DES USAGES PAÏENS MAINTENUS OU IMITES PAR LES CHRÉTIENS
Quoique , même à Rome , les premiers sectateurs du Christ fussent des Asiatiques , comme le témoigne le nom de leurs plus anciens évêques, des Romains venaient chaque jour se réunir à la secte naissante ; mais , en augmentant le nombre des fidèles , ils altérèrent la pureté des rites primitifs. Profondément imbus des pratiques de leur ancienne idolâtrie, ils en conservèrent plusieurs dans leur foi nouvelle, et bientôt , chacun des usages dominants de la capitale du monde païen eut un point de comparaison dans le christianisme.
Les lettres de Pline à Trajan et d’autres autorités nous apprennent que Rome païenne était dans l’habitude de consacrer à une destination religieuse certains lieux et certains édifices, et de ne les faire jamais servir à aucun usage profane. Dès que les propriétés des chrétiens leur furent assurées, ils adoptèrent dans le même but des consécrations pareilles.
Dans Rome païenne, avant de commencer les cérémonies religieuses, le prêtre arrosait le temple et
l’assemblée d’une eau à laquelle sa bénédiction avait donné, dans les idées des gentils, un caractère particulier de sainteté ; on l’appelait l’eau lustrale. Les chrétiens eurent également leur eau bénite.
Les temples de Rome païenne étaient souvent obscurs; aussi avait-on coutume d’allumer des lampes et des torches, même en plein jour, pendant les sacrifices et les autres cérémonies. Les chrétiens se firent un point de dévotion , dans les églises les mieux éclairées , d’entourer l’autel et le tombeau des saints, d’un certain nombre de cierges , et d’en porter dans les processions , à la face meme du soleil. Les Romains brûlaient de l’encens et d’autres parfums, en l’honneur de leurs dieux ; les chrétiens témoignèrent de la même manière leur respect pour les saints.
Quand Rome païenne était affligée de certains maux ou désirait obtenir certaines faveurs, elle cherchait à gagner la divinité qui guérissait les uns ou dispensait les autres, par la promesse d’une offrande spéciale; et, une fois la prière exaucée, cette offrande était suspendue dans le temple du dieu , auprès de son autel; dans des circonstances pareilles, les chrétiens adressèrent des vœux semblables à Notre Sauveur, à la Vierge, ou à quelque saint favori, et quand l’événement répondait à leur attente, l'&r-volofut suspendu de même dans la chapelle et auprès de l’autel de l’être supérieur que l’on avait invoqué.
Dans Rome païenne, on célébrait, à l’entrée du solstice d’hiver , une fête accompagnée d’offrandes et de présents en l’honneur de la déesse Strenna. Che* les chrétiens, les solennités de Noël et du nouvel an correspondent à la même époque; l’on y fait les mêmes
cadeaux, et les Français leur ont conservé encore aujourd’hui le nom d 'étrennes.
En mémoire du bon vieux temps de Saturne, où tous les hommes étaient égaux et où les dieux dévoraient leurs enfants, les anciens Romains avaient leurs saturnales, pendant lesquelles toutes les conditions sociales étaient momentanément bouleversées ; les chrétiens ont maintenu cet usage , et leur carnaval, avec ses plaisirs, ses masques et sa licence, rappelle les saturnales anciennes.
Au premier mai , le retour du printemps , le réveil de la nature et la renaissance des pouvoirs générateurs étaient célébrés dans Rome païenne par l’érection d’un grand arbre couvert de guirlandes , et autour duquel la jeunesse des deux sexes exécutait des danses ; les chrétiens ont religieusement conservé le mai, et dans plusieurs pays catholiques , on plante encore cet arbre solennel au premier jour du mois qui lui a donné son nom.
Les Romains célébraient également par diverses cérémonies l’entrée du soleil dans le solstice d’été ; le christianisme, pour justifier les fêtes de ce jour, le consacra à l’apôtre saint Jean , et les chrétiens continuèrent à allumer en cette occasion les feux de joie , qu’auparavant ils avaient allumés comme païens.
Dans Rome païenne, les prêtresses de certaines déités devaient faire vœu de continence perpétuelle ; aussitôt que les chrétiens devinrent assez nombreux pour dispenser certains membres de la communauté de l’obligation de la multiplier matériellement, ils imitèrent cet usage dans les ordres religieux des deux sexes.
La tunique même du prêtre païen, le lituus de l'augure et le bonnet du flamine furent conservés dans la dalmatique, la mitre et la crosse des évêques chrétiens.
Des analogies beaucoup plus importantes s’introduisirent encore. La primitive Eglise, presque entièrement composée de juifs et de gentils, à peine dégagés des ténèbres de leur première croyance , avait cependant proscrit de la manière la plus absolue la pluralité des dieux , et s’était renfermée dans l’adoration d’un seul être immatériel ; mais les chrétiens qui leur succédèrent, ramenèrent au sein d'une religion plus épurée, les ombres du polythéisme. On supposa que les saints et les saintes , dans la gloire éternelle dont ils jouissent, exercent une influence sur les hommes, qu’ils ont la faculté d’intercéder pour eux auprès de Dieu , et le pouvoir de faire des miracles ; et bientôt ils obtinrent, non-seulement du respect, mais des vœux, des invocations, des prières, en un mot un culte réel.
L’analogie entre le christianisme et le polythéisme est encore mieux marquée à certains égards. Il est assez singulier, par exemple, que les païens, à quelque pays qu'ils appartinssent, aient toujours rendu des honneurs spéciaux à l’une de leurs déesses pour avoir conservé sa virginité. La chasteté était la qualité distinctive d’une des divinités indiennes; elle était celle de Diane , chez les Grecs d’Asie , de Minerve , chez ceux d’Europe; les chrétiens , en attribuant à la mère de Dieu ce don éminent, lui décernèrent une sorte d’apothéose , qui ne s’appuie sur aucune parole de l’Ecriture. Plus tard, ils allèrent plus loin, ils lui
donnèrent le même privilège qu’à son fils , ils soutinrent le miracle de son immaculée conception , et c’est d’après cette croyance qu’ils ornèrent ses images du croissant qui avait appartenu à la Diane des Grecs et à l'isis des Egyptiens.