‹ Histoire de l'architecture de Th. Hope Texte. 1Chapitre 17 sur 126 · SYMBOLES CONSACRÉS DANS LES EDIFICES RELIGIEUX DES PREMIERS CURÉTIENS · texte numérisé non relu

SYMBOLES CONSACRÉS DANS LES EDIFICES RELIGIEUX DES PREMIERS CURÉTIENS

Plus un parti religieux ou politique se sent faible , persécuté, forcé de se dérober à tous les regards , plus ses membres sont portés à se rechercher, à se soutenir l’un l’autre , à inventer des signes de reconnaissance , des symboles d'union et de fraternité.

L’instrument des souffrances de Dieu et de la rédemption de l’homme, la croix, devint l’emblème principal de la foi des premiers chrétiens, le signe caractéristique de leur communion, leur étendard et leur mot d’ordre. Le nom en était toujours sur leurs lèvres, l’image sur leurs cœurs ; toujours ils en prononçaient les paroles sacrées et en lésaient le signe. On lui attribuait le pouvoir de protéger de tout mal ceux qui la portaient ou en traçaient seulement la figure dans l’air ; aussi était-elle soigneusement placée sur les demeures des vivants et sur l’éternel asyle des morts.

Mais , si les chrétiens desiraient vivement se communiquer leur nouvelle foi l'un à l’autre , ils n’étaient pas moins attentifs à la cacher aux yeux des païens , excepté dans les grandes occasions qui en réclamaient la confession publique ou le désaveu solennel. Leur

culte, leurs personnes, leurs demeures, leurs tombeaux étaient également cachés dans l’obscurité des catacombes ou dans la solitude du désert ; et comme le christianisme ne pénétra d’abord que parmi les pauvres et les petits, ce besoin de retraite fut aisément satisfait.

Mais la foi chrétienne ne resta pas toujours dans le mépris et l’abaissement. Du pauvre elle passa au riche, du petit au grand, du désert à la ville, des catacombes souterraines aux palais élancés dans les airs.

Ce fut au commencement du iv® siècle que le christianisme atteignit ce point intermédiaire qui le plaçait à une égale distance de l’extrême humilité de son origine et de l’apogée de sa grandeur, de la faiblesse qui le livrait à des persécutions incessantes et du triomphe qui lui permit de fouler aux pieds ses anciens oppresseurs.

Les jours d’orage et de proscription étaient passés ; mais, adopté par le monarque et par un grand nombre de citoyens, il n’était pourtant pas encore la religion de l'état ou de la majorité du peuple; ses prosélytes étaient encore exposés aux haines privées des partisans de l’ancien polythéisme , et les loix écrites leur étaient toujours hostiles. Le credo payen était trop étroitement lié aux formes du gouvernement, et pouvait encore s’allier trop intimement avec le pouvoir politique, pour qu’on osât lui porter déjà un défi, solennel. Dans cet état de choses, les chrétiens, voulant donner plus de publicité à la profession de leur foi, sans cependant offenser ce qui restait d’adhérents à l’ancien culte, cherchèrent non-seulement à déguiser les pratiques du christianisme sous les formes de l’ido-

latrie, mais même à changer les emblèmes des gentils en symboles chrétiens , à l’aide de modifications qui leur laissaient leur premier caractère, tout en y ajoutant un caractère nouveau.

Et comme rien n’est plus facile que de donner aux mêmes objets matériels des sens allégoriques entièrement opposés , leur but fut promptement atteint. Les emblèmes du culte et des divinités païennes se métamorphosèrent en allusions aux paraboles du Sauveur ou à des points de sa doctrine , et ce qui était odieux et profane devint ainsi, en un instant, un objet de respect et de vénération.

La vigne, par exemple, les génies qui se jouent parmi ses pampres, les divers procédés qui font de ses grappes la plus universelle de toutes les boissons, tout ce qui, en un mot, parmi les païens, appartenait aux rites du culte de Bacchus, fut appliqué par les premiers chrétiens à la parabole de la vigne du Seigneur, ou peut-être, à cette ccfupe de vin que Notre Sauveur, à la dernière Cène, présenta à scs disciples comme l’image de son sang; cette allégorie prit place dans les édifices et les tombeaux des chrétiens. Nous la voyons k Rome dans les mosaïques qui ornent le plafond du baptistère de Ste. -Constantin ; nous la retrouvons dans les basreliefs du sarcophage de porphyre qui renferme le corps de cette princesse, et que l’on transporta depuis parmi les antiquités du Vatican; elle reparaît également dans un autre sarcophage chrétien derrière le sanctuaire de St. -Laurent, et dans une foule de monuments de la primitive Eglise. Et partout, cette allégorie conserve des formes si ambiguës, quelle a trompé non-seulement les païens qui ne se doutaient

HISTOIRE OC l’aRCRITBCTVRR. 11

pas de la ruse , mais aussi les chrétiens des temps modernes qui l’avaient oubliée et qui ont pris ces ouvrages pour des restes du paganisme.

La vigne de Bacchus avait été l’emblème du vin de la Cène, la gerbe de blé de Cérès fut celui du pain que Notre Sauveur partagea entre ses disciples, la veille de sa passion.

La palme qui , chez les idolâtres , désignait les victoires temporelles, désigna, parmi les chrétiens, le triomphe de la croix, et passa des mains des dieux du paganisme dans celles des saints et des martyrs. La colombe de Vénus devintleSt.-Esprit; le cerf de Diane, l’âme chrétienne qui a soif des eaux vivifiantes; le paon de Junon , sous le nom de phénix , lame chrétienne après la résurrection. On donna à un évangéliste l’aigle de Jupiter; à un autre, le lion de Cybèle ; les amours et les génies ailés se changèrent en anges et en chérubins. Le sphinx même, la chimère et le griffon de la mythologie furent adoptés par les chrétiens comme doués du pouvoir d’éloigner les esprits malins , et de cette énergie de fascination que l’on attribuait à la tête de la Gorgone. L’image de la croix sainte fut déguisée sous l’apparence d’un ornement insignifiant. Dans le fronton postérieur du petit édifice nommé le temple deClitumne, dont le style caractérise la période du passage du polythéisme au christianisme , nous voyons une croix qui probablement protégea plus tard cette petite chapelle, lorsque tous les temples païens furent renversés; mais cette croix en feuille d’acanthe est tellement perdue au milieu des tendrons de vigne et des branches de pavot qui l’entourent, qu’elle échappa à l’œil moins exercé des chrétiens modernes.

Plus tard , une croix plus nettement dessinée et couverte de pierres précieuses servit d’emblème à la foi chrétienne ; ce fut seulement au vic siècle que l’on y plaça le corps du Christ , et enfin , en 692, le concile de Constantinople ordonna positivement d’y ajouter les autres allusions à la passion que l’on y voit aujourd’hui.

Aux insignes empruntés au polythéisme, les chrétiens enjoignirent encore d’autres propres à adoucir la haine que des images plus significatives n’eussent pas manqué de soulever. L’agneau désigna la douceur et la fidélité du chrétien ; douze agneaux rangés régulièrement représentèrent les apôtres , et un treizième plus élevé que les autres et couronné d’un nimbe , fut Notre Sauveur lui-même. Le mot grec qui signifie poisson, ixeTE, contenant les initiales de Xprm 0ew t«ç Ewnfjj, Jésus-Christ , fils de Dieu, Sauveur, les habitants môme de l’immense Océan offrirent l’image du Christ ; le trait grossier d’un poisson formé de deux lignes courbes, réunies à leurs extrémités, renferma sous le nom de Vesica piscis la figure de Notre Seigneur dans sa gloire, ou bien encore celle de la Madone ou du saint patron ; on la plaça sur les frontons, sur les portiques des églises, sur les trônes des évêques, sur tous les objets enfin destinés à rappeler le souvenir du fondateur ou des héros du christianisme.

Enfin, on ajouta à ces symboles des monogrammse qui les expliquaient plus positivement, et qui souvent, comme la croix , étaient entourés d’un anneau ou d’une couronne.

La politique avait introduit ces images allégoriques, l’habitude les maintint. A Ravenne, la vigne, le pâlit*

mier, la colombe, l’agneau pascal, le paon se trouvent mêlés avec la croix et les saints monogrammes sur presque toutes les tombes du xv* et du v° siècle, que l’on ne voit que dans cette ville ; toute la ménagerie des animaux sacrés, l’agneau, la colombe, le daim, l’oie, le paon, le poisson, chaque espèce rangée sur une ligne distincte , se succèdent sur les arabons de marbre de l’ancienne cathédrale , renfermée encore aujourd'hui dans l’enceinte de l’église moderne. Mais lorsque enfin toutes les craintes qu'inspirait le paganisme furent dissipées, les chrétiens adoptèrent des symboles moins vagues et plus intelligibles.

Page 1