ARCHITECTURE FUNERAIRE
Les tombeaux , tant qu'ils restent ce qu'ils doivent être, c’est-à-dire, l’asile réel des morts, forment une branche de l’architecture, aussi bien que les demeures des vivants ; ils appartiennent à l’art de bâtir autant qu’à la statuaire. On peut dire que les tombeaux étaient, chez les premiers chrétiens, une partie de l’architecture religieuse : on ne les élevait qu’en terre sainte, c’est-à-dire, dans les églises, ou autour des églises.
On a souvent pris d’anciens tombeaux pour des temples, et l’on a pris aussi d’anciennes baignoires ou piscines pour des tombeaux. La piscine de porphyre trouvée à Rome dans le Panthéon , et placée maintenant dans la chapelle Corsini, peut avoir servi à contenir le bain d’un empereur romain, avant d’étre consacrée à renfermer le corps d’un pape. Cette autre cuve de porphyre qui maintenant fait partie du portail de l’édifice connu à Ravenne sous le nom de palais de Théodoric, quoique probablement il fût celui des derniers exarques , était placée au faîte du mausolée de Théodoric, et contenait, dit-on, le corps de
. ce prince ; mais à sa forme on ne peut douter que ce fût une baignoire.
Pour signifier que la véritable destination du tombeau est d’être la dernière demeure de l’homme icibas, les anciens sarcophages présentaient ordinairement, dans leur ensemble , l’apparence d’une maison. L’urne cinéraire elle -même, destinée seulement à renfermer les cendres, avait en général une forme semblable.
Les premiers chrétiens ont conservé à leurs tombeaux les formes et les proportions convenables à l’objet de ces constructions, et cette ressemblance avec les parties principales d’une maison, que leur avaient donnée les païens.
Les larmiers en saillie, le toit en dos d’âne, les tuiles rondes et convexes des anciennes maisons aussi bien que des anciens sarcophages, se retrouvent à Rome dans la tombe de porphyre renfermant le corps de sainte Constantia et ornée d’emblèmes que l’on prit longtemps pour une image des bacchanales. Les mêmes caractères se rencontrent à Constantinople dans une tombe également de porphyre , décorée de la croix qu’on suppose avoir appartenu à Constantin et qui est maintenant à Ravenne ; on les revoit dans la tombe de Galla Placidia (pl. 36 ), fille de Théodose , sœur d’Arcadius et d'Honorius , veuve d’Ataulphe, roi des Lombards, puis de Constance, et mère de Valentinien III ; dans le tombeau de Constance, son second époux à l’églisedes SS.Nazaireet Celsus; dans l’immense sarcophage placé au coin d’une rue de Padoue et auquel on donne ridiculement le nom de Tombeau d’Evandre ; dans une foule d’autres tombeaux répandus aux environs
de Vérone; dans l’ancien sarcophage chrétien , placé devant l’église de St. -Etienne à Bologne ; dans celui d’un doge du xi” siècle, enclavé dans le portail des SS. Jean et Paul à Venise ; dans le sarcophage de porphyre des princes normands, élevé dans l’église de Montréal près de Palerme ; et enfin dans les sarcophages en marbre blanc des princes de Rimini, rangés autour de la cathédrale gothique de leur petite capitale.
A Uavenne, la plus grande partie des tombeaux d’ancienne date qui y subsistent en grand nombre, présentent une forme toute particulière et que l’on ne retrouve point ailleurs , c’est celle d’un vaste coffre fermé par un couvercle convexe; peut-être n’est-ce là qu’une imitation du style dominant à Constantinople à la même époque. Tel est le tombeau de l’Empereur Honorius (pl. 36), placé avec celui de sa sœur Placidia dans l’église des SS. Nazaire et Celsus; celui de saint Barbation , confesseur de la Princesse ; un autre où le cadavre primitivement renfermé fut remplacé par celui de Rinalso, archevêque de Ravenne en 1321; les dix tombeaux commandés, dit-on, par Theodoric et rangés contre les murs de St.-Apollinaire in Classi, qui contiennent maintenant les cendres des archevêques du vin* siècle; et un grand nombre d’autres dispersés dans la ville , et qui paraissent exécutés au v* siècle.
II parait que, dans les derniers temps de Rome païenne , les tombeaux se confectionnaient d’avance et attendaient dans le magasin quelque acquéreur de rencontre; on songeait plutôt à prodiguer les ornements qu’à les adapter à leur destination , et il n’est pas rare de trouver un sarcophage dont les bas-reliefs militaires indiquent le dernier asile d’un soldat, tandis
que l’inscription nous apprend que c’est celui d’une jeune fille. Aussi, quand les chrétiens commencèrent à s’approprier les riches dépouilles du paganisme, un saint fut souvent déposé dans la tombe d’un guerrier gentil, et nous voyons des sujets mythologiques dans les bas-reliefs des tombeaux, aussi souvent que sur les camées qui couvrent la châsse des saints les plus en renom.
Parmi les tombes exécutées exprès pour les chrétiens , quelques-unes présentent les faces du sarcophage entièrement nues; mais il en est beaucoup, et toutes celles, entre autres, qui ont la forme d’un coffre, où l’on voit des emblèmes particuliers, la vigne, par exemple, le palmier, l’agneau, la colombe, le daim, le phénix avec les monogrammes sacrés et la couronne du martyre, triple expression de la doctrine, de la foi et des espérances du chrétien. Le sarcophage placé à Venise dans le portail des SS. Jean et Paul, sous la date de 1088, offre des anges et des croix d’un travail grossier. Les caractères de l’inscription ressemblent pour la forme à ceux des Russes et des Esclavons , qui empruntèrent leur alphabet aux Grecs du moyen âge. Ces caractères précédèrent l’écriture gothique et la romaine; le m est M, I’e, e, et ainsi de suite.
Quand le type de toutes les tombes chrétiennes , l’autel, fut surmonté d’un dais, l’agneau fut aussi quelquefois couvert d’un toit de pierre , en forme de dais , détaché et supporté par quatre petits piliers qui posaient sur son corps.
C’est ce que l’on voit sur un ancien tombeau à l’extérieur de St. -Laurent, à Rome; sur ceux de Godefroi de Bouillon et de son frère, Baudouin, dans l’église du St.-Sépulcre à Jérusalem , mais ici la main d’œuvre est
très-grossière; sur celui de l’empereur Frédéric II , dans la cathédrale de Palerme , et sur quelques autres tombes très-anciennes. Plus tard, les piliers supportèrent des frontons en arcs , et ils entourèrent le tombeau, comme de petites chapelles, plutôt qu'ils ne le couronnèrent; peu à peu, ces temples ou chapelles prirent les formes les plus bizarres. Rien ne peut surpasser, sous ce rapport , l’extravagance des tombeaux des Scaüger à Vérone , érigés au xm* siècle et au xiv*. A Venise, plusieurs de ces tombes sont surmontées de statues équestres , témoin les quatre que l’on voit sur le mur de l’église des SS. Jean et Paul.
Les tombes païennes ne furent pas toujours renfermées dans des souterrains ; si plusieurs étaient placées dans de véritables cavernes , plusieurs aussi s’élevaient sur des montagnes artificielles ; telles sont les pyramides d’Egypte ; tel est, à Rome, le môle d’Adrien. Quelquefois on a perché des sépulcres sur de hautes portes, quelquefois au faîte d’une tour élevée; il en reste beaucoup de cette espèce en Syrie.
La place des anciens tombeaux en Lombardie ne nous paraît pas moins singulière. A Vérone, ceux des Scaliger se trouvent dans un angle formé par la rencontre de deux rues ; ceux des Castelbarcos , près du couvent de Ste.-Anastasie, sont en partie de simples modifions placés contre le mur à une assez grande hauteur, en partie des coffres à cheval sur la muraille même, et dominant la cour et la porte d’entrée. Les églises de Ste.-Euphémie, de St.-Fermo (pl. 37), des Miracles, des Apôtres, des Notaires, présentent d’autres tombeaux placés d’une façon également singulière , et menaçante pour les vivants.