‹ Histoire de l'architecture de Th. Hope Texte. 1Chapitre 65 sur 126 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

OU ET PAR QUI FUT INVENTE l’aRC OGIVAL, QUESTION INSOLUBLE ET PEU IMPORTANTE d’ A II. LEU RS POUR L’ECLAIRCISSEMENT DU SUJET EN GENERAL.

Le style ogival excita dès son origine un enthousiasme si universel, que, aussitôt qu’il parut, il n’y eut plus un édifice élevé dans les domaines de l’église latine qui n’en présentât tous les caractères, et que l’on modifiât même d'après lui, autant que possible, les anciennes constructions commencées dans le système lombard ou plein cintre. Mais longtemps après sa décadence, et à une époque où non-seulement il n’existait plus, mais où les traditions même concernant son origine s’étaient effacées, plusieurs personnes commencèrent à se demander en quel lieu, en quel temps, une si grande révolution s’était effectuée, quelles avaient été les causes, les fondements, les éléments, les créateurs de l’universalité du style ogival dans l’architecture religieuse.

Parmi ces investigateurs, plusieurs jetant un coup d’œil superficiel sur les traits qui le distinguent éminemment , frappés seulement de la singularité de ses dehors, et oubliant le principe intime qui en était la première cause, semblent avoir dirigé toutes leurs re-

cherches sur un seul point, sur l’arc ogival ; ils isolèrent cet arc, en quelque sorte, ils le détachèrent de la chaîne qui le liait avec tous les autres traits non moins essentiels, non moins complètement étrangers aux systèmes précédents.

Mais cette simple question : qui inventa l’ogive ? prise ainsi séparément et sans rapport avec les autres modifications du style ogival, n’offre pas plus d’intérêt que n’en offriraient des discussions sur l’inventeur de l’arc surbaissé , elliptique , rampant , de l’arc en fer à cheval, en lancette, en trèfle, ou de toute autre forme également adoptée avec le temps dans le style ogival. Après l’introduction et la mise en pratique du principe abstrait et général de l’arc , la modification ogivale a pu naître de l’examen des membres détachés du plein cintre, sans aucun effort remarquable de génie inventif; il a pu s’appliquer en divers lieux, d’après des circonstances tout à fait locales ; l’opportunité , le caprice, le hasard même en auront décidé, sans communication entre les différents auteurs, et en leur laissant à tous un égal mérite d’invention. C’est ce qui semble en effet être arrivé , puisque , dans certaines églises plein cintre, nous trouvons quelques arcs qui sont ogivaux au lieu d’être surbaissés. Témoin, St. -Germain des Prés à Paris ; la nef et le chœur étaient terminés avant la mort de l’abbé Morand , le fondateur, décédé en 1014. Le chœur, dont on avait besoin d’abord, fut sans doute achevé le premier, comme dans les autres églises; cependant l’extrémité circulaire du côté de l’est se compose de cinq arcades ogivales fort étroites. La crypte de St. -Denis que plusieurs personnes font remonter au temps de Charle-

magne, et qui, de toute façon, précéda la période de l’architecture ogivale régulière, contient des arcs comprimés dans le sens de leur largeur et dont le sommet est ogive.

Mais eût-on résolu la question de l'invention de l’arc ogive, nous n’en serions pas moins incertains sur l’origine du véritable style ogival ; en effet, ses caractères fondamentaux sont indépendants de cet arc ; il n’en fut point la cause, mais la conséquence , puisque, comme nous l’avons démontré, dans plusieurs pays et à plusieurs époques antérieures à la création du style ogival, dans les édifices lombards, byzantins, romains même, l’arc ogive s’était déjà présenté comme un trait isolé, et si bien mêlé et confondu avec les formes plein cintre dont il était environné, qu’il n’y a aucun motif pour ne point le considérer comme leur contemporain. Cependant, durant tout cet espace de temps, nous ne pouvons découvrir la moindre échappée vers les caractères réellement essentiels du style ogival , l’arc ogive lui-même n’y peut être regardé que comme un pur accident, comme un expédient rarement employé, et plus rarement encore placé dans tout son jour; presque toujours, au contraire, on le cache dans l’ombre, on le relègue dans les recoins les plus obscurs. En voici les preuves : En Angleterre , dans les ruines de l’abbaye de Malmesbury , entièrement bâtie d’après les principes lombards , entre les colonnes circulaires de la nef et les arcs plein cintre du triforium, on trouve des arcades ogivales, posant sur les unes et supportant les autres. En France, nous avons déjà cité l’église de St. -Germain des Prés, à Paris, qui date de l’an 1014, et la cathédrale de St. -Denis. L’église abbatiale de

Cluny, près de Mâcon , rebâtie en 1093, et consacrée en 1134, appartient sous tous les rapports au style lombard ; cependant , les ailes , formées de colonnes circulaires imitées de l’ordre corinthien, sont séparées delà nef par des arcs ogives. Voyez en Italie : à Venise, les parties basses de St. -Marc, commencé en 976 et achevé en 1071, ont des arcs ogives entremêlés avec les plein cintre; à Pise , le Dôme commencé et fini de 1016 à 1092, et complètement lombard d’ailleurs, présente des arcs ogives dans ses ailes extérieures; à Ancône, St.-Cyriaque, bâti vers la fin du X' siècle ou au commencement du XIe tout à fait dans le style grec, a un porche en saillie, où , par une étrange disposition, le plus petit de ses nombreux arcs concentriques, celui qui est absolument dans lïntérieur , est ogival , tandis que ceux qui l’entourent s’écartent de plus en plus de cette forme, à mesure qu’ils s’éloignent du centre, jusqu’au dernier qui enveloppe le tout et qui forme un demi-cercle parfait. Les quatre grandes arcades qui supportent la coupole centrale tournent de même à l’ogive, tandis que les autres arcs de la nef sont plein cintre. Dans les Etats du pape, au monastère de Subiaco, réparé en 847, se trouve la chapelle de Ste.-Scolastique, dont les arcs ogives sont, selon d’Agincourt, contemporains de la construction lombarde primitive. En Sicile, près de Palerme, nous rencontrons le palais de Ziza, bâti par les Emirs sarrasins, entre le neuvième siècle et le onzième ; la plupart des arcs sont ogivaux. A Jérusalem , dans la chapelle qui contient les tombeaux de Godefroi de Bouillon et de Baudouin son successeur, les nervures transversales sont ogives ; il en est de même de la vaste arcade qui forme l’entrée

de la chapelle souterraine bâtie au-dessus de la tombe de la Ste. -Vierge. Au Caire, dans la salle de Youssouf ou de Saladin, les arcs qui s'appuient sur des piliers de granit sont semblables. A Bourgas, l’ancienne Pyrgos, l’aqueduc attribué à Justinien II présente deux rangs de vastes arcades ogivales qui alternent avec trois autres de petits arcs plein cintre. Il est bien difficile de ne point les regarder comme indigènes, à moins qu’on ne suppose que les Grecs aient oublié leur fierté au point de s’abaisser à copier l’architecture des barbares hérétiques du Nord. Dans toutes les cités mahométanes en Europe , en Asie et en Afrique , on rencontre une foule de fragments pareils, qui datent de leur première fondation. Et même parmi les ruines de Rome païenne, les coupoles polygones et les voûtes d’arête des temples et des bains offrent, dans le fait, ce trait architectonique. Je ne parle pas des mosaïques byzantines des temps les plus reculés, qui prouvent, par les arc sogives qu’elles représentent , qu’il en avait réellement existé ; ni des diptyques des premières périodes du moyen âge, conservés parmi les antiquités chrétiennes du Musée du Vatican, et qui montrent l’arc ogival et l’arc en fer de lance , ni du thuribulum ou encensoir d'argent de la même collection, qui parait être du huitième ou du neuvième siècle , et qui contient l’arc en trèfle et l’arc en fer à cheval.

En résumé , la question de l’origine de l’arc ogive est difficile à résoudre et en même temps sans importance, soit qu’on le considère dans les temps anciens , où, quoique répandu partout, il était cependant sans rapport avec ce qui l’entourait, et évidemment peu estimé, où ce n’était qu’un expédient admissible, il est

vrai , dans des occasions insignifiantes, mais proscrit toutes les fois qu’il y avait assez de place pour les autres; soit qu’on s’arrête aux époques plus modernes, où les propriétés particulières au style ogival le firent regarder comme une forme préférable à toute autre.

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