‹ Histoire de l'architecture de Th. Hope Texte. 1Chapitre 14 sur 126 · PERSANE, MUSULMANE ET MORESQUE · texte numérisé non relu

PERSANE, MUSULMANE ET MORESQUE

Placée au point d’intersection des régions les plus civilisées de l’Europe et de l’Asie, Constantinople conserva, pendant le moyen âge, une supériorité qui s’étendit également sur ces deux parties du monde. Ses artistes et ses savants étaient recherchés par les anciens monarques de l’Asie, aussi bien que par les nouveaux souverains de l’Europe.

Pendant toute la durée de la dynastie des Sassanides,

les Grecs trouvèrent à la cour de Perse des débouchés

pour leur industrie et pour leurs talents en tout genre. Un des princes de cette dynastie, Nushervan , quoique professant lui-même la religion des Mages, alla jusqu’à inviter des philosophes grecs à instruire ses sujets. Les architectes grecs, comme les autres artistes de ce pays, étaient très-recherchés chez les Perses. Ils leur apprirent à courber les arcs et à élever les dômes. Il est vrai qu’ils pouvaient jusqu’à un certain point reconnaître cette faveur par des leçons pareilles. Les Perses, depuis l’instant où l’histoire parle d’eux comme d’une nation civilisée, semblent avoir eu une architecture

HISTOIRE DE L'ARCItlTECTGRE.

indigène, dont les ruines de Persépolis présentent encore des traces remarquables. Dans le style de leurs ornements, on voit se développer par degrés un système de faces et d’angles qui jouent les cristallisations naturelles. On les observe dans les derniers monuments de la Perse et des contrées voisines , qui lui empruntèrent son goût dans les arts, aussi bien que dans la langue et la littérature. On les retrouve aussi dans les édifices du Bas-Empire, et l’on peut faire remonter leur origine à la Perse, avec d’autant plus de probabilité , que le seul architecte du temps de Constantin dont on connaisse le nom , est un certain Métrodore , Persan, qui , si l’on en croit Milizia , mécontent de son pays, s’expatria et s’établit à Constantinople; nous savons aussi que Justinien II employa un architecte persan , pour dessiner ses somptueux édifices.

L’influence réciproque que le goût byzantin et le goût persan avaient exercée l’un sur l’autre, tant que la Perse était restée attachée au culte des Mages, ne fit qu’augmenter lorsque les deux pays eurent embrassé la foi de Mahomet. La plus ancienne mosquée d’Ispahan , citée par Chardin, et qu’on suppose bâtie au second ou tout au plus au troisième siècle de l’Hégire, avait une coupole centrale de plus de cent pieds de diamètre, environnée d’autres coupoles de moindre dimension , toutes basses et évasées comme celles de Ste. -Sophie et des autres églises primitives de Constantinople. Quand on considère les derniers édifices publics d’Ispahan , on ne peut méconnaître non plus dans leurs arcs plus en ogive et dans leurs dômes plus élancés, les dernières formes dont la mode passa de Constantinople à Venise et dans les

autres villes dépendantes de la capitale de l’Orient.

Il y a, entre le fameux pont sur le Zender Iloud et l’aqueduc de Justinien à Constantinople, la même ressemblance qu’entre la grande mosquée du Maidan et l’église de St.-Marc , ou le palais du doge bâti par les architectes grecs dans les lagunes. Pallas, parlant des cités maliométanes aujourd’hui détruites , qui occupaient les steppes autour de la mer Caspienne , décrit des chapelles et des mausolées qui présentent des arcs et des coupoles tout à fait byzantines. Les chrétiens mêmes qui habitaient les provinces les plus éloignées de l’empire persan, ne suivaient pas d’autres règles. L’ancien style grec de Constantinople est complètement reproduit dans le grand monastère d’Ecsmiasen , fondé à deux lieues d’Erivan, capitale de l’Arménie, peu après la conversion des naturels du pays au christianisme , et qui est resté jusqu’à présent le temple le plus vénéré de ces régions reculées. Les parties les plus anciennes et les plus importantes de l’édifice présentent l’arc plein cintre surmontant leurs petites colonnes, tandis que les cloîtres et les portiques ont l’arc ogival.

Bien différents des Persans , les Arabes, cet autre peuple limitrophe du Bas-Empire en Asie, restèrent grossiers et sans culture, aussi longtemps que dura leur idolâtrie. La plus grande partie d’entre eux, errant toute l’année à travers leurs vastes déserts, n’élevaient que de misérables tentes ; ceux qui avaient fixé leur demeure dans quelque fertile oasis ou sur les rivages de la mer, contents de bâtir quelques huttes de boue, n’ont laissé aucune trace d’architecture originale et indigène. Mais lorsque, soulevées par la religion de Ma-

homet et par les tempêtes qu’elle produisit , ces tribus eurent débordé de toutes parts et inondé les autres contrées, lorsque surtout leur fanatisme primitif se fut apaisé et eut trouvé son niveau dans des régions plus civilisées, alors seulement les Arabes adoptèrent les arts qu’ils trouvèrent florissants dans les pays conquis. Sous les califes Abassides, la rudesse d’une bigoterie apathique fit place aux raffinements delà civilisation, et alors ils se soumirent, comme les Persans, au goût de la nation dont tous les peuples du moyen âge reconnaissaient la supériorité. Les astronomes, les mathématiciens , les physiciens , les grammairiens et les philologues de la Grèce furent appelés à toutes les cours sarrasines; et l’histoire nous apprend que, environ dans l’année 820 , le calife AI-Mamoun-Abdallah, fils d’Aroun-al-Rascliid , demanda à l’empereur de Constantinople les meilleurs livres grecs pour les faire traduire et lire dans les collèges arabes de Cufa, de Basra , du Caire, de Fez, de Maroc, de Tunis, de Tripoli et ailleurs.

On ne s’étonnera donc pas que, dans les grands édifices à élever dans les villes , ils aient aussi adopté le mode de construction des Grecs ; que leur architecture, dans l’Asie Mineure, en Syrie, en Palestine, en Egypte, en Afrique , en Sicile et en Espagne , ressemble généralement à celle de Constantinople ; que l’on retrouve l’arc du magnifique aqueduc de Justinien et la coupole de l’église de St.-Marc , dans les vastes constructions d’Ispahan, dans la mosquée qui s’élève à Jérusalem sur l’emplacement du temple de Salomon , dans celle du Caire bâtie en l’honneur d’Omar , et dans la grande salle de la même ville , dont Saladin fit une

forteresse en 1171 , et qui a toujours gardé son nom chrétien de salle de Joseph.

Comme les Persans, les Sarrasins et les Mores ne se contentèrent pas de copier l’art des Grecs, ils employèrent aussi les artistes de cette nation. L’empereur Justinien avait fait venir un architecte persan à Constantinople ; Abdérame , roi de Cordoue , appela un architecte de Constantinople en Espagne. Partout où s’établit la domination sarrasine, tous les édifices d’utilité ou de luxe, le médrassé, là mosquée, le mausolée , le palais et le pavillon trahissent, dans leur dessin originel, l’imitation des deux peuples auxquels les Sarrasins doivent surtout leur civilisation , je veux parler des Grecs et des Persans.

Cet autre essaim de barbares, beaucoup plus sauvages dans leur ruche native que les Sarrasins, cette branche de la grande famille tartare qui, plus récemment, traversa la Perse et fit trembler Constantinople, les Mogols n’eurent pas plutôt établi leur empire dans l’Inde et commencé à cultiver les arts de la paix que, par l’intermédiaire de la Perse, ils tirèrent leurs artistes et leurs modèles de la source commune où puisaient tous les sectateurs de l’Islamisme. Les princes mogols de l’Inde paraissaient avoir autant de mépris que d’horreur pour les lourdes et indestructibles pagodes des idolâtres qu'ils avaient soumis, et, au lieu d’imiter les modèles qui frappaient leurs yeux , ils copièrent , dans leurs mosquées et leurs tombeaux, les arcades légères et les élégantes coupoles des Persans et des Grecs.

Ainsi , sur les ailes rapides de la foi de Mahomet , s’élançant de contrée en contrée avec les drapeaux

triomphants de ses sectateurs, l’architecture byzantine s’étendit d’un côté aux extrémités de l’Inde, et de l’autre, aux frontières les plus reculées de l’Espagne, et domina dans tous les pays qui séparent le Gange du Guadalquivir. Partout elle différa également de celle des indigènes ou des anciens maîtres du pays : dans l’Asie Mineure, elle s’éloigna des constructions de l’ancienne Sarde et d’Éphèse ; en Égypte, de celles de Thèbes et de Memphis; en Perse, des ruines d’Istakar et de Nacksi Rustem; dans les Indes, de celles de Gnatio et de Bénarès ; et en Espagne, de celles de Sagonte. Remarquez, en même temps, que ces ramifications diverses se ressemblèrent dans les contrées les plus éloignées , et reproduisirent simultanément le modèle commun de leur mère patrie. Ainsi , tandis que, dans aucun des pays que nous venons de nommer, nous n’observons, avant l’introduction de l’Islamisme, rien qui approche de ces inventions dont s’enorgueillit l’architecture moderne , l’arc et la coupole , nous les voyons, dès que les Mahométans s’établissent quelque part, s’y présenter aussitôt sous la main des Grecs , avec toute la perfection de formes qu’elles avaient atteinte dans la Grèce elle-même.

Il y a plus ; partout où la domination musulmane se maintint pendant un assez long espace de temps , nous voyons l’arc et la voûte suivre, dans leurs développements et leurs modifications, les diverses phases d’existence qui les affectaient dans leur terre natale. L’arc en ogive, le surbaissé, l’arc en segments de cercle, l’arc même en fer ù cheval, furent successivement à la mode à Constantinople et dans le reste de l’empire grec ; de là , ils passèrent aussi tour à tour dans

les villes d’Italie liées à cet empire par des rapports de commerce ou de dépendance. Il en fut ainsi dans les divers pays soumis à la domination mahoinétane , dans l’Inde, la Perse, la Syrie, l’Egypte, l’Afrique et l’Espagne , à Àgra , à Ispahan , à Damas , au Caire , à Tripoli, à Tunis, à Fez et à Grenade. Dans les mosquées et les médrassés, dans les palais et les pavillons, dans les bazars et les ponts , dans le tombeau de Mahomet à la Mecque, comme dans celui de la Ste. -Vierge à Jérusalem, ou dans la salle de Saladin au Caire, nous trouvons déjà l’arc, non-seulement avec les deux lignes courbes formant l’ogive au centre , mais avec les côtés très-évasés , ce que nous considérons dans le nord de l’Europe comme la dernière modification du style ogival. Il semble même que c’est chez les Maliométans de l’Inde que cette forme de l’ogive a paru pour la première fois et s’est maintenue le plus longtemps; ils s’y sont attachés presque exclu-, sivement. Elle se montre également dans la mosquée funéraire d’Ackbar à Secundra, et dans celle de son fils, le Chah Jean , le fameux Tajemahal, près d’Agra. Nous voyons Constantinople et les pays mahoinétans marcher aussi sur deux lignes parallèles , dans co qui concerne la coupole. J’ai déjà dit que la coupole de l’ancienne mosquée qui subsiste encore à Ispahan est basse et large comme celles que l’on construisait à Constantinople, dans les premiers siècles; il en est de même de toutes les vieilles mosquées que l’on trouve à l’Est dans l’Indostan, et à l’Ouest dans l’Asie Mineure et en Égypte ; mais lorsque, plus tard, la mode des coupoles elliptiques passa de Constantinople à Venise et à Vienne, les pays maliométans l’adoptèrent également.

Il faut cependant ajouter une remarque. Un pays, après avoir exercé une longue influence, peut, même dans sa décadence, servir encore de règle et de modèle à des nations plus récentes; mais alors, il est surpassé par ces dernières dans le développement des formes mêmes quelles lui avaient empruntées. Les modes nouvelles inventées par les Grecs, lorsque leur capitale était déjà pourvue de tous les édifices nécessaires , n’y eurent guère que des applications rares et accidentelles, tandis que, dans les conquêtes des Mahométans , elles prirent un essor universel et illimité. Ainsi, comme nous l’avons observé, l’enthousiasme des Mahométans de l’Inde pour l’ogive a été tel dès le principe, qu’elle règne presque exclusivement dans tous leurs grands édifices. Nous la voyons même adoptée par un prince de race indienne dans le palais des Rajas de Maduré, à l’extrémité la plus méridionale de la Péninsule; au-dessus de l’immense salle du trône d’une résidence royale maintenant déserte, l’arc ogive surbaissé déploie des proportions et une hardiesse, dont il n’y a peut-être point un second exemple.

En Espagne, au contraire, l’arc en fer à cheval devint la forme favorite ; il eut sa place dans toutes les constructions moresques modernes, et c’est là que les chrétiens le prirent plus tard. On le trouve à Grenade, dans l'Alhambra et le Généralif; à Séville, dans l’ Alcazar ; à Cordoue , dans la superbe mosquée ; à Tolède, dans l’ancienne porte arabe; et les chrétiens espagnols des derniers siècles ont si bien retenu le style moresque, tout en imitant l’antiquité, que nous voyons les deux genres confondus dans la cour du palais des ducs de Médina Sidonia, bâti à Séville

au xvie siècle. 11 semble aussi que toutes les fois que les uations de l’Orient empruntèrent à Byzance une nouvelle forme architectonique, leur goût naturel pour la pompe et le faste les jeta dans une exagération qui dépassa de beaucoup le type originel. Le style byzantin n’était pas exempt, sans doute, de toute exagération; mais ce n’était, en quelque sorte, qu’une plante en herbe , qui devait, sous un soleil plus méridional, développer tout le luxe de la végétation. Dans certains édifices chrétiens, .comme dans l’église grecque de Séleucie et dans l’hôtel de ville de Plaisance, les branches de l’arc, gonflées à demi-hauteur, présentaient une forte saillie en dehors de leur base; maiscequi n’avait été jusque-là qu’une déviation partielle du demicercle plus simple et plus régulier, devint chez les peuples les plus civilisés du mahométisme , chez les Mores d’Espagne , le trait universel et caractéristique. On alla plus loin ; dans les constructions moresques de Grenade, de Séville, de Cordoue, les arcs se brisèrent en une infinité de courbes diverses, ils se découpèrent l’un l’autre , ou jaillirent en tout sens du centre d’arcs homogènes, de manière à imiter toutes les capricieuses ciselures de la dentelle. Et d'une autre part , la coupole qui , parmi les Grecs de Constantinople et leurs copistes d’Italie , avait affectionné la forme elliptique, s’enfla à demi-hauteur chez les Mahométans de l’Inde, de la Perse et de l’Egypte , comme la bulbe d’un oignon , ou comme une bouteille à liqueur d’un distillateur hollandais.

Les lois de la religion , plus puissantes que celles du goût, forcèrent les Mahométans de s’éloigner des Grecs dans ce qui tient à la décoration des édifices.

Nous verrons bientôt que l’interdiction des figures en relief priva les églises grecques d’un de leurs plus beaux ornements. Mais du moins les Grecs conservèrent les peintures en mosaïques ; ils en revêtirent même tout l’intérieur des bâtiments consacrés au culte ; tandis que toute représentation , quelle qu’elle fut , de créatures animées, fut strictement défendue parla religion mahométane, qui condamna ainsi l’architecture à la plus irrémédiable nudité. De là naquirent probablement ces insignifiantes combinaisons de faces et d’angles , qui, créées par les Grecs , ou empruntées par eux aux Persans, passèrent ensuite chez les Latins dans ce qu’on appela le style lombard; mais, tandis que, sous le climat glacé du Nord, on s’arrêtait aux maigres formes du losange , du chevron , du zigzag et du tore , sous le ciel plus chaud de l'Islamisme, l’imagination prit un tout autre essor ; peu à peu on couvrit de ces décorations les chapiteaux, les corniches , les modillons, les arêtes, les pendentifs, les plafonds, les coupoles, et l’on y jeta les stalactites et les cristallisations des grottes les plus riches et les plus variées.

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