CHAPITRE XXXVII
RECHERCHES SCR LES DROITS DES ANGLAIS AU TITRE d’iNVEN- TECRS DE L’ARCHITECTCRE OGIVALE.
Quelques hommes réellement animés d’un esprit patriotique, croyant, comme Milner, avoir trouvé en Angleterre des dates et une combinaison de formes spéciales qui démontraient l'origine anglaise du style gothique, ou peut-être fatigués de frapper à la porte de toutes les nations continentales, pour leur demander le créateur de ce style , sans recevoir jamais de réponse satisfaisante, ont fini par s’arroger sans crainte un titre auquel les étrangers semblaient disposés à renoncer; ils ont hardiment prononcé que l’architecture ogivale était en Angleterre un produit indigène; et delà ils ont tiré ou ont laissé tirer à d'autres cette conclusion inévitable, que tous les peuples du continent, chez qui cette architecture a produit des ouvrages bien plus nombreux et plus magnifiques qu’en Angleterre, ont cependant pris leurs modèles dans ce pays, depuis les côtes de la Baltique jusqu’à celles de la Méditerranée, depuis le cœur de la Suède jusqu’aux extrémités de l’Espagne. Cette opinion est devenue si générale dans ces derniers temps, que ceux qui ne l’ont pas adoptée , ceux mêmes que l’expérience des
voyages ou l’étude des monuments historiques a seulement portés à en révoquer en doute la justesse, ont été presque accusés de manquer de patriotisme et d’esprit public, et de préférer l’honneur des étrangers à celui de leurs concitoyens. Et cependant, si cette opinion était fondée , l’Angleterre présenterait les premiers modèles de ce style, aussi bien dans la simplicité de ses traits primitifs que dans la complication de ses développements ultérieurs. Elle eût créé des modifications inconnues aux autres pays, ou du moins, il n’y manquerait aucune de celles que l’on rencontre ailleurs. Enfin, selon toute vraisemblance, les principaux architectes des édifices gothiques, construits même hors de l’Angleterre, auraient été des Anglais.
Puisqu’un art d’utilité, ou plutôtde nécessité, comme l’architecture , résulte des besoins et de la nature du pays où il prend son origine, il doit ofTrir dans ses moyens d’action une analogie frappante avec les exigences de sa terre natale, et tous ses traits caractéristiques doivent conserver une singulière harmonie entre eux, et avec elle; donc, si le style ogival était d’origine anglaise , ce serait en Angleterre qu’il présenterait au plus haut point la réunion de toutes ces conditions ; au moins est-il évident qu’il les y posséderait au même degré que dans les autres pays ; quelques-unes de ses parties principales ne seraient pas en opposition avec les exigences du climat, ou avec la forme et le principe des autres parties ; car c’est là ce qui n’arrive jamais ailleurs.
Il y a plus : comme les développements subalternes et les décorations arbitraires de chaque art en particulier doivent offrir la plus grande ressemblance avec
ceux des autres arts , lorsqu’ils découlent tous de la même source et sont dirigés par le même esprit , les embellissements de l’architecture ogivale auraient avec le caractère ornemental de la peinture, de la sculpture , de la miniature et de l’écriture contemporaines, une analogie plus frappante en Angleterre que partout ailleurs. Or, c’est ici précisément tout le contraire. Pour le prouver, je ne chercherai pas à comparer minutieusement les dates des plus anciennes productions du style gothique en général et de chacun de ses développements ultérieurs, en Angleterre et sur le continent ; cet examen ne conduirait à aucune conclusion. En effet, d’abord cette même corporation de francs-maçons qui avait porté le style lombard dans les régions les plus reculées , répandit partout l’ogival avec une telle rapidité, que son adoption paraît presque simultanée dans les divers pays, et que les légères différences de dates, sous ce rapport, ne peuvent être déterminées avec assez d’exactitude pour en inférer quelque chose de positif sur l’origine de ce style. Ensuite, la date de fondation des édifices particuliers est souvent complètement ignorée; et quand elle est connue, celle des derniers travaux d’achèvement en est quelquefois séparée par un si long espace de temps, qu’il est toujours difficile de fixer l’époque de chaque partie spéciale. Enfin , les édifices une fois terminés, on y faisait, d’après le nouveau style, des changements considérables dont on ne peut indiquer la date. Mais sans supputer rigoureusement tous ces chiffres, plusieurs faits sont évidents pourtous ceux qui ont eu l’occasion de comparer les diverses espèces d’édifices ogivaux dans les différents pays, et qui ne se
laissent pointaveugler par les préjugés nationaux. Premièrement : si l’on prend à part et sans prétendre les rattacher à un système unique et complet, les traits caractéristiques du gothique, tels que les colonnes en faisceau, les arcs ogivaux, les voûtes d’arête, etc. , le continent en offre des échantillons beaucoup plus anciens que l’Angleterre ; témoin , les colonnes en faisceau de St. -Michel de Pavie, les arcs ogivaux de l’église abbatiale de Cluny, le Dôme de Pise , le château moresque de Ziza , la voûte principale des bains de Dioclétien, et le temple de la Paix de l’ancienne Rome. Secondement : veut-on considérer ces différentes parties comme réunies par un système général, dégagées de tout mélange avec le style plein cintre et formant un ensemble? La France, et surtout l’Allemagne, offrent, sous ce rapport, des exemples bien antérieurs à ceux que peut citer l’Angleterre. Loin de donner des modèles, l’Angleterre fut toujours la dernière à adopter les nouvelles modifications introduites dans le style ogival ; elle ne peut présenter le moindre détail dont on ne trouve, sur le continent, un type plus ancien; tandis que beaucoup déformés nouvelles nées en Italie, en Allemagne, en France et dans les Pays-Bas, n’apparaissent jamais sur le sol de la Grande-Bretagne. L’Angleterre n’a point de cathédrale gothique qui approche, pour l’étendue, de celles d’Anvers , de Paris, de Cologne et de Milan; pour l’élévation, de celles d’Amiens, de Beauvais, de Paris et de Reims ; pour la richesse des ornements, encore de celles d’Amiens et de Reims, de Ratisbonne et de Côme; elle n’offre rien que l’on puisse comparer aux tours d’Utrecht, d’Anvers, de Malines, d’Ulm, de Fribourget de Vienne; aux por-
tails de Strasbourg, de Toul et de Ratisbonne; aux découpures délicates des chœurs de Beauvais, de Cologne, d’Aix-la-Chapelle et de Bordeaux ; à la légèreté de la lanterne intérieure et à la hardiesse des arcs buttants extérieurs des cathédrales d’Anvers, de Paris , de Reims, de Milan et de beaucoup d'autres; à la majesté des doubles ailes qui circulent autour de la nef, des travées et du sanctuaire, dans celles de Paris, de Chartres, d’Amiens et de Reims; au nombre et à la grandeur des figures qui ornent les flèches d'Autun, de Freyberg, de Bordeaux et de Strasbourg; à l’élégance des ornements à jour de St.-Ouen à Rouen et de Notre-Dame à Dijon; à la symétrie et à la perfection de l’ensemble des cathédrales de Rouen, de Sens, de Paris, de Bruges, de Tours, de Reims, de Corne et de Strasbourg ; à l’immensité et à l’élégance des roses qui décorent le portail et les côtés de celles de Reims et de Cûmc ; à la magnificence des colonnades de la bourse d’Anvers et du Kaufhaus de Mayence, détruit pendant la révolution; enfin, à la supériorité de l’architecture civile d’un nombre infini de châteaux et de maisons, en France et en Allemagne. La façade occidentale de l’église d’York atteindrait à peine le couronnement des chœurs de Beauvais, d'Aixla-Chapelle et de Cologne. Où trouver en Angleterre et cette tour du Dôme de Vienne qui forme de la base au sommet une si élégante pyramide et où chaque partie, toujours plus élancée à mesure qu’elle s’élève, se dégage si naturellement de celle qui la supporte ? et ce portique du Dôme de Ratisbonne qui offre deux entrées se coupant l’une l’autre à angles droits ; et cette église de St.-Macloud à Rouen dont le portail à
trois arcades fait un angle saillant pour s’harmoniser davantage avec sa situation à l’angle de deux rues ; et celle de Notre-Dame de Dijon au vaste et profond vestibule ; et la cathédrale de Vienne, en Dauphiné, avec sa terrasse magnifique, où l’on monte par de larges degrés; et l’église de St.-Pétrone à Bologne aux fenêtres angulaires, dont une moitié parait sur la face de l’édifice, tandis que l’autre se replie sur les côtés ; et ce petit bijou de la Madone délia spina à Pise, et l’église de Ste-Marie in strata à Monza ( pl. 80), présentant le plus riche travail gothique en briques qui existe? que dire des façades de plusieurs palais de Venise ( pl. 11), où les arcs tournent et se roulent en roses, pour former de vastes fenêtres à l’extérieur de chaque pièce ? des pilastres de la cathédrale de Milan qui ont pour chapiteaux de larges statues dans des niches? de l’hôtel de ville de Gand (pl. 78), de la Grand-chambre à Rouen, du clocher d’Ulm, où les arcades et les nervures imitent les sinuosités des tendrons et des jeunes branches de la vigne? enfin, de tant d’autres édifices du continent, qui présentent un ensemble ou des détails gothiques auxquels l’Angleterre n’a rien à comparer ?
Sans doute certaines de nos églises, comme les cathédrales d’York , de Lincoln , de Wells , de Winchester, de Worcester, de Gloucester, de Lichficld,de Westminster, etc. déploient des beautés de style ogival du premier ordre ; mais si on les analyse , on trouvera que leur élégance ne consiste que dans des parties détachées , sans rapport , et souvent même en opposition manifeste avec le style des autres parties. Ce défaut d'harmonie prouve que les idées ont été
empruntées pièce à pièce à divers pays , tandis que l’accord de tous les membres et l’unité de l’ensemble accuse une conception indigène et originale, d’où tous les détails découlent comme d’une source abondante ; c'est ce que l’on peut voir dans les plus célèbres édifices ogivaux de France , d’Allemagne et d’Italie , à Abbeville, à St. -Orner, à Amiens, à Beauvais, à Rouen, à Paris, à Reims, à Chartres, à Bourges, ù Bordeaux, à Dijon, à Toul, à Strasbourg, à Cologne, à lilm, à Ratisbonne et à Milan. Dans les églises ogivales d’Angleterre, on distingue plusieurs modifications évidemment déplacées dans un pays où la neige tombe en abondance , et maladroitement dérobées à des climats tout différents; ce sont , par exemple, des toits plats avec des pignons; des faîtes carrés surmontant des clochers aigus, et par-dessus, des flèches en obélisques qui y sont plaquées, pour ainsi dire, comme des appendices séparés, indépendants, qu’on aurait pu ajouter ou retrancher à volonté, des idées venues après coup et qui n’appartiennent pas au dessin original. Sans harmonie avec les voûtes et les constructions étroites, aiguës, élancées, qui les supportent , ces membres architectoniques semblent avoir une autre patrie que les arcades sur lesquelles ils posent. 11 n’en est pas de même en Allemagne, à Strasbourg, à Cologne, à Francfort, à Hlm, à Ratisbonne, à Vienne. Là, on sent que l'architecte, en jetant les fondements de ces immenses cathédrales , avait déjà en vue le faîte de l’édifice et les toits de ces clochers prodigieux, qu’il les considérait déjà comme parties intégrantes de son plan, et qu’il commençait à la base même la pyramide qui ne devait se terminer
qu'au point le plus élevé. Enfin , si l’Angleterre possède quelques brillants échantillons de style ogival dans un art de première nécessité, comme l’architecture, ils restent isolés, et n’appuient point leurs prétentions à l’originalité sur quelque ensemble de travaux analogues dans d'autres arts moins indispensables, comme la sculpture , la peinture , la miniature , l’écriture; les productions de ces subdivisions artistiques n’offrent point des caractères et un style particulier qui prouvent par analogie qu’ils sortent de la même source que l’architecture. C’est tout le contraire en France et surtout en Allemagne.
Les architectes des églises anglaises ne sont-ils pas, aussi bien que les monuments eux-mêmes, une preuve que leur art n’est point originaire de la Grande-Bretagne? Depuis le moment que le moine italien saint Augustin transporta en Angleterre l’architecture romaine avec la religion de Rome, jusqu’aux derniers temps de la décadence du style ogival , tous les architectes dont les noms ont passé à la postérité furent des étrangers. Alfred appela Grymbaud en Angleterre pour bâtir la crypte de la cathédrale de Canterbury. Édouard le Confesseur, qui résidait en France avant son élévation au trône, en rapporta le goût et le style français, et l’appliqua à son abbaye de Westminster; Guillaume le Conquérant déversa, en quelque sorte, par torrents, de la Normandie sur les rives britanniques, ses prélats et ses architectes normands , un Maséricius , un Lanfranc , un Robert de Blois, un Remy de Fécamp, un Guillaume de Sens, un Robert de Losenge, et une foule d’autres Français, qui abattirent, pour les réédifier, les plus grandes et
les plus belles cathédrales de l’Angleterre. Enfin , le dernier et le plus remarquable de nos monuments gothiques, la chapelle du King’s College à Cambridge, est , dit-on , l'œuvre d’un Allemand nommé Klaus ou Kloos. Rappelons -nous encore ce qui a été dit de la corporation des francs -maçons, de leur précoce et longue influence en Angleterre ; songeons que ce fut seulement au temps de Henri VI que leur privilège exclusif leur fut enlevé, comme dérogatoire à la puissance des rois et nuisible aux intérêts des sujets anglais, et nous en conclurons que l’on devait compter, parmi les ouvriers subalternes, un plus grand nombre d’étrangers que partout ailleurs. On dira peut-être que si les Français introduisirent d’abord l’architecture ogivale en Angleterre, les Anglais payèrent plus tard leur dette, en la rapportant en France améliorée et perfectionnée; on citera l’opinion générale des Français eux-mêmes, qui pensent que c’est à des architectes anglais que l’on doit toutes les belles églises gothiques bâties en Guyenne et dans les autres provinces occidentales, sous la domination anglaise; mais on peut répondre d’abord, que plusieurs des rois d’Angleterre étaient Français de naissance ou d’origine; en second lieu, que dans les villes de France soumises aux Anglais, c’étaient les Français qui s’occupaient des arts , et remplissaient même les fonctions municipales; les corporations séculières et ecclésiastiques avaient pour chefs des hommes du pays; les architectes des édifices religieux étaient pris, comme partout ailleurs , parmi les ecclésiastiques de la province et de la communauté auxquelles la fondation était destinée. Les Anglais qui n’entreprenaient point
ces constructions pieuses, qui n’en supportaient pas la dépense , qui occupaient en petit nombre un pays toujoursagité etd’où ils étaient expulsés fréquemment, les Anglais qui, chez eux-mêmes, ne montraient aucune préférence pour leurs propres architectes, n’employèrent point , selon toute probabilité , leurs compatriotes en France, où il existe des églises gothiques plus belles qu’aucune de celles que nous possédons.
L’Angleterre ne peut donc , à aucun titre , revendiquer l’invention du style ogival, considéré comme un tout harmonieux et bien lié dans ses diverses parties ; nous verrons même qu’elle fut peut-être un des derniers pays qui l'accueillirent , un de ceux qui lui donnèrent le moins de grandeur et de variété. Cette vérité est évidente pour toute personne qui a voyagé en France, en Belgique, en Allemagne, en Italie et en Espagne, qui a vu les magnifiques monuments dont ces contrées sont couvertes, qui a entendu parler d’autres édifices, maintenant détruits, mais qui contribuaient à leur embellissement avant leurs révolutions civiles et religieuses.