructions religieuses ou civiles de la Lombardie , non-seulement les arcs isolés avec leurs impostes généralement allongées, avec leurs flancs souvent plus évasés que leurs bases , avec leurs sommets ogivaux, brisés, ou recourbés sur eux-mêmes, mais encore les arcs do moindre dimension renfermés dans de plus vastes. Plusieurs de ces traits se trouvent réunis dans les hôtels de ville de Fano , de Plaisance (pl. 24), de Padoue, de Vérone, de Milan et de Cômc ; de là ils paraissent s’être répandus dans toute l’Europe, pour former les caractères du style que l’on a nommé depuis, dans les régions plus occidentales, le style lombard.