CHAPITRE XX
ANCIENS STYLES d’aRCHITECTURE CISALPINE , ORIGINAIRES
d’italie.
Rome païenne , comme nous l’avons vu, n’avait pas seulement ajouté à ses conquêtes une grande partie de l’Europe septentrionale, elle y avait introduit, jusqu’à un certain point, ses arts aussi bien que ses armes. Plusieurs provinces de la Gaule, de la Germanie et de la Bretagne étaient ornées d’édifices magnifiques, dont les restes subsistent encore. Chose singulière! les pavés en mosaïques que le hasard a fait découvrir en Angleterre, dans des bâtiments élevés lorsque ce royaume n’était que la province la plus reculée d’un immense empire, surpassent en magnificence tout ce qui a été fait depuis que ses frontières les plus éloignées sont devenues, en quelque sorte, les dernières ramifications d’une capitale gigantesque, située au cœur même de l’État. Quand la foi chrétienne passa de Rome chez les Bretons, ceux-ci 11’avaient pas encore cessé d’appartenir à l’empire Romain , et peut-être y eut-il des églises chrétiennes en Angleterre, avant qu’elle fût abandonnée par les Romains aux barbares de la Calédonie et de l’Europe septentrionale.
Peu à peu, Rome, affaiblie par l’anarchie et la corruption, n’eut plus le pouvoir de défendre ses provinces éloignées contre les barbares qui les attaquaient de tous côtés. Comme un corps malade dans lequel les forces vitales se retirent des extrémités, pour se concentrer autour du cœur , elle rappela ses troupes de la Bretagne, de la Germanie et des Gaules, et ces pays, inondés par un déluge d’ennemis, retombèrent dans leur barbarie primitive.
Cependant, il s’éleva par degrés dans leur sein une seconde civilisation , qui n’étant point, comme la première, le résultat d'une influence étrangère , mais le fruit d’une fécondation intime, fut plus générale, plus égale et plus durable, prépara mieux le sol à recevoir les germes du christianisme, et leur permit de se développer avec tout le luxe de la plus puissante végétation.
Il est vrai que la Palestine , où naquit le Sauveur du monde, était une province de Syrie; que les premiers sectateurs du Christ étaient des Juifs ou des gentils de FOrient ; que la plus grande partie du Nouveau Testament était écrite en grec; que les formes , les rites et les ministres du christianisme primitif furent désignés par des termes grecs; que tout le vocabulaire de l’église chrétienne était dérivé du grec; que les évêques élus par les premiers chrétiens , meme à Rome, portaient des noms grecs; en un mot, que si Rome restait encore la seule capitale de l’empire , l’église chrétienne , établie au cœur même de cette capitale , doit être appelée plutôt grecque que romaine.
Mais il est également vrai que c’est à Rome que fleurit d’abord cette église, que c’est là qu’elle reçut une forme stable et une hiérarchie déterminée; que
Rome devint, dès le principe, et resta toujours depuis, la sommité la plus universellement reconnue de cette hiérarchie; que, la première, elle répandit la religion dans le reste de l’Europe; et quand plus tard Constantinople partagea avec Rome les honneurs d’une capitale et devint elle-même celle de l’empire Grec , elle continua à s’appeler la seconde Rome , non-seulement en souvenir de celle qui avait été la source de son pouvoir et de ses institutions, mais aussi en considération de la majesté toujours attachée au nom romain ; le nom de romain fut appliqué à ses souverains, à ses citoyens, à son langage.
L’architecture religieuse du Nord aurait donc pu s’appeler romaine, lors même qu’elle serait venue directement de Constantinople ; mais , l’empire Russe excepté, nous pouvons dire qu’aucune province du Nord n’emprunta ses édifices religieux à cette seconde capitale de l’empire Romain ; ce fut de la première , de la véritable Rome, que toute l’Europe septentrionale reçut immédiatement son architecture, aussi bien que sa foi. Rome devenue complètement chrétienne avait déjà cherché par degrés à recouvrer sur ces pays lointains le pouvoir que possédait Rome païenne; la forme seulement et les instruments étaient différents. Elle n’avait plus d’empereur pour y envoyer des légions, mais elle avait des papes, pour y envoyer des missionnaires; seulement, comme les pays étaient encore plus éloignés du foyer religieux , il fallut aux missionnaires pour y pénétrer, plus de temps qu’il n’en avait fallu aux soldats.
Clovis, roi de France, avait été baptisé en 496; un siècle après , Austin ou Augustin fut envoyé par Gré-
goire le Grand avec quarante autre moines, pour convertir les Saxons d’Angleterre. Du temps de Charlemagne , ceux de la Germanie étaient encore païens ; ce fut longtemps après leur conversion forcée par ce grand prince, que la foi chrétienne pénétra en Danemark, en Suède et en Norvège; et même les extrémités les plus septentrionales de ce dernier pays ne la connaissent pas encore.
Avec la nouvelle religion , il fallait de nouveaux temples; or, les naturels grossiers du pays s’entendaient fort peu à l’architecture ; dans les parties mêmes les plus civilisées de l’Europe, les laïques en général ne s’occupaient que des armes , le clergé seul cultivait les arts et surtout l’art de bâtir , et comme on n’édifiait guère que des églises , l’architecture était devenue un art presque exclusivement religieux. La plupart des missionnaires envoyés de Rome pour prêcher la foi chrétienne emmenaient avec eux leurs ouvriers, et dirigeaient la construction des églises qu’ils faisaient bâtir par les nouveaux convertis.
Théodore , un des anciens archevêques de Canterbury, Grec de naissance, fut le premier qui établit des paroisses, pour procurer aux localités éloignées des cathédrales le bienfait d’un clergé à demeure. Il fonda une bibliothèque à Canterbury, et parmi les livres qu’il apporta en Angleterre se trouvait l’Iliade d’IIomère aussi bien que les homélies de saint Jean Chrysostome. Bède fut son disciple.
En Angleterre, les princes saxons ont pu devenir en un instant de parfaits chrétiens , mais ils sont restés longtemps de méchants architectes. Tous les historiens ecclésiastiques s’accordent â affirmer que les pre-
niières églises furent bâties dans le style romain. Selon Bède , Naitan , roi des Pietés , converti au christianisme par l’abbé Geolfred, ami et successeur de Benoît Biscop , prie ce prélat de lui envoyer des architectes en état de lui bâtir une église à la manière romaine; et Edwin , premier roi de Northumbrie, élève, en 627, son église d’York, sous la direction de Paulin, missionnaire de Rome. Saint Wilfrid qui édifia, en 674, dans le Norlhumberland , la célèbre cathédrale de Hexham, et ensuite les églises de Ripon, de Hagulstead, et d’autres encore , avait appris l’architecture à Rome; il avait eu soin d’amener avec lui des artistes et des ouvriers de cette ville, et il y retourna souvent pour y faire de nouvelles recrues en ce genre. Eddeus, en décrivant les figures de l’église de Hexham , déclare qu’elles ont été exécutées par des artistes venus de Rome. Saint Benoît Biscop, le compagnon de Wilfrid, qui commença le monastère de Wearmouth, dans l’année qui suivit la fondation de la cathédrale de Hexham, chercha aussi des ouvriers à l’étranger et bâtit son église, more Jlomano. Eadmer présente l’ancienne église de Canterbury comme vêtus ecclesia Romanorum opéré facta. Les églises du temps d’Alfred , qui transporta de Rome les arts et les artistes , furent bâties more Romano ; et toutes les fois qu’on parle d’églises élevées à cette époque par des saints et des évêques, on les appelle toujours opus Romanum. Le style romain dominait tellement alors en France et en Angleterre, que l’on indique comme construits à la romaine les édifices même dont le fondateur et l’architecte ne sont pas des Romains, comme la crypte pleincintre de St. -Pierre d’Oxford, qu’on dit élevée sous
Alfred par S. Grimbauld, Français de naissance. La première église fondée en Suède à Upsal est expressément désignée par la formule more Romano.
Le plus ancien échantillon de ce style romain qui subsiste en Angleterre, est la partie à demi ruinée du prieuré fondé en 598 à Canterbury , par le roi Ethelbert, à la persuasion de St. Augustin, et qu’on nomme encore la tour de St.-Éllielbert. Elle présente, de la base au sommet, diverses faces de petites colonnes inhérentes à la muraille et supportant des arcs plein-cintre, les uns simples et petits, les autres plus larges et contenant, chacun, un groupe d’arcs de moindre dimension. L’espace intermédiaire est rempli par cette espèce de mosaïque ou de marqueterie en pierre , que nous trouvons dans quelques édifices profanes du même siècle en Italie, et surtout sur les bords de l’Adriatique, comme dans le Palaszojmblico à Fano, h Ferrare et à Plaisance (pi. 24). La cathédrale de Hexham, d’après la description que son prieur Richard en donna en 1180, doit avoir ressemblé aux églises romaines ou plutôt aux églises grecques de la même époque, du moins dans ses galeries où les femmes pouvaient entendre l'office divin sans être aperçues par les hommes. Mais il ne reste plus de traces ni de cette église ni des autres dont nous parlons ici , car elles furent toutes rasées par les Danois , aussi ardents destructeurs des vieilles églises d’Angleterre que le furent les Normands leurs voisins de celles de France.
Un an avant la fondation de la cathédrale de Hexham , Ste. Etheldride, femme d’Egfred, roi de Northumbcrland, éleva l’église conventuelle d’Ely, sur les avis de St. Wilfrid que cette princesse, dit la chro-
nique , aimait plus que tout au monde ; et , dans le fait, elle quitta son mari pour le suivre. Cet édifice était probablement du même style que les autres églises fondées par le saint Évêque; il en existe encore quelques restes , mais si complètement incorporés avec les bâtiments de la prébende qu’on aurait peine à les en distinguer. Ce sont des colonnes, les unes rondes, les autres polygones, présentant, à l’état rudimentaire, cette espèce de cristallisation que l’on voit dans le style lombard de la même époque; elles supportent des arcs plein cintre, ornés de moulures en zigzag, en chevrons, en losanges, en cordons, en listels. Ce style, commun à tous les édifices italiens de ce temps, perdit plus tard le nom de romain qui lui convenait, pour prendre l’étrange épithète de saxon, à laquelle on substitua ensuite celle de normand, qui n’était pas plus rationnelle, car les Normands se sont toujours contentés d’imiter l’architecture qu’ils trouvaient établie dans les pays conquis ; or, cette architecture est bien réellement d’origine italique, puisqu'il était d’usage, au nord comme au sud des Alpes, d’employer dans la construction des nouveaux bâtiments, les matériaux des anciens édifices romains, qui, sans cela , n’eussent été que des ruines complètement inutiles.
C’est ainsi que nous trouvons, à Colchester, l’ancien prieuré de St.-Botolph entièrement construit avec les minces briques romaines empruntées à quelque théâtre ou temple du voisinage. C’est à la nature de ces matériaux qu’il faut attribuer l’épaisseur des piliers ronds qui supportent les arcs circulaires. Ils eussent été moins épais, si l’on eût trouvé pour les élever
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de larges blocs de pierre ou de marbre , plus solides et mieux cohérents que des briques.
Il arrivait bien rarement en efïetque, horsde l’Italie et surtout en Angleterre , les fondateurs des nouveaux bâtiments trouvassent parmi les ruines antiques qui leur servaient de carrières, des fûts entiers de colonnestoutes préparés pourleur usage, ou même des pierres d’une assez grande dimension pour pouvoir y tailler leurs piliers cylindriques ; ils les formaient d’ordinaire de décombres plus petits , et souvent ils étaient obligés de compenser le défaut de solidité des matériaux par l’épaisseur de la masse. Voilà ce qui donne aux piliers des anciennes églises appartenant à ce qu’on a nommé si mal à propos le style saxon, cette lourdeur gauche que nous remarquons dans ceux de la cathédrale de Durham. Je ne me rappelle aucun échantillon de constructions semblables au delà des Alpes, et je n’en connais qu’un exemple en France, c’est l’église de St.-Nazaire de Carcassonne, bâtie en 1096.
Les plafonds de ces anciennes églises étaient généralement en bois, comme ceux des basiliques romaines, tel est encore aujourd’hui le plafond de la nef de la cathédrale d'Ély.
Il y eut un moment, après l’heptarchie et pendant les invasions des Danois , où l’on détruisit plus d’églises en Angleterre que l’on n’en bâtit ; l’architecture y resta complètement stationnaire, ou plutôt elle rétrograda une seconde fois , comme il était arrivé après la retraite des Romains et les ravages des Calédoniens et des Saxons. Aucun édifice religieux de quelque importance ne s’éleva jusqu’au milieu du xc siècle, où fui fon-
dée, dans le Huntingdonshire, l’église abbatiale de Romsey ; un peu plus tard , en 980 , furent bâties, sous les auspices de l’évêque Ethelvvold , les cryptes de la cathédrale de Winchester,
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