‹ Histoire de l'architecture de Th. Hope Texte. 1Chapitre 64 sur 126 · DES CARACTERES DU STYLE OGIVAL · texte numérisé non relu

DES CARACTERES DU STYLE OGIVAL

ET DES QUALITÉS PARTICULIERES QUI CONTRIBUÈRENT A LE FAIRE ADOPTER UNIVERSELLEMENT .

Le style d’architecture que l’on peut appeler plein cintre ou lombard paraissait avoir atteint son apogée dans toute l’étendue de l’église latine ; de sa source première il s’était répandu dans toutes les directions, aussi loin que l’influence même de cette église ; ses formes pouvaient , en quelque sorte , servir à marquer en Europe, en Asie et en Afrique, les domaines et les bornes de l’autorité papale ; sa prédominance universelle semblait, dans la dernière moitié du XIIe siècle, luiavoir assuré une durée illimitée; lorsque, en un instant, nous le voyons abandonné par tous les peuples à la fois, pour un autre style entièrement neuf dans ses principes essentiels comme dans ses ornements accessoires , et différent du lombard , aussi bien que de tous ceux qui l’avaient précédé. Je commencerai par déterminer le but particulier de ce style , tel que le démontrent ses modifications elles-mêmes et les transformations qu’il dut subir pourl’atteindre ; je tracerai ses caractères distinctifs en les prenant à sa naissance, et en les suivant

dans les phases successives de son développement ultérieur, jusqu’au moment de sa suppression définitive. Ensuite, je rechercherai où, quand et comment il apparut d’abord, et quelles altérations partielles et secondaires il éprouva avant d’ctre totalement abandonné. Enfin, j’expliquerai, aussi bien que je le pourrai, les causes de cet abandon.

De tous les membres de la communauté latine , le clergé était celui qui possédait le plus de pouvoir et le plus d’argent ; dans tous les arts de la paix , il exerçait un patronage presque exclusif, et plus il gagnait en force et en richesses , plus il était attentif à augmenter son opulence et son crédit. Il avait soin en conséquence d’élever partout des églises où l’on pût réunir de nombreuses assemblées de fidèles, déployer de longues processions, et célébrer simultanément beaucoup d’offices ou de messes ; il voulait que , par leur forme, leur magnificence, leurs dimensions, ces édifices se distinguassent de toutes les constructions séculières de la cité. Quelquefois aussi certains religieux prétendaient éclipser, par la splendeur de leur architecture, les ordres ou monastères rivaux, et inspirer ainsi aux populations une admiration plus grande et un respect plus profond. Partout où les objets nécessaires à de bonnes et solides constructions étaient rares, il fallait chercher à atteindre le but avec le moins de matériaux possible ; partout où des hivers longs et cruels amenaient des tombées de neiges fréquentes et épaisses, il était indispensable, tout en songeant ù l’étendue et à l’élévation des édifices, d’éviter ce qui pouvait permettre à la neige de séjourner et de s’amonceler. Ajoutez, d’une autre part, que, au moyen âge, les monastères étaient le principal ou plutôt

le seul asile des arts de la paix ; que servir l’église était alors considéré comme le meilleur moyen de servir Dieu ; qu'ainsi les moines des divers couvents se chargeaient eux-mêmes du dessin et de la main d’œuvre des édifices sacrés dont ils avaient besoin, ou trouvaient toujours prêtes à remplir leurs vues des corporations de francsmaçons enrôlées sous les bannières de l’église , et qui prenaient ses intérêts à cœur autant que les ordres religieux eux-mêmes ; il suivait de tout cela, qu’il ne manquait jamais d’architectes et d’ouvriers disposés à déployer toutes leurs facultés physiques et intellectuelles, pour remplir, dans des constructions pieuses, le but exposé plus haut. Eh bien, c’est uniquement et exclusivement pour l’atteindre de la manière la plus complète et la plus efficace, que furent imaginés les caractères du nouveau style dont il est question dans ce chapitre.

Dans les styles précédents, lorsqu’on élevait ces massifs continus de maçonnerie appelés murailles, on se proposait deux choses : premièrement, de renfermer de tout côté un espace donné , et ensuite de soutenir le toit qui devait protéger cet espace contre l’injure des éléments. Les murailles avaient donc à la fois beaucoup d’épaisseur et beaucoup d’étendue, et par là même, elles exigeaient une grande quantité de matériaux. Voulait-on, sans rien ôter à la solidité des appuis de l’édifice, obtenir, à l’intérieur, plus d’aisance et de dégagement? On élevait des piliers séparés par des entre-colonnements ; mais leur destination était uniquement de partager avec le mur continu, toujours indispensable pour la clôture, la tâche de supporter le toit. Seulement, on ne se contentait plus alors d’étendre en droite ligne d’un pilier à l’autre, comme on l’a-

vait fait dans l’architecture grecque, des poutres horizontales d’une seule pièce servant à lier les appuis verticaux placés au-dessous d’elles, et offrant en même temps aux parties supérieures un plancher transversal ; mais, souvent dans le style romain et toujours dans le byzantin et le lombard, on jetait des arcs d’une colonne à l’autre, et par là on obtenait plus de hauteur et plus d’étendue ; le toit était d’une part plus vaste et plus léger qu’il ne pouvait l’être avec des assises de pierre , et de l'autre, moins exposé au feu et à la dégradation que les solives de bois. Les arcs avaient généralement la forme demi-circulaire, ils présentaient par là moins de hauteur et plus d’étendue que s’ils eussent été terminés par des angles aigus; mais aussi leur poids et leur pression étaient plus fortes en ligne droite et perpendiculaire que dans la direction oblique et extérieure; les murs et les piliers solidement construits sur lesquels ils s’appuyaient directement offraient tout le support et la résistance voulues, sans exiger ces corps additionnels, ces arcs-butants qui s’écartent de la ligne de pression verticale et qui donnent un contre-poids oblique. D’autre part , il est vrai , les murailles , servant à la fois de soutien et de clôture , ne pouvaient recevoir la lumière que par des ouvertures comparativement peu considérables, et les arcs, toujours ronds et vastes, n’étaient couverts que par des toits médiocrement élevés et formant des angles beaucoup plus obtus.

Dans le nouveau style, au contraire, les architectes conçurent l’idée de rendre les supports intérieurs et essentiels d’un édifice tout en pierre exactement semblables à ceux d’une construction en bois de charpente, dans laquelle les diverses parties qui lient et soutien-

nent l’ensemble nesont qu'une subdivision de la masse solide exigée pour la clôture et le toit , et ils ne comblèrent les vides intermédiaires que par de véritable blocaille, ou par des lattes et du plâtre.

Ils imitèrent la nature dans l’économie des animaux vertébrés, où tout ce qui est nécessaire à la charpente générale du corps , les os , les côtes et l’épine dorsale , l’orme de longues lignes étroites , séparées l’une de l’autre, et dont les intervalles sont remplis par une chair élastique et des téguments déliés ; eux aussi ne voulurent , pour soutenir les parties supérieures d’un édifice, aucun mur solide et continu, ils se contentèrent de piliers isolés, placés à distance l’un de l’autre, laissant de tout côté entre eux et autour d’eux un espace et un passage libres; mais, par cela même qu’ils avaient à supporter, non plus de longues poutres horizontales, mais des arcs et des voûtes, ils devaient présenter dans leur position relative, une plus grande complication, et par conséquent donner aux interstices de ces voûtes et de ces arcs des formes infiniment plus variées.

Les parties supérieures n’ayant plus pour appui des murs et des architraves prolongés dans une direction horizontale, les arcs, jetés d’un pilier à l’autre pour supporter le toit, ne pouvaient plus admettre la forme cylindrique qui exige cet appui continu ; la voûte d’arête même ne pouvait avoir dans toute sa longueur une épaisseur et un poids égal ; car elle eût alors pesé trop lourdement sur ces piliers isolés.

Dans la voûte, qui dès ce moment fut toujours voûte d’arête , les parties des arcs qui en coupaient d’autres à angles droits , et celles des nervures intermédiaires qui devaient tomber immédiatement sur les piliers, fu-

rent seules chargées de supporter directement la charpente du toit , seules elles reçurent la force et l’épaisseur nécessaires à cette destination ; au lieu d'un corps de maçonnerie incliné, on n’eut plus que des nervures et des étais étroits , séparés l’un de l’autre , et laissant entre eux , de même que les piliers , de larges espaces vides. Les architectes avaient soin seulement de lier le sommet de chacun des arcs à celui des autres, au moyen de plates-bandes ou chaînes transversales en pierre de taille; c’était une sorte d’épine dorsale de l’édifice, dont les arcs formaient les côtes. Afin même de pouvoir combiner dans ces étais séparés et ainsi multipliés une plus grande force avec une moindre largeur, ils changèrent les surfaces minces et larges des constructions lombardes, en lignes épaisses, mais étroites, arrondies en dessous.

On formait ainsi pour les côtés et le plafond de l’édifice une sorte de squelette composé d’ossements longs et minces, mais solides et bien liés, laissant entre eux de vastes intervalles dans le haut et sur les côtés. Toutes les fois qu’il fallait une clôture latérale pour empêcher de pénétrer ou de regarder dans l’intérieur, on élevait, sans doute, des murailles, mais elles n’avaient plus alors k supporter seules les arcs, ou le toit, ou toute autre partie; au contraire, elles étaient elles-mêmes étançonnées par des piliers autour desquels elles circulaient; elles devinrent en un mot de pures cloisons. Quand, d’un autre côté, on avait besoin de s’opposer à l’injure des éléments par la clôture des parties supérieures, on jetait en travers de simples téguments en quelque sorte, qui n’ayant rien à supporter et étant soutenus eux-mêmes par les nervures, se eomposaientdesma-

tériaux les plus légers et des substances les plus minces.

Ce ne fut pas tout. On ne conserva pas longtemps aux arcs et aux nervures la forme demi-circulaire que l’on avait maintenue d’abord. On ne se contenta pas d’avoir gagné de l’espace en ligne horizontale par la substitution des piliers aux murailles, on désira gagner davantage en élévation ; on proscrivit ces surfaces qui se déploient parallèlement au sol, qui ne permettent pas au toit de s’élancer , et où la neige s’amoncelle en liberté, on demanda aux toits une hauteur et en même temps une légèreté extrême; non-seulement les piliers perpendiculaires furent très-élancés , mais les arcs et les nervures, au lieu de rester demi-circulaires, devinrent pointues. Les arcs plein cintre du style lombard pesaient presque tout entiers en ligne droite sur des murs d’une épaisseur considérable, aussi quand on employait des arcs-butants , ils paraissaient de simples ornements destinés à rompre le nu des murailles, plutôt que des étançons nécessaires ou utiles; il n’en fut pas de même des arcs et des nervures du nouveau style ; ils pesaient sans doute moins lourdement en ligne droite sur les piliers perpendiculaires qui les supportaient immédiatement , mais leur pression oblique était beaucoup plus grande, et tendait toujours à déjeter ces appuis; il fallait donc, pour la combattre, une autre pression oblique en sens contraire, il la fallait d’autant plus forte que le sommet des arcs était plus élevé, aussi les points de la surface du sol d’où partait cette contrepression , devaient être plus éloignés et plus en dehors. De là vinrent ces corps de maçonnerie, s’élevant obliquement contre les piliers perpendiculaires , et qu’on appela arcs-butants.

II arrivait quelquefois, en raison de l’excessive élévation de l’are , que le point extrême d’où partait la contre-pression était singulièrement éloigné de la base des piliers qui supportaient le poids vertical ; si l’espace intermédiaire entre ces deux points eût été rempli par un corps de maçonnerie solide , cette construction, en ajoutant à peine à la solidité de l’édifice, eût produit une dépense de matériaux tout à fait inutile et donné au bâtiment une apparence lourde et grossière. Pour éviter ces inconvénients , on détacha les arcs-butants des supports perpendiculaires, à partir du point de jonction des arcs et des piliers , et on les jeta en dehors jusqu’au point éloigné du sol où ils devaient aboutir et poser; ils prirent la forme d’une moitié d’ogive et devinrent ce que l’on appelait des contreforts détachés ou éperons volants.

L’arcade centrale plus élevée , qui couronnait le milieu de l’édifice et servait à supporter le toit central , était la seule dont on pût dire qu’elle formait la moitié supérieure d'un arc complet ; de cette arcade partaient les moitiés inférieures qui, se détachant, sur chaque coté, à l’extérieur des piliers, et traversant tous les murs ou clôtures continues qu’elles rencontraient, descendaient, comme par une chaîne ininterrompue, jusqu’à la surface du sol. L’architecte, pour mettre à profit l’espace que lui présentaient ainsi les parties basses de l’edifice et l’intérieur même des arcs-butants , introduisait, autour du corps principal du bâtiment, dcsailcs ou des chapelles moins élevées qui avaient à leur tour des toits et des arcades. Il faisait plus : quand l’élévation de la voûte centrale était telle que les arcs-butants lui offrissent entre eux et les piliers une hauteur et une lar-

geur suffisante, il en partageait la hauteur par une ligne également éloignée du point où ils se détachaient des piliers et de celui où ils touchaient le sol; la poussée totale se trouvait alors répartie d’une part sur un second rang de piliers , de l’autre sur le point extrême du contre-fort, de manière à permettre l’établissement d’un second rang d’ailes autour du premier , entre ces piliers additionnels et les chapelles.

Ces arcs-butants ayant été d’abord peu élevés , liés au corps de l’édifice , et considérés uniquement comme des moyens d’ajouter à la solidité , leur partie supérieure était cachée sous les toits des ailes. Mais, plus tard, lorsque leur étendue ne permit plus de les dissimuler ainsi, non-seulement on les laissa percer au dehors, mais leur hardiesse en fit un objet d’orgueil, on les déploya avec ostentation, on les décora avec somptuosité. Et comme on avait calculé que toute masse verticale, pesant sur la partie de l’arc supérieure au point où il se réunit au pilier , pourrait contre-balancer la tendance produite sur le dernier parla pression excentrique du premier , on superposa aux arcs-butants des masses additionnelles de forme pyramidale, qu'on a depuis appelées pinacles ; elles marquaient extérieurement les divers rangs de piliers intérieurs et les piliers de chaque rang.

Ainsi disparut la coupole , le plus noble rejeton de l’arc , le plus glorieux perfectionnement qui ait eu lieu dans l’architecture depuis l’anéantissement du style grec ; celui qui seul avait contre-balancé toutes les dégradations de détail que ce style avait éprouvées; celui auquel les Byzantins attachaient un si haut prix qu’ils donnèrent aux quatre bras de la croix une longueur

égale et une largeur considérable , dans le seul but d’offrir une base suffisante au développement de son diamètre, et de le montrer dans toute sa hauteur ; celui que les Lombards conservèrent dans leurs églises d’Italie à l’extrémité des longues nefs de leurs croix latines, en lui donnant la forme octogone, plus facile, mais moins élégante , et en le couvrant d’un toit surbaissé ; celui qui , dans l’architecture mahométane , barbare sous tant d'autres rapports, couronne si majestueusement les mosquées actuelles de Constantinople, et ajoute à l’aspect général de la ville un caractère d’élégance que ne présente aucun édifice de la chrétienté; celui enfin qui complète les superbes monuments mogols de l’Inde. Mais la coupole devait disparaître dans l’architecture ogivale. Dans un système calculé tout entier pour éviter de présenter à la neige une vaste surface horizontale, l’étendue de son diamètre était contre elle une insurmontable objection. Et puis, audessus de ces ailes et de ces travées qui se croisaient , et dont tout l’ensemble était combiné pour parvenir à une hauteur tout à fait disproportionnée à la largeur , elle ne pouvait plus avoir le grandiose suffisant , ni paraître autre chose qu’une inutile superfétation. On voulut donc compenser par l’élévation le défaut de développement horizontal ; au lieu d’une coupole généralement plus large que la nef, on posa sur les quatre piliers qui terminaient les parois des travées, un clocher quarré dont la circonférence diminuait à mesure qu’il atteignait une hauteur correspondante à celle de la nef.

Nous avons vu que, dans les premiers temps du christianisme, le beffroi, considéré comme un édifice

tout à fait distinct, était placé à une certaine distance de l’église; les campaniles du style lombard, solides, carrés, tout d’une venue, couverts seulement d’un toit plat, restèrent ainsi isolés lorsque les localités le permettaient. Dans les églises lombardes situées au nord des Alpes, le beffroi fut attaché à l’église pour donner aux sonneurs un abri contre les intempéries du climat ; et pour garantir le beffroi lui-même des injures de l'air, on le couvrit d‘un toit haut et pointu. Mais comme on voulait en même temps conserver à l’église toute sa symétrie , on le plaça au centre de la croix ou au milieu du portail. Dans le premier cas , il couronnait l’entrée du chœur, dans le second, celle de la nef. Enfin , quand on voulait unir la richesse à la symétrie , on érigeait deux clochers aux angles antérieurs , et quelquefois même deux autres aux angles postérieurs.

Cet arrangement général fut toujours conservé dans les édifices du style ogival ; dans la belle église de Freyberg, un superbe clocher s’élève seul au milieu du portail ; à Rheims et à Paris il y en a deux, un de chaque côté ; et à Lyon, chacun des quatre coins de la cathédrale a le sien.

Une fois que la mode eut exigé que tous les détails architectoniques fussent aussi élevés et aussi effilés que possible, ce système fut suivi dans les clochers, d’abord dans un but d’utilité, puis pour les mettre en harmonie avec les autres parties de l’église. Les villes rivalisèrent sous ce rapport, et par un contraste qui paraît étrange au premier coup d’œil , ce fut dans les pays plats que l’on donna aux clochers une élévation prodigieuse , probablement pour que les édifices pussent y être

aperçus de plus loin. Ceux d’Utrecht, d’Anvers, de Malines , de Bruxelles , ceux de Cologne et de Strasbourg sur les bords du Rhin, sont les plus hauts qui existent. Le clocher de Strasbourg, si admirablement travaillé, a 574 pieds d’élévation.

Le campanile carré, à toit plat , de l’Italie produisit dans des climats plus septentrionaux le clocher souvent octogone de l’Allemagne, à toit pyramidal, et à celui-ci succéda la flèche plus effilée encore. Dans la plupart des pays cependant , la flèche ne fut qu'une construction en bois ou en pierre ajoutée à la tour , mais sans avoir avec elle une connexion intime et nécessaire, et sans présenter d’arcs ni de voûtes ; on pouvait la placer ou la supprimera volonté; plusieurs clochers en Angleterre et en France en sont totalement dépourvus. Mais dans les dernières églises d’Allemagne, dans celles d’Ulm, de Francfort et de Vienne, l’architecte sembleavoireu le sommet en vue dèsles premières fondations, et avoir combiné et exécuté son plan de manière à faire partir de la base même une série continue d’arcades, qui s’élancent l’une de l’autre en se rétrécissant et en se pyramidisant toujours jusqu’au faite.

Dans le style ogival, la prodigieuse hauteur des nefs ne permettait pas à la lumière de tomber directement dans les profondeurs de l’espace quelles recouvraient ; il fallait donc introduire le plus de jour possible , et comme les murailles étaient de simples cloisons plutôt que des supports, l’étendue des vides ne pouvait nuire d’une manière sensible à la solidité ; aussi les intervalles entre les piliers étaient remplis par des fenêtres. D’abord on en groupa plusieurs ensemble ; bientôt , pour donner plus de jour, et pour montrer en même

temps la hardiesse et la légèreté de la construction , dont les piliers étaient les seuls appuis , les fenêtres touchèrent par leurs extrémités les piliers et les arcs entre lesquels on les plaçait, et on eut soin de les couper par des châssis en pierre et d’autres subdivisions qui donnaient aux encadrements des vitraux la solidité nécessaire.

Les fenêtres, à leur tour, devaient, de toute manière, s’accorder et s’harmoniser avec les voûtes et les arcs. Ceux-ci n’étant que des ogives très-élevées, les fenêtres eurent la même hauteur et la même forme. Ainsi l’ogive, qui n’avait été jusqu’alors qu’une variété accidentelle et secondaire du plein cintre, l’ogive, que l’on ne pouvait considérer comme le fondement , ni même comme la conséquence d’un système original répandu dans tout l’ensemble des constructions, devint partout et exclusivement, non pas, il est vrai, la cause, mais le résultat du nouveau style d’architecture.

Ces saillies horizontales des entablements et des corniches, si hardies dans le pur style grec, et qui produisaient un si riche développement de grandes lignes droites et des masses si vigoureuses d’ombres transversales , avaient déjà disparu en grande partie dans les édifices circulaires des Lombards; mais, dans le nouveau style ogival , les faces , les moulures et les autres rares détails qui pouvaient conserver encore la ligne horizontale, s’effacèrent bien davantage. On amincit, on inclina autant que possible vers le sol toutes les saillies extérieures et intérieures ; par la suppression des premières , on n’offrait à la neige aucun endroit où elle pût séjourner; par celle des autres, on évitait tout poids, toute pression inutile. Enfin, dans les édi-

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fices où le système fut complètement poursuivi dans toutes ses conséquences, les parties inférieures étant calculées pour donner au toit une extrême élévation , celui-ci fut aussi effilé, aussi élancé que les membres architectoniques qui le supportaient.

L’habitude de voir certaines formes finit par les faire aimer; ce qu’exige d’abord la nécessité , le goût le maintient, lors même que cette nécessité n'existe plus; enfin, l’on demande, pour être conséquent, que tous les ornements additionnels s’harmonisent avec les grands traits du dessin et le caractère de l’ensemble. Ici , toutes les formes fondamentales étant sveltes, tenues, effilées, les piliers longs et élancés, les interstices hauts et étroits , les arcs pointus multipliés latéralement , ou superposés en chaînes infinies et se coupant l’un l’autre dans toutes les directions, tout cela fut imité et répété dans les plus petites subdivisions des moindres ornements, jusqu’à ce qu’enfin les édifices religieux avec leurs pinacles, leurs flèches, leurs aiguilles, leurs cannelures, présentassent l’apparence d’un réseau ou d’une dentelle.

Dans la retraite des couvents, tout ce qui tient aux combinaisons mathématiques et mécaniques peut être en progrès, tandis que l’art, et surtout celui qui imite et reproduit les créations de la nature, éprouve un mouvement contraire et rétrograde. C’est ce qui arriva en architecture. Non-seulement on vit disparaître les élégantes arabesques et les rinceaux que le style lombard avait conservés de l’antique, et qui s’accordaient mal avec les maigres et anguleuses dentelures du nouveau style ; mais même, lorsque la fondation ou l’histoire des édifices réclamait, dans quelques parties du

portail, certaines figures humaines dessinées sur une grande échelle, pour pouvoir resserrer ces figures dans les niches étroites ménagées entre les piliers et les fenêtres, on les faisait si maigres et si effilées , qu’elles semblaient des squelettes ou des fantômes, témoin les statues placées dans les portails des cathédrales de Rheims, de Paris et de Chartres. Enfin, la forme générale de toutes les parties ne permit plus de donner à ce style d’architecture aucun nom qui lui convint mieux, et qui présentât une idée plus complète de son caractère général , que celui d’ogival. Cependant il subit avec le temps l’influence commune à toutes les choses humaines , qui , après avoir laborieusement atteint la perfection où elles tendent, déclinent ensuite, et retombent en sens inverse. Après avoir produit des arcs aussi aigus que possible, cc style, comme s’il était affaibli et vaincu par l’âge , revint aux arcs bombés , surbaissés, jusqu’à ce qu’il finît par disparaître entièrement.

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