‹ Histoire de l'architecture de Th. Hope Texte. 1Chapitre 66 sur 126 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

EXAMEN DE DIVERSES CONJECTURES SUR LE PASSAGE DU STYLE PLEIN CINTRE AU STYLE OGIVAL ET SUR l'oRIGINE DE CE DERNIER.

Quelques personnes n’ont point borné leurs recherches à l’arc seul , elles ont embrassé dans leurs investigations les differents caractères essentiels du style ogival , elles en ont observé la liaison mutuelle , elles ont voulu connaître la cause déterminante qui a pu , dans tous les pays soumis à l’église latine, réunir au même instant tous ces traits épars, dont quelques-uns existaient déjà et se rencontraient accidentellement, les combiner en un seul système d’architecture, en former enfin un style tout neuf dans ses éléments fondamentaux, et distinct de tous ceux qui l'avaient précédé par l’uniformité de ses ornements, même les plus arbitraires et les plus superficiels. Cette question, par sa nature et les objets qu’elle embrasse, offre un bien plus grand intérêt , et la période mieux définie de la révolution dont elle cherche la cause , en rend la solution plus facile.

Cependant , avant d’entreprendre de l’éclaircir moi-même, j'exposerai rapidement les diverses opinions émises sur ce sujet qui me semblent les plus frap-

pantes, les plus singulières, et j'y ajouterai les motifs qui me portent à les rejeter.

Le savant Warburton, et d’autres après lui, ont trouvé l’origine du style ogival dans les voûtes naturelles formées par les arbres séculaires des forêts du nord ; ils étaient frappés de la ressemblance qui existe entre une avenue d’arbres et une vaste cathédrale du XIVe ou du XVe siècle, ce chef-d’œuvre du style ogival , avec sa nef et ses ailes , ses lignes parallèles de piliers noueux et en faisceaux, dont les branches puissantes se ramifient et se projettent de toutes parts , dont les nervures se croisent et s’entrelacent avec celles qui partent des piliers voisins, pour former une série d’arcades qui laissent pénétrer le jour par d’innombrables découpures, et se terminent en dais merveilleux, imitant tout le luxe de végétation des feuilles, des fleurs et des boutons; ce spectacle leur représentait ces troncs majestueux qui s’élèvent dans les bois à distance égale, et dont les branches se réunissent en berceaux épais. Mais ils ignoraient les phases successives par lesquelles passa le style ogival, en partant du système lombard, pour arriver par degrés jusqu’à ses derniers raffinements, qui diffèrent complètement de ce système.

Le nom de gothique , le seul que l’on donne à ce style en Angleterre , et le berceau tout septentrional que cette dénomination semble lui assigner, ont égaré encore davantage quelques autres écrivains. Ils se sont rappelé que les plus anciens prêtres du Nord, les druides , accomplissaient leurs rites sacrés dans les bois, et n’avaient pour temples et pour sanctuaires que les chênes des forêts ; ils se sont imaginé qu’après la converison des peuples goths au christianisme, un vieil

attachement aux habitudes de l’idolâtrie , un besoin de rappeler les cérémonies païennes au milieu du culte chrétien, je ne sais quel désir de donner à leurs églises si laborieusement construites la forme des temples naturels de leurs ancêtres, avaient déterminé l’adoption du style ogival ; ils ont trouvé dans les développements spontanés d’une nature féconde la source des détails infinis de cette architecture; ils n’ont vu, dans le monastère d’York, dans la cathédrale de Rheiins , dans les Dômes de Strasbourg et de Milan, dans toutes ces merveilleuses productions de l’art, que des facsimilé un peu embellis des vieilles forêts où les druides brûlaient leurs victimes humaines dans des mannes d’osier.

Un auteur beaucoup plus moderne, sans prendre son point de départ dans des temps si reculés, a donné au style ogival une origine qui a quelque rapport avec l’opinion précédente. 11 ne considère pas la cathédrale gothique, avec ses faisceaux de pilastres, les intersections de ses courbes, ses roses et ses découpures, comme une imitation des arbres encore enracinés dans le sol, et vivants de toute leur vie végétative, mais il la regarde comme une copie des constructions primitives formées de troncs, de branches et de rejetons coupés d’abord dans les forêts, puis replantés, entrelacés l’un à l’autre, et, par l’effet de la sève qu’iis ont conservée ou qu’ils tirent des éléments environnants, produisant desjetsetdes feuilles nouvelles. Mais, quelque supposition de ce genre que l’on mette en avant, si l’on veut l’appuyer sur un fondement probable, il faut observer que la ressemblance entre ce qu’on donne pour le modèle et ce qu’on appelle l'imitation, doit augmenter à.

mesure que l’on étudie celle-ci en remontant de ses derniers développements à son origine , ou du moins qu’une chaîne continue doit lier entre eux ces deux points extrêmes; or, ici, il arrive positivement le contraire.

S’il est une modification du style ogival dont on puisse dire qu’elle présente une ressemblance marquée avec une vieille forêt aux troncs noueux, aux branches multipliées, au feuillage luxuriant, c’est précisément et exclusivement aux derniers et aux plus modernes développements de ce style que s’appliquera la comparaison; or, cette phase extrême de l’ogive eut lieu plus de mille ans après que le dernier des druides eût cessé d’habiter ses forêts; elle fut la conséquence du premier système ogival aussi bien que du système plein cintre qui l’avait précédé ; et ses rapports avec ces deux systèmes sont tellement évidents qu’ils défendent la supposition de toute autre origine médiate ou immédiate. A mesure que nous remontons de ce dernier développement aux modifications antérieures du style ogival, et enfin au style lombard et au romain auxquels se rattachent plus ou moins toutes les formes aiguës, nous voyons que ces deux styles ont régné universellement pendant plusieurs siècles, que leur période d’existence remplit l’espace de temps qui s’écoula entre l’extinction des rites du paganisme et les premiers essais ogivaux, et élève par conséquent entre les uns et les autres une barrière insurmontable. Nous voyons que la ressemblance entre les constructions et le type végétal qu’on leur suppose diminue à mesure qu’on recule, si bien qu’arrivés au moment où elle devrait être la plus palpable, c’est-à-dire aux véritables

ruines des druides eux-mêmes, elle disparait complètement. Qu’on examine en effet les vastes et grossiers blocs de pierre découverts en Bretagne et près de Salisbury, et la généalogie druidique du style ogival ne paraîtra plus qu’une plaisanterie. Ainsi donc l’idée de Warburton, plus digne de l’imaginative d’un journaliste que de la gravité d’un théologien et d’un critique, doit être rejetée par tout le monde, aussi bien qu’elle le fut en définitive par l’auteur lui-même ; et comme nos objections contre les arbres vivants et la végétation primitive de l’évêque anglais s'appliquent également aux arbres morts et aux troncs coupés du baronnet écossais, laissons-les s’escrimer tranquillement entre eux, et poursuivons notre examen.

Quelques personnes, également égarées par le nom donné au style ogival, n’en ont point, il est vrai, rapporté l’origine aux forêts celtiques, mais bien aux édifices de pierre des nations gothiques du Nord. Elles n’ont point cherché leurs prototypes parmi les vieilles ruines d’Angleterre et de France, mais parmi celles des pays riverains de la Baltique. Cependant le nom de gothique, consacré d’abord à cette espèce de constructions, n’a aucun rapport avec son origine et ne prouve rien à cet égard. Ce mot fut primitivement employé en Italie, à l’époque de la renaissance, et dans un temps où tout ce qui avait paru entre le style antique et le besoin d’imitation qui y ramenait , était considéré comme barbare, quelle qu’eût été d’ailleurs l'opinion des contemporains de ces œuvres ; dès lors le nom de gothique, synonyme de barbare, fut appliqué à toute l’architecture du moyen âge, au plein cintre, comme ù l’ogive ; les Italiens avaient donné l'exemple,

et les nations qui se réglèrent sur leur goût, les imitèrent dans leur langage. Quant aux autres preuves résultant non plus de l'étymologie, mais des faits, elles sont encore plus décisives contre l’origine gothique du style qui reçut ce nom. Dans les pays qui furent le berceau des Goths, en Suède et autour de la Baltique, où ils conservèrent le plus longtemps leurs mœurs primitives, loin de trouver aucun édifice gothique, nous ne découvrons aucune espèce de style déterminé. Nous savons que la première église, bâtie en 1 1 18 par St. Éric , à Upsal , sur les ruines du fameux temple d’Odin, était construite, more romano, avec des arcs plein cintre, comme on le voit encore dans ses ruines ; et que ce ne fut qu’en 1278 qu’un Français , nommé Bonneuil, dessina la cathédrale actuelle en style ogival , à peu près sur le modèle de Notre-Dame de Paris.

Le seul roi goth qui semble avoir eu quelque goût pour l'architecture, Théodoric, exprime, dans sa lettre ù son ministre Cassiodore, la plus vive admiration pour le style de son temps et son intention de le maintenir. Ce fut en Italie que les Goths commencèrent à acquérir un certain degré de civilisation ; or, dans le premier et le seul monument de quelque importance que l’on puisse réellement appeler gothique, dans la chapelle funéraire élevée à Ravenne par la reine Araalasonte à son père Théodoric, loin de trouver rien qui ressemble aux découpures sans nombre et à la légèreté du style ogival, nous ne voyons qu’une lourdeur massive dans sa forme cylindrique, dans les étroites ouvertures de ses fenêtres en meurtrières, et surtout dans le poids, le dessin et le mode de construction de

sa coupole faite d’une seule pierre de 34 pieds de diamètre et de 3 pieds et demi d’épaisseur, sans parler des assises gigantesques formées du même bloc, et qui servent à la maintenir en place; si bien que tout cela ressemble plutôt à un ouvrage cyclopéen ou égyptien qu’à rien de ce que l’on peut appeler gothique.

Quand on cessa de chercher l’origine du style ogival dans les régions les plus reculées du Nord, il arriva que par une réaction soudaine on se reporta d’un seul bond dans les pays méridionaux les plus opposés.

Assurément, il est impossible de nier la conformité frappante, et l’on pourrait même dire l’air de famille, qui existe entre certaines constructions chrétiennes et quelques mosquées ou palais sarrasins, avec leurs pilastres évidés, leurs arcs taillés en ogive, en segment de cercle ou en fer à cheval, leurs voûtes curieusement découpées, leur longues arcades et leur distribution générale en forme de croix. Mais on ne peut disconvenir, d’autre part, que ce rapprochement pourrait bien procéder aussi d’une sorte de parenté entre ces divers édifices, et de leur dérivation d’une source commune. Quoi qu’il en soit, plusieurs auteurs se prévalurent de cette ressemblance et de la coïncidence entre l’époque, où le style ogival domina généralement, et celle où les croisades établirent entre les sarrasins et les chrétiens du nord un contact fréquent et immédiat, pour regarder l’architecture arabe comme le modèle de celle de l’Europe, et les croisades, comme le moyen de communication qui la transporta dans les pays septentrionaux. A leurs yeux, l’église d’York et la cathédrale d’LSlm sont, aussi bien que le sol de la Palestine, une conquête sur les infidèles; ils supposent que nous n’avons été

chercher et combattre les ennemis du Christ, si loin de nos foyers, que pour ramener avec nous le goût de leurs mosquées, et l’introduire dans nos églises.

On appuie cette assertion de preuves historiques. Selon les chroniqueurs français, Louis IX emmena avec lui en Palestine son architecte , le fameux Eudes de Montreuil, non plus, comme on pourrait le supposer, pour y élever de nouveaux temples chrétiens, mais pour s’y instruire dans l'art mahométan, et pour l’imiter à son retour. On cite comme un des fruits de ce voyage la Sainte-Chapelle construite à Paris par cet Architecte j et cependant, c est un des cdihces en style ogival qui ressemble le moins aux constructions sarrasines; et quand même il y ressemblerait, comme il date de la seconde moitié du XIIIe siècle, il y avait déjà en France tant de bâtiments de la même forme, que c’eût été folie d’en aller chercher si loin le modèle.

Mais supposons que l’opinion que je viens d’exposer soit réelle et bien fondée, en dépit de la faiblesse des preuves qu’on allègue en sa faveur, il ne s’ensuivrait pas moins que le style ogival viendrait de la source que nous avons indiquée y seulement il aurait pris un détour et suivi une plus longue route. Cette source , d’où nous démontrerons qu’il descend en ligne directe, est également celle du style plein cintre ou lombard ; ce n’est point autre chose que le système byzantin et romain. Nous avons déjà prouvé en effet que les Musulmans, sous quelque nom qu’on les connaisse, ont emprunté à Constantinople et à Rome leur architecture religieuse , et que tout ce qui tient à l’arc et à la coupole n’est point de leur invention et ne vient point de leur patrie primitive.

■ isToiue uc l’auchitcctciie. **

Observons d’abord qu’il arrive rarement, même aux époques les plus civilisées, que des hommes réunis dans un but d’invasion et de conquêtes , comme les croisades, rapportent chez eux le goût et la connaissance de formes et de principes tout à fait différents des leurs, principalement dans un art aussi intimement lié que l’architecture avec les idées et les habitudes nationales; il est incroyable surtout qu’une mode étrangère ait pu devenir assez universelle pour opérer cette transition soudaine et générale du plein cintre à l’ogive qui, à une certaine époque, eut lieu, comme nous le savons, dans toute l’Europe. Quoique Canton ait eu longtemps une factorerie anglaise, quoique l’Angleterre possède aux Indes des domaines plus grands que son territoire primitif, nous ne voyons pas, si l’on excepte quelques débauches d’esprit des nababs et des rois, que l’architecture de la Chine et du Mogol se soit jamais nationalisée sur les côtes de la Grande-Bretagne. Pour un tel effet, il faut une cause plus puissante, plus intime, plus durable, une cause tout à la fois plus féconde dans les détails, et plus large dans l’étendue de son action.

En second lieu , et pour ajouter quelque chose de plus positif, non-seulement les détails et les formes spéciales du style ogival , colonnes en faisceaux , arcs aigus, voûtes d’arête, prises chacune individuellement et dispersées dans diverses constructions , mais ces mêmes éléments combinés et entourés de toutes les autres parties essentielles qui constituent un édifice ou un ensemble architectonique, avaient déjà paru en Europe, purs de tout mélange avec le style plein cintre , avant que les croisés revinssent des dernières

expéditions, les seules auxquelles aient pris part les hommes de haut rang et de grande fortune , ceux qui pouvaient s’occuper des modes nouvelles d’un art tel que l’architecture, dont l’élégance et les raffinements s’élèvent si fort au-dessus des fortunes ordinaires.

Je ne répéterai pas ici les noms des églises dont certaines parties appartiennent au style ogival et ne paraissent point cependant postérieures au reste de l’édifice ; car, comme je l’ai déjà remarqué, on ne peut rien conclure de la présence de l’arc ogive, isolé des autres traits caractéristiques du système; mais je puis citer, à l’appui de mon assertion, la cathédrale de Chartres, consumée en 1020 par un incendie, et si promptement reconstruite que, en 1028, le corps de l’édifice, les travées et le chœur étaient terminés et considérés comme des modèles d’élégance dans le style ogival ( voyez le Journal Encyclopédique)-, l’église de St.-Siméon, à Trêves, et celle des SS. Pierre et George, à Bamberg , toutes deux du XIe siècle , et toutes deux du style ogival.

Troisièmement enfin, parmi les modifications du style ogival , celles même qui ont le plus de rapport avec le moresque lui ressemblent beaucoup moins qu’au lombard ou plein cintre, et celles qui n'ont point d'affinité marquée avec l’architecture arabe dérivent des systèmes antécédenis d’une manière bien plus évidente encore et par une gradation bien plus aisée à suivre ; c’est là la preuve la plus forte et la plus évidente pour établir clairement la filiation du style ogival, et d’après elle, il est impossible de lui donner une autre origine que le style lombard.

Cependant quelques personnes, qui se laissaient

moins entraîner à leur imagination , commencèrent enfin à s'apercevoir que de tous les pays où le style ogival avait paru presque simultanément, il n’y en avait aucun qui lui eût donné une origine tout à fait étrangère; que ses ressemblances avec les modes des autres contrées étaient beaucoup moins marquées que celles qui le rapprochaient du style plein cintre, son prédécesseur sur le sol natal ; qu’on pouvait citer même bien des exemples où les deux styles étaient mêlés et confondus, avant que le dernier formât un ensemble complet et ininterrompu. Ces observations les portèrent à penser que le style ogival n’était pas seulement un fruit indigène des pays où il se montra d’abord , mais encore un développement progressif, une combinaison nouvelle du style plein cintre , conçue par les mêmes artistes, mais à une époque plus récente, et lorsqu’on eut acquis de plus profondes connaissances architectoniques. Seulement ces personnes continuèrent à rechercher de quelle partie des premiers systèmes était sortie l’idée nouvelle, et où s’était manifestée d’abord la préférence qui la fit bientôt triompher.

Certains écrivains peu versés dans l’architecture, et se contentant d’un coup d’œil superGeiel jeté sur les formes extérieures, observèrent dans les derniers édifices lombards, de faux arcs plein cintre et de faux couronnements appliqués, comme simples ornements, contre les murs et sous les corniches, mais qui, par leurs intersections, produisaient entre eux des angles curvilignes semblables à ceux des arcs ogivaux, et ils s’imaginèrent, par cette découverte, avoir mis le doigt sur la véritable source du style ogival ; ils en dérivèrent nonseulement les arcs, mais toutes les modifications sub-

séquentes qui appartiennent exclusivement à l’architecture connue sous le nom de gothique. Le docteur Milner a été si loin qu’il a présenté comme prototype de l’ogive et des variations ultérieures de ce système dans tous les pays du monde chrétien, un rang d’arcades semblables , alternativement fausses et réelles , qui se trouvent dans la petite église de Ste. -Croix près de Winchester, bâtie par Henri de Blois, frère du roi Étienne, de 1 132 à 1 136. Il a oublié que, dans l’exemple qu’il cite, le seul peut-être de cette espèce, celles des arcades alternatives qui sont réellement percées , paraissent ne l’avoir été qu’après coup , pour éclairer un édifice déjà construit , et ne peuvent en aucun cas être prises pour le premier modèle d’un nouveau système universellement adopté plus tard.

D’abord, si nous pouvions admettre que des membres architectoniques aussi importants, aussi fondamentaux que les arcs et les autres parties liées avec eux, ont dû un caractère spécial et généralement admis à une combinaison purement accidentelle, sans aucun rapport avec leur but et leur principe, encore n’aurions-nous aucun motif pour déduire ce caractère des intersections de quelques moulures demi-circulaires d’un édifice lombard, plutôt que de mille autres intersections de la même espèce, que l’usage seul du compas peut faire naître sur le papier de l’architecte, lorsqu’il calcule les pressions ou essaye les effets des arcs; le contraire serait même beaucoup plus probable.

En second lieu, si les spécialités du style ogival avaient pour origine l’imitation des entrelacements lombards ou de tout autre ornement observé ou imaginé auparavant , ses progrès et ses développements

auraient passé de la superficie et de la décoration aux points essentiels et fondamentaux; or, nous voyons précisément l’opposé; les parties fondamentales tournent généralement à l’ogive, tandis que les ornements restent encore lombards; et ce n’est qu’à sa dernière période que le style gothique atteint les décorations extérieures.

Une troisième et dernière observation. Nous admettons bien qu’un caprice architectonique observé dans un édifice puisse être introduit et imité dans un autre, partiellement, à l’occasion, et pour en varier les ornements, mais nous n’accordons pas que les parties dominantes de l’architecture, celles qui devaient fixer le style, aient été complètement et universellement modifiées sur un motif aussi léger et aussi frivole que l’effet accidentel d’un embellissement étranger au but principal de l’arc ou de toute autre partie majeure de la construction. Remarquez surtout, comme nous l’avons déjà prouvé, que l’arc ogive lui-même existait déjà, comme trait isolé, longtemps avant ces moulures lombardes, et la vue d’un arc réel était bien mieux faite pour déterminer l’adoption d’un style en rapport avec lui, qu’une simple décoration qui n’avait aucune espèce de réalité. Et cependant, en dépit de cette probabilité même, nous avons démontré que le style ogival ne tire point son origine de l’arc ogive, puisque celui-ci était resté infécond dans bien des pays et pendant bien des siècles, avant que le système dont il forme un des principaux caractères ait surgi tout à coup pour atteindre presque immédiatement son apogée.

Si j’étais disposé à fonder une nouvelle théorie sur

une analogie purement superficielle, ce ne serait point chez les barbares du Nord que j’irais chercher la source des derniers et des plus brillants développements de l’architecture gothique , mais bien chez la nation la plus anciennement civilisée du Midi ou plutôt de la terre entière, chez ce peuple vers lequel se tournent naturellement nos regards, toutes les fois que nous ne pouvons indiquer à un art ou à une science une origine plus rapprochée, chez les Indous. A quelques milles au nord de Sadras , sur la côte de Coromandel , dans un lieu nommé Maralipuram , se trouvent les ruines de deux pagodes, d’une si haute antiquité que les Indous eux-mêmes ne peuvent en expliquer les inscriptions. Eh bien ! le toit de ces deux pagodes se compose de deux segments de cercle qui forment un arc ogival complet. Aime-t-on mieux faire remonter cette généalogie architectonique à un pays plus classique que nos forêts du Nord, et en même temps un peu moins éloigné de nous que les vastes plaines de l’Indostan P je citerai sur la côte de Lycie, aujourd’hui presque déserte, des milliers de mausolées, couverts d’inscriptions grecques, et qui semblent appartenir à une époque antérieure à la conquête des Romains; la disposition de leurs toits consiste également en deux segments de cercles, présentant la forme gothique dans toute sa perfection. Mais toutes curieuses que soient ces deux espèces de monument, les pagodes de la côte de Coromandel et les sarcophages de la Caramanie n’ont cependant aucun rapport réel avec aucune des modifications de ce que l’on appelle l’architecture gothique.

Sir Christophe Wren, architecte lui- même, et plus profondément versé, par conséquent, dans les secrets

d'un art qui était le sien, attribuait le passage du style plein cintre à l’ogival à un motif, sinon plus vrai et mieux fondé, du moins plus probable et qui expliquerait mieux l'universalité de cette révolution. Selon lui, on désirait rendre moins dispendieuse la construction d’édifices à la fois très-vastes et très-élevés ;

Premièrement : en procurant à des arcs divers en largeur la faculté de recevoir une hauteur égale.

Secondement : en donnant plus de légèreté à l’appareil nécessaire pour la construction de l’arc, et en permettant d’employer les segments d’un même cercle pour des arcs d’élévation et d’étendue diverse, au lieu de demander différents cercles pour chaque diamètre différent.

Troisièmement : en obviant à la nécessité des clefs de voûte.

Quatrièmement : en n’exigeant pour la voûte et les parties supérieures que des pierres assez petites pour qu’un homme, à l’aide d’une échelle, pût les porter sur son dos, dans une auge, jusqu’au point le plus élevé.

Mais pour tout cela , l’arc ogive n’était nullement nécessaire, et ses inventeurs ne mirent pas à profit tous ces avantages supposés. En effet, dans les constructions grecques et lombardes, et dans les arcs plein cintre de diamètre différent, la prolongation de la partie perpendiculaire de l’imposte, avant la naissance de la ligne demi-circulaire, permettait également de niveler le sommet des arcs. Un vaste appareil était toujours nécessaire pour élever certains arcs ogivaux gigantesques. Ils ont le plus souvent des clefs de voûte aussi bien que les arcs plein cintre. Et quoique, en gé-

néral, les pilastres évidés, les sveltes nervures, les toits légers des édifices ogivaux demandassent des blocs de pierre moins larges et moins lourds qu’aillcurs, cependant, quelquefois aussi, ils en exigeaient de très-vastes. Témoin, les clefs de voûte de la chapelle du King’s college, à Cambridge; et, quand on les employait, on les élevait à une hauteur sans exemple dans toute autre architecture. Nous ajouterons que les détails laborieux de la nouvelle méthode semblaient imaginés plutôt dans un but de grandeur et de magnificence que pour faciliter la construction, surtout quand il s’agissait d’édifices déjà terminés en plein cintre, etqu’on modifiait d’après les principes gothiques.

Page 1