‹ Histoire de l'architecture de Th. Hope Texte. 1Chapitre 5 sur 126 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

INFLUENCE DE l’hABITUDE ET DE LA RELIGION SUR l’aR- CHITECTURE.

On pourrait supposer, au premier coup d’œil, que, partout où les circonstances amènent un changement dans les matériaux, les formes et les combinaisons particulières que les premières constructions avaient nécessitées, devenues dès lors inutiles, disparaissent dans les bâtiments postérieurs. Mais cette supposition serait erronée, car on n’aurait pas fait entrer dans ses calculs un des principes les plus puissants par son influence sur les actions de l’homme , la force de l’habitude. Quand une cause quelconque a longtemps obligé l’homme à faire une chose ou à en éprouver les effets , il y conforme si bien ses organes, son intelligence, son activité, qu’il cherche à la prolonger, tant que les motifs les plus impérieux ne contrarient pas son inclination. Il suit de lâ qu’en tout pays, lorsqu’on admit pour les constructions de nouveaux produits naturels , les formes et les modifications, qui avaient été la conséquence des premiers matériaux adoptés, furent longtemps conservées ou plutôt imitées dans l’architecture plus récente ; et la politique et la religion semblèrent même donner à cet usage une sanction que la raison lui eût

peut-être refusée. Il était un moyen de rappeler à la nation son origine, son enfance , ses premiers arts. Il se liait aussi au culte des dieux auxquels on attribuait toujours l’invention des arts, aux lieux témoins des révélations divines et originairement consacrés à la religion, aux premiers sanctuaires, en un mot à tout ce qui pouvait produire des associations d’idées pleines de puissance et d’intérêt. Dans tous les âges et dans toutes les conditions de l'humanité , la religion a exercé une souveraine influence sur l’architecture.

D’après ce penchant universel à retracer, dans des systèmes plus récents, les formes anciennes, nous voyons que les constructions chinoises ressemblent , dans toutes leurs parties, aux tentes, leur type originel. Ces nombreux piliers de bois , sans bases et sans chapiteaux , qui supportent leurs plafonds , représentent les pieux primitifs; les toits, qui de ces piliers semblent projeter au loin leur dos et leurs cotes en conservant la forme convexe, sont les peaux et les étoffes pliantes étendues sur les cordes et les bambous; dans les pointes recourbées qui frangent ces toits , nous voyons les crochets qui retenaient les peaux déployées ; enfin dans l’étendue , le peu de hauteur , et l’agglomération des différentes parties, nous reconnaissons toutes les formes et le caractère distinctif des habitations de ces pasteurs dont les Chinois sont descendus. Les maisons chinoises semblent attachées à des pieux qui, plantés en terre, auraient fini par y prendre racine et par s’immobiliser.

Les palais ressemblent à un certain nombre de tentes réunies ; les pagodes elles-mêmes, les tours les plus élevées ne sont rien autre chose (pic des tentes amon-

celées, empilées pour ainsi dire, l’une sur l’autre, au lieu d’être placées côte à côte. Toute agglomération de maisons , depuis le plus petit village jusqu’à la résidence impériale, jusqu’à Pékin, ne présente dans sa distribution que l’image d’un camp ; et quand Lord Macartney, après avoir traversé tout l’empire de la Chine, dans sa plus grande étendue, de Canton à la Grande Muraille, fut arrivé aux confins de la Tartarie et reçu par l’empereur dans une véritable tente , à peine put-il apercevoir aucune différence entre cette dernière et les millions d’édifices qu’il avait vus.

Ily a plus; cetautre essaim de guerriers sorti de la ruche tartare, qui, prenant une route tout opposée, se dirigea vers l’ouest, et pénétra peu à peu dans l’empire grec qu’il finit par détruire, les Turcs, nous retracent , dans leurs constructions , la forme de la tente nomade de leurs ancêtres, quoique leur empire soit séparé de la monarchie chinoise par toute l’étendue de l’Asie. Je ne parle pasdes mosquées, des caravansérails, des bains et autres édifices publics qu’ils ne connaissaient pas originairement, et que, une fois assis dans le pays, ils empruntèrent aux Grecs, leurs nouveaux sujets ; toutesces constructions, couronnées par la coupole ou le dôme byzantin, appartiennent au style grec ; je parle des demeures particulières, depuis la plus misérable cabane, jusqu’au plus vaste kiosque, depuis la hutte du pêcheur, jusqu’au plus magnifique palais. Avec leurs toits démesurément étendus , coupés à angles divers, supportés par d’innombrables piliers, et touchant presque au sol , toutes les habitations rappellent d’une manière frappante le même modèle , et diffèrent bien peu , pour la forme et la distribution ,

de la véritable tente impériale que l’on déploie solennellement à l’ouverture de chaque nouvelle guerre dans les plaines de Daoud-Pacha.

Si l’architecture des Chinois , provenant d’un type primitif léger et facile à transporter, reproduit encore ses formes originelles , même en employant des matériaux plus pesants, ainsi l’architecture des Indous, même en adoptant des formes un peu moins lourdes , représente encore la caverne creusée en plein rocher, ou les matériaux amoncelés en pyramides à la surface du sol, après avoir été arrachés du sein de ces mêmes rocs. Je parle ici des vrais monuments indiens trouvés dans les excavations d’Ellora et des temples d’Élephanlis et de Iiénarès ; leur style ne doit pas se confondre avec un autre qui l’accompagne ou s’y mêle souvent; ce dernier jette, à travers les lourdeurs indiennes , son dôme altier et ses légères coupoles, mais il fut introduit par les Mahométans.

Dans l’architecture de l’ancienne Egypte, enfant de la même mère, on est également frappé du soin avec lequel sont conservées les formes primitives. Les temples, les mausolées, toutes les ruines encore existantes présentent partout les traces d’un vide pratiqué dans le roc vif, ou de fragments détachés pour s’élever de nouveau autour d’un espace vide. L’immense largeur des hases, la pente en talus des flancs, la proéminence saillante du fuite, la masse énorme des parties solides, les ouvertures basses et étroites, les piliers de support courts et épais, tout, non-seulement dans les catacombes , mais dans les édifices élevés à la surface du sol , rappelle les chaînes des rocs percés çà et là , ou la montagne isolée surgissant de sa vaste

base , et se rétrécissant en cône jusqu'au sommet.

Dans les édifices grecs en pierre et en marbre , quelque vastes que soient leurs dimensions, quelque magnificence qui règne dans les détails , la forme des cabanes primitives, faites de troncs d’arbres et de feuillage, s’est conservée jusqu’aux derniers moments de l’indépendance hellénique, avec la plus scrupuleuse, la plus religieuse fidélité. C’est qu’aux yeux des Grecs , cette forme caractéristique donnait un cachet de vérité à ce titre d’autochthones, de propriétaires originels du sol, auquel ils attachaient tant d’importance. La hutte des Pelages, la dernière cabane en bois de l’Arcadie, resta l'invariable modèle des plus merveilleuses constructions en pierre et en marbre qui s’élevèrent ensuite dans toute la Grèce. Tous les perfectionnements d’utilité, tous les ornements, toutes les améliorations dans la main-d’œuvre, imitées ou non, que l’on y ajouta plus tard , ne furent regardées que comme des additions à la forme primitive, qui ne devaient en aucune manière l'altérer ou la dissimuler. 11 y a mieux , plus la destination de l’édifice était importante , plus elle se rattachait à l’origine, à l’histoire, à la religion, à la politique de la nation ; plus on mettait d'affectation à lui conserver sa ressemblance avec la cabane de bois. Ce caractère n’a jamais été mieux marqué que dansce superbe temple d’Athènes, consacré à la déesse protectrice de la cité , à celle qui lui avait donné son nom , ses arts, son bonheur et sa gloire. Et comme la grossière cabane faite du tronc, des branches et des feuilles des arbres, point de départ de l'arehitecture grecque, avait été composée, dès l’abord, d’éléments plus nombreux, plus variés, plus compliqués, mieux dé-

finis dans leurs formes et leurs combinaisons particulières , que ceux de la tente ou de l’excavation dans le roc, aussi la copie de ce modèle beaucoup plus riche de détails continua à offrir avec lui une ressemblance infiniment plus frappante, au milieu de tous les ornements que l’on y ajouta successivement.

De tout ce qui précède nous devons conclure que tout style d’architecture , appartenant à une race particulière, commence par être conforme aux nécessités locales et aux produits des régions et des climats dont cette race tire son origine; en sorte que, si nous découvrons dans quelque pays une méthode complètement originale et radicalement différente de celles que nous venons de décrire , nous pouvons être certains que cette spécialité a pris sa source , à une époque quelconque, dans un climat, dans une localité, dans un ensemble de matériaux , dans un système de mœurs et d’habitudes également originaux et radicalement étrangers aux nations dont nous avons parlé jusqu’ici.

La civilisation chinoise doit avoir été précédée, comme celle de tous les peuples, d’un état primitivement rude et grossier. La différence qui existe entre les Chinois et les autres nations dans les formes , les institutions, les arts et les sciences , prouve que cette civilisation a été le produit d’une force intime et nationale , et non le simple résultat de l'imitation ; mais comment a-t-elle atteint ce haut degré de raffinenent auquel elle parait être parvenue? Comment ensuite, sans avoir été anéantie , étouffée ou ramenée à ses premiers éléments par la conquête étrangère ou par quelque révolution violente , sans aucune autre cause

enfin en rapport avec l’effet produit et assez appréciable pour avoir attiré l’attention de l'histoire, a-t-elle été, par l'action de quelque puissance invisible et mystérieuse, comme frappée de paralysie? Comment a-t-elle éprouvé cette chute soudaine mais complète au milieu de son premier élan? Comment, une fois arrêtée dans sa course , est-elle restée absolument stationnaire pendant toute la durée des siècles? Voilà , ce semble, un des problèmes historiques les plus difficiles à résoudre. Peut-être faut-il en chercher la solution dans l’absence de toute voie convenable pour la communication des idées; car la langue écrite des Chinois, véritable dédale, ne peut remplir sa destination; restée jusqu’à présent à l’état symbolique , elle dirige toute la capacité de l’intelligence, non vers l’étude des choses, mais uniquement vers celle de leurs signes représentatifs; elle la condamne par là même à un travail à la fois ardu et stérile qui, loin de favoriser les développements intellectuels, arrête toute fécondité. Cette explication, bien qu'on ne puisse l’appuyer encore de toutes les preuves désirables , est cependant une des plus satisfaisantes.

Quoiqu’il en soit, l’architecture a éprouvé en Chine le sort de tous les autres arts. Le style chinois atteignit, peut-être dès sa naissance, un haut degré de raffinement ; il s’est répandu dans les plus vastes régions, parmi les populations les plus nombreuses et les plus pressées ; non-seulement il a occupé le plus grand espace , il a eu aussi la plus longue existence , puisque , né le premier , parvenu le premier à la perfection, il subsiste encore, et, toujours florissant, se reproduit sans cesse dans de nouveaux édifices ; mais, s’il paraît doué de la ténacité de vie du lichen et de la

mousse, il semble aussi condamné à cette impuissance de s’élever, qui est le caractère des plantes rampantes. Les révolutions qui détruisent de plus nobles édifices, comme de plus hautes végétations, ne l’ont pas tué; mais on ne l’a jamais vu prendre des développements nouveaux , plus brillants , plus majestueux , des formes différentes, en un mot, de celles qu’il présentait il y a deux mille ans.

Malgré tout, il vit du moins , tandis que celui des Egyptiens est complètement mort. Leur religion, leur race même n’existe plus. Les habitants actuels du pays regardent leurs édifices avec horreur, comme l’œuvre des magiciens ou des démons. Peut-être quelqu'un des Ptolémées, pour plaire à la nation à laquelle ils avaient été imposés, a-t-il érigé quelque monument ou terminé quelque temple dans le style des anciens architectes ; encore cela n’est-il nullement prouvé. La seule chose certaine , c’est que , depuis les Ptolémées, on ne trouve aucune construction d’un caractère antérieur à ce qu’on a appelé plus tard le style romain.

Le style grec seul , comme nous le montrerons , a non seulement continué d’exister et de fleurir jusqu’à présent, mais, doué d’une singulière énergie vitale, il a subi un si grand nombre de transformations diverses, qu’il a fini par se métamorphoser complètement, au point que bien des gens se refusent à reconnaître , dans ses derniers développements, la succession pourtant ininterrompue de ses premiers principes.

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