OGIVALE
La Normandie avait donné, quelque temps avant l’Angleterre , des modèles remarquables du style plein cintre ou lombard , il en fut ainsi pour le style ogival; c’est même aux Normands que les Anglais durent l’érection de plusieurs beaux édifices de l’un et de l’autre système. Delà vint, que plusieurs donnèrent au style gothique le nom de Normand , comme d’autres l’ont donné au style lombard, puis, se fondant sur cette dénomination , s’imaginèrent que l’ogive est réellement originaire de Normandie. Cependant ce n’était là qu’indiquer une des stations de l’architecture ogivale, dans son pèlerinage jusqu’à nous; il y en avait un grand nombre d’autres qu’on oubliait ou qu’on ignorait. La France, ce me semble, peut se flatter d’avoir adopté le style ogival plus tôt que l’Angleterre, de l’avoir même porté à un plus haut point de perfection, mais non pas de l’avoir inventé.
Quant à l’Italie , c’est chez elle que le style antique prolongea davantage son existence; c’est chez elle qu’on le vit renaître de ses cendres ; c’est elle qui ,
dans l’intervalle entre ces deux périodes , conserva le mieux les arts déjà connus et en créa un plus grand nombre de nouveaux ; on lui doit incontestablement le style plein cintre, dont l'ogival est descendu; on lui doit même les traits isolés qui appartiennent à ce dernier dans les édifices lombards; c’est de l’Italie que partirent ces francs-maçons qui conçurent et exécutèrent les monuments de l’un et de l’autre système. Mais faut-il conclure de tout cela que l’Italie est le berceau de l’architecture ogivale , considérée dans son ensemble et comme un tout harmonieusement lié?
Le penchant qui nous entraîne à tourner nos regards vers l’Italie pour y chercher l’origine de tous les arts de la civilisation moderne, nous porterait à dire oui , mais la vérité nous ordonne impérieusement de répondre non.
D’abord , et pour raisonner uniquement d’après les probabilités, la plus grande partie de l’Italie continuait à offrir, pendant le moyen âge, de si parfaits modèles de beauté antique , dans un style tout à fait différent de l’ogival, que leur aspect devait étouffer dans l'imagination des architectes toute velléité d’excursion vagabonde, et les forcer à imiter ces modèles, autant que le leur permettait l’infériorité de leur talent. Et puis, les fragments de colonnes, d’architraves, etc., leur présentaient des matériaux précieux pour leurs nouvelles constructions, mais ils ne pouvaient les utiliser qu’en restant attachés, jusqu’à un certain point, au style ancien , ou du moins au lombard , et en s’interdisant surtout les formes ténues et élancées de l’ogival. C’est pour cela que nous voyons dans les ca-
thcdrales de Palerme et de Montréal , les belles colonnes de marbre retenir leurs lignes antiques, en dépit des arcs gothiques qu’elles sont condamnées à supporter.
Examinez, en second lieu, les faits et la réalité; qu’y verrez -vous? Que l’Italie peut bien avoir montré, au milieu même de ses édifices plein cintre, les premiers traits isolés et détachés du style ogival , mais que partout où elle est restée à l’abri de l’autorité ou de l’influence des princes et des architectes ultramontains , elle a conservé pour la vieille architecture lombarde cette prédilection que ressent toujours une mère pour le fruit de ses entrailles, et cela, à l’époque même où le Nord avait adopté sans réserve le style gothique ; qu’elle n’a jamais sacrifié l’ancien système au moderne , même dans les édifices dont elle condescendait à terminer les parties secondaires d’après les exigences de ce dernier; que jamais, comme le Nord, elle n’a adopté la mode nouvelle d’une manière exclusive, universelle, et sans y laisser la moindre trace de celle qui l’avait précédée; que, excepté dans les édifices dirigés ou construits par des Allemands, toutes les fois qu’elle cherche à greffer l’ogive sur le tronc indigène du plein cintre , elle s’y prend d’une façon si gauche et si maladroite, qu’elle trahit , plus encore que l’Angleterre , tous les embarras de l’imitation et l’absence complète de spontanéité ; qu’enfin , elle fut la première à abandonner, pour revenir à l’antique , ce style intrus et exotique qu'elle n’avait jamais admis que partiellement et avec répugnance.
A Pavie, le palais appelé palais des Rois Lombards,
mais qui fut probablement bâti par les derniers ducs , présente, au rex-de-chaussée , un rang d’arcades ogivales, et à l’étage, des arcades plein cintre semblables à celles du Campo Santo à Pise, et contenant, dans leur intérieur, des arcs gothiques de moindre dimension. A Vérone, le cloître de St. -Zéno, bâti en 1123, a deux côtés plein cintre et deux ogivaux.
A Pise, dans le Dôme et dans le baptistère construit, selon Vasari, en 1061, mais rebâti en 1153 sur les dessins de Dioti Salvi, le style ogival se rattache au plein cintre , mais d’une manière si gauche , que l’on a été en droit d’alfirmer que la partie gothique n’était rien qu’une superfétation d’une date beaucoup plus récente. Dans la même ville, la petite église de Ste. -Marie, couronnée par des frontons et des pinacles du style ogival le plus riche, a cependant des arcades plein cintre; le Campo Santo ou cloître du cimetière, construit au XII Ie siècle sur les dessins de Jean de Pise, a également des arcs lombards, mais remplis et séparés çà et là par des dentelures gothiques , du travail le plus élégant et le plus délicat. Il en est de même de l’église de St.-Michel à Florence (pl. 79). Au Dôme de Sienne , une des plus célèbres églises gothiques de l’Italie , les arcades inférieures sont plein cintre, les supérieures seules sont ogivales. La fameuse église d’Orviète, dans les Etats romains, présente le même contraste. Dans le Dôme de Padoue (pl. 67), dans le palais public de Pavie , évidemment construit longtemps après que le style gothique eut atteint son plus haut point d’élégance, dans les hôtels de ville de Plaisance (pl. 57), deCôme(pl. 24), et d’autres lieux, les arcs ogives et les découpures les plus délicates se trou-
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vent mêlées avec des arcs plein cintre et des ornements lombards. Il y a plus, en examinant bien les frontons des cathédrales de Sienne, d’Orviète, de Poligno et de Monza(pl. 80), trop admirées peut-être, on s’apercevra que, loin de se lier au corps du portail et de s’adapter parfaitement aux pignons des toits, ces frontons si haut perchés sont tout simplement des murs ou cloisons qui s’élèvent , sans but et sans utilité , bien audessus du faîte du bâtiment, et y semblent suspendus dans les airs.
Les Italiens de bon goût étaient si pressés de revenir au plein cintre , même après avoir sanctionné le style ogival en l’adoptant, que, dès le milieu du XIVe siècle, André Orcagna excita, au rapport de Yasari , l’admiration universelle , par ses immenses arcades à courbe demi-circulaire de la Loggia dei Lansi à Florence; et que, un peu plus tard, Brunelleschi, après avoir employé le gothique pour terminer Stc. -Marie del Fiore , commencée dans ce style , revint tout à fait à l’antique dans les églises qu’il fut chargé de bâtir entièrement.
Nul édifice d’Italie ne présente réellement le style gothique dans toute sa perfection septentrionale, si l’on excepte quelques monuments des provinces lombardes où prévalut l’influence allemande, ou des États napolitains soumis aux princes normands, et aussi les constructions dont le dessin fut confié à des étrangers venus du Nord.
La cathédrale de Milan est un des plus anciens échantillons du pur style ogival ; eh bien ! Cæsarianus, le premier commentateur de Vitruve, déclare expressément que toutes les parties achevées avant la
renaissance, au goût de laquelle on sacrifia le portail , furent conçues et exécutées par des artistes allemands et dans la maniera tedesca. On attribue à un architecte nommé Guillaume l’Allemand le Dôme d’ Assises terminé en 1218, tout à fait dans le genre gothique. Ce fut sous des princes normands ou angevins que s’élevèrent, à l’autre extrémité de l’Italie, d’autres édifices également gothiques, une église à Naples, le Dôme à Palerme, et à Montréal la fameuse cathédrale bâtie en 1177, sous le roi Guillaume II; si bien qu’à Naples et en Sicile, comme en Angleterre, on donna au style ogival le nom de normand ou de français , parce qu’on le supposait introduit dans ces divers pays par les princes normands ou angevins, ou du moins pendant leur règne. On trouve à Rome plusieurs tabernacles ou ciboires gothiques; or le premier et le plus beau de tous, placé en 1290 sur l’autel du vieux St. -Pierre, par le pape Boniface VIII, et relégué depuis dans les Sacre Grotte de la nouvelle basilique, n’est désigné par Ciampini , que comme un ciborium cuspidatum germani operis , cujus architectus fuit quidam Amulphus.
Excepté MafTei (Verona illustrata), et Muratori (Annalid’Italia, Tom. ïii, p. 269), qui prétendent que jamais Goths ni Allemands n’introduisirent en Italie aucune espèce d’architecture ni d’art quelconque, et qui, par là même, consentent à attribuer à leurs concitoyens la création du style ogival , les Italiens, loin de ressembler aux Anglais , et de revendiquer comme eux le mérite de cette invention, nonseulement le nomment gothique , ce qui est pour eux synonyme de barbare, mais gotico tedesco , comme
pour rejeter loin de l'Italie et sur un peuple étranger et ultramontain , tout l'odieux de cette barbarie. Vasari, tout en maudissant l'architecture ogivale, l’appelle en toute occasion la maniera tedesca, et les monuments qu’elle a produits , lavori tedeschi. Cæsarianus fait de même.