‹ Histoire de l'architecture de Th. Hope Texte. 1Chapitre 67 sur 126 · THÉORIE DE L’AUTEUR SUR LA DECOUVERTE ET L’ADOPTION DU STYLE OGIVAL · texte numérisé non relu

THÉORIE DE L’AUTEUR SUR LA DECOUVERTE ET L’ADOPTION DU STYLE OGIVAL

J’ai exposé les opinions des autres; voici maintenant ce qui me paraît le plus probable. Au Nord , comme ailleurs , il fallait présenter à de nombreuses congrégations de fidèles des lieux de réunion vastes et spacieux ; mais dans les pays septentrionaux , la neige tombe en abondance et séjourne longtemps ; il s’agissait donc, tout en employant des matériaux moins solides, et en évitant de gêner la circulation intérieure par des corps de maçonnerie trop épais et trop multipliés , de donner aux temples des toits élevés et aigus qui pussent tout à la fois garantir complètement de l’humidité , et ne peser cependant que légèrement sur les parties de l’édifice destinées à les supporter. Que firent les architectes pour obtenir ces avantages? La voûte d’arête avait été connue et employée, comme nous l'avons vu, par les Romains du paganisme et dans les premières basiliques chrétiennes; on l’avait abandonnée ensuite, parce qu’on avait eu sous la main une immense quantité de colonnes antiques qui facilitaient les constructions, et parce que le toit de charpente était le moyen le plus aisé de satisfaire à des besoins

urgents; puis était venue, dans les édifices lombards , la lourde voûte plein cintre. Les nouveaux architectes reprirent la voûte d’arête.

Avec elle, ils revinrent à l’emploi des côtes et nervures en pierre , qui , formant pour tout l’édifice une sorte de squelette solide et bien lié, permettait de combler les intervalles avec des matériaux plus légers; ils adoptèrent la méthode de jeter, le long et en travers de la nef et des ailes, des arcs ou nervures, qui se rencontraient à angles droits, et dont l’ensemble composait un carré; seulement, au lieu de disposer les deux arcs transversaux qui formaient la voûte de la nef de manière à couper à angles droits les arcades latérales, ils les firent se croiser l’un l’autre, en sorte que l’imposte de chacun d’eux ne s’appuyait pas sur le pilier immédiatement en face, mais sur un pilier plus éloigné, sur celui qui formait une ligne diagonale avec le premier d’où l’arc était parti.

La conséquence naturelle de cette construction devait être la formation d’un arc ogival, au point d’intersection de ces deux arcs primitivement circulaires. Et réellement lorsque la voûte demandait plus de largeur que de hauteur, on conservait la forme circulaire aux arcs qui se croisaient ainsi l’un l’autre, pour leur donner plus de solidité ; mais il fallut souvent plus d’élévation, et par conséquent plus de science dans la construction , alors la voûte d’arête soutenue par des piliers et des arcs buttants , se développa par degrés et s’éleva jusqu’à l’arc ogival. Avec le temps, vint le désir de donner aux jambages et aux ouvertures des portes et des fenêtres un dessin qui correspondît à leurs dimensions sveltes et élancées , et à la forme de

l’arc ogival; et des modifications, qui ne s’étaient rencontrées jusqu'alors qu’accidcntellement, acquirent la faveur et l’estime générale.

Frappés de cette alliance de la solidité et de la légèreté, de la hauteur et de l’étendue, qui résultait du nouveau système, les artistes commencèrent à poursuivre, par goût et par amour-propre, les conséquences d’un principe qui n’était fondé dans l’origine que sur l’utilité positive; tous les appuis furent aussi légers et aussi éloignés l’un de l’autre , tous les vides aussi hauts et aussi vastes que possible.

Le goût de la richesse et de l’harmonie fît multiplier, sous les formes les plus compliquées, les plus élégantes et les plus hardies, les côtes, les nervures, et les autres parties qui formaient le squelette du toit ; des découpures variées à l’infini sillonnèrent les fenêtres ; et les murailles elles-mêmes se couvrirent de tous les capricieux dessins de la plus fine dentelle.

La nouvelle forme de la voûte amena une tendance à repousser en dehors les appuis perpendiculaires de l’intérieur ; la pression oblique exercée sur leur sommet dut être contre-balancée d’en bas , par une résistance dirigée également en sens oblique; en d’autres termes , il fallut que chacun des arcs principaux de la voûte se portât, partie en dedans, partie en dehors du mur d’enceinte, et, sous la forme d’arc buttant, se détachât même du corps de l’édifice , ce qui leur fit donner le nom d 'éperons volants; ainsi, ces arcs formèrent une courbe non interrompue , depuis le faîte du bâtiment, jusqu’au point le plus reculé de ses fondations. Le tout fut couronné par l’introduction des pinacles, dont la pression verticale arrêta la tendance

divergente des arcs, et renferma dans des limites mieux circonscrites les points d'appui de leurs supports extérieurs.

Si cet exposé des motifs qui déterminèrent le passage du style lombard à l’ogival , positivement déduit des spécialités internes et externes qui les distinguent l’un de l’autre, se trouve juste et exact; si la seule différence de température et de climat produisit dans le plein cintre les modifications qui devinrent ensuite le caractère essentiel de l’ogive, nous devons reconnaître que cette dernière architecture a été superposée à l’autre, qu’elle tire son origine, non point de quelques formes d’ornements arbitraires, telles que les couronnements et l’entrelacement des arcs, mais des principes fondamentaux de la première. En effet, l’arc, la voûte , l’arête , ces éléments capitaux du gothique , existaient déjà dans le lombard ; c’est à lui qu'ils furent empruntés; et s’ils ont subi plus tard des changements de formes et des subdivisions de parties, ils les doivent uniquement aux exigences locales d’une atmosphère plus septentrionale, aux besoins et au goût des pays où ce style fut modifié. Pour confirmer ce que nous avançons, nous devons rappeler que les mêmes corps de francs-maçons, qui avaient dessiné et exécuté les anciens édifices religieux dans le style lombard, continuèrent sous l’influence d’une latitude différente et d’après les progrès de l’art et de l’expérience, à concevoir et à ériger les nouvelles constructions, en se conformant au goût moderne. En un mot, malgré ses découpures sans nombre, qui lui donnent l’apparence d’une dentelle ou des cristallisations de la gelée sur une branche d’arbre, malgré l'absence de

murailles solides et continues, de larges architraves, de lignes prolongées horizontalement, malgré la hauteur prodigieuse et la ténuité de ses supports perpendiculaires, l’immensité de ses fenêtres et de ses arcades, les complications infinies de ses toits, de ses flèches, de ses aiguilles, de ses pinacles, de toutes ses formes aiguës et élancées qui s’éloignent autant que possible de l’esprit de l’antiquité, c’est cependant de la vieille architecture grecque que le style gothique de la seconde période descend en ligne directe, et par une filiation non interrompue , à travers les générations intermédiaires du romain , du byzantin , du lombard et du vieux gothique.

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