CHAPITRE XV
DESTRUCTION DES MONUMENTS DE I,’ART PAÏEN DANS LES PREMIERS TEMPS DU CHRISTIANISME J EMPLOI DE LA MOSAÏQUE ET d’aUTRES DECORATIONS.
Un court espace de temps sépara, dans l’ancienne Grèce, l’apparition des plus beaux monuments de l’art et le commencement de leur destruction. A l’époque de la conquête de la Grèce par les Romains , un bien petit nombre de chefs-d’œuvre restèrent sur leurs piédestaux primitifs ; ce furent ceux que l’énormité de leur masse ne permit pas d’enlever, par exemple , le Jupiter Olympien. Une foule d’autres moins pesants furent transportés à Rome, et ils durent beaucoup souffrir dès leur premier voyage , puisqu’il en est tant qui portent des traces de restaurations fort anciennes. Jusque-là cependant, on ne pouvait accuser des pertes de l'art que l’amour même de l’art ; mais il ne tarda pas à courir d’autres dangers que ceux auxquels l’exposait une passion inconsidérée. Le paganisme florissait encore, lorsque le tyran Maximien donna l’exemple de faire fondre les statues , les groupes, les quadriges et touteequi n’appartenait pas positivement aux autels et aux temples , et de convertir ce bronze en or. Mais cette destruction partielle des chcfs-d’œu-
vre dont les matériaux avaient une valeur intrinsèque ne fut rien en comparaison de celle qu’exercèrent les chrétiens sur tous les objets consacrés par le paganisme. Bientôt fut promulgué l’édit de Théodosc, qui ordonnait d’abolir partout les rites païens, d’abattre les temples païens , d’arracher à leurs piédestaux les divinités païennes. Par cet édit, marbre et bronze, peinture et sculpture , tout fut enveloppé dans une ruine commune ; on détruisit, pour le seul plaisir de détruire; on détruisit, parce que ces figures, dans lesquelles les artistes avaient cherché à représenter les plus nobles dons du Ciel, étaient considérées, par des hommes aussi ignorants que fanatiques, comme la personnification des plus noirs esprits de l’enfer ; parce que des dieux imaginairesétaient regardés comme des démons réels, et que leur apparence décevante ne servait qu’à mieux égarer les hommes. Aussi, plus une image s’était attiré d’adorateurs par sa perfection , plus elle soulevait la rage de ces pieux énergumènes , et plus tôt elle tombait sous leurs coups. Une statue médiocre pouvait échapper , on se contentait d’en retrancher les traits les plus caractéristiques; mais si c’était un chef-d’œuvre, il n’en restait plus de traces. Quelques statues se trouvèrent, dans la première fièvre de destruction, ensevelies sous les temples; mais tout ce qui n’avait pas échappé à des outrages ultérieurs en se cachant, pour ainsi dire, à l’abri des ruines, tout ce qui, du temps de saint Grégoire, restait encore debout et à la surface du sol, fut jeté dans le Tibre par l’ordre de ce saint homme, pour être à jamais plongé dans le lit bourbeux du fleuve.
Et ne croyez pas que les premiers fidèles aient com-
pense la destruction des monuments du paganisme par la création de quelque œuvre chrétienne. Ils l'auraient voulu que, à cette époque de décadence des arts, ils eussent été complètement incapables de réaliser leur vœu; mais ce désir même était bien loin de leur pensée. *
L’incertitude d’une existence à venir avait conduit les païens à un attachement excessif aux plaisirs delà vie présente. Chez les premiers chrétiens , au contraire , l’évidence d’un dogme dont le paganisme avait eu le malheur de douter, pénétrant les cœurs avec toute l’énergie d’une nouvelle découverte , inspirait un mépris également excessif pour ces mêmes plaisirs ; et cependant, ces jouissances sont innocentes lorsqu’on en use avec modération ; l’intention de la Providence, en les donnant à l'homme, a été de le consoler de ses peines; loin donc de les dédaigner, il devrait les accepter avec gratitude. Clément d’Alexandrie, Tertullien, et tous les premiers écrivains du christianisme ont peint la sainte horreur qu’inspiraient aux premiers chrétiens les bains tièdes , la délicatesse des mets , les instruments de musique, les décorations élégantes des autels et des temples , en un mot, tout ce qui pouvait plaire aux sens; et ce qui ajoutait à cette horreur, c’est qu’on prenait à la lettre les paroles par lesquelles le Sauveur semble annoncer la fin du monde comme prochaine. On ne songeait qu’à mortifier continuellement scs sens, pour mériter ainsi des récompenses et éviter des peines qu’on supposait imminentes ; on eût regardé comme complètement perdu le temps consacré à des œuvres d’art destinées à être sitôt enveloppées dans une ruine universelle.
Pendant assez longtemps, le pinceau et le ciseau restèrent oisifs, aussi bien pour les objets religieux que pour l’ornement intérieur des habitations. Dans la primitive Église , presque entièrement composée de juifs et de gnostiques, on anathématisait les images; ce ne fut qu’au comn^eneement du ive siècle , lorsqu’un plus grand nombre d’idolâtres grecs et romains embrassèrent la foi chrétienne, que les nouveaux convertis commencèrent à sentir le besoin de ces personnifications plus sensibles des objets de leur culte auxquelles ils avaient été habitués , et que parurent des figures, d’abord peintes et ensuite en relief. A peu près à cette époque, un portrait du Sauveur, regardé comme miraculeux, en amena d’autres qu’on avoua pour des productions de la main des hommes.
On cite cependant une œuvre importante de ce siècle, c’est le piédestal de l’obélisque égyptien, placé par l’empereur Théodose dans l’hippodrome de Constantinople, et qui représente ce prince assistant aux jeux publics avec ses fils et toute sa cour; mais d’après la pitoyable exécution de cet ouvrage, on peut juger de ce que devaient être les productions d’un ordre inférieur. La difformité semble avoir été le trait caractéristique de l’époque , et lorsque , un peu plus tard , on eut incontestablement établi que St. -Luc avait exercé la profession de peintre et fait un grand nombre de portraits de la Vierge, la laideur de ces portraits fut l’argument le plus irrécusable en faveur de leur authenticité.
La médiocrité de ces premières images ne les empêcha point cependant de s’emparer vivement de l’ardente imagination des Grecs; les images en relief
HISTOIRE RF. (.'ARCHITECTURE. 10
qui se rapprochent toujours davantage de la réalité eurent surtout ce privilège; si bien que les princes craignirent peu à peu un retour ù’ l’ancienne idolâtrie sous une forme nouvelle. Aussi, en 725, l’empereur Léon l’Lsaurien, né et élevé dans une province où régnaient spécialement les anciens dogmes relatifs aux images , leur déclara une guerre impitoyable ■ ; et son fils Constantin finit par obtenir contre elles , dans un synode de tous les évêques grecs , un arrêt de proscription universelle. Dès ce moment toutesles statues, et avec elles toute espèce de sculpture, disparurent des églises grecques, et l’art fut définitivement frappé de mort.
Dans Rome païenne, la passion pour l’éclat des couleurs et pour les dorures s’était accru en proportion de la décadence du goût dans ce qui tient à la beauté des formes et à la pureté des lignes. Les demeures privées étincelaient des plus brillantes peintures et des marbres les plus riches, dont l’art embellissait et relevait encore les nuances naturelles. C’est ce que nous apprend Vitruve, et ce que nous prouvent les bains de Titus, où les lambris et les planchers sont revêtus de verd, de jaune et de rouge antique. Pline décrit au long, liv. xxxvi, c. 25, une sorte de pavé en mosaïque qu’il appelle genus pavimenti grwcanici. Il se compose de porphyre et de serpentine entrelacés, c’est une matière à la fois plus brillante et plus inaltérable que le marbre ordinaire. Cette espèce de mosaïque que les Italiens nomment pielre dure, formait diverses figures mathématiques et s'enchâssait dans une couche
1 Comme Mahomet, il fil couvrir les anciennes peintures des églises d’une courbe de couleur blanche.
de marbre blanc d’une nature plus molle qui , par sa teinte de neige, en relevait les couleurs foncées; elle devint l'objet d’un commerce si étendu et fut si souvent mise en œuvre par les Grecs de Byzance, qu’on la distingua sous le nom ü'opus grœcutn. Cependant, dans les derniers temps et lorsqu'on ne put plus obtenir d’ouvriers de Constantinople, il paraît qu’on eut l'habitude, dans les couvents d’Italie, d’employer les religieux eux -mêmes à tailler et à disposer ces laborieux pastiches dont les combinaisons demandent plus de patience que d’habileté réelle. Aussi ne les trouve-t-on pas seulement dans les villes dont les rapports avec l’empire d’Orient étaient les plus fréquents, comme à Ravenne ou à Venise; on en rencontre encore ailleurs. A Ravenne, les plus connus sont ceux de St. -Apollinaire et de St.-Vitalis, quoique dans cette dernière église, ils soient couverts d’un plancher moderne assez élevé; à Venise , ce sont ceux de St. -Marc, du dôme de Torcello, de Ste. -Marie et St.-Donat, chapelle de l'islc de Murano qui porte la date du jour où fut terminée la mosaïque , 1 1 septembre , 1140. Dans les autres villes , on cite les églises de St. -Ambroise à Milan; de San Miniato à Florence; l’abbaye des bénédictins du Mont Cassin; à Rome, St. -Laurent, Ste. -Agnès extra muros , Ste. -Marie- Majeure, Ste-Marie in Cosmedin, St.-Marie in Àraceli, St.-Clément, les SSts. -Jacques et Paul, et beaucoup d’autres. Et il faut avouer que pour ces vastes édifices publics, si exposés à être endommagés par la multitude qui les fréquente, il est difficile de concevoir un pave qui compense les frais de construction par un aussi grand mérite d’élégance et de solidité.
Mais le sol était destiné à être continuellement foulé aux pieds ; pour les murs qui n’étaient pas exposés à cet inconvénient, on imagina une espèce de revêtement beaucoup plus brillant. De larges compartiments de serpentine et de porphyre furent environnés et séparés l’un de l’autre par des bordures formées de petites parcelles de même matière , mêlées avec d’autres que l’on dorait à l’extérieur, et que l’on recouvrait d’une feuille de verre qui leur donnait plus d’éclat et assurait leur conservation. Ces bordures à leur tour étaient encadrées dans des panneaux de marbre blanc, dont les riches sculptures, représentant des chaînons , des feuillages , des rouleaux, en relevaient encore les éblouissantes couleurs. En général, l’autel, le trône de l’évêque , les ainbons , les balustrades du sanctuaire étaient revêtus de ces magnifiques ornements; car, dans les parties mêmes qui ne laissaient point de place pour les larges compartiments du porphyre et de la serpentine, dans les canelures des piliers, par exemple , et dans les petites faces des frises et des corniches, on savait encore introduire d’étroits rubans de pourpre et d’or.
Cette espèce d’ornements, manufacturés à Constantinople jusqu'à la destruction du Bas-Empire, se répandit, avec les artistes grecs, dans tous les pays de l’Europe. Nous en trouvons à Home de magnifiques échantillons dans des monuments fort anciens, depuis l’époque où l’arc plein cintre régnait seul jusqu’à l’adoption de l’ogive dans toutes ses variétés. L’église de St.-Laurent en présente, à l’extérieur, dans les entablements et les panneaux du portique , et à l’intérieur, dans le trône, l’ambon et les cloisons du sanc-
tuairc. On en voit dans les beaux cloîtres de St. -Jean de Latran et de St. -Paul extra muros , dont les deux pilastres torses , les petits arcs plein cintre et les entablements brillent au soleil comme les ailes dorées d’une demoiselle; dans les ciboires gothiques, à la mode allemande, que l’on ajouta au xivc siècle aux autels de l’ancien St. -Pierre, de St. -Paul, de St. -Jean de Latran (pl. 25), de Ste. -Marie in Cosmedin , et de Ste. -Marie in Araceli. On en voit sur les cloisons et et sur le reliquaire de St. -Clément; sur le tabernacle de Ste. -Sabine ; sur les ambons et les autels des Saints-Nérée et Achillée; sur l’autel et le trône de l’évêque à St.-Césaire (pl. 26); sur les ambons de Ste. -Marie in Cosmedin et de Ste. -Marie in Araceli ; sur les anciennes chaires d’évêque de St. -Jean de Latran et de St.-Pierre, maintenant mises de côté comme des meubles de rebut; enfin ces mosaïques sont si nombreuses qu’on ne saurait les citer toutes.
Hors de Rome, mais toujours en Italie, on en trouve à Ravenne dans St. -Apollinaire, à Venise dans St. -Marc, à Florence dans San Miniato, à Milan dans St. -Ambroise. Elles sont plus rares au delà des Alpes. Il en existait en France dans l’ancien couvent des bénédictins de Cluny, maintenant détruit; l’Angleterre en possède deux échantillons, comparativement fort insignifiants, l’un que l’on peut voir encore, mais singulièrement dégradé, sur la châsse d’Edouard le Confesseur, terminé, d’après l’inscription, en 1270, sous Henri III , par Pierre , artiste romain ; l’autre appartient au tombeau d’Henri III lui-même , mort en 1272. Ce tombeau fut élevé par son fils Édouard Ier, qui y employa le romain Cavallini.
Dans toutes les mosaïques que nous avons décrites jusqu’ici, le marbre forme le fond ou entre du moins comme matière principale , et les dessins n’ont rien de particulier bu de significatif. Ciampini attribue l’invention de la mosaïque en émail aux Persans; des Persans, dit-il, elle passa aux Assyriens, de ceux-ci aux Grecs, et des Grecs aux Romains. Et en effet, les murailles peintes d’Ecbatane, telles que les décrit Hérodote, semblent avoir été faites de briques recouvertes de verre coloré ; et l’on voit briller aujourd’hui même, sur les constructions persanes, des tuiles peintes et disposées en mosaïques.
Mais, parmi les Grecs de Byzance, l’art de donner au verre, transparent ou opaque , une grande variété de nuances , était parvenu à un haut degré de perfection. Tandis qu’ils se servaient du verre de couleur pour donner de la magnificence aux fenêtres , ils employaient l’émail opaque pour orner les murs , les plafonds et toutes les parties solides des édifices ; et les dessins de leurs mosaïques , grâce au vernis liquide dont ils les couvraient , surpassaient l’effet de la peinture, sinon par la fusion savante , du moins par l’éclat et la solidité des couleurs. On conçoit que cet art fût pour eux une nécessité. D’un côté , les modifications survenues dans le système architectonique de Constantinople ne permettaient plus de diviser les grandes surfaces des édifices en partie multipliées et variées , ce qui, dans les anciens styles, ajoutait l’élégance à la solidité ; d’une autre part , la suppression des images en relief ne laissait plus de place aux ornements de la sculpture; ces grandes peintures en mosaïque semblaient donc le seul moyen de donner aux vastes
pans de mur ininterrompus une décoration ù la fois riche et durable.
Ainsi , les planchers étaient marquetés seulement de marbre véritable ; on ajoutait au marbre une faible proportion d’émail dans les divisions perpendiculaires plus exposées à la dégradation ; mais , pour les murs latéraux, les façades des arcs de triomphe, l’intérieur des absides, les pendentifs des coupoles, l’incrustation était toute entière en émail et en composition. Ou pouvait en voir de cette espèce à Constantinople, dans Ste. -Sophie, avant que les Turcs, étendant leur haine des images jusqu’au simple coloris, ne les eussent recouvertes d’un ignoble badigeonnage; il en existe encore à Ravenne , à Rome , à Venise et à Milan , dans un grand nombre d’églises ; dans le riche monastère du Mont Cassin, et dans la cathédrale, maintenant presque en ruines, de Montréal près de Palerme.
Il y a plus ; ces mosaïques passèrent de l’intérieur à l’extérieur des églises. Elles ornent les façades de Ste. -Marie Majeure , de St. -Paul extra muros , et de Ste. -Marie Transtéverine, à Rome; celles des cathédrale d’Orviète et de Spolète ; celle de St. -Marc, à Venise. A Rome, les trois Ste. -Marie, la Majeure, la Transtéverine, et la Marie in Araceli avaient en saillie, sur leur portail, une espèce de corniche polie et concave , qui , tout à la fois, protégeait et permettait de mieux voir d’en bas les peintures en mosaïque dont elle-même était ornée. Ces corniches furent réellement incrustées en mosaïques à Ste. -Marie Majeure, où on les a masquées depuis par un portail moderne , et à Ste. -Marie Transtéverine, où on les montre encore;
mais à Ste. -Marie in Araceli, les mosaïques n’ont jamais été terminées.
Cet opus grœcum, ou plutôt græcanicum , paraît avoir été exclusivement dessiné par les Grecs, pendant toute la durée du Bas-Empire. Les mosaïques de Ste. -Sabine à Rome remontent à une période trèsreculée, on les fait dater du pape Célestin, en l’an 424. Chacun des siècles suivants vit les artistes grecs revêtir de mosaïques quelque autre église ; le bibliothécaire Anastase rapporte qu’on les faisait venir tout exprès. Pendant les persécutions suscitées à Constantinople par les Iconoclastes , les moines grecs qui étaient artistes passèrent en Italie en si grand nombre , que les papes Paul Ier, Adrien Ier et Pascal Ier firent bâtir des monastères exprès pour leur offrir un asyle. Plus tard, en 1066, Didier, abbé du Mont-Cassin, qui avait appelé, pour la construction de son église, des ouvriers d’Amalfi et de Lombardie, employa, dit-on, des Grecs pour ses mosaïques; et même en l’an 1400, Manuel Chrysoloras , dans sa Comparaison entre Rome et Constantinople , cite l’art de la mosaïque comme un de ceux dont le reste de l’Europe a toujours été et est encore redevable à Byzance. Les mosaïques de la façade de Ste. -Marie Transtéverine et celles de la façade de St.-Paul furent restaurées par le meme Pierre Cavallini que Édouard Ier appela en Angleterre pour travailler à l’abbaye de Westminster, et qui mourut en 1344, âgé de 85 ans. Une chose remarquable, c’est que, dans les plus anciens monuments du style romain comme dans les derniers du style gothique, les mosaïques sont toujours de la même espèce.
Elles représentaient en général des personnages de
l’Ecriture, soit réellement , soit d’une manière emblématique , ensuite des saints et des martyrs , surtout ceux auxquels le monument était consacré.
Sur le plafond du baptistère de Constantin , près de l’église de Ste. -Agnès, sont représentés les détails des vendanges qui , dans la primitive Eglise , étaient l’emblème de la vie laborieuse du chrétien.
Dans les mosaïques plus récentes , on trouve les quatre images symboliques des évangélistes, le bœuf, l’ange , l’aigle et le lion.
Quelquefois le Sauveur est figuré par un agneau, élevé sur un piédestal , environné d’un nimbe , et auquel douze autres moutons, représentant les apôtres, rendent hommage; ailleurs des cerfs, s’approchant d’une source , désignent les âmes des fidèles altérées et aspirant aux eaux vivifiantes; ces âmes, tant qu’elles sont sur la terre, sont désignées aussi par des colombes ; après la résurrection et quand elles jouissent de la gloire éternelle , par un phénix. Dans la chapelle de Ste.-Praxide, à Rome, quatre anges, dans les pendentifs, supportent un médaillon qui forme le centre de la coupole et qui contient la figure de notre Sauveur. Souvent une troupe de martyrs, hommes et femmes, sont réparties à droite et à gauche, et paraissent adorer une figure colossale placée au centre ; si c’est celle du Sauveur ou du patron de l’église, elle est debout sur les nuages ; si c’est celle de la Vierge , elle est assise sur un trône orné de pierres précieuses. L’arc de triomphe est toujours orné, comme l’indique son nom, de saints et d’anges qui célèbrent le triomphe de la croix ; les initiales du nom du Christ sont suspendues au centre. Mais une mosaïque qui mérite
une description particulière , c’est celle dont l’archevêque Agnellus, vers le milieu du vic siècle, dccora les murs de la nef de St. -Apollinaire di dentro à Ravenne. A droite, près de la porte de l’église, on voit le palais placé dans cette partie de l’ancienne ville appelée le Cesarium , avec son portail en arcades fermé par des rideaux suspendus à des tringles; de ce portail sort une longue procession de saints et de martyrs; à gauche , une procession tout aussi longue de saintes femmes , sort du faubourg appelé Classe. Les figures ont près de huit pieds de haut, elles sont séparées l’une de l’autre par des palmiers qui encadrent chacune d’elles dans un compartiment régulier, et elles remplissent ainsi les murs latéraux de l’église d’un bout à l’autre. Les hommes portent des vêtements blancs, les femmes des tuniques, des ceintures , des voiles et des diadèmes resplendissants d’or et de pierreries ; tous ont le nimbe autour de la tète et tiennent de la main droite , la couronne du martyre. Des anges précèdent les deux troupes et conduisent les hommes vers notre Sauveur, et les femmes vers la Vierge. Ces deux figures terminent aux côtés de l’autel les deux compositions , probablement réunies, dans le principe et avant que l’abside fut décorée dans le goût moderne, par l’image de la Providence ou du patron de l’église , placée au centre.
L’habitude qu’avaient les Païens , meme dans leurs temples, de mettre les têtes des divinités à l’abri de l’air extérieur et des souillures des oiseaux, en y adaptant un disque de métal, avait insensiblement attaché une idée de dignité à cette sorte de coifTure, si bien que les chrétiens adoptèrent cette forme , pour dési-
gner les saints , même dans la peinture. De là, l’introduction du nimbe dans les tableaux et les mosaïques les plus anciennes. On ne prétendait pas figurer par le nimbe, une simple auréole, une gloire, un faisceau de rayons intangibles émanant de celui qui le portait, mais bien une plaque solide d’or ou d’argent , souvent ornée de feuillages, de pierreries, de divers dessins, et encadrant la partie supérieure de la tète. Les saints représentés comme encore vivants étaient désignés par un nimbe carré d’une nuance bleu de ciel, tandis que les nimbes ronds et dorés étaient réservés pour ceux qui jouissaient déjà de la gloire éternelle. On observe cette distinction , à Rome , parmi les personnages de la mosaïque qui remplit la tribune de Ste. -Marie in Dominica. Le vêtement des saintes est toujours très-brillant , mais les saints n’ont jamais que la robe blanche garnie d’une bordure de pourpre , comme on en voit dans la mosaïque du Triclinium de Léon au palais de Latran , ouvrage du vmc siècle, et dans l’abside de la vieille église de Ste.-Praxide. On peut supposer que cette robe est un reste de l’ancienne toge , avec le laticlave ou l’angusticlave.
Cependant les artistes grecs ne pouvaient dans ces peintures s’abandonner sans contrainte à l’élan de leur génie, ou déployer toute la puissance de leur pinceau. Le clergé grec craignait qu’une ressemblance trop fidèle des réalités, même dans un tableau, ne fit transporter à la copie le culte qui n’était dû qu’à l’original.
Comme les anciens prêtres de l’Egypte, ils imposèrent à l’art des restrictions qui devaient l’empêcher
de se rapprocher de la nature. Les traits, la pose, l'ombre même des divers personnages de l’Écriture que l’on devait représenter étaient déterminés par certains modèles fixes , dont la peinture et la mosaïque ne pouvaient jamais s’écarter; et ces modèles étaient assez roides , assez plats, assez inanimés, pour obvier complètement au danger que l’on redoutait. Mais pour compenser ce défaut de vérité dans le dessin , on laissait la plus grande latitude possible dans tout ce qui tenait à l’éclat et au luxe ; aussi ne cherchait-on pas d'autre mérite. Le fond des tableaux et des mosaïques était presque toujours doré, et les figures quoique dépourvues d’ombre, restaient toujours sombres et ternes, parce qu’elles étaient totalement éclipsées par l’or, l’argent et les pierreries des vêtements.
Parmi les plus remarquables compositions en mosaïque du genre dont il est ici question , on distingue, à Rome, l’abside et l’arc de triomphe de St. -Paul , terminés par Galla Placidia, après que son frère Honorius eut achevé l’église en 441 ; l’abside de la basilique de Libère, exécutée sous le pape Sixte III en 443 ; celles de St. -Jean de Latran, de Ste. -Sabine, de St. -Clément, des Saints-Cosmeet Damien, de Ste. -Marie in Navicella et de Ste. -Françoise; celle des oratoires dans le baptistère de Constantin exécutée sous le pape Hilaire , en 462 ; l’arc de triomphe et l’abside de St. -Laurent terminées vers 577, sous le pape Pelage II; l’abside de St. -Agnès achevée parle pape Symmaque en 633 ; celle de St. -Marc, près du palais de l’ambassadeur de Venise, exécutée en 773; celle des Saints-Nerée et Achillée qui date de 796 ; celle du Triclinium du palais de La-
tran, faite sous Léon III en 797 ; celle de Ste. -Marie rebâtie par le pape Pascal Ier en 815; l’arc triomphal, l’abside et la chapelle de St. -Zenon dans l’église de Ste.-Praxide réédifiée par le même pontife en 817; l’abside de Ste.-Cécile Transtéverine, en 820; de Ste.-Marie la Neuve, en 848 ; la façade et l’abside de Ste. -Marie Transtéverine, en 865 ; sans parler de la belle mosaïque que Léon IV ajouta , en 848, à la vieille église de St. -Pierre , et qui n’existe plus aujourd’hui.
Hors de Rome, mais toujours en Italie, on peut voir, à Ravenne, les mosaïques du baptistère terminées vers l’an 430 par l’archevêque Néo ; celles qui revêtent tout l’intérieur de l’église des Saints-Nazaire et Celsus , exécutées un peu plus tard par ordre de Galla Placidia; celles de St.-Vitalis terminées sous Justinien, et après l’érection de St. -Sophie, par Julius Argentarius, en 553; celles de St. -Apollinaire in Classe, qui datent de 565 ; celles de St. -Martin ou St. -Apollinaire didentro, terminées par l’archevêque Agnellus, en 570; à Venise, celles deSt.-Mare,du dôme de Toreello, de Ste.-Marie et St.-Donat de Murano, qui datent de 1140; à Florence, l’abside de San Miniato et le plafond du baptistère, de 1293 ; à Milan, l’abside de St. -Ambroise exécutée en 836, sous l’empereur Louis le Débonnaire; à Assises, celles du couvent des franciscains; au Mont Gassin, celles de l’abbé Didier en 1066; à Capoue, celles de la cathédrale ; et à Montréal , celles qui peuvent encore exister dans l’abside et dans les autres parties de la cathédrale dernièrement détruite presque tout entière par un incendie. Ste.-Sophie était couverte de mosaïques , qui depuis ont été recouvertes
elles-mêmes d’une couche de couleur blanche. Les absides de quelques anciennes églises grecques, en Turquie, en laissent encore voir quelques-unes, celle deSalonique, par exemple, qui présente sur un fond bleu une immense figure de notre Sauveur.
En deçà des Alpes, je n’ai guère, à citer de mosaïques de cette espèce, si ce n’est celles de Cluny, maintenant dégradées , et celles de l’église bâtie par Charlemagne à Aix-la-Chapelle en 796, et réédifiée depuis.
11 est vrai que cette sorte d’ornements était moins nécessaire dans les églises latines modernes , puisque , comme nous le verrons , rien n’empêchait de les décorer d’images en l,elief.