‹ Histoire de l'architecture de Th. Hope Texte. 1Chapitre 6 sur 126 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DE LA NATURE ET DU CARACTERE DES DIFFERENTS ORDRES DE L’ ARCHITECTURE GRECQUE.

Quoique les Grecs, pendant la période de leur indépendance, soient restés fidèlement attachés, dans les éléments essentiels de leur architecture , à la forme de la cabane primitive , on ne peut supposer qu'un peuple, doué d’une imagination si riche et si active, se soit servilement astreint à cette forme et n’y ait pas ajouté tous les embellissements dont elle était susceptible.

La destination de certains édifices , l'ordre de faits qui s’y accomplissaient, le désir d’exprimer d’une manière palpable le but de leur fondation , de donner au spectateur une idée de leur nature et de leur importance, d’imprimer dans son esprit le respect pour le service public ou pour l’être supérieur auquel ils étaient consacrés, et de lui rappeler à cet égard ses propres devoirs, tout cela amena graduellement, dans les constructions en pierre, l’imitation d’une foule d’objets tout à fait distincts de ceux dont se composait originellement la cabane de bois.

Dans les temples de quelques divinités, par exemple , tantôt on suspendait autour de leurs autels des guir-

landes de certaines fleurs ou de certains fruits ; tantôt on attachait aux piliers qui supportaient leurs trônes les cornes de certains animaux qu’on leur sacrifiait, ou l'on plaçait les crânes de ces mêmes victimes sur les poutres qui encadraient le sanctuaire ; ici l’on exposait certains ustensiles destinés aux sacrifices ou au culte ; là on conservait certains usages , certaines cérémonies particulières ; mais bientôt l’expérience apprit que ces emblèmes étaient d’une nature trop fragile pour donner aux souvenirs la durée voulue ; alors on les reproduisit , on les éternisa au moyen de la pierre et du marbre , et on les plaça dans les endroits même où figuraient autrefois les originaux.

Ainsi à Theos, dans l’Asie Mineure , le superbe temple d’Apollon est orné des principaux objets, réels ou symboliques, qui étaient consacrés au fils de Latone, la lyre, le trépied et le griffon; ainsi à Athènes, l’édifice astronomique appelé le temple des vents , présente, dans chacun des compartiments de l’octogone, la personnification de l’un des huit vents ; nous voyons, autour du monument choragique de Lysicrates, l’image des terribles effets du mépris de la musique ; dansle temple de la Victoire, à l’entrée de l’Acropolis, l’attaque des Amazones retracée sur le lieu même où elle fut soutenue et repoussée; sur les métopes du temple de Thésée , la victoire du fondateur d’Athènes sur les Lapithes; sur la frise continue de la cella du temple de Minerve, la procession biennale des Panathénées qui sortait de ce même édifice pour en faire le tour, et sur le fronton, la querelle entre Neptune et Minerve qui se disputaient l'honneur de nommer la nouvellecité.

A ces ornements qui avaient un but direct et

positif, on ajouta beaucoup d’autres modifications ; tantôt c’était de simples moulures ou festons , dans lesquels on ne prétendait rien imiter; tantôt c’était des feuilles , des fleurs, des membres d’hommes ou d’animaux, qui, sans faire allusion à la nature de l’édifice, n’y étaient ajoutés que pour en augmenter l’élégance.

Quelques gouttes de pluie tombant de l’extrémité des solives projetées au-dessus d’une architrave plurent tellement à un architecte, qu’il en forma les ornements habituels du triglyplie dorique ; des cornes de bélier suspendues au faite d’un pilier frappèrent si vivement l’imagination d’un autre, qu’il les introduisit dans la nouvelle combinaison que l’on nomma depuis le chapiteau ionique, mais que l’on trouve souvent dans les anciens édifices unie à l’entablement dorique; et un troisième, c’était Callimaque de Corinthe, ayant vu une acanthe sauvage que le hasard avait jetée au haut d’un ancien cippe funéraire, et dont le feuillage embrassait un panier placé sur la colonne, puis se repliait sous le poids d’une tuile qui couvrait le panier, fut si charmé de cette combinaison fortuite , que, sans changer aucune des parties essentielles du système ionique, il y substitua ce nouveau chapiteau.

Enfin, de tous les ornements ajoutés à la forme primitive de la cabane , les plus essentiels et les mieux caractérisés se consolidèrent peu à peu et se formulèrent en trois expressions spéciales ; chacune d’elles, en l’emportant sur des modifications moins complètes, se sépara en même temps des deux autres, et emprunta son nom distinctif à la race ou à la tribu à iu-

quelle on attribuait son origine. On appela ordre dorique, celui qui est regardé comme le plus ancien, celui qui dans le fait reproduit avec la plus scrupuleuse fidélité toutes les parties du type originaire , la cabane de bois, celui qui, par là même, loin d’être dans les traits essentiels le plus simple et le plus aisé à exécuter, est au contraire le plus compliqué et le plus difficile. Le second en date est celui où les volutes furent ajoutées au chapiteau , où l’on supprima , dans l’entablement , ces extrémités de larges poutres en croix, nommées triglyphes, pour les remplacer par de moindres solives, désignées quelquefois sous le nom de denticules ; c’est l’ordre ionique. Le troisième enfin , considéré comme le dernier de tous , est l’ordre corinthien; le chapiteau y est encore allongé et environné d’un feuillage recourbé. Et ici j’ajouterai une observation : quoique ces deux derniers ordres , en raison même de leur origine plus moderne, offrent à un plus haut degré, dans leurs ornements presque arbitraires, la richesse , la délicatesse , et les autres avantages d’une civilisation raffinée, comme, d’une autre part, au lieu d'imiter rigoureusement la hutte de bois, ils n’ont prétendu satisfaire qu’aux exigences beaucoup moins impérieuses de la construction en pierre, ils présentent, dans leurs parties essentielles , plusde simplicité, plus de facilité, quelquechose qui s’adapte plus aisément à toute espèce de forme et de distribution. Dans l’architecture, comme dans tout le reste, la simplicité est souvent en raison directe des progrès de la science.

Outre ces trois ordres qui sont les plus remarquables par eux -mêmes , et ceux que les architectes ont employés et que les auteurs ont cités le plus souvent, les

édifices grecs en offrent encore d’autres, celui, par exemple , du vestibule d’un monument d’Athènes qui présente des feuilles d’eau droites autour du chapiteau.

Quelquefois même, au lieu de colonnes et de pilastres , on trouve des images d'hommes ou d’animaux , qui servent de supports à certaines parties d’architecture, témoin , le Pandrosium à Athènes; un édifice à Sparte; à Agrigente, le toit du temple de Jupiter Olympien ; et à Salonique , le bâtiment nommé aujourd’hui l’ Incantada.

Soit ignorance , soit préjugé , soit défaut d’imagination , soit peut-être paresse ou timidité , quelques architectes modernes ne voulant plus, une fois qu’ils avaient fait choix d’un ordre quelconque, se donner la peine d’en modifier les parties secondaires selon la nature et la situation des divers édifices , se sont retranchés derrière les auteurs originaux, et ont décliné , à l’abri de leurs textes , toute responsabilité ultérieure ; pour pouvoir fermer la bouche à ceux qui blâmeraient l’application de certains ornements ou de certaines propositions, par cette réponse péremptoire , — telle est la règle , — ils ont donné à chacun des trois ordres principaux de l’ancienne Grèce, des formes et des mesures fixes, inaccessibles à toute modification demandée par les temps et les lieux , et ont laissé entre chaque genre, sous le rapport du dessin général et de la relation mutuelle des parties , de vastes intervalles bien définis et bien arrêtés.

Pour déterminer ainsi les proportions exactes de chaque ordre, ils ont supposé une certaine analogie entre elles et celles du corps humain considéré dans

ses divers états : ainsi les proportions de l’ordre dorique figuraient l’homme dans la force de l’âge; celles de l’ordre ionique, la femme à la même époque ; et celles de l’ordre corinthien, la jeune fille. Cette doctrine, mise en avant par Vitruve, s’appuyait sur l’autorité et la pratique des architectes ses prédécesseurs.

J’ai peine à me décider à réfuter sérieusement un tel raisonnement. Car d’abord , dans les proportions mêmes des divers spécimens de chacun des trois types originaux que l’on choisit d’une manière si arbitraire et si capricieuse , la nature , loin d’offrir une invariable uniformité , déploie au contraire une foule de différences et de gradations , qui cependant ne contrarient ni la destination ni la beauté des individus dans lesquels nous les observons. Nous pouvons donner pour preuve de cette vérité , dans les productions de l’art, la différence qui existe entre les proportions charnues et musculaires de l'Hercule Farnèse et celles du Faune qui nourrit Bacchus enfant, puis entre celles du Faune et les proportions de l’Apollon du Belvédère ; l’Apollon, dans son plus grand développement, présente à peine, relativement à la longueur, la moitié de la largeur des formes de l’Hercule. Il y a une seconde observation : on a bien pu, pour éclaircir quelques points, comparer les proportions des divers ordres d’architecture avec les divers modes du corps humain, quoique la comparaison n’ait pas été fort heureuse quand on a pris l’entablement pour la tête, et le piédestal pour les pieds, ni unanimement convenue, puisque ces deux extrémités humaines qui étaient représentées pour les uns par le piédestal et l’entablement, l’étaient pour les autres par le chapiteau et la base. Il

est vrai encore que quelques-unes des subdivisions secondaires de l’architecture , telles que les marches, les sièges, les balustrades, spécialement destinées à l’usage de certains membres du corps humain, devaient, dans tous les styles , offrir des rapports de proportion avec ces membres ; mais il ne s’ensuit pas que les parties considérées comme constitutives des trois principaux ordres, comme formant leurs caractères essentiels et fondamentaux , et destinées à supporter au-dessus de la tête de l’homme un toit d’une élévation indéterminée, aient avec les proportions de son corps aucune relation possible qui doive arrêter l’architecte dans la modification de leurs formes , ou le porter à sacrifier, en quoi que ce soit , l’utilité et la beauté dont elles sont susceptibles , au maintien d’une analogie imaginaire et inutile.

S’il existait dans les ordres grecs des formes et des proportions qui, même sans prétendre à une imitation impossible des membres du corps humain , fussent néanmoins devenues assez invariables et assez fixes pour n’admettre aucune nuance de richesse ou de solidité , malgré la diversité infinie de destination , de caractère, de situation, des édifices ou parties d’édifice , il faudrait reconnaître que ces formes et ces proportions sont à jamais privées, par l’inflexibilité de leur nature , de ce charme que nous trouvons dans l’accord savant entre des ornements souvent arbitraires et l’objet auquel ils sont appliqués, dans la netteté et le bonheur avec lesquels ces ornements expriment le but et le caractère précis de cet objet. Il en résulte que, en supposant que les Grecs eux-mêmes se soient emprisonnés dans de telles règles , eux qui

étaient assurément les meilleurs juges des exigences des ordres qu’ils avaient créés , et qui avaient le droit le plus incontestable d’en disposer à leur gré , ils auraient renoncé volontairement, sans aucun motif, sans aucune compensation pour un pareil sacrifice, à une grande, partie des beautés que ces ordres comportaient.

Mais les mesures les plus exactes prises dans ces derniers temps , sur les fragments qui nous restent de la plus brillante époque de leur architecture , prouvent jusqu’à l’évidence , que de telles idées étaient complètement contraires à leurs principes. Loin de les admettre, la nation, douée d’assez de génie pour imaginer ces trois ordres qui jusqu’aujourd’hui font l’admiration du monde et auxquels on n’a rien ajouté, eut en même temps assez de jugement pour varier , d’après les circonstances, leurs formes et leurs proportions secondaires, assez de sens et assez de goût pour ne pas se créer à elle-même des entraves , en marchant à la conquête du beau.

Les Grecs ont pu consacrer chacun des trois ordres à certaines divinités d’après les analogies admises entre elles et ces ordres , selon qu’ils offraient, dans leur ensemble, un caractère plus sévère, plus antique, plus convenable à une origine obscure et reculée , ou , au contraire, plus moderne, plus élégant, plus flexible. Ainsi, à Jupiter, le père des dieux et des hommes, à Junon , sa femme et sa sœur , à Minerve , le chaste enfant de son cerveau, l’antique protectrice d’Athènes, les formes massives, primitives, tranquilles et posées de l’ordre dorique ; aux temples du brillant Apollon , au contraire, de Bacchus, dieu de fraîche date, dieu

de mœurs licencieuses, et qui se rapproche de la femme comme Minerve se rapprochait de l’homme, un ordre également androgyne , en quelque sorte, l’ordre ionique; aux chapelles de Vénus, l’ordre inventé dans la cité où Vénus comptait ses plus belles et ses plus illustres prêtresses. Mais cela n’empêchait pas les Grecs de se réserver toujours le droit de donner à chaque ordre des formes plus sévères ou plus variées, plus simples ou plus riches , des proportions plus robustes ou plus délicates, d’après la destination de l’édifice et les lieux où il s’élevait. Cela est si vrai , qu’il existe, sous tous ces rapports , entre chacun des trois ordres, une transition presque insensible; les édifices ordinaires appartenant à un ordre ne restent pas à cette immense distance des deux autres qui sépare les types absolus de chaque style ; au contraire , ils se rapprochent par degrés les uns des autres, si bien que ceux qui sont sur la limite de chaque genre semblent se confondre.

On en voit même qui non-seulement s’avancent, pour ainsi dire, jusqu’aux extrêmes frontières de leur domaine, mais franchissent même la ligne de démarcation , et usurpent sur les formes habituelles et les proportions consacrées de l’ordre voisin.

Dans plusieurs monuments grecs du meilleur temps, nous cherchons vainement les parties mêmes que les modernes se sont habitués à regarder comme les caractères essentiels des divers ordres et comme inséparables de leurs signes distinctifs. Dans la cella du Parthénon , la frise dorique n’a point ses triglyplies ; dans le portique du temple d’Erechthée , la corniche ionique manque de denticules ; et dans ce monument choragique de Lysicrates , le modèle le plus élégant et

le plus complet de l’ordre corinthien , le chapiteau est privé d’hélices. Dans d’autres édifices, nous voyons les signes caractéristiques de deux différents ordres étroitement unis et confondus. Nous regardons le tombeau de Josaphat, à Jérusalem, comme un monument du temps des Romains ; et sur le rivage opposé de la Méditerranée, à Agrigente, nous ne pouvons nous refuser à reconnaître un édifice grec dans le tombeau de Thero, qui offre cependant les mêmes traits distinctifs. Le style dorique du temple de Neptune à Corinthe diffère autant , dans les proportions, de celui du temple de Junon à Némée que l’Hercule Farnèse de l’Apollon du Belvédère.

Mais si les Grecs n’admettaient pas ces règles arbitraires inventées par les modernes , et qui ne servent qu’à altérer les beautés de l’architecture , ils avaient été conduits par une heureuse organisation et par une étude profonde de l’art , à en adopter un grand nom* bre d’autres fondées sur la nature elle-mcme, mais que nous ignorons ou que nous n’observons pas, et qui l’enrichissaient singulièrement.

Ainsi, s’agissait-il de ces édifices publicsd’unc grande importance, destinés par leurs dimensions et leur situation à être vus de loin aussi bien que de près , et dont le caractère et la destination exigeaient que l’œil et l’esprit du spectateur fussent également frappés de leur grandeur à la première vue et de leur élégance en les étudiant de plus près , les Grecs semblent avoir adopté deux systèmes différents , l’un pour les grandes divisions, l’autre pour les détails ; les unes sont hardies, saillantes, tout en dehors, calculées pour produire de l’effet à cette distance où l’on peut bien embrasser

l'ensemble de l’édifice, mais où ses subdivisions échappent à l’œil ; les autres , au contraire, sont délicates , ont peu de saillie , et lorsque les premières, déjà plus rapprochées, ne peuvent plus être saisies dans leurs contours généraux et dans la beauté de leurs grandes lignes, ceux-ci surgissent alors en leur place, arrêtent le regard, satisfont l’âme par leur fini et leur élégance : telles ces plantes d’un ordre inférieur qui charment au fond des forêts, quand on ne peut plus contempler, dans le déploiement de leurs magnificences, le chêne immense ou le cèdre pyramidal. On peut citer, en effet, des temples où les bases des colonnes sont tellement hautes que leur partie supérieure s'élève au-dessus du niveau de l’œil ; le regard s’arrêtait, par conséquent, sur la surface inférieure de leurs énormes moulures en saillie : aussi ces dernières étaient-elles subdivisées en un grand nombre de filets ou listels, évidemment destinés à être admirés à une place où la vue ne pouvait embrasser l’édifice, et où, sans ces détails, les bases eussent paru des masses lourdes et pesantes.

Des mesures exactes ont prouvé que des colonnes très-élevées avaient, à une certaine hauteur, un gonflement presque imperceptible, mais destiné à neutraliser, à cette élévation, l’effet d’un raccourci trop brusque. On a remarqué encore, dans un portique, que quelques-unes des colonnes étant destinées à être vues à contre-jour , leur diamètre en eût paru diminué, et que, pour remédier à cette diminution apparente, on l’avait proportionnellement compensée par une augmentation réelle , mais à peine saisissable dans leur hauteur.

Je n’ai pas besoin d’appuyer ici sur la perfection

que les Grecs ont donnée à toutes les parties essentielles ou accessoires de leurs édifices; elle alla si loin que, dans certains temples , ils paraissent avoir été animés d’un sentiment purement religieux , pénétrés de l’idée que la divinité voyait ce qui échappait à l’œil de l’homme , et qu’il fallait rendre toutes les parties également dignes de l’être immortel auquel l’édifice était consacré. Cela est prouvé par le soin minutieux qu’ils ont mis à achever certains détails de statues et de bas-reliefs qui , dans les frises et les frontons , regardaient le corps du bâtiment, ne devaient jamais être vus tant que la scuplture resterait à sa place, et n’ont pu être soumis à notre examen que depuis la chute des temples auxquels ils appartenaient.

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