‹ Histoire de l'architecture de Th. Hope Texte. 1Chapitre 3 sur 126 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DE l’origine ET DE LA NATURE DU STYLE EGYPTIEN EN ARCHITECTURE.

Certaines tribus asiatiques étaient descendues vers le sud, des hauteurs du Thibet, dans les plaines de l’Indostan formées par le Gange et les fleuves ses tributaires; certaines tribus africaines, au contraire, descendirent vers le nord , dans la vallée de l’Egypte formée par le Nil et ses diverses branches.

Les Égyptiens, dans leurs connaissances et leurs monuments astronomiques , dans leurs doctrines et leurs pratiques religieuses , dans leurs mœurs et leurs habitudes , dans leurs œuvres d’art et d'industrie , originales ou imitées, dans leur architecture surtout, ont avec les Indiens de frappantes analogies ; ils conservent certaines traditions semblables à celles des Indiens; ils croient à la métempsycose ; ils admettent que les âmes , originairement dégagées de l’essence suprême, de l’âme universelle du monde , doivent finir par aller s’y confondre de nouveau; comme les Indiens, ils ont de larges excavations et d’immenses monuments isolés; les premières s’appuient sur des piliers massifs et écrasés , les seconds préfèrent la forme pyramidale , mais les unes et les autres ont pour ornements favoris le lo-

tus , le palmier, et beaucoup d’autres symboles homogènes dans les deux pays ; les figures représentées sur les monuments égyptiens sont roides et immobiles comme celles des antiquités indiennes ; de tout cela , bien des personnes ont conclu que les arts et les sciences de l’Egypte, et particulièrement son architecture, ne sont qu’une dérivation ou plutôt une imitation de l’Inde ; à leurs yeux les grottes de la Thébalde sont nées des excavations d’Ellora , et les pyramides d’Egypte des pagodes indiennes.

Ces prémisses ne suffisent cependant pas pour amener une telle conclusion. En tout pays, les phénomènes naturels les plus généraux et les plus frappants , ceux qui exercent sur la condition des habitants finfluence la plus marquée et la plus étendue, doivent aussi devenir les premiers objets des observations , des recherches , de la science , en un mot. L’architecture, ainsi que tous les arts d’utilité positive , dérive essentiellement, comme nous l’avons vu, des spécialités du climat, de la localité et des matériaux que produit un pays ; elle doit donc nécessairement offrir certaines analogies dans deux pays divers , quand ces pays ont les mêmes caractères primitifs, et cette uniformité de traits n’empêche pas qu’elle soit originale dans l’un et dans l’autre, car il arrive souvent qu’ils n’ont eu aucune communication entre eux.

L’Egypte a, comme l'Inde, un climat chaud, une rivière qui prend sa source dans de hautes montagnes et qui est sujette à des débordements annuels dont dépend la fertilité du sol , un terrain d’alluvion coupé par des canaux et des ruisseaux nombreux destinés aux irrigations indispensables; les deux pays produisent

des animaux et des végétaux de même espèce , dans les amphibies comme dans les autres classes; la nymphæa 1 croît sur les eaux , le bananier et le palmier , le long des rivages, avec une égale abondance. Autour de ce pays plat et humide, s’élève un cercle de roches arides, servant uniquement de magasins pour les provisions, de demeures pour les vivants, de tombeaux pour les morts, et produisant, en conséquence, chez les habitants , une grande conformité dans la manière de vivre, dans l’industrie, dans la nature des espérances, des craintes, des plaisirs, des études, des méditations. Aussi chacun de ces pays présente avec l’autre des analogies remarquables , mais qui s’expliquent aisément par le caractère même des contrées où elles existent. Ajoutez à cela que, partout, dans l’enfance de l’architecture , la difliculté de clore un vaste espace et d’allier la solidité à la légèreté , produit la lourdeur à l’intérieur, et à l’extérieur, laforme en talus.

De même, dans l’enfance de la sculpture, l'impuissance à saisir et à fixer les phénomènes toujours variés du mouvement et de l’expression, fait naître la roideur des membres et l'immobilité des traits; c’est ce qui explique comment ces caractères se rencontrent les mêmes en divers lieux. On ne trouve donc rien, dans les arts de l’Egypte et spécialement dans son architecture, qui l’empêche de prétendre à l’originalité, ou qui oblige à la considérer comme une dérivation et bien moins encore comme une imitation de l’architecture indienne.

1 Le lotus croit en Chine , comme en Égypte ; il y figure dans toux le» jardins. Le lotus chinois ressemble beaucoup au lotus égyptien; il en diffère seulement en ce que les extrémités des pétales, au lieu d’être de couleur lilas, ont les teintes de l'œillet.

En effet , si l’art égyptien présente avec l’art indien quelques analogies qui pourraient faire soupçonner entre eux une sorte de filiation , il existe d’une autre part des différences assez notables pour éloigner complètement cette idée. Dans l’architecture des Indes, les ouvrages les plus prodigieux sont ces excavations dans le roc vif dont l’exécution a demandé une patience et une persévérance extraordinaires , mais peu d’habileté mécanique, car on cite des solitaires, qui, en faisant de ces sortes de travaux l’unique occupation d'une longue vie, ont produit de merveilleux échantillons en ce genre. L’Inde possède peu de monuments complètement isolés qui soient d’une grande beauté, ou qui supposent de grandes difficultés d’exécution. Les Égyptiens, aussi admirables que les Indiens dans leurs excavations, leur sont de beaucoup supérieurs dans ces édifices qui , comme les temples de Thèbes et les pyramides de Memphis, se détachent de la surface du sol , et se composent de blocs de pierre d’un poids énorme, transportés à une distance immense de la carrière , élevés à une hauteur surprenante , taillés et unis entre eux de la manière à la fois la plus ingénieuse et la plus solide ; or , tout cela suppose des connaissances en mécanique et une adresse extraordinaire, dont les constructions de l’Inde n’offrent aucun exemple. Toutes les excavations d’Eléphantis et d’EUora réunies comportent moins d’habileté dans les arts mécaniques, que la seule petite chapelle de Minerve transportée de la Haute Égypte à Sais , et qui n’a que 21 coudées de long, sur 14 de large et 8 de hauteur, ou que la cella deLatone, également transportée à plusieurs milles de distance , et dont les dimensions sont

— iode 40 coudées en tout sens ; chacun de ces monuments est formé d’une seùle pierre creusée d’après le dessin demandé. Ajoutez à cela que l’architecture égyptienne offre une grande variété de détails dans les formes et dans le trait ; tandis que dans les monuments de l’Indostan , les mêmes moulures sont répétées à satiété et trahissent un mauvais goût et une lourdeur extrêmes, celles de l’Egypte sont variées et opposées avec art. Dans l'Inde , les figures présentent souvent les mêmes membres ridiculement multipliés, ce que l’on ne voit jamais en Egypte; les bas-reliefs s’y détachent entièrement du fond , tandis qu’en Égypte, pour mieux assurer leur conservation , on ne les fait saillir qu’en partie; la roideur des figures indiennes , qui ne souffre aucune exception, semble être exclusivement l’effet de l’enfance de l’art; celle des figures égyptiennes est accompagnée de circonstances qui prouvent qu’elle est moins l’effet de l’incapacité des artistes , que des lois qui défendaient de varier les formes et les poses primitives. Dans un pays, en effet, où l’écriture était toute symbolique, on jugea nécessaire d’avoir recours aux lois, pour empêcher que, avec le temps, le changement des signes représentatifs ne rendit l’idée inintelligible. Souvent, en Égypte, des membres et des extrémités grossièrement tracées appartiennent à des ligures travaillées avec une exquise finesse, et nous trouvons çà et là tel animal, ou même tel homme, dont les traits présentent de la vérité et de la beauté ; toutes choses que l’on chercherait vainement aux Indes, et qui annoncent chez les Égyptiens un talent artistique supérieur, quoique restreint par la législation.

Ainsi donc, si l’architecture égyptienne semble de-

voir renoncer à la priorité d’origine, si elle n’est supérieure que par une plus grande originalité de formes à l’architecture indienne , d’ailleurs plus ancienne qu’elle , il faut reconnaître aussi que les analogies incontestables qui existent entre l’une et l’autre sont l’effet non de l’imitation , mais de la similitude de circonstances que nous avons signalée.

Les tribus qui quittèrent les humides montagnes de l’Ethiopie, trouvèrent, comme celles qui descendirent du Thibet , un territoire étroit, mais fertile, excellent pour l’agriculture , mais exposé à un soleil dévorant et borné par une ligne de rochers qui leur présentaient un asile plein de fraîcheur; ils demandèrent donc à la terre des aliments et aux rochers un abri. Après leur mort , ils restaient déposés dans les demeures où ils avaient passé leur vie. C’est ainsi que se formèrent dans le nord de l’Afrique des excavations semblables à celles du sud de l'Asie ; c'est ainsi que le long du Nil , aussi bien que sur les rives du Gange et de l’Indus, furent creusées ces villes souterraines qui, après avoir servi de demeures aux vivants, se changeaient en tombeaux pour les morts.

Mais en Égypte , comme aux Indes , la facilité de l’alimentation ne tarda pas à multiplier le nombre des habitants ; ceux-ci quittèrent alors le voisinage des montagnes et se répandirent dans des plaines plus éloignées; peu à peu ils furent forcés de bâtir à la surface de la terre , au lieu de se ménager des retraites dans son sein; ils réservèrent dès lors pour les édifices d’une destination importante et durable , ces pierres solides, mais pesantes, qu’il fallait chercher au loin , et ensuite transporter, travailler et «‘lever à grands

frais. Quant aux constructions moins essentielles et plus transitoires , ils y employèrent des matériaux plus fragiles, comme la terre glaise et le jonc, que les eaux fournissaient en abondance ; leur architecture réunit ainsi les deux extrêmes, d’un côté la plus massive indestructibilité, de l’autre la fragilité la plus périssable.

Dans ce pays, comme nous l’apprend Diodore de Sicile, toutes les classes de la société, frappées de la rapidité de l’existence humaine sur la terre , se firent une règle d’attacher peu d’importance aux commodités de la vie , et de se donner peu de peine pour tout ce qui pouvait ajouter à la pompe de ce monde ; ils appelaient les passagères demeures de l’homme vivant du nom d 'hôtelleries , et ne voulaient de durée que pour le séjour des morts ; il suivait de là que complètement indifférents à l’insignifiance de leurs maisons, ils s’appliquaient uniquement à donner toute la solidité possible aux asiles qui les attendaient après la mort, et aux temples des dieux immortels ; les habitations privées de toutes les classes, des nobles comme du peuple, des riches aussi bien que des pauvres, semblent avoir toutes été faites avec des matériaux également fragiles. C’était uniquement quand il s’agissait des monuments de la science, des lieux consacrés au culte, des temples, des aqueducs, des catacombes, que l’on transportait avec d'incroyables travaux, des entrailles des montagnes sur le dos des plaines , les blocs immenses de pierre ou de granit ; et c’est, sans doute, pour cette raison que, sur l’emplacement de leurs cités les plus fameuses , dans les lieux mêmes où l’on voit des restes d’édifices publics d’une grandeur extraordinaire , on ne trouve aucune

trace de maisons particulières. Celles-ci disparurent avec la civilisation; formées de boue et de roseaux, elles furent bientôt entraînées par les inondations périodiques et rentrèrent au sein des eaux , d’où elles étaient originairement sorties

Traiter de l’architecture égyptienne, c’est parler de ce que l’art a produit de plus étonnant sous le rapport des dimensions , de l’énormité des parties , et de la solidité de l’ensemble. Les descriptions qu’Hérodote et Diodore de Sicile donnent des édifices de l’antique Égypte paraîtraient incroyables , s’il ne restait assez de ces merveilles pour témoigner en faveur de la véracité des écrivains. Elles ont survécu aux injures du temps et aux injures bien autrement funestes des derniers habitants, qui en ont changé quelques-unes en véritables carrières d’où ils tirent les matériaux de leurs maisons, et qui n’en ont laissé d’autres intactes que pour bâtir sur le faîte, comme au sommet d’autant de rocs , des villages entiers , qu’on dirait des oiseaux de proie perchés sur la carcasse d’un géant \ Peut-être ne sera-t-il pas inutile de s’arrêter ici pour faire une observation. L’Egypte n’est qu’une langue de terre étroite ; elle se forme tout entière des rives d’un seul fleuve ; elle n’est susceptible de culture qu’autant que son terrain tout d’alluvion peut recevoir, naturellement ou artificiellement, l’inondation annuelle de ses eaux ; cette étroite vallée est bornée des deux côtés par des déserts, et à son extrémité par une

1 Diodore de Sicile dit que les plus anciennes habitations des Egyptiens étaient faites de cannes et de roseaux entrelacés, et Hérodote remarque que le bois, même le bois à brûler, était rare dans ce pays.

3 Les temples de Luxor portent ainsi un village arabe.

nier où les Égyptiens ne s’aventuraient jamais ; les dogmes de leur religion et leurs préjugés leur défendaient tout commerce , tout rapport avec les nations étrangères ; or , dans un tel état de choses , comment les maîtres de ce pays ont-ils pu, sans opprimer leurs sujets, élever un si grand nombre d’édifices tellement prodigieux qu’il en est plusieurs dont la construction défierait aujourd’hui les ressources et le pouvoir du plus grand potentat de la terre , de celui dont la plus petite province surpasse en étendue tout l’empire des Pharaons d’Egypte?

Je dis sans opprimer leurs sujets , car Chéops, qui bâtit l’une des pyramides, est le seul que les prêtres aient accusé d'avoir employé des moyens tyranniques pour subvenir à ses dépenses \ Les autres fondateurs d’édifices non moins prodigieux n’ont pas été en butte aux mêmes reproches* Le frère et successeur de Chéops, Chepliren , put trouver de quoi élever une seconde pyramide aussi magnifique que la première; après Chephren, Mycerinus, qui en ajouta une troisième, nonseulement n’encourut aucun blâme , mais est même cité

1 Chéops, trouvant dans le calendrier égyptien trop de jours fériés et trop peu de jours de travail , prit la liberté de réduire le nombre des premiers, pour accélérer son ouvrage. Le clergé , par cette suppression . perdit une partie des sacrifices ordinaires , et représenta ce prince comme le pire des hommes et le plus cruel des tyrans. Dans le récit ualf d’Hérodote, les motifs qui déterminèrent le clergé se trahissent eux-mêmes; car tout en prétendant qu’il força le peuple à travailler pour lui par un acte de despotisme inou! , les prêtres admettent qu’il payait les ouvriers, puisqu’ils ajoutent qu’il épuisa son trésor dans cette entreprise. Chephren qui, nonobstant la pénurie de son prédécesseur, trouva moyen de bâtir une autre pyramide , fut aussi dénigré par le sacerdoce pour avoir refusé de rétablir les fêtes abolies par son frère; mais Mycerinus , le dis de Chephren , qui nonseulement éleva une troisième pyramide, mais se rendit coupable de crimes odieux, ne fut point compris dans celte proscription , parce qu’il rouvrit les temples et remit en honneur les fêtes supprimées. Aucun reproche de tyrannie ou de prodigalité ne fut adressé ni â Asgekis qui. par la splendeur du temple rie Vulcain et par ses pyramides en brique, chercha A éclipser tous ses prédécesseurs, ni aux rois qui bâtirent les trente autres pyramides qu’on vit s’élever successivement le long des rives du Nil.

avec éloge. Et quant à Chéops lui-même, le crime d'impiété qu’on a joint à celui de tyrannie fait supposer que, s’il fut exposé à cette dernière inculpation , c'est qu'au lieu de demander à la masse de la nation l'argent qui lui était nécessaire , il le chercha dans la bourse des prêtres qui l’accusèrent.

Pour expliquer ce phénomène , voici quelques remarques sur lesquelles nous appelons l'attention : le sol de l’Egypte est si fertile que, excepté pendant l'inondation périodique du Nil, il n’a jamais besoin de se reposer, et que le plus léger travail suffit pour lui faire produire annuellement deux récoltes abondantes en blé et en légumes; l'extrême douceur du climat dispensait presque entièrement les habitants de la nécessité de se vêtir et de se loger; ils se contentaient d’eau pour toute boisson ; ils mangeaient peu de viande et entretenaient peu de bétail; en conséquence, presque tout le terrain était consacré à la culture de légumes savoureux et nourrissants ; les eaux naturelles et artificielles, rivières, canaux, étangs, fournissaient, outre l'humidité qui fertilise le sol, une grande quantité de poissons; par l’efTet de la tempérance qui résultait du climat, de la religion, des lois hygiéniques, chaque habitant ne consommait peut-être pas les deux tiers de ce que réclame l’appétit beaucoup plus exigeant des nations septentrionales ; par là , le pays pouvait nourrir deux fois plus d'individus que 11e le ferait en Europe la même étendue de terrain ; grâce à l'élévation de la température, la plus grande partie des Egyptiens occupaient des demeures singulièrement circonscrites; quelques-uns même n’en avaient pas du tout; ceux qui vivaient sur l'eau dans des

bateaux étaient en aussi grand nombre que ceux qui vivaient sur terre dans des huttes; aussi y avait-ii place, en Egypte, pour deux fois plus d'individus que n’en pourrait contenir le même espace de l’autre côté de la Méditerranée , en supposant même qu’on les resserrât autant que possible ; aussi la race humaine y pullulait-elle comme les insectes; le moindre travail suffisait à cette incroyable population , pour se procurer le peu de nourriture dont elle avait besoin ; elle croissait spontanément en quelque sorte ; les ustensiles, les maisons , toutes les autres commodités de la vie qui nous sont indispensables , elle pouvait s’en passer, ou du moins elle savait se les procurer avec quelques feuilles de palmier ou de bananier et un peu de terre glaise ou de roseau; elle avait donc assez de loisir et demandait un salaire assez faible pour que les rois et les prêtres pussent employer à un prix relativement très-modéré le grand nombre d’ouvriers qu’exigeaient leurs immenses entreprises. Loin que le défaut de bras se fit sentir et qu’il fallût recourir à la tyrannie pour élever ces monuments, peut-être n’étaient-ils qu’un moyen tout naturel d'occuper cette population si nombreuse, si pressée , qui , sans eux , serait restée complètement oisive, et au sein de laquelle auraient pu fermenter des agitations destructrices de l’autorité souveraine; peutêtre la vénération superstitieuse envers les dieux et les soins religieux à l’égard des morts n’étaient-ils inspirés au peuple, que pour qu’il se soumit plus aisément au travail et oubliât de menacer l'existence des vivants.

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