CHAPITRE VI
UES CIRCONSTANCES NATURELLES ET ACCIDENTELLES QUI INFLUÈRENT SUR L’ARCHITECTURE GRECQUE.
L’ancienne Grèce fut affectée, non-seulement à son origine , mais dans les diverses phases de son existence, par certaines circonstances particulières qui influèrent successivement sur son architecture , et en accélérèrent ou en ralentirent les progrès.
En Grèce , la douceur du climat permettait de vaquer à presque toutes les affaires publiques et privées en plein air, sous des portiques , à l’ombre des arbres , ou même sous la voûte des cieux; et l’organisation aussi bien que les mœurs de ce peuple semblent lui avoir inspiré un éloignement naturel pour les habitations closes et couvertes.
Mais si la température permettait cette vie en dehors, qui entrait si bien d’ailleurs dans les mœurs de la nation , deux motifs en faisaient , en bien des circonstances, une indispensable nécessité : l’un, c’était la constitution et les habitudes des républiques grecques; l’autre , l’ignorance du verre à vitre et de la voûte , cette invention des temps modernes. Destinés à être recouverts, dans toute leur étendue , d’un toit de pierre , les temples ne pouvaient embrasser un grand es-
pace. Pour qu’ils fussent plus vastes, il aurait fallu ou les couvrir d’un toit de bois, et alors on avait à craindre l’incendie et les dégradations continuelles , ou les laisser exposés à toutes les intempéries de l'air , ou enfin les abriter par une simple toile.
Et, même en admettant toutes ces hypothèses, on n’aurait pu encore leur donner l’étendue que l’invention de la voûte a permis d’accorder depuis aux édifices de cegenre. Aussi cherchait-on àcompenser autant que possible par la magnificence de l’extérieur l’inévitable exiguité de l’intérieur. Autour des anciens temples, s’élevait un rang de colonnes, souvent deux, et quoique nous puissions regarder ces colonnades comme de purs ornements, elles étaient réellement destinées à protéger et à abriter la plus grande partie de l’assemblée : le temple n’était plus qu’un noyau contenu dans une immense enveloppe.
Cependant l’absence de la vitre ne permettait pas d’introduire la lumière , sans laisser , en même temps , l’air et la pluie pénétrer dans le temple. Pour éviter ce dernier inconvénient, l’intérieur ne recevait de jour que par une vaste porte d’entrée , ou tout au plus par des interstices ménagés dans la frise, ou par des ouvertures dans la tente que l’on déployait sur la partie découverte. Fallait-il plus de lumière encore , on avait recours à des torches et à des lampes; et comme cette clarté n’était pas assez vive pour se répandre bien loin , on la concentrait sur l’objet principal de l’édifice, c’est-à-dire, sur la statue de la divinité qu’on y adorait. Le reste de l’espace intérieur était peu éclairé, et par conséquent il n’est pas à supposer que les Grecs missent à le décorer autant
de soins et de recherche qu’ils en mettaient à l’extérieur.
On doit se rappeler que, dans les Etats de la Grèce, tous les citoyens avaient également droit de participer aux affaires et aux plaisirs de la cité, que tous avaient également droit à une place à l’Agora et au théâtre. Aussi, malgré la petitesse de ces Etats, la multitude qui se pressait dans les lieux publics et qui devait y siéger était-elle infiniment plus nombreuse que celle qui, de nos jours et dans nos grandes capitales, est admise dans des édifices semblables. 11 ne s’agissait plus ici, comme dans les temples, de laisser une moitié des spectateurs au dehors, tandis que l’autre occupait l’intérieur; ces bâtiments ou ces enceintes d’une si immense étendue ne pouvaient donc être couverts , et cela , d’ailleurs , était d’autant moins nécessaire , que plusieurs des spectacles pour lesquels nous préférons la soirée et une lumière artificielle , les représentations dramatiques, par exemple , avaient lieu en Grèce à la clarté du jour et à la face des cieux.
Dans un pays où l’organisation naturelle , les habitudes acquises, la religion, la politique, tout enfin se réunissait pour donner aux arts d’imitation le plus complet développement , et pour permettre à la peinture et à la sculpture de déployer leurs combinaisons les plus magiques, les édifices publics, qu'ils fussent destinés à la religion , aux affaires ou aux plaisirs , temples ou portiques, théâtres ou stades, présentaient une innombrable multitude de tableaux et de statues, même dans les parties les plus exposées à l'air : car, d’une part, la transparence de l’atmosphère faisait pleinement ressortir toute la beauté des œuvres de
l’art ; de l’autre , la douceur de la température leur assurait la plus parfaite conservation.
Examinons, d’un autre côté, l’influence que devait exercer sur l’architecture la constitution purement démocratique des villes grecques. Chaque citoyen étant au niveau de tous les autres, sinon par les richesses, du moins par le rang et les privilèges, si l’un d’eux acquérait quelque prépondérance , s’il se plaçait à la tête de quelque parti , il n’en était que plus scrupuleux à éviter toute ostentation, toute pompe extérieure qui pût éveiller la jalousie ou blesser l’orgueil de ses compatriotes. Delà, des habitations privées simples et sans prétention à côté d’édifices publics vastes et magnifiques. Éviter chez soi tout ce qui pouvait attirer l’attention nationale était pour chaque citoyen un devoir si impérieux, que Démosthènes regardait l’élévation de la demeure de Midias au-dessus des autres maisons d’Éleusis, comme un grief suffisant contre lui. Tandis que les lieux consacrés au culte ou aux affaires déployaient sur toutes leurs façades extérieures les plus pompeuses colonnades , les demeures des particuliers ne présentaient qu’une surface tout unie ; elles étaient, en quelque sorte, des temples retournés, car au lieu de s’environner de colonnes, elles les renfermaient dans l’intérieur de leurs murailles.
Mais cette circonstance même assurait une plus grande magnificence aux édifices de la Cité. Hors d’état de donner l’essor à leur orgueil dans leurs propres habitations , les citoyens cherchaient davantage à le satisfaire dans les constructions publiques qui avaient un but de grandeur ou d’utilité. Moins on devait les confondre avec les premières , plus elles s’en distin-
guaient en effet par ce développement dans toutes leurs parties , par cette splendeur de décoration qui en ontfait l’objet de l’admiration des âges suivants. C’est ainsi qu’à Athènes le temple de Jupiter olympien était orné à l’extérieur de deux rangs de colonnes de marbre penthélique, d’ordre corinthien, par conséquent de la plus grande hauteur proportionnellement à leur diamètre, qui était de plus de six pieds et demi à la base.
L’architecture grecque augmenta progressivement en élégance jusqu’au temps de Périclès et même d’Alexandre; il est probable qu’à cette époque elle resta momentanément stationnaire. Elle parait ne s’être jamais écartée de ce style que l’on peut appeler exclusivement le style grec, dont l’origine est celle de la nation même , et qui conserve pendant toute sa durée une exacte analogie avec les éléments constitutifs de la cabane de bois; parmi les édifices de quelque importance dont le nom ou les ruines sont parvenus jusqu’à nous , il n’est point d’exemple du mélange d’aucune partie qui n’ait appartenu à ce type originel.