CHAPITRE XXI
EXAMEN DES CIRCONSTANCES QUI INFLUERENT SUR l’aRCHI- TECTURE EN EUROPE, VERS LA FIN DU Xe SIECLE.
Vers la fin du xe siècle, il se manifesta dans l’architecture un phénomène qui distingua son mode de développement de celui de tous les autres arts. Plus les arts d’utilité s’éloignent du pays qui leur servit de berceau, pour se répandre dans des régions reculées et sous des climats différents, plus ils sont soumis, en général, d’après les besoins et les habitudes locales, à des modifications diverses et caractéristiques; et comme, de touslesarts utiles, l’art de bâtir est, en toutpays, le plus intimement lié avec les exigences particulières de la latitude et avec les mœurs sociales , il semble qu’il doive être plus sujet qu’aucun autre à présenter des contrastes frappants et palpables.
D’une autre part, les nouvelles créations du génie et du goût ne passent d’une manière rapide et universelle du pays qui les a vues naître dans les autres contrées, que quand les progrès delà civilisation et la diffusion des lumières ont rendu plus faciles, plus promptes , plus fréquentes, les communications et les échanges de toute espèce entre les peuples les plus éloignés. Autrement, cette transmission ne s’opère que lentement et à travers mille obstacles.
Eh bien! l’architecture seule, au moyen âge, contredit complètement ces deux observations.
Voyons d’abord le premier point. L’architecture du christianisme grec et romain montra, dans ses types divers , plus de variétés locales , à l’époque où , s’arrêtant au pied des Alpes, elle ne régnait que sous des latitudes presque parallèles, et où l’Europe septentrionale, si différente de climat et de température, en était aux grossières constructions en bois, qu’elle ne l’a jamais fait depuis, lorsque, ayant franchi cette formidable barrière, elle s’avança successivement, à travers la France et l’Allemagne, jusqu’aux plus reculées frontières du monde habitable, et s’établit dans des pays et des climats tout à fait opposés. Plus elle parcourut des régions dissemblables, plus ses traits et son caractère furent uniformes ; au temps de César, la demeure d’un habitant de l’Helvétie différait plus de celle d’un riverain du Pô ou de l’Adige, que, sous Guillaume le Conquérant, une église d’Angleterre ou de Suède d’une église de Sicile ou de Palestine.
Mais cette analogie frappante entre les monuments religieux des contrées de l’Europe les plus éloignées l’une de l’autre, n’est pas la seule anomalie qui mérite de fixer l’attention. C’est à l’époque où la civilisation était emprisonnée dans d’étroites limites, le commerce engourdi , les communications entre les divers Etats , que dis-je? entre les villes les plus voisines, lentes et pénibles, où, par conséquent, les améliorations, même dans les branches d'industrie les plus faciles ù exploiter et ù transmettre, ne parcouraient qu’en se traînant gauchement les plus courtes distances; c’est à cette époque que , précisément dans l’art dont les créations
s’élèvent le plus lentement , sont le plus stationnaires , le moins sujettes à obéir à chaque altération du goût et à tourner à chaque souffle de la mode, dans l’architecture, en un mot, et dans elle seule, les formes et les combinaisons nouvelles qu’un endroit quelconque voyait naître parvinrent immédiatement aux points les plus éloignés; c’est alors qu'elles y furent accueillies avec une rapidité et une universalité inconnues à des siècles plus modernes, et à des périodes où le commerce et la civilisation avaient établi entre les nations de l’Europe des rapports beaucoup plus constants. Quand, par exemple, l’arc ogive prit la place de l’arc plein cintre, cette transformation s’exécuta dans toute l’Europe presque simultanément ; des églises à demi bâties selon l’ancien style furent terminées à la mode nouvelle, et l’on modifia même dans le goût moderne des parties déjà achevées. Aujourd’hui, au contraire , que tout circule en Europe avec la plus grande rapidité, qu’arrive-t-il? que non-seulement dans les pays divers, niais dans les diverses villes du même pays, chaque individu suit son goût et son caprice, et élève une construction complètement différente de celle de son voisin ; aujourd’hui , la même rue présente côte à côte le style grec, le gothique, l’égyptien, lo chinois, et souvent tous ces systèmes mêlés etconfondus.
Cette exception si frappante et si universelle à la règle de progrès commune aux autres arts, cette uniformité de style parmi les bâtiments élevés à la même époque dans les contrées les plus distantes entre elles, cette simultanéité générale dans l’adoption des modifications même les plus minutieuses de ce style , tout cela doit avoir eu une cause toute particulière, agissant partout
d'une manière analogue et singulièrement puissante ; c’est cette cause que nous allons essayer de déterminer.
Dans ces âges de barbarie où la partie laïque de la société s’occupait exclusivement de guerre et de dévastation , les églises et les couvents, seuls asiles de paix et de sécurité, devinrent aussi les foyers principaux de l’industrie productrice. On a depuis longtemps regardé les couvents de cette période comme les premiers sanctuaires des lettres, ils méritent d’être cités aussi comme les seuls ateliers, les seuls laboratoires du temps. C’était surtout dans les couvents que l’on cultivait non-seulement la peinture, la sculpture , la gravure, l’art de la mosaïque et celui du portrait , mais aussi l’architecture , et d’autant mieux qu’on n’exigeait quelque élégance de forme que dans les édifices sacrés. Partout où un ordre religieux demandait une nouvelle église ou un nouveau couvent, il était d’usage que le supérieur, prieur, abbé ou évêque, donnât le dessin, et que les moines, sous sa direction , en exécutassent tous les détails , depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, et c’était même chose si commune que l’énumération des exemples de cette espèce en Italie, en France, en Allemagne et en Angleterre , me ferait dépasser les bornes de ce volume. Partout, les principaux monastères des divers ordres se ramifiaient peu à peu en succursales établies même dans les régions les plus éloignées ; et les moines de chacun d’eux entreprenaient de fréquents voyages dans l’intérêt de leur couvent ou de l’ordre en général. Comme il n’existait pas alors d’auberge pour les recevoir, ils s’arrêtaient sur la route dans les autres couvents; et, de cette manière, tandis que le défaut total de communications se faisait sentir partout
ailleurs, les diverses communautés religieuses étaient mutuellement informées de tout ce qui les concernait. Par là, non-seulement le style d’architecture du principal édifice de chaque ordre monastique servait de modèle à tous les couvents qui en relevaient ; mais , s'il survenait quelque changement dans le goût ou dans la mode , il était à l'instant transmis aux autres qui l'accueillaient immédiatement.
Mais une autre cause, encore plus universelle, contribua à cette uniformité de l'architecture en Europe, pendant le moyen âge. Constantinople , la capitale de cet empire d'Orient qui , si l’on excepte une interruption momentanée , eut toujours des souverains nationaux, depuis le jour où Constantin y transporta sa résidence jusqu’à celui où un autre Constantin tomba devant les Turcs, Constantinople fut la ville qui, pendant toute la durée du moyen âge, conserva le mieux les arts , les sciences , l’industrie et la civilisation de l’ancien monde , jusqu’au fatal moment où elle devint le siège d’une nouvelle dynastie, la conquête d’un nouveau peuple,le centred'unenouvellereligion; mais, comme il arrive dans une terre exploitée depuis longtemps , l’art et l’industrie antiques y furent plutôt stationnaires que progressifs ; elle fut hors d’état de leur donner ces nouveaux développements qu’un sol intact et encore vierge peut seul produire.
Mais quand Rome , la capitale primitive de l’empire, la ville éternelle, fut abandonnée par ses propres souverains qui lui préférèrent Milan etRavenne; quand ces deux cités et celle de Pavie qui tenait un rang inférieur encore, devinrent successivement les sièges de nouvelles cours et les capitales de nouveaux royau-
mes ; alors on vit quelle énergie une terre encore neuve pouvait communiquer aux rares semences qu’une ancienne civilisation y avait déposées. En s’établissant dans les fertiles contrées de l’Italie septentrionale , les Lombards, peuple rude et barbare, donnèrent en moins de deux siècles, à tout ce qui tenait au commerce, à la législation, aux finances, à l'industrie, de si immenses développements , que ce fut d’eux et du pays auquel ils attachèrent leur nom , que sortit tout ce système ingénieux et compliqué de papiermonnaie, de banque, d’assurances, de tenue de livres, de lois commerciales et maritimes, de crédit public, que toute l’Europe adopta depuis. La langue industrielle a conservé dans toute l’Europe des traces de l’idiome de ce peuple créateur , qui a donné aux capitaux et au commerce européens une aisance, une activité, une sécurité inconnues jusqu'à lui.
Quand le bouton commence à poindre à la surface du sol natal , il a besoin de protection contre la rigueur de l’air extérieur. La nature pourvoit à ce besoin par les gousses et les cosses dont elle enveloppe la plante encore tendre, mais elle lui ménage ensuite les moyens de s’émanciper , en les faisant tomber au moment où elles deviendraient un obstacle à son développement ultérieur. C’est ainsi que les créations de l’art et de l’industrie humaine demandent, à leur berceau et jusqu’à ce qu’elles aient atteint leur maturité , un secours et un appui qui , plus tard et lorsqu’elles sont parvenues à la force de l’âge, ne serviraient plus qu’à arrêter leurs progrès.
L’empire des Lombards une fois consolidé au nord de l'Italie, de nouvelles cités s’élevèrent, et les ancien-
nés villes commencèrent à créer , par de sages règlements , des industries nouvelles. Mais la connaissance de certains arts était encore difficile à acquérir, la pratique en était laborieuse , les fruits lents , rares et incertains ; alors les rois, les seigneurs, les municipalités qui se formèrent par degrés , crurent devoir , soit sagesse, soit timidité, assurer des encouragements à certaines professions, dans des vues d’intérêt, tantôt public, tantôt privé.
Ainsi, ils consentirent à accorder, ou même, dans des moments d’embarras, ils cherchèrent à vendre la permission déformer des corporations, qui avaient le privilège exclusif d’exercer et d’exploiter une industrie spéciale. Quand des jeunes gens désiraient être admis dans ees corporations et parvenir plus tard à la maîtrise, ils devaient se soumettre à un cours d’études déterminé et souvent sévère, connu sous le nom d’apprentissage ; les apprentis travaillaient au profit de leur maître, et étaient souvent en outre forcés de payer une rétribution considérable ; enfin , aucun individu ne pouvait établir une concurrence avec ces corps privilégiés.
Ces associations prenaient le nom de corporations franches ou confréries.
La Lombardie et les États voisins furent les premières parties de l’Europe occidentale où s’éveillèrent les idées d’industrie, de commerce et d’indépendance. Non-seulement leurs ports de mer sur l’Adriatique et la Méditerranée devinrent les entrepôts de tout le commerce entre l’Occident et l’Orient; mais leurs habitants formèrent peu à peu, dans tous les royaumes de l’Europe , des compagnies de négociants que les divers gouvernements prirent sous leur protection iminé-
diate , et favorisèrent par des immunités et des privilèges fort étendus. Ils devinrent ainsi, sous le nom générique de Lombards, les courtiers, les industriels et les banquiers de toute l’Europe , et cet état de choses subsista jusqu’à ce que l’esprit d’industrie et de commerce eut franchi les Alpes. Pour jouir de l’exercice exclusif de leur profession , et afin de donner pour garantie à leurs bénéfices non-seulement les lois qui les protégeaient, mais encore l’incapacité de tous les autres membres du corps social, ces corporations firent peu à peu de leur métier ou de leur cabale, comme ils l’appelaient , un profond mystère pour le reste du monde; leurs apprentis seuls furent initiés, et encore par degrés , à ses plus hautes branches et à ses développements les plus importants. Partout où s’ouvrirent les diverses carrières de l’art et de l’industrie, ces cabales , ces corporations, ces maîtrises , ces mystères en un mot , dominèrent si bien , que l’on soumit à tous les règlements minutieux des corporations et à tous les devoirs serviles de l’apprentissage, non-seulement les arts purement mécaniques, mais ceux même d’une nature plus relevée et plus intellectuelle, ceux que l’antiquité avait regardés comme le patrimoine des hommes libres et des citoyens, et honorés en conséquence du nom d’arts libéraux . Nous trouvons à V enise, en 1290, une corporation distincte des peintres ; de là vient que lorsque les Italiens citent leurs différentes écoles de peinture, ils parlent d’une classe de choses et de personnes beaucoup mieux déterminées dans leurs attributs spéciaux et dans leur constitution organique, mieux liées ensemble et en même temps plus distinctes lune de l'autre, qu’il n’arrive, en général , lorsqu’il
est question des écoles de France et d’Angleterre ; de là vient, dans les divers peintres de chacune des écoles d’Italie , cette ressemblance frappante de touche et de style, cette uniformité de qualités et de défauts particuliers, cette supériorité de coloris dans les artistes de l’école vénitienne , de dessin dans ceux de l'école romaine, cette union des deux mérites dans ceux de l’école de Bologne, toutes choses que nous chercherions vainement dans ce que nous appelons aujourd’hui des écoles, parce que les causes qui les ont produites n’existent plus.
Quand Rome fut négligée et abandonnée, quand Milan, Ravenne, Pavie, Vérone, auparavant simples villesde province, furentsuccessivementélevéesaurang de capitales , quand une foule d’autres cités se développèrent autour d’elles, quand les embellissements qu’elles devaient déjà à Théodoric, roi des Goths, furent encore surpassés par les travaux des rois et des reines de Lombardie , empressés de signaler leur zèle pour leur nouvelle foi, en couvrant leur empire d’églises et de monastères , on peut supposer que , parmi les arts cultivés et perfectionnés par les Lombards, l’art de bâtir tint un rang éminent. Son importance fut d’autant plus grande que les architectes de ce pays n’avaient plus sous la main ces anciens édifices que Rome présentait en si grande abondance, et dans lesquels ils auraient pu trouver des matériaux déjà tout travaillés ; ils ne devaient donc compter que sur leur talent, et en même temps, ils étaient libres de suivre leurs propres idées. Aussi voyons-nous dans Muratori que, déjà sous les rois Lombards, les habitants de Corne avaient une telle supériorité comme maçons et
briquetiers que le titre de magislri Comacini, maîtres de Côme , devint le nom générique de tous ceux qui exerçaient cette profession.
Il ne faut donc pas s’étonner qu’à une époque de corporations exclusives pour les artisans et les artistes de toutes les classes, depuis les plus mécaniques jusqu’aux plus libérales, il se soit formé des associations semblables dans l’architecture qui tient exactement le milieu entre les industries de première nécessité et celles de luxe, ou plutôt qui embrasse les unes et les autres dans son vaste développement. Ces sociétés , conformément au style alors en usage , prirent le titre de francs-maçons, maçons libres et acceptés, et se composèrent de membres qui, après avoir passé régulièrement par les divers degrés d’apprentissage , étaient reçus maîtres et avaient le droit d’exercer la profession pour leur propre compte.
Au moyen âge, cependant, les laïques, depuis le plus petit bourgeois jusqu'au souverain lui même, ne cherchaient dans leurs demeures qu'un asile et un abri , ils ne songeaient pas à leur donner une élégance qu'ils n’eussent obtenue qu’aux dépens de leur sûreté; la société même, dont les grandes subdivisions étaient moins nombreuses et moins variées, ne demandait pas cette multitude d’édifices publics qui servent maintenant à nos alTaires et à nos plaisirs; l’architecture civile et domestique n’exigeait donc pas une grande habileté et n’offrait pas au talent une carrière digne de lui ; les églises et les monastères étaient les seuls édifices où l’on pût allier la grandeur et l’élégance; l’architecture religieuse était la seule qui fournit au génie des occasions de se signaler. D’un autre côté, la Lom-
bardie , quelle que fût son opulence et sa prospérité , relativement aux autres pays, ne tarda pas à regorger, en quelque sorte , de constructions de toute espèce ; elle devint inhabile à donner à l’industrie de ses compagnies de maçons libres et acceptés un débouché suffisant, et leur privilège exclusif cessa de leur présenter de grands avantages. Mais si, au sud des Alpes, une civilisation rapide avait détruit l’équilibre entre le nombre des producteurs et celui des consommateurs, le marché ne lit que se déplacer , il passa au nord de l’Europe. Le christianisme, en s’y répandant par degrés , y fit sentir un besoin d’édifices religieux , d’églises et de monastères, que les architectes nationaux ne pouvaient satisfaire.
Les corporations italiennes, dont les services n’étaient plus nécessaires dans les pays qui les avaient vues naître, commencèrent alors à porter leurs regards vers ces climats septentrionaux, et à leur demander l’emploi d’un talent désormais inutile sur le sol natal. Un certain nombre d’entre elles se réunirent, se constituèrent en une seule grande association ou confrérie ; leur but était de chercher une occupation hors de leur patrie, d’olîrir leurs services et de se charger de l’entreprise des travaux architectoniques, partout où l’on aurait besoin de nouvelles constructions religieuses et d’habiles artistes pour les exécuter , quelque rude , d’ailleurs, que fût le climat , quelque reculé que fût le pays.
Mais à ces corporations, qui ne prétendaient plus exercer leur industrie dans un seul Etat, mais bien dans tous les Etats qui les appelleraient, en dépit des distances et des obstacles, il fallait un monopole qui
s’étendît, en quelque sorte, sur la chrétienté tout entière; elles demandaient autorité, protection , privilège exclusif, prohibition signifiée à tous ceux qui ne leur appartenaient pas , même aux citoyens des pays où ces étrangers accouraient avec l’intention avouée d’arracher l’occupation aux mains nationales et de s’en emparer seuls; or, aucun souverain temporel n’aurait pu leur donner un tel pouvoir hors de ses frontières , ou n’aurait voulu le leur donner dans ses Etats. Ils ne pouvaient l’obtenir que du pape, et seulement dans les diverses parties de l’Europe qui reconnaissaient la suprématie religieuse du chef de l’église Latine. En effet, dans les pays qui avaient embrassé le credo latin , ou qui en accueillaient les ordres monastiques et devenaient ainsi les vassaux spirituels du pontife de Rome , ériger de nouvelles églises et de nouveaux monastères, c’était créer, en quelque sorte, de nouveaux fiefs au pape.
Les maçons pouvaient donc être considérés comme une seconde troupe d’ouvriers travaillant dans l’intérêt du pape, aussi bien que les missionnaires qui les avaient précédés pour leur préparer, en quelque sorte , la besogne ; aussi obtinrent-ils tous les pouvoirs désirés, probablement aussitôt que Charlemagne, en incorporant le nord de fltalie dans son empire, eut mis fin au royaume de Lombardie et aux craintes qu’il inspirait aux pontifes Romains. Les diplômes et les bulles papales confirmèrent aux corporations les privilèges qu’elles avaient obtenus de leurs souverains nationaux dans leur patrie, et en outre, leur garantirent, par tous les pays qu’elles visitaient dans le but de l’association et qui reconnaissaient la foi catholique, apostolique et
romaine , le droit de relever directement et uniquement du pape , et l’entier affranchissement de toutes lois et statuts loeaux , édits royaux , règlements municipaux, concernant soit les corvées, soit toute autre imposition obligatoire pour les habitants du pays ; elles eurent le pouvoir non-seulement de fixer ellesmêmes les taux des salaires , mais de régler exclusivement, dans leurs chapitres généraux, tout ce qui appartenait à leur gouvernement intérieur; défense fut faite à tout artiste qui n’était pas admis dans la société, d’établir aucune espèce de concurrence contre elle, et à tout souverain de soutenir ses sujets dans une telle rébellion contre l’Église, et il fut expressément enjoint à tous de respecter ces lettres de créance et d’obéir à ces ordres sous peine d’excommunication; le pontife justifiant ou sanctionnant des procédés aussi arbitraires par l’exemple d’iliram, roi de Tyr, lorsqu'il envoya des architectes au roi Salomon pour bâtir le temple.
Encouragés par une protection si spéciale de leurs pontifes, les Romains se joignirent en grand nombre aux associations maçonniques, surtout lorsqu’elles se destinaient particulièrement à accompagner les missionnaires envoyés par le pape dans des pays encore inexplorés. Les Grecs ne tardèrent pas à y prendre part. L’exarchat de Ravenne, détaché d’abord de l’empire Grec par les princes Lombards , avait été donné aux papes par le roi Pépin , avant même que Charlemagne eût réuui à son empire le reste de la Lombardie ; les relations commerciales et les rapports de toute nature entretenus avec. Constantinople par les diverses villes de l'Italie septentrionale , amenaient journellement dans ces villes un grand nombre de
Grecs; enGn, les troubles politiques de Constantinople , et surtout le fanatisme des Iconoclastes continuèrent à faire affluer les artistes grecs en Italie ; plusieurs de ces derniers furent donc reçus dans les loges dont le nombre croissait chaque jour.
Plus tard , et quand la civilisation se répandit davantage, des habitants même des pays du Nord, des Français, des Allemands, des Belges, des Anglais, furent admis peu à peu dans ces corporations. Peut-être, sans cette condescendance , auraient-elles eu à redouter une concurrence dangereuse et encouragée par les souverains de ces divers pays. Mais ces corporations se rattachèrent toujours à l’Eglise; et il ne faut pas s'en étonner; il ne faut pas oublier que, pendant le moyen âge, la guerre, les luttes continuelles, le service militaire et les servitudes féodales étaient presque le seul emploi des laïques ; que l’Eglise était l’unique asile de ceux qui voulaient cultiver les arts de la paix ; que , parmi ces arts, ceux mêmes qui n’avaient rien d’essentiellement religieux étaient cependant pratiqués par les moines et par les membres des ordres sacrés ; ne soyons donc pas surpris que l’architecture des temples, si intimement liée avec toutes les branches du culte et de la hiérarchie , soit devenue partout une des occupations favorites des ecclésiastiques. Jaloux de diriger eux-mêmes la construction de leurs églises et de leurs monastères et d’en régler les dépenses , ils se firent recevoir membres d’une institution dont le but était si noble et si sacré , et qui , complètement indépendante de toute juridiction civile et locale, ne reconnaissait d’autre chef direct que le pape , et travaillait sous son autorité immédiate. Aussi voyons-nous des
RisTomr. nr l'architectchr. 14
ecclésiastiques du plus haut rang, des abbés, des prélats, des évêques, ajouter à la considération de l’ordre des francs-maçons en s’y faisant agréger en qualité de membres; nous les voyons donner les dessins de leurs églises, en surveiller la construction, et employer leurs propres moines dans les travaux de main-d’œuvre. Quand la civilisation se répandit dans les divers pays en deçà des Alpes, les souverains semblent avoir jugé qu’il était de leur gloire et de leur intérêt de conférer à leurs loges nationales de francsmaçons des honneurs et des privilèges égaux à ceux qu’elles tenaient du chef même de la chrétienté. La perfection de la cathédrale de Strasbourg fit que la loge des francs-maçons de cette ville fut reconnue par un acte solennel, passé à Ratisbonnc en 1458, pour la première de toutes les loges allemandes de Russie, Souabe, Bavière, Franconie, Saxe, Thuringe et autres ; et en 1498, l’empereur Maximilien Ier ratifia et confirma solennellement cet acte, par un diplôme délivré à Strasbourg.
Le franc-maçon était souvent obligé de se rendre seul, d’un pays fort éloigné, au lieu de rendez-vous fixé pour le départ de la troupe , ou de suivre seul les détachements partiels qui s’étaient rendus avant lui à l’endroit où il devait être employé. Or, à cette époque , les voyageurs ne rencontraient sur leur route aucune espèce de commodités ; il n’existait point d’auberges où l’on pût acheter l'hospitalité ; partout l’on trouvait des seigneurs qui n’empêchaient leurs tenanciers d’attaquer le voyageur que parce que c’était un droit qu'ils se réservaient à eux-mêmes, comme le droit de chasse , et qu’ils considéraient comme leur privilège exclusif.
Dans cet état de choses , les membres des sociétés de franc-maçonnerie cherchèrent à rendre leurs voyages plus faciles et plus sûrs , en se liant entre eux par un contrat d'assistance , d’hospitalité et de bons services mutuels; il est probable même qu’en plusieurs endroits, ils associèrent à ce contrat des hommes qui n’appartenaient pas directement à leur profession; et cette institution leur fut singulièrement avantageuse dans les circonstances où ils se trouvaient. Pour obvier aux dangers qui accompagnaient leurs émigrations , ils s’engagèrent à secourir leurs frères dans le besoin ou dans l’embarras; mais pour empêcher les personnes étrangères à leur société de profiter frauduleusement des avantages qu’ils s’étaient réservés , ils convinrent de signes de reconnaissance mutuelle qu’ils cachèrent aux yeux des profanes, avec autant de soin que les mystères mêmes de leur art. Assurés par là de tout ce qui pouvait faciliter leurs longs voyages et les travaux auxquels ils étaient destinés, les membres de la corporation étaient toujours prêts à obéir avec le plus entier dévouement aux ordres qui leur étaient donnés , et les espérances qu’ils concevaient ne tardaient pas à se réaliser. La milice de l’Église de Rome, qui se répandit dans toute l’Europe sous le nom de missionnaires pour instruire les nations et pour les soumettre au pape, prit soin de faire comprendre aux peuples le besoin qu'ils avaient des églises et des monastères , et de leur montrer en même temps comment ce besoin pouvait être satisfait. Elle fit plus, elle entreprit presque partout d’y satisfaire elle-même; à peine un nouvel apôtre de l’Évangile était-il arrivé dans un coin de l’Europe, quelqu’éloigné qu’il fût,
soit pour convertir les populations au christianisme , soit pour introduire parmi elles un nouvel ordre religieux , il était bientôt suivi d’une tribu de francsmaçons voyageurs , dont la mission était d’élever les édifices nécessaires au culte ou au logement des nouveaux moines.
Ainsi introduits dans les diverses contrées , trouvant dans leurs constitutions intérieures assistance et sécurité sur la route, dans les bulles du pape et dans l'appui de ses ministres, immunités et privilèges de toute espèce, dès qu’ils étaient arrivés à leur destination, les corps des francs-maçons se dispersèrent dans toutes les directions , pénétrèrent plus loin chaque jour, s’avancèrent d’un pays à l’autre jusqu’aux frontières les plus reculées de la chrétienté , tantôt pour satisfaire aux demandes qu’on leur adressait, tantôt pour se créer de nouvelles occupations.
Partout où ils se présentaient, ils avaient à leur tête un surveillant en chef ; celui-ci gouvernait toute la troupe , et sur dix hommes , en choisissait un qui , sous le nom de maître, dirigeait les neuf autres. Ils s’empressaient d’abord d’élever, pour leur habitation, des constructions temporaires autour du lieu où ils devaient travailler. Ils organisaient ensuite régulièrement les divers départements du service, et se mettaient à l’œuvre. Quand les circonstances l’exigeaient, ils envoyaient recruter parmi leurs frères de nouveaux compagnons ; ils demandaient aux pauvres des corvées , aux riches , des matériaux ou des moyens de transport, et tout cela leur était accordé, soit par dévotion, soit à titre de commutation de peines. Ils hâtaient ou prolongeaient ù leur gré la construction de
l’édifice, selon les avantages plus ou moins grands que leur offrait le pays, et la nécessité plus ou moins impérieuse de leur présence en d’autres lieux ; quand tout était terminé, ils levaient leur camp et allaient chercher fortune ailleurs.
En Angleterre, sous le règne de Henri VI, dans un contrat passé entre les marguilliers d’une paroisse de Suffolk et une compagnie de francs-maçons, ces derniers stipulent que chaque ouvrier recevra un tablier blanc et une paire de gants de peau blancs, et quïl leur sera élevé aux dépens de la paroisse une loge convenablement couverte en tuiles pour y tenir leurs réunions.
Ainsi donc, les architectes de tous les édifices religieux de l’Eglise latine, en quelque lieu qu'ils les eussent élevés, au Nord ou au Sud, à l’Est ou àl’Ouest, avaient puisé leur science à une même école centrale; ils obéissaient aux lois de la même hiérarchie; ils se dirigeaient dans leurs constructions d’après les mêmes principes de convenance et de goût ; ils entretenaient ensemble, partout où on les envoyait, une correspondance assidue , en sorte que les moindres perfectionnements devenaient immédiatement la propriété du corps entier et une nouvelle conquête de l’art.
Aucune de leurs tentatives ne trouvait jamais la moindre opposition dams les prédilections ou les préjugés des peuples ou des princes; la dévotion générale faisait respecter la garantie qui les protégeait. 11 en résulta que, à toutes les époques de la dynastie maçonnique, les édifices religieux d’une même période se ressemblèrent aussi parfaitement d’un bout de l’Europe à l’autre , que s’ils eussent été tous construits dans la même ville et par le même artiste.
Cependant, cette analogie de style est moins frappante dans les anciens foyers de la civilisation et du christianisme, que dans ces pays longtemps barbares et privés de toute construction importante , où la foi chrétienne, et avec elle la nécessité de l’architecture sacrée, ne pénétra que plus tard, et ne put trouver de matériaux dans les ruines des batiments antérieurs. Â certaines époques , par exemple , nous trouvons entre des églises extrêmement éloignées l’une de l’autre , comme celles du nord de l’Ecosse et celles du sud de l’Italie , plus d’uniformité qu’il n’en existe entre les édifices renfermés dans les seules villes de Rome ou de Ravenne. Ainsi , à mesure qu’on avance dans les siècles qui suivirent l’établissement de l’Église latine à l’ouest et au nord de l’Europe , l’identité d’architecture se fait mieux sentir dans tous les pays où elle domine ; mais ce n’est pas tout , une fois le catholicisme universellement établi dans ces pays , toutes les modifications, tous les perfectionnements qu’éprouve l’architecture sacrée , soit à sa source , soit sur tout autre point , sont connus et adoptés partout avec tant de rapidité, qu’ils semblent plutôt l’effet d’une inspiration universelle et simultanée que d’une marche graduelle et progressive. De là vient qu’il est très-difficile d’indiquer le berceau d’une innovation quelconque , dès que l’on calcule le temps qu’il lui aurait fallu pour pénétrer successivement dans les diverses villes , en partant du lieu où l’on peut croire qu’elle apparut d'abord. De là vient encore le singulier contraste entre la rapidité avec laquelle les changements étaient adoptés dans chaque édifice, à quelque point de sa con-
struction que l’on fût parvenu, et la lenteur que l’on mettait généralement à achever l’édifice lui-même ; car la plupart d’entre eux ont demandé, pour être complètement terminés, un grand nombre d’années, et quelquefois des siècles entiers.
Cette lenteur même peut être attribuée, jusqu’à un certain point , à la circonstance dont nous parlons ; peut-être, en effet, fallut-il souvent recommencer des parties déjà achevées pour les mettre en harmonie avec la mode nouvellement adoptée. Au reste, voici ce qu’on peut affirmer positivement : la découverte de tout nouveau style introduit depuis l’établissement de la franc-maçonnerie peut être réclamée collectivement par le corps entier des francs-maçons ; d’une autre part, cette institution étant partie d’un seul point, pour se répandre dans toute l’Europe, ayant conservé en commun la propriété de ses découvertes pendant toute la durée de ses opérations , et se composant d’hommes de tous les pays unis pour associer leur expérience et leurs talents, aucun des styles nouveaux, admis pendant sa période d’existence, ne peut être regardé comme la création exclusive de l’une des régions reculées où s’étendirent ses ramifications , lors même qu’il serait incontestablement prouvé que cette région possède non-seulement le premier, mais même l’unique échantillon de ce style.
Chaque membre de ces corps maçonniques avait voix aux assemblées du chapitre et en même temps suivait, jusqu’à un certain point, ses propres idées. Il en résulta que, toht-en observant, dans les parties essentielles d’une construction, l’harmonie et la fidélité au dessin général, qualités indispensables à la durée et à
l’achèvement même de l’édifice , on négligea l’unité et l’homogénéité dans les ornements ; ces derniers étaient tout à fait arbitraires, et, toutes les fois qu’on pouvait le faire sans compromettre la solidité de l’ensemble, on les abandonnait aux artistes qui n’obéissaient alors qu’à leur caprice ou au désir de se distinguer. Aussi, dans plusieurs bâtiments , les bases , les colonnes , les architraves, les bas-reliefs, les corniches et les autres parties secondaires présentent autant de formes différentes qu’il y avait d'individus employés à les exécuter.
Il arrivait souvent qu’en divers pays, plusieurs corporations ou plusieurs seigneurs voulaient , en même temps, ériger des édifices religieux ; on s'en faisait un point d’honneur, on travaillait à l’envi , dans toute l’Europe, à l’emporter sur ses rivaux ; faute d’autre objet d’ambition , c’était là que tendaient tous les efforts. Une foule d’artistes étaient donc employés tous à la fois; ils avaient sans cesse de nouveaux motifs pour consacrer toutes leurs facultés à la culture et au perfectionnement de l’art architectonique ; et les talents que pouvait posséder chaque individu, les découvertes qu’il pouvait faire, ajoutaient au trésor commun. Ainsi l’adresse et l'expérience de tous profitaient à chacun ; cette attention générale si bien éveillée stimulait puissamment l’émulation ; l’exécution d’un projet ne rencontrait jamais dans l’ignorance ou les préjugés de celui qui faisait travailler, quelque haut placé qu’il pût être, aucun de ces obstacles auxquels les artistes ont été si souvent exposés plus tard. Aussi ce fut précisément à une époque où régnait en général la plus profonde ignorance , ou d’autres arts beaucoup plus
faciles ne firent presque aucun progrès, que l’architecture sacrée, si compliquée et si ardue, fut portée au plus haut degré ; ce fut alors que l’on calcula parfaitement le poids et la pression de ces arcs qui nous frappent d’étonnement , les appuis et la résistance qu’ils exigeaient , les formes qu’il fallait donner aux arcades , aux piliers , aux contre-forts , aux pinacles, aux pierres mêmes qui les composaient , pour que la solidité et l’adhésion des parties entre elles ne laissassent rien à désirer. L’architecture acquit alors une perfection si grande, qui contraste tellement avec la barbarie universelle de l’époque, et l’emporte de si loin sur les connaissances que possède en ce genre notre siècle d’ailleurs infiniment supérieur dans tous les autres arts, que l’on se refuserait à y croire, si les monuments encore existants n’en offraient des preuves irrécusables.
Mais les francs-maçons , jaloux, comme tous les corps privilégiés, de s’assurer exclusivement les bénéfices de leur art , renfermaient dans les étroites limites d’une corporation particulière la connaissance de son origine et de ses améliorations successives ; ils en faisaient mystère au reste de la société; ce n’était que lentement, par degrés, en exigeant , sous serment , le secret le plus profond , qu’ils initiaient ceux dont l’intention était de s’associer à leurs travaux; ils cachaient avec un soin scrupuleux , ils détruisaient même tous les calculs et les plans qui auraient pu contribuer à éclairer et à divulguer leur méthode. De là vient que, malgré les nombreux et admirables ouvrages qui témoignent en faveur de leur talent, ils n’ont presque rien laissé après eux qui pût répandre et perpétuer les principes scientifi-
ques d’après lesquels ils ont procédé. Cependant le progrès général des sciences, des arts et de l’industrie, la jalousie des souverains nationaux qui voyaient avec peine des étrangers s’introduire chez eux au détriment de leurs sujets et de leur propre autorité, l'affaiblissement de l’influence des papes, du goût pour les fondations pieuses qui en était le résultat, et de l’appui qu’elle prêtait à la franc-maçonnerie, tout cela amena partout la destruction ou l’expulsion des corporations maçonniques; elles cessèrent à la fin d’exercer leur profession primitive , et il ne survécut d’elles qu’un vain nom, une organisation et des formules, dont d’autres s’emparèrent et firent usage pour propager des idées et voiler un but tout différent. De leurs vrais principes, de leur méthode particulière, il ne resta ni traces, ni tradition.
Quelques historiens ont cru trouver des vestiges de franc-maçonnerie dès le septième siècle, et ont fait remonter les formules maçonniques aux règnes de Charlemagne et d’Alfred. Cela ne serait pas impossible ; et alors la ruine des anciennes églises et des monastères, suite de l’invasion des Danois et des Normands en Angleterre et en France, eût produit, après l’expulsion des premiers et la conversion des autres , un besoin de reconstruction qui devait contribuer à propager pendant longtemps la secte maçonnique.
Mais , d’une autre part , une idée fatale domina bientôt, surtout en Italie et en France; on crut que le monde allait périr, et J.-C. reparaître mille ans après sa naissance. Cette opinion dut produire une longue interruption dans les travaux ; on dut renoncer à élever aucun nouvel édifice religieux , et négliger même d’a-
chever ceux qui étaient commencés, jusqu'à ce que la période millénaire fût passée. Alors les peuples commencèrent à revenir de leur effroi et à secouer leur engourdissement; on rougit de l'abandon où on laissait les constructions pieuses ; partout on se mit à réparer et à rebâtir les églises et les monastères en plus grand nombre encore et sur une plus vaste échelle qu’on ne l’avait fait jusque-là. Cela est si vrai que nous trouvons partout au onzième siècle plus de belles églises qu'à aucune autre époque. Parmi beaucoup d’autres dont il serait difficile de préciser bien positivement la date, on peut citer, à Parme, le magnifique Dôme, terminé seulement en 1 1 OG ; près de Venise, dans file de Toreello, la superbe église de Ste. -Marie, commencée en 1008 par Orso Orseolo, évêque de Torcello; à Florence, San Miniato, commencé en 1013; àPise, le Dôme, commencé en 1015; à Chartres, la cathédrale rebâtie en 1020; à Dijon, St.-Benigne, commencé en 1005; à Toulouse, la vaste église de St. -Saturnin, et à Carcassonne , la magnifique cathédrale lombarde , fondées à peu près à la même époque; à Cologne, presque toutes les belles églises de style lombard dont cette ville s’enorgueillit à si juste titre; en Normandie, à Caen, les deux abbayes princières de St. -Etienne et de la Ste. -Trinité, bâties par le duc Guillaume, avant son invasion en Angleterre; à Jérusalem même, eu 1049, les réparations de l'église du St. -Sépulcre que les Sarrasins avaient dégradée. Ajoutez que, moins d’un siècle après, arrivèrent les croisades. Non-seulement les croisades excitèrent dans toute l’Europe une nouvelle ferveur religieuse et un vif désir ou de se préparer, corps et âme, à une longue et périlleuse expé-
dition, ou de se faire pardonner, par des libéralités inouïes envers l’Église, le refus d’y prendre part, mais l’équipement des chefs et des petites armées qu’ils traînaient à leur suite nécessita une vente générale, à trèsbas prix , de domaines et de fiefs que le clergé seul pouvait acheter. De là un accroissement considérable dans les propriétés et les revenus de l'Église , et par conséquent, un développement d’architecture religieuse , inconnu à aucune des époques précédentes.
Les croisades amenèrent aussi , mais un peu plus tard et dans des limites plus étroites, un perfectionnement dans l’architecture civile.
Outre l’aliénation de leurs domaines en faveur de l’Eglise, les seigneurs croisés vendirent souvent aux villes soumises a leur juridiction des franchises et des privilèges, et souvent aussi celles-ci profitèrent de l’absence des seigneurs pour en usurper, sans leur consentement. En général , elles furent encouragées dans ces usurpations par le souverain, jaloux de créer un nouveau pouvoir qui put contre-balancer celui de la noblesse. Comme l’industrie et l’opulence de ces villes s’accrut avec leur indépendance, les citoyens riches et les municipalités sentirent le besoin d'une architecture civile ; leurs édifices furent vastes et magnifiques. Le commerce, les richesses et le système municipal commencèrent à se développer en Lombardie et dans les cités riveraines de l’Adriatique ; c’est là aussi que nous voyons les premiers hôtels de ville remarquables. Nous en trouvons un peu plus tard dans les villes d’Allemagne nommées cités Impériales, parce qu’elles se dérobèrent à la juridiction des grands vassaux pour ne relever que du chef commun , de l'empereur ; plus
tard encore on en éleva en Belgique, à Bruges, à Gand, à Anvers, et enfin en Hollande, à Amsterdam. La Lombardie se distingua aussi sous un autre rapport. Tandis qu’ailleurs les barons continuaient à résider dans leurs châteaux et sur leurs domaines, et à se préserver de tout contact avec les vulgarités bourgeoises, dans les petites républiques qui s’élevèrent peu à peu sur les ruines de l’empire lombard , la faiblesse de l’Etat et la sécurité plus grande, dont jouissait la capitale, engagèrent les nobles à abandonner assez promptement Tisolement solennel de la campagne pour les commodités de la ville ; au milieu des simples demeures des autres citoyens, ils se bâtirent de hautes tours, dernier trait distinctif de leur supériorité. De ces tours, Bologne en conserve encore quelques-unes, et l’on en voit une foule à Pavie.
Une chose singulière, c’est que l’influence de la franc-maçonnerie sur les développements ultérieurs de l’architecture ne se fit nulle part moins sentir que dans le lieu même d’où elle avait tiré, sinon sa forme et son existence première, au moins son énergie vitale, son talisman universel, ces bulles adressées à toute la chrétienté et reçues avec soumission partout où l'on reconnaissait la suprématie du pape. Les ressources et la population de Rome avaient toujours été en déclinant. Les immenses basiliques bâties, dans le premier élan du christianisme, avec les restes des temples païens étaient elles-mêmes devenues inutiles à des fidèles dont le nombre diminuait chaque jour. L’herbe croissait sur leur pavé, et les plantes grimpantes couvraient leurs murs. Quelques-unes des plus vastes devinrent une dépendance des monastères ou abbayes
qui s’élevèrent autour d'elles; peut-être même des besoins locaux déterminèrent l’érection de quelques églises nouvelles dans l’immense enceinte de la vieille cité; mais la seule modification universellement accueillie à Rome dans les édifices religieux , ce fut le clocher; quand il apparut au septième et au huitième siècle, on ajouta ce nouvel appendice à toutes les anciennes églises ; et l’on remarque que les clochers de Rome , quel que soit d'ailleurs le style originel ou les altérations ultérieures du bâtiment, présentent tous la même forme et portent le cachet de la même époque.
Les francs-maçons et les bulles des papes en leur faveur n’eurent aucun accès dans le Bas-Empire. Les formes primitivement établies dans l’église grecque semblent s’être conservées jusqu’à nos jours , sans presque souffrir d’altération; et je puis ajouter que si les pays dépendants des Musulmans ont tiré leur architecture de Constantinople et de la Grèce, ils paraissent avoir emprunté fort peu de chose à Rome et à la franc-maçonnerie. Il y a plus; en Espagne, dont la plus grande partie fut soumise aux Sarrasins pendant plusieurs siècles , les chrétiens copièrent presque toujours le style des Mores. Leurs principaux édifices du moyen âge sont tout à fait moresques, et ce fut seulement lorsque les catholiques eurent obtenu une prépondérance marquée sur leurs ennemis, que nous voyons le style appelé gothique dominer dans les églises et dans les autres bâtiments.